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Full text of "Oeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de Jésus"

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M 


OEUVRES 

COMPLÈTES 


DE  BOURDALOUE, 

DE  LA  COMPAGNIE  DE  JESUS. 


DEUXIEME  PARTIE  DU  CAREME. 


TOME    TROISIEME. 


DE  L'IMPRIMERIE  DE  J.  B.  KINDELEM. 


OEUVRES 


COMPLETES 


DE  BOURDALOUE, 

DE  LA  COMPAGNIE  DE  JÉSUS; 

NOUVELLE  ÉDITION, 

AUGMENTÉE  D'UNE  NOTICE  SUR  SA  VIE  ET  SES  OUVRAGES, 
ET  DUNE  TABLE  GÉNÉRALE  DES  MATIÈRES. 


areme. 


TOME  TROISIEME. 


A  LYON, 


CHEZ  F.01S  GUYOT,   LIBRAIRE -EDITEUR, 

RUE  MERCIÈRE,  N.°  J9,  AUX  TROIS  VERTUS  THÉOLOGALES. 
l821. 


/Z74 
l 


A 


SERMONS 

CONTENUS  DANS  CE  VOLUME. 


Pour  le  jeudi  de  la  seconde  semaine  :  Sur  les  Ri- 
chesses. Pag.  i 

Pour  le  vendredi    de    la    seconde   semaine  :    Sur 
l'Enfer.  4° 

Pour  le  dimanche  de   la   troisième  semaine  :    Sur 
l'Impureté.  79 

Pour   le   lundi   de   la   troisième   semaine  :    Sur  le 
Zèle.  i3i 

Pour  le  mercredi  de  la  troisième  semaine  :  Sur  la 
parfaite  Observation  de  la  Loi.  161 

Pour  le  jeudi  de  la  troisième  semaine  :  Sur  la  Re- 
ligion et  la  Probité.  193 

Pour  le  vendredi  de  la  troisième  semaine  :  Sur   la 
Grâce.  220 

Pour  le  dimanche  de  la  quatrième  semaine  :  Sur  la 
Pro  viden  ce.  269 

Pour  le  lundi  de  la  quatrième  semaine  :  Sur  le  Sa- 
crifice de  la  Messe.  289 

Pour  le  mercredi  de  la  quatrième   semaine  :   Sur 
ï Aveuglement  spirituel.  32 1 


VI  SERMONS   CONTENUS   DANS    CE   VOLUME. 

Homélie  pour  le  mercredi  de  la  quatrième  semaine  : 
Sur  V  évangile  de  F  Aveugle-né.  3  09 

Pour  le  jeudi  de  la  quatrième  semaine  :  Sur  la  Pré- 
paration à  la  mort.  3g  3 

Pour   le  vendredi  de  la  quatrième  semaine  :    Sur 
f  Eloignement  de  Dieu  ,  et  le  Retour  à  Dieu.  427 


SERMON 


lIMON 


POUR  LE 

JEUDI  DE  LA  SECONDE  SEMAINE. 


SUPv  LES  RICHESSES. 

Factum  est  autem  ut  moreretur  meridicuS,  et  portaretur 
ab  Angelis  in  sinuni  Abrahae.  Mortuus  est  autem  et  clives,  et 
sepultus  est  in  inferuo. 

Or ,  il  arriva  que  le  pauvre  mourut ,  et  qu'il  fut  emporté 
par  les  Ang,es  dans  le  sein  d'Abraham.  Le  riche  mourut  aussi , 
et  il  fut  enseveli  dans  l'enfer.  Eu  saint  Luc,  chap.  16. 

Un  pauvre  glorifié  dansle  ciel,  et  nn  riche  enseveli 
dans  l'enfer;  un  pauvre  entre  les  mains  des  anges,  et 
un  riche  livré  aux  démons;unpauvredansleseinde  la 
béatitude,  et  un  riche  au  milieu  des  flammes,  n'est-ce 
pas ,  dit  saint  Augustin,  un  partage  bien  surprenant,  et 
qui  pourroit  d'abord  désespérer  les  riches  et  enfler  les 
pauvres? Mais  non,  riches  et  pauvres,  ajoute  ce  saint 
docteur,  n'en  tirez  pas  absolument  cette  conséquence; 
car ,  s'il  y  a  des  riches  dans  l'enfer ,  on  y  verra  pareil- 
lement des  pauvres  ;  et  s'il  y  a  des  pauvres  dans  le 
ciel  ,  tous  les  riches  n'en  seront  pas  exclus.  N'en 
cherchons  point  ailleurs  la  preuve  que  dans  l'évangile 
même  du  mauvais  riche  ,  et  voyez  Lazare  qu  il  mé= 
prisoit,  et  à  qui  il  refusoit  jusqu'aux  miettes  qui  tom- 
boient  de  sa  table.  C'est  un  pauvre ,  il  est  vrai  ,  et 
ce  pauvre  est  emporté  par  les  anges  :  (hiis  sublatus 
TOME   III.  I 


3.  SUR   LES    RICHESSES. 

est  ab  angelis  ?  paupcr  (i);  mais  où  est-il  emporta  ? 
dans  le  sein  d'Abraham,  de  ce  riche  qui,  selon  le 
témoignage  de  lEcriture  ,  possédoit  des  biens  im- 
menses :  Qiib  suhlatus  est  ?  in  sinum  Abrahœ  (2). 
Voila  donc  tout  à  la  fois  dans  le  séjour  de  la  gloire , 
et  un  riche ,  et  un  pauvre  ,  ou  plutôt  deux  riches  et 
deux  pauvres;  tous  deux  riches  de  Dieu  et  des  trésors 
de  la  grâce  ;  et  deux  pauvres  de  coeur  et  détachés 
des  biens  de  la  terre  :  Ambo  Deo  âivites  ,  ambo  spi~ 
ritu  pauperes  (3).  Et  je  vous  dis  ceci ,  mes  frères  , 
conclut  saint  Augustin  ,  afin  que  les  pauvres  ne  con- 
damnent pas  témérairement  les  riches  ,  et  que  les 
riches  ne  perdent  pas  si  aisément  toute  espérance. 
Conclusion  admirable,  et  contre  le  désespoir  des  uns, 
et  contre  la  présomption  des  autres. 

Il  faut,  après  tout,  convenir,  chrétiens,  que  l'opu- 
lence est  un  plus  grand  obstacle  au  salut  que  la  pau- 
vreté ;  et  nous  sommes  obligés  de  reconnoître  que 
le  Fils  de  Dieu  a  canonisé  les  pauvres,  et  qu'il  a 
frappé  les  riches  de  sa  malédiction.  Nous  savons  en 
quels  termes  il  s'en  est  expliqué ,  et  combien  de  fois 
il  nous  a  fait  entendre  qu'il  était ,  sinon  impossible, 
au  moins  très-difficile  ,  qu'un  riche  entrât  dans  le 
royaume  du  ciel  :  Qiiàm  difficile  qui pecunias  habent 
introibunt  in  regnum  Dei  (4)  /  Or  ,  d'où  peut  venir 
cette  extrême  difficulté  ?  c'est  de  quoi  je  vais  vous 
instruire  après  que  nous  aurons  salué  Marie  ,  en  lui 
disant  :  Ave  ,  Maria, 

De  toutes  les  idées  que  nous  pouvons  nous  former 

(1)  August.  —  (2)  Idem.  —  (3)  Idem.  —  (4)  Luc.  1S. 


SUR    LES    RICHESSES.  3 

dn  monde  profane  ,  du  monde  perverti  et  corrompu , 
du  monde  réprouvé  de  Dieu  ,  la  plus  juste  ce  me 
semble  ,  est  celle  que  nous  en  donne  le  bien-aimé 
disciple  saint  Jean  ,  quand  il  nous  dit  que  tout  ce 
qu'il  y  a  dans  le  monde  n'est  que  concupiscence  de 
la  chair  ,  ou  concupiscence   des  yeux  ,  ou  orgueil 
de  la  vie  :  Omnc  quod  in  mundo  est ,  concupiscentia 
est  oculorum  ,  concupiscentia  carnis  et    superbia 
vitœ  (i).  Concupiscence  des  yeux,  qui ,  inspirant  à 
l'homme  un  secret  dégoût  de  ce  qu'il  a  ,  lui  fait  dé- 
sirer et  rechercher  ce  qu'il  n'a  pas.  Orgueil  de  la 
vie  ,  qui,  élevant  l'homme  au-dessus  de  lui-même, 
lui  donne  du  mépris  pour  les  autres  ,  et  lui  fait  même 
oublier  Dieu.  Concupiscence  de  la  chair,  qui,  par 
le  charme  du  plaisir,  séduisant  la  raison  de  l'homme, 
le  rend  esclave  de  ses  sens.  Voila  ,  dit  saint  Augustin  , 
les  trois  maladies  contagieuses  qui  se  sont  répandues 
dans  le  monde,  et  qui  en  ont  infecté  les  plus  saines 
parties.  Concupiscence  des  yeux,  ou  envie  d'avoir,  qui 
est  la  racine  de  tous  les  maux,  mais  en  particulier 
de  l'injustice.  Orgueil  de  la  vie  ?  qui  est  l'ennemi  de 
la  charité,  et  qui  conduit  jusqu'à  l'impiété.  Concu- 
piscence de  la  chair,  d'où  naissent  les  passions  im- 
pures et  d"où  viennent  les  plus  honteux  excès.  Or, 
je  trouve  ,  chrétiens  ,  que  les  richesses  ,  par  l'abus 
que  le  monde  en  fait ,  servent  de  matière  à  ces  trois 
malheureuses  coucupisccnces  ;  et  que  la  raison  la 
plus  générale,  comme  la  plus  naturelle,  pourquoi 
les  hommes  sont  injustes  ,  superbes,  sensuels ,  c'est 
qu'ils  sont  riches,  ou  qu'ils  ont  la  passion  de  l'être. 

(i)  i.  Juan.  %, 


4  SUR   LES   RICHESSES. 

Car,  pour  vous  expliquer  mon  dessein  et  pour  y 
mettre  quelque  ordre,  je  distingue  avec  saint  Chrysos- 
tome  ,  trois  choses  dans  les  richesses  :  l'acquisition , 
la  possession  et  l'usage.  Sur  quoi  j'avance  trois  pro- 
positions qui  m'ont  paru  autant  de  vérités  incontesta- 
bles, et  dont  il  ne  tiendra  qu'à  vous  de  tirer  de  grands 
fruits  pour  la  réformation  de  vos  mœurs  :  car  je  dis 
cjue  l'acquisition  des  richesses ,  dans  la  pratique  du 
monde  ,  est  communément  une  occasion  d'injustice  , 
où  ,  si  vous  voulez ,  que  le  désir  d'acquérir  des  ri- 
chesses, quand  il  n'est  pas  réglé  par  l'esprit  chrétien  , 
est  une  disposition  prochaine  à  l'injustice  ;  et  voilà 
l'effet  de  la  concupiscence  des  yeux:  première  vérité. 
Je  dis  que  la  possession  des  richesses  enfle  naturel- 
lement une  ame  vaine  ,  et  que  rien  n'est  plus  propre 
à  lui  inspirer  ce  que  saint  Jean  appelle   orgueil  de 
la  vie  :  seconde  vérité.  Enfin  ,  je  dis  que  c'est  le 
mauvais  usage  des  richesses  qui  entretient  dans  un 
cœur  l'amour  du  plaisir,  et  qui  fomente  la  concu- 
piscence  de  la  chair  :  troisième  et  dernière  vérité. 
Appliquez-vous ,  mes  chers  auditeurs  ,  à  ces  trois 
points  de  morale.  L'homme  du  siècle  ,  injuste,  parce 
qu  il  veut  acquérir  les  biens  de  la  terre  :  l'homme 
du  siècle  ,  orgueilleux  ,  parce  qu'il  possède  les  biens 
de  la  terre  :  l'homme  du  siècle,  voluptueux  ,  parce 
qu'il  use  mal  des  biens  de  la  terre.  Trois  caractères 
du  riche  mondain  qui  vont  partager  ce  discours.  Mais, 
à  ces  trois  maux ,  quel  remède?  celui  même  que  né- 
gligea le  mauvais  riche ,  je  veux  dire  l'aumône  ;  car 
il  sutïit  de  bien  comprendre  l'obligation  de  l'aumône 
pour  être  plus  modéré  dans  le  désir  des  richesses  , 


SUR    LES    RICHESSES.  5 

plus  humble  dans  la  possession  des  richesses ,  plus 
saint  dans  l'usage  des  richesses.  C'est  tout  le  sujet  de 
votre  attention. 

PREMIÈRE    PARTIE. 

Il  étoit  difficile  que  saint  Jérôme ,  malgré  touîf5  son 
autorité,  évitât  la  censure  des  riches  du  siècle,  quand 
il  a  dit  généralement  et  sans  nulle  modification  ,  que 
tout  homme  riche  est ,  ou  injuste  dans  sa  personne  , 
ou  héritier  de  l'injustice  et  de  l'iniquité  d'autrui  : 
Omnis  divcs  ,  aut  iniquus  est ,  aut  hœres  iniqui  (i). 
Cette  proposition  a  paru  dure  et  odieuse;  quelques- 
uns  même  l'ont  condamnée  comme  indiscrète  et 
fausse  :  mais  je  doute  qu'en  la  condamnant ,  ils  l'eus- 
sent approfondie  avec  des  lumières  aussi  pures  et  un 
sens  aussi  solide  et  aussi  exact  que  ce  Père  ,  dont 
un  des  caractères  particuliers  a  été  la  science  et 
l'usage  du  monde.  Or,  plus  on  entre  dans  le  secret 
et  dans  la  connoissance  du  monde  ,  plus  on  demeure 
persuadé  que  ce  saint  docteur  a  du.  parler  de  la  sorte , 
et  qu'en  effet  il  y  a  peu  de  riches  innocens,  peu  dont 
la  conscience  doive  être  tranquille  ,  peu  qui  soient 
exempts  de  la  malédiction  où  il  sentie  que  cette 
proposition  les  enveloppe.  J'en  appelle  à  votre  ex- 
périence. Parcourez  les  maisons  et  les  familles  dis- 
tinguées par  les  richesses  et  par  l'abondance  des  biens; 
je  dis  celles  qui  se  piquent  le  plus  d'être  honorable- 
ment établies  ,  celles  où  il  paroît  d'ailleurs  de  la 
probité  et  même  de  la  religion  ;  si  vous  remontez 
jusqu'à  la  source  d'où  cette  opulence  est  venue ,  ù 

(i)  Hic  ion. 


6  SUR   LES   RICHESSES. 

peine  en  trouverez-vous  où  l'on  ne  découvre  ,  dans 
l'origine  el  dans  le  priucipe  ,  des  choses  qui  font 
trembler. 

Sans  autre  recherche  que  de  ce  qui  a  été  ou  de  ce 
qui  est  même  encore  d'une  notoriété  publique  ,  à 
peine  en  pourriez-vous  marquer  où  l'on  ne  vous  fasse 
voir  une  succession  d'injustice  aussi  bien  que  d'hé- 
ritage ;  c'est-à-dire  ,  où  la  mauvaise  foi  d'un  père 
n'ait  été  ,  par  exemple  le  fondement  de  la  fortune 
d'un  fils:  où  la  friponnerie  de  l'un  n'ait  servi  à  en- 
richir l'autre  ;  où  la  violence  de  celui-ci  n'ait  fait  l'élé- 
vation de  celui-là.  Et  vous  reconnoîtrez  avec  frayeur 
que  tel  qui  passe  aujourd'hui  pour  homme  équitable 
et  droit  ,  et  pour  possesseur  légitime  de  ce  que  ses 
cncêtresluiont  transmis,  n'est  pas  moins  chargé  devant 
Dieu  de  leurs  iniquités  et  de  leurs  crimes ,  qu'il  est 
avantageusement  pourvu  ,  selon  le  monde  ,  de  leurs 
revenus  el  de  leurs  trésors:  Qmnis  clives }  aut  iniquus 
est  y  aut  hœres  iniqui. 

Je  sais ,  chrétiens , quelles  conséquences  s'ensuivent 
de  là  :  je  sais  quels  troubles  et  quels  scrupules  je 
répandrois  dans  les  consciences  de  tout  ce  qu'il  y  a 
de  riches  qui  m'écoutent,  si  je  lesobligeois  à  creuser 
le  fond  de  cet  abîme,  el  à  se  faire  parties  contre 
eux-mêmes ,  pour  examiner  jusqu'où  va  sur  ce  point 
leur  obligation;  ou  plutôt ,  je  sais  de  quelles  erreurs 
la  plupart  des  riches  se  laissent  préoccuper  ,  fausse- 
ment convaincus  que  de  quelque  manière  qu'aient 
été  autrefois  acquis  les  biens  qu'ils  possèdent  aujour- 
d'hui ,  ce  n'est  point  à  eux  de  faire  le  procès  à  la 
mémoire  de  leurs  pères  ;  que  d'exiger  des  enfans  une 


SUR   LES    RICHESSES.  7 

telle  discussion,  c'est  renverser  l'ordre  delà  société; 
que  les  péchés,  s'il  y  en  a  eu,  sont  personnels,  et  que, 
malgré  les  doutes  les  plus  violeus  qui  pourroient 
leur  rendre  suspecte  la  conduite  de  ceux  à  qui  ils 
ont  succédé  ,  la  bonne  foi  leur  tient  lieu  d'une 
prescription  sur  laquelle  ils  ont  droit  de  se  reposer. 
Erreurs  insoutenables  dans  les  maximes  de  la  vraie 
religion,  et  qui  servent  néanmoins  de  prétextes  à 
tant  de  riches  du  monde  pour  étouffer  tous  leurs  re- 
mords. Mais  malheur  à  eux  ,  si  ,  prévenus  d'une 
aveugle  cupidité  qui  les  séduit ,  ils  risquent  ,  dans 
un  sujet  si  important ,  les  intérêts  de  leur  salut  ;  et 
malheur  à  moi ,  si ,  par  une  lâche  complaisance ,  et 
pour  ne  pas  troubler  leur  fausse  paix,  je  dissimule 
ici  des  vérités,  quoique  amères  et  fâcheuses,  qui  les 
doivent  sauver. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  chrétiens  ,  c'est  un  oracle  pro- 
noncé par  le  Saint-Esprit  et  vérifié  par  l'expérience 
de  tous  les  siècles,  que  quiconque  veut  devenir  riche , 
tombe  dans  les  pièges  du  démon  ,  et  s'engage  en 
mille  désirs  non-seulement  vains  ,  mais  pernicieux  , 
qui  le  précipitent  enfin  dans  l'abîme  de  la  perdition 
et  de  la  damnation  éternelle  :  Qui  volunt  divites 
ficri  ,  incidunt  in  tentaîioncm  ,  et  in  laqueum  dia- 
boli)  et  desideria  multa  inutilia  etnociva^quœ  mer- 
gunt  homines  in  interitum  (i).  Ainsi  l'a  déclaré  le 
grand  Apôtre;  dans  sa  première  épître  à  Timothée. 
Sur  quoi  saint  Chrysostôme  ,  examinant  en  parti- 
culier quels  sont  ces  désirs ,  et  raisonnant  selon  les 
principes  de  la  morale  et  de  la  foi ,  observe  que 
(1)  i.  Tira.  6. 


8  SUR    LES    RICHESSES. 

cette  destinée  maheureuse  et  ce  caractère  d'injustice 
et  de  réprobation  attaché  aux  richesses  de  la  terre, 
vient  de  trois  désordres  dont  il  est  rare  de  se  pré- 
server dans  le  soin  d  acquérir.  Appliquez-vous  ,  s'il 
vous  plaît ,  aux  réflexions  de  ce  Père  ;  elles  sont 
également  sensibles  et  instructives  :  car  on  veut  être 
riche,  à  quelque  prix  que  ce  soit;  on  veut  être  riche 
sans  se  prescrire  de  bornes  ;  et  on  veut  être  riche 
en  peu  de  temps.  Trois  désirs  capables  de  pervertir 
les  saints  :  trois  sources  empoisonnées  de  toutes  les 
injustices  dont  le  monde  est  rempli.  Une  simple  ex- 
position va  vous  en  faire  connoître  les  funestes  con- 
séquences ,  et  vous  en  découvrir  la  malignité. 

On  vent  être  riche  :  voilà  la  fin  qu'on  se  propose  , 
et  à  laquelle  on  est  absolument  déterminé.  Des 
moyens,  on  en  délibérera  dans  la  suite;  mais  le  ca- 
pital est  d'avoir,  dit-on  ,  de  quoi  se  pousser  dans  le 
monde  ,  de  quoi  faire  quelque  figure  dans  le  monde, 
de  quoi  maintenir  son  rang  dans  le  monde,  de  quoi 
vivre  à  son  aise  dans  le  monde;  et  c'est  ce  que  1  on 
envisage  comme  le  terme  de  ses  désirs.  On  von- 
droit  bien  y  parvenir  par  des  voies  honnêtes  ,  et 
avoir  encore  ,  s'il  étoit  possible  ,  l'approbation  pu- 
blique ;  mais  au  défaut  de  ces  voies  honnêtes,  on  est 
secrètement  disposé  à  en  prendre  d'autres,  et  à  ne 
rien  excepter  pour  venir  à  bout  de  ses  prétentions.  0 
cives  y  cives,  quœrenda  pecunia  primùm  est.  Virtus 
post  nummos  (i)  :  c'est  ce  que  disoit  le  satirique  de 
Rome  ,  reprochant  à  ses  concitoyens  la  dépravation 
de  leurs  mœurs  ;  et  pourquoi ,  reprend  saint  Au- 

(i)  Horat. 


SUR   LES    RICHESSES.  9 

giistin,  n'écouterions -nous  pas  ces  sages  du  paga- 
nisme ,  quand  il  s'agit  de  régler  les  nôtres  ?  O  âmes 
vénales  et  intéressées!  s'écrioit  ce  païen,  voici  l'in- 
digne leçon  que  vous  fait  continuellement  votre 
avarice,  et  que  vous  n'avez  pas  honte  de  suivre  :  La 
vertu  après  le  bien  ;  mais  le  bien  avant  toutes  choses. 
Quand  nous  en  aurons,  dites-vous,  nous  penserons 
à  l'étude  de  la  sagesse  ;  mais  préférable  ment  à  la 
sagesse  ,  il  faut  travailler  à  s'enrichir  ;  sans  cela ,  la 
sagesse  même  est  méprisée  et  passe  pour  folie.  C'est 
ainsi  que  vous  raisonnez  ,  et  toute  votre  philosophie 
se  rédoit  à  celte  damnable  conclusion  :  Rem  ,  si 
possis  ,  rectè  :  si  non  ,  quocumque  modo  ,  rem  (i)  ; 
Faisons  notre  fortune  ,  augmentons  nos  revenus  , 
amassons  du  bien  :  du  bien ,  si  nous  le  pouvons  ,  lé- 
gitimement ;  sinon  ,  du  bien  ,  à  quelque  condition 
que  ce  puisse  être;  et,  aux  dépens  de  tout  le  reste, 
du  bien.  Ainsi  leur  faisoit-il  remarquer  la  corruption 
de  leurs  cœurs  ;  et  ma  douleur  est  que  ces  paroles  , 
prises  dans  toute  leur  énergie  ,  conviennent  encore 
aujourd'hui  à  un  million  de  chrétiens,  qui  semblent 
n'avoir  point  d'autre  religion  que  celle-là  :  Rem  ,  si 
possis  ,  rectè  :  si  non ,  quocumque  modo  ,  rem  (2). 
On  ne  laisse  pas  de  sentir  une  répugnance  secrète 
à  se  servir  de  moyens  honteux  ;  mais  avec  cette  ré- 
pugnance que  l'honneur  inspire  ,  et  dont  on  ne  se 
peut  défaire  ,  on  a  encore  plus  d'aprelé  et  plus  d'avi- 
dité ;  et  il  arrive  ce  qu'ajoute  saint  Ghrysostôme ,  que 
le  désir  de  la  fin  l'emporte  sur  l'injustice  du  moyen  : 
Si  non  ,  quocumque  modo  ,  rem. 

(1)  Horat.  —  (•-*)  Idem. 


ÎO  SUR   LES   RICHESSES. 

Or ,  supposons  un  homme  dans  cette  disposition  ; 
que  ne  fera-il  pas,  et  qui  l'arrêtera  ?  quelle  conscience 
ne  sera-t-il  pas  en  état  de  se  former  ?  à  quelle  tentation 
ne  se  trouvera-t-il  pas  livré  ?  le  scrupule  de  l'usure 
l'inquiétera-til  ?  le  nom  de  confidence  et  de  simonie 
l'étonnera-t-il  ?  manquera-t-il  d'adresse  pour  dé- 
guiser et  pour  pallier  le  vol  ?  sera-t-il  en  peine  de 
chercher  des  raisons   spécieuses   pour   autoriser  la 
concussion  et  la  violence  ?  s'il  est  en  charge  et  en 
dignité  ,  rougira-t-il  des  émolumens  sordides  qu'il 
tire  et  qui  décrient  son  ministère  ?  s  il  est  juge ,  ba- 
lanccra-t-il  à  vendre  la  justice  ?  s  il  est  dans  le  négoce 
et  dans  le  trafic ,  se  fera-t-il  un  crime  de  la  fraude 
et  du  parjure  ?  si  le  bien  d'un  pupille  lui  est  confié, 
craindia-t-il  de  le  ménager  à  son  profit?  s'il  manie 
les  deniers  publics,  comptera-t-il  pour  péculat  tout 
ce  qui  s'y  commet  d'abus  ?  Non ,  mes  chers  auditeurs, 
rien  de  tout  cela  ne  sera  capable  de  le  retenir  „  ni 
souvent  même  de  le  troubler.  Du  moment  qu'il  veut 
s'enrichir,  il  n'y  aura  rien  qu'il  n'entreprenne  ,  rien 
qu'il  ne  présume  lui  être  dû,  rien  qu'il  ne  se  croie 
permis.  S'il  est  fuible  et  timide  ,  il  sera  fourbe  et 
trompeur:  s'il  est  puissant  et  hardi,  il  sera  dur  et 
impitoyable.  Dominé  par  cette  passion  ,  il  n'épar- 
gnera ni  le  profane,  ni  le  sacré;  il  prendra  jusque 
sur  les  autels.  Le  patrimoine  des  pauvres  deviendra 
le  sien  ;  et  s'il  lui  reste  encore  quelque  conscience  , 
il  trouvera  des  docteurs  pour  le  rassurer,  ou  plutôt 
il  s'en  fera.  Il  leur  cachera  le  fond  des  choses;  il  ne 
s'expliquera  qu'à  demi,  et  par  ses   artilices  et  ses 
détours,  il  en  extorquera  des  décisions  favorables ,  et 


SUR   LES   RICHESSES.  Il 

les  rendra ,  malgré  eux,  garans  de  son  iniquité.  Que 
le  public  s'en  scandalise  ,  il  aura  un  conseil  dont  il 
se  tiendra  sûr.  Du  moins ,  quoi  qu'on  en  puisse  dire  , 
il  parviendra  à  ses  fins.  Il  veut  être  riche,  et  il  le 
veut  absolument  :  Rem  ,  rem ,  quocumque  modo  , 
rem. 

Non-seulement  il  le  veut  être  ,  mais  il  le  veut  être 
sans  se  prescrire  de  bornes  :  autre  désir  aussi  dan- 
gereux qu'il  est  déraisonnable  et  insensé.  Car  ,  où 
sont  aujourd'hui  les  riches  qui ,  réglant  leur  cupidité 
par  une  sage  modération  ,  mettent  un  point  ù  leur 
fortune  ?  Où  sont  les  riches  qui,  contens  de  ce  qui 
suffit ,  et  portant  leurs  pensées  plus  haut,  disent  : 
C'est  assez,  de  biens  sur  la  terre;  il  faut  se  pourvoir 
de  ces  trésors  célestes  que  ni  le  ver  ,  ni  la  rouille  ne 
consument  point.  En  vain  on  leur  représente  que  se 
borner  de  la  sorte,  c'est  la  marque  la  plus  certaine 
d'un  esprit  solide  et  judicieux.  Eu  vain  on  leur  fait 
voir  la  folie  d'un  homme  qui ,  n'ayant  que  des  besoins 
limités,  a  des  désirs  immenses  et  infinis;  semblable 
à  celui  dont  parloit  encore  le  même  auteur  profane, 
qui,  n'ayant  affaire  que  d'un  verre  d'eau,  voudroit 
le  puiser  dans  un  grand  fleuve ,  et  non  pas  dans  une 
fontaine.  En  vain  leur  dit-on  avec  l'Ecclésiaste  ,  que 
cette  ardeur  d'amasser  et  d'accumuler  n'est  que  vanité 
et  affliction  d'esprit  ;  que  ,  dans  la  cupidité  même  , 
comme  en  toute  autre  chose  ,  il  doit  y  avoir  une  fin; 
et  qu'un  des  châtimens  de  Dieu  les  plus  visibles  sur 
les  riches  avares,  c'est  que  pour  être  dans  l'opulence, 
ils  n'en  craignent  pas  moins  la  pauvreté ,  et  que  plus 
ils  ont  acquis,  plus  ils  veulent  acquérir.  En  vain  leur 


12  SUR   LES    RICHESSES. 

remontre-t-on,  qu'entassant  toujours  biens  sur  biens, 
ils  n'en  sont  dans  le  monde  ni  plus  aimés ,  ni  plus 
estimés,  ni  plus  honorés;  que  la  mesure  nécessaire 
une  fois  remplie,  ils  n'en  vivent  pas  ,  du  reste  ,  plus 
agréablement  ni  plus  doucement,  et  que  lout l'effet 
de  ces  grandes  richesses  est  de  leur  attirer  l'envie , 
l'indignation  ,  la  haine  publique  :  tout  cela  ne  les 
touche  point.  Brûlés  d'une  avare  convoitise ,  ils  se 
répondent  secrètement  que  tout  est  nécessaire  dans 
le  monde;  que  rien,  à  le  bien  prendre  ,  ne  suffit; 
qu'on  n'en  peut  jamais  trop  avoir;  que  les  hommes 
ne  valent  et  ne  sont  comptés  que  sur  le  pied  de  ce 
qu'ils  ont;  qu'il  est  doux  de  cueillir  en  pleine  mois- 
son ;  qu'il  ne  convient  qu'à  une  ame  timide  ,  ou  à 
une  conscience  foible,  de  fixer  ses  désirs.  Maximes 
qui  les  endurcissent ,  et  dont  ils  se  laissent  tellement 
prévenir,  que  rien  ne  les  peut  détromper.  Or,  figu- 
rez-vous quelles  injustices  cette  passion  effrénée 
traîne  après  soi.  Imaginez-vous  de  quelles  vexations, 
de  quelles  oppressions ,  de  quelles  concussions  elle 
doit  être  accompagnée. 

De  là  vient  que  les  prophètes,  animés  de  l'esprit 
de  Dieu,  prononçoient  de  si  terribles  anathêmes 
contre  cette  faim  dévorante  :  Vœ  vobis^qui  conjun- 
gitis  domum  ad  domum  ,  et  agrum  agro  copulatis  ; 
numquid  Jiabitabitis  vos  soli  in  medio  terrœ  (i)  ? 
Est-il  rien  de  plus  fort  et  de  plus  éloquent  que  ces 
paroles  ?  Malheur  à  vous  ,  qui  joignez  maison  à  mai- 
son ,  héritage  à  héritage  ;  malheur  à  vous  ,  dont  le 
voisinage  pour  cela  même  est  redouté  ,  et  qui  des 

(i)  [saï.  5. 


SUR    LES    RICHESSES.  l3 

fonds  les  plus  médiocres ,  par  vos  odieuses  acquisi- 
tions, trouvez  le  secret  de  faire  de  grands  et  d'amples 
domaines:  prétendez -vous  donc  habiter  seuls  au 
milieu  de  la  terre  ?  Mais  pourquoi,  dit  un  riche  ,  ne 
me  sera-t-il  pas  permis  d  accroître  mon  fonds  ;  et 
pourquoi,  payant  bien  ce  que  j'acquiers,  et  ne  faisant 
tort  à  personne  ,  n'aurois-je  pas  droit  de  m'étendre  ? 
Encore  une  fois,  malheur  à  vous:  Vœ  vobis.  Malheur, 
parce  que  vouloir  toujours  s'étendre  et  ne  nuire  à 
personne  ,  ce  sont  communément,  dans  la  pratique , 
deux  volontés  contradictoires.  Malheur  ,  parce  que 
ces  accroissemens  ont  presque  toujours  été  et  seront 
presque  toujours  injustes  ,  sinon  envers  celui  dont 
vous  achetez  l'héritage  ,  au  moins  envers  ceux  aux 
dépens  de  qui  vous  le  payez.  Vœ  qui  multiplicat 
non  sua  (i)  ;  Malheur  à  l'homme  qui  veut  sans  cesse 
multiplier  ses  revenus ,  parce  qu'en  multipliant  le 
sien ,  il  y  mêle  infailliblement  celui  du  prochain  : 
Vœ  qui  congregat  avaritiam  domui  suœ ,  ut  si/  in 
excelso  nidus  cjus  (2)  :  Malheur  à  l'homme  qui , 
n'écoutant  que  son  ambition  et  son  avarice  ,  forme 
toujours  de  nouveaux  projets  ,  et  conçoit  de  hautes 
idées  pour  l'agrandissement  de  sa  maison  :  pourquoi? 
admirez  l'expression  du  Saint-Esprit  :  Quia  lapis  de 
pariete  clamabit  (3)  ;  parce  que  les  pierres  mêmes 
dont  cette  maison  est  bâtie  ,  crieront  vengeance,  et 
que  le  bois  employé  à  la  construire  rendra  témoignage 
contre  lui  :  Et  lignum  quod  inter  juncturas  œdiji- 
ciorum  est ,  respondebit  {+). 

Enfin,  on  veut  être  riche  en  peu  de  temps;  et  parce 

(1)  Habac.  1.  —  (2)  Ibid.  —  (3)  Ibid.  —  Q  Ibid. 


l4  SUR   LES    RICHESSES, 

qu  il  n'y  a  que  certains  états,  que  certaines  conditions 
et  certains  emplois ,  où  par  des  voies  courtes  et  abré- 
gées, on  puisse  le  devenir  ;  contre  tous  les  principes 
et  toutes  les  règles  de  la  prudence  chrétienne  ,  on 
ambitionne  ces  états  ,  on  recherche  ces  conditions  , 
on  se  procure  ces  emplois.  S'enrichir  par  une  longue 
épargne  ou  par  un  travail  assidu,  c'étoit  l'ancienne 
route  que  l'on  suivoit  dans  la  simplicité  des  premiers 
siècles;  mais  de  nos  jours  on  a  découvert  des  chemins 
raccourcis  et  bien  plus  commodes.  Une  commission 
qu'on  exerce  ,  un  avis  qu'on  donne  ,  un  parti  où  l'on 
entre  ,  mille  autres  moyens  que  vous  connoissez , 
voilà  ce  que  l'empressement  et  l'impatience  d'avoir 
a  mis  en  usage.  En  effet ,  c'est  par  là  qu'on  fait  des 
progrès  surprenans  ;  par  là  qu'on  voit  fructifier  au 
centuple  son  talent  et  son  industrie  ;  par  là  qu'en 
peu  d'années ,  qu'en  peu  de  mois,  on  se  trouve  comme 
transfiguré ,  et  que ,  de  la  poussière  où  l'on  rampoit, 
on  s'élève  jusque  sur  le  pinacle. 

Or  il  est  de  la  foi ,  chrétiens ,  que  quiconque  cher- 
che à  s'enrichir  promptement ,  ne  gardera  pas  son. 
innocence  :  Qui  festinat  dilari  9  non  crit  inno- 
cens  (i).  C'est  le  Saint-Esprit  même  qui  l'assure;  et 
quand  il  ne  le  diroit  pas,  la  preuve  en  est  évidente; 
car  il  est  incompréhensible  a  par  exemple  ,  qu'avec 
des  profits  et  des  appointemens  réglés  on  fasse  tout 
à  coup  des  fortunes  semblables  à  celles  dont  nous 
parlons;  et  que  ne  prenant,  selon  le  précepte  de 
Jean-Baptiste,  que  ce  qui  est  dû,  l'on  arrive  à  une 
opulence  dont  le  faîte  et  le  comble  paroît  presque 

(i)  Prov-  28. 


SUR   LES   RICHESSES.  l5 

aussitôt  que  les  fondemens.  Il  faut  donc  que  la  mau- 
vaise foi ,  pour  ne  pas  dire  la  fourberie  ,  soit  venue 
au  secours  ;  et  qu'elle  ait  donné  des  ailes  à  la  cupidité 
pour  lui  faire  prendre  un  vol  si  prompt  et  si  rapide. 

Cela  va ,  me  direz-vous  ,  à  damner  bien  des  gens 
d'honneur;  et  moi  je  réponds,  premièrement  ^  qu'il 
faudroit  d'abord  examiner  qui  sont  ces  gens  d'hon- 
neur, et  en  quel  sens  on  les  appelle  gens  d'honneur  ; 
secondement,  qu'il  ne  m'appartient  pas  de  damner 
personne,  mais  qu'il  est  du  devoir  de  mon  ministère 
de  vous  développer  les  sacrés  oracles  de  la  parole 
divine.  Si  ce  que  vous  appelez  gens  d'honneur  y 
trouvent  leur  condamnation  ,  c'est  à  eux  à  y  prendre 
garde  :  mais ,  quoi  qu'il  en  soit ,  c'est  une  vérité  in- 
contestable :  Qui  festinat  ditari ,  non  erit  inno- 
cens  (i)  ;  quand  on  s'empresse  de  s'enrichir,  on  n'est 
point  sans  crime  au  jugement  même  du  monde  ; 
comment  le  seroit-on  à  celui  de  Dieu  ? 

Cependant ,  mes  chers  auditeurs  ,  telle  est  l'obsti- 
nation du  siècle.  Pour  être  riche  en  peu  de  temps  , 
on  abandonne  l'innocence  ,  on  renonce  à  la  probité, 
on  se  dépouille  même  de  l'humanité  ,  on  dévore  la 
substance  du  pauvre ,  on  ruine  la  veuve  et  l'orphelin , 
et  souvent  après  cela  ,  par  une  grossièee  hypocrisie  , 
on  devient ,  ou  plutôt  on  se  fait  dévot  :  comme  si  la 
dévotion  et  la  réforme  survenant  à  linjustice  ,  sans 
la  réparer,  couvroient  tout  et  sanctifioient  tout.  Faut-il 
s'étonner  que  le  Fils  de  Dieu ,  envisageant  tous  ces 
désordres ,  ait  réprouvé  les  richesses  dans  son  évan- 
gile ,  et  qu'il  ne  les  ait  plus  simplement  appelées 

(1)  Proy.  aS. 


l6  SUR    LES    RICHESSES. 

richesses,  mais  richesses  d'iniquité:  Marnmona  ini- 
auitatis  (i)  .p  Faut-il  demander  pourquoi  le  Sage, 
éclairé  des  lumières  de  l'esprit  de  Dieu  ,  cherchoit 
partout  un  homme  juste  ,  qui  n'eût  point  couru  après 
l'or  et  l'argent?  pourquoi  il  le  regardoit  comme  un 
homme  de  miracles  ,  voulant  faire  son  éloge,  et  le 
canonisant  dès  cette  vie?  Quis  est  hic ,  et  laudabi- 
mus  eum  ?  fecit  enim  mirabilîa  in  vitâ  sua  (2). 
Mais  ,  reprend  saint  Augustin  ,  s'il  est  rare  de  trouver 
un  homme  assez  juste  pour  ne  s'être  jamais  laissé 
prendre  à  l'éclat  de  l'or  et  de  l'argent,  combien  plus 
doit-il  être,  je  ne  dis  pas  difficile  ,  mais  impossible 
qu'un  homme  se  laisse  prendre  à  l'éclat  de  l'or  et  de 
l'argent,  et  qu'il  se  maintienne  dans  l'état  de  juste? 
Voulez-vous  ,  homme  du  siècle  ,  modérer  cet  injuste 
désir?  comprenez  1  obligation  de  l'aumône.  Compre- 
nez ,  dis-je  ,  que  plus  vous  aurez,  plus  vous  serez 
obligé  de  donner  et  de  répandre;  qu'il  faudra  que 
vos  aumônes  croissent  à  proportion  de  vos  revenus , 
et  que  c'est  sur  cette  proportion  que  vous  serez  jugé. 
Ainsi  raisonnoit  saint  Bernard  dans  une  de  ses  lettres. 
Car,  disoit  ce  Père,  ou  vous  êtes  riche  ,  et  vous  avez 
du  superflu  ,  et  alors  ce  superflu  n'est  pas  pour  vous  , 
mais  pour  les  pauvres  ;  ou  vous  êtes  dans  une  fortune 
médiocre  ,  et  alors  que  vous  importe  de  chercher  ce 
que  vous  ne  pouvez  garder  ?  Dignatio  tua  aut  di- 
ves  est,  et  débet  facere  auod  prœceptum  est  ;  aut 
adhuc  tenuis  ,  et  non  débet  auœre?e  auod  erogatura 
est.  Quiconque  sera  bien  convaincu  de  cette  impor- 
tante vérité  ,  craindra  plutôt  d'acquérir  des  biens  , 

(1)  Luc  16.  —  (2)  Eccli.  Si. 

qu'il 


SUR   LES    RICHESSES.  tj 

qu'il  ne  le  désirera.  Acquisition  des  richesses  ,  occa- 
sion d'injustice  ;  vous  lavez  vu.  Possession  des  ri- 
chesses ,  source  d'orgueil  ;  c'est  ce  que  vous  allez 
voir  dans  la  seconde  partie. 

DEUXIÈME    PARTIE. 

Ce  n'est  pas  sans  raison  que  l'Apôtre  ,  écrivant  à 
son  disciple  Timolhée,  et  lui  apprenant  à  former  les 
mœurs  des  premiers  fidèles,  parmi  les  autres  maxi- 
mes qu'il  établissoit  et  dont  il  voulait  qu'ils  fussent 
instruits,  lui  recommandent  particulièrement  d'ordon- 
ner aux  riches  de  ce  monde  de  n'élrc  point  orgueil- 
leux :  Divitibus  hujus  secidi  prœcipe  sublimé  non 
saperc  (i).  Gomme  s'il  eût.  dit,  selon  l'explication 
de  saint  Clirysoslôme:  Rien  de  plus  dangereux  pour 
un  chrétien  ,  que  la  possession  des  richesses  ;  et  plût 
au  ciel  que  la  pauvreté  évangélique  fût  le  partage  de 
tous  ceux  qui  professent  l'évangile  !  mais  si,  par  un 
ordre  d'en  haut  et  par  la  disposition  de  la  Providence , 
il  arrive  qu'il  y  ait  des  riches  parmi  nous,  au  moins 
parlez-leur  en  homme  de  Dieu;  et  bien  loin  de  les 
flatter  sur  le  bonheur  de  leur  état ,  obligez-les  à  s'hu- 
milier et  à  trembler  dans  la  vue  des  malheurs  qui  les 
menacent  et  qu'ils  ont  à  prévenir.  II  savoit,  ajoute 
saint  Augustin  ,  que  l'esprit  du  christianisme  est  es- 
sentiellement opposé  à  l'esprit  d'orgueil  ;  et  d'ailleurs 
il  n'ignoroit  pas  que  l'esprit  d'orgueil  ,  sans  un  mi- 
racle ,  est  comme  inséparable  des  richesses.  C'est 
pour  cela  qu'il  employoit  avec  tant  de  zèle  l'autorité 
que  Dieu  lui  avoit  donnée  pour  soumettre  les  riches 

(i)  i.  Tim.  6. 

TOME   III.  2 


l8  SUR   LES   RICHESSES, 

du  siècle  à  cette  sainte  et  divine  loi,  de  n'avoir  ja- 
mais des  pensées  trop  hautes,  et  de  ne  pas  abuser  de 
leur  condition  au  mépris  de  leur  religion  :  Divitibus 
liujus  seculi  prœcipe  sublimé  non  saper e. 

En  eiîet ,  chrétiens ,  les  richesses  inspirent  natu- 
rellement ,  surtout  à  un  cœur  vain  et  plein  de  lui- 
même  ,  deux  sentimens  d'orgueil.  Le  premier ,  à 
l'égard  des  hommes ,  au-dessus  de  qui  il  croit  avoir 
droit  de  s'élever  ;  le  second  ,  à  l'égard  de  Dieu,  qu'il 
ne  connoît  plus  qu'à  demi ,  et  dontil  semble  qu'il  ait 
secoué  le  joug.  Orgueil  envers  les  hommes  s  que  nous 
appelons  suflisance  et  fierté.  Orgueil  envers  Dieu , 
qui  dégénère  en  libertinage  et  en  impiété.  L'un  et 
l'autre  ,  suite  si  naturelle  de  l'abondance  et  de  la  pos- 
session des  biens  ,  qu'il  n'y  a  que  la  grâce  de  Jésus- 
Christ  qui  puisse  nous  en  préserver. 

Orgueil  envers  les  hommes  ;  car  il  suffit  d'être 
riche,  pour  tirer ,  quoique  injustement,  toutes  ces 
conséquences  avantageuses:  qu'on  n'a  plus  besoin  de 
personne  ;  qu'on  doit  tenir  tout  le  monde  dans  la 
dépendance  ;  qu'on  peut,  sans  obstacle  et  sans  con- 
tradiction ,  se  rendre  délicat,  impérieux,  bizarre  ; 
qu'on  est  au-dessus  de  'a  censure  ,  et  comme  en  pou- 
voir de  faire  impunément  toutes  choses;  qu'on  est 
sûr  de  l'approbation  et  de  la  louange  ,  ou ,  pour  mieux 
dire  ,  d<  tion  et  de  la  flatterie;  que  ,  sans  mé- 

rite ,  on  a  ce  qui  tient  lieu  ele  tout  mérite.  Consé- 
quences dont  se  laissent infatuer,  non-seulement  les 
esprits  populaires  et  bornés  ,  mais  les  sages  même  et 
ceux  qui  du  reste  auroient  de  la  solidité.  En  sorte 
que  les  uns  et  les  autres ,  éblouis  de  l'éclat  qui  les 


SUR   LES    RICHESSES.  19 

environne,  et  enivrés  de  leur  fortune,  se  disent  à 
eux-mêmes,  aussi  bien  que  le  pharisien  :  Non  sum 
sicut  cœteri  hominum  (1)  ;  Je  ne  suis  pas  comme 
le  reste  des  hommes,  et  le  reste  des  hommes  n'est 
pas  comme  moi.  Reprenons,  chrétiens,  et  mettons 
tout  ceci  dans  un  nouveau  jour. 

N'avoir  besoin  de  personne ,  premier  effet  de  l'opu- 
lence ,  et  disposition  prochaine  et  infaillible  à  mé- 
priser tout  le  monde.  Dans  l'indépendance  où  se 
trouve  le  riche  mondain  ,  et  dans  l'état  où  le  met  sa 
fortune  ,  de  se  pouvoir  passer  du  secours  d'autrui  , 
de  l'amitié  d'autrui ,  des  grâces  d'autrui ,  il  ne  consi- 
dère plus  que  lui-même,  et  il  ne  vit  plus  que  pour 
lui-même.  Affabilité  ,  douceur ,  patience  ,  déférence  , 
ce  sont  des  noms  qu'il  ne  connoil  point,  parce  qu'ils 
expriment  des  vertus  dont  il  ne  fait  aucun  usage,  et 
sans  lesquelles  il  a  de  quoi  se  soutenir.  Qu'ae-je  af- 
faire de  celui-ci,  et  que  me  reviendra- t-il  d'avoir  des 
égards  pour  celui-là?  Enflé  qu'il  est  de  ce  sentiment , 
il  ne  sait  ce  que  c'est  que  de  céder,  que  de  s'abais- 
ser, que  de  plier  ,  dans  des  occasions  néanmoins  ou 
la  charité  et  la  raison  le  demandent.  Et  comme 
l'amour-propre  est  le  seul  ressort  qui  le  fait  agir  , 
n'étant  jamais  humble  par  indigence  et  par  nécessité, 
il  ne  l'est  jamais  par  devoir  et  par  piété. 

\  oir  tout  le  monde  dans  la  dépendance  ,  c'est-à- 
dire  ,  se  voir  recherché  de  tout  le  monde  ,  redouté 
de  tout  le  monde ,  obéi  de  tout  le  monde  ,  autre  effet 
de  la  richesse;  et  qu'y  a-t-il  de  plus  propre  à  entre- 
tenir la  présomption  d'une  aine  superbe  ?  On  sait  bien 

(1)  Luc.  iS. 

2. 


2.0  SUR   LES    RICHESSES. 

que  l'humiliation  d'un  riche  ,  s'il  vouloit  se  rendre 
justice  ,  seroit  de  penser  quels  sont  ces  serviteurs  et 
ces  amis  prétendus  dont  il  se  glorifie:  amis,  servi- 
teurs que  le  seul  intérêt  conduit,  et  qui ,  s'attachant 
à  sa  fortune,  n'ont  souvent  qu'un  fonds  de  mépris 
et  qu'une  secrète  haine  pour  sa  personne.  Mais  l'or- 
gueil ,  ingénieux  à  se  tromper,  ne  laisse  pas  de  pro- 
fiter de  cela  même,  se  faisant ,  sinon  une  douceur  , 
au  moins  une  gloire  d'avoir  ,  sous  ce  nom  d'amis , 
beaucoup  de  mercenaires  et  beaucoup  d'esclaves.  S'il 
n'a  pas  de  quoi  se  faire  aimer ,  il  a  de  quoi  se  faire 
craindre;  et  soit  qu'on  l'aime  ou  qu'on  le  haïsse, 
c'est  toujours  un  sujet  de  complaisance  pour  lui  de 
voir  qu'on  est  intéressé  à  le  ménager.  De  là  vient , 
dit  le  plus  sage  des  hommes  ,  Salomon  (  morale  ad- 
mirable ,  et  dont  nous  faisons  à  toute  heure  l'épreuve 
sensible)  ,  de  là  vient  que  le  riche,  par  là  même  qu'il 
est  riche ,  prétend  avoir  un  titre  pour  devenir  fâcheux  , 
de  difficile  abord  ,  d'humeur  inégale  ,  chagrin  quand 
il  lui  plaît  ,  impatient,  colère;  un  titre  pour  rebuter 
les  uns,  pour  choquer  les  autres,  pour  être  à  tous 
insupportable.  S'il  étoit  pauvre  ,  il  n'auroit  dans  la 
bouche  que  des  supplications  et  des  prières  ,  ce  sont 
les  termes  de  l'Ecriture;  mais  parce  qu'il  est  à  son 
aise  ,  et  qu  il  a  du  bien  ,  il  ne  parle  qu'avec  hauteur , 
et  il  ne  répond  qu'avec  dureté  :  Cum  obsecrationi- 
hus  Ivcjiieiur  pauper  ;  dives  ejfabitur  rigide  (i). 

Etre  en  pouvoir  de  tout  entreprendre  et  de  tout 
faire  avec  impunité  ,  troisième  elle  t.  de  l'abondance 
pour  quiconque  sait  s'en  prévaloir.  Car,  où  voit-on 

(i)Prov,a8. 


SUR    LES    RICHESSES.  2£ 

des  riches  ,  disoit  Salvien  déplorant  les  aLus  de  son 
siècle  y  et  ne  le  puis-je  pas  dire  comme  lui?  où  voit- 
on  des  riches  passer  par  la  rigueur  des  lois  ?  dans  quel 
tribunal  les  punit-on?  quelle  justice  contre  eux  ob- 
tient-on ou  espère-t-on  ?  quelle  intégrité  ne  cor- 
rompent-ils  pas?  quels  arrêts  si  justes  et  si  sévères 
n'élutlenl-ils  pas  ?  de  quel  mauvais  pas  ,  pour  user  de 
l'expression  commune  ,  un  riche  criminel  et  scélérat 
ne  se  lire— t-il  pas  hautement  et  tête  levée?  et  de  quel 
crime  si  noir  ne  trouve-t-il  pas  moyen  de  se  laver  ? 
Les  lois  sont  pour  les  misérables  ,  ajoutoit  le  même 
Père  ;  les  châtimens  ,  pour  ceux  à  qui  la  pauvreté 
en  pourroit  déjà  tenir  lieu;  mais  pour  les  riches  ,  il 
n'y  a  qu'indulgence ,  que  connivence,  que  tolérance. 
L'équité  la  plus  inflexible  et  le  droit  le  plus  rigou- 
reux se  tournent  pour  eux  en  faveur.  Or  voilà,  re- 
prend le  Prophète  royal ,  ce  qui  les  rend  fiers  et  in- 
solens.  Ils  ne  sentent  jamais  la  pointe  de  la  correction , 
et  ils  ne  sont  point  châtiés  comme  les  autres  hommes. 
On  ne  les  reprend  point,  on  ne  les  confond  point, 
on  ne  les  condamne  point,  et  c'est  pour  cela  que 
l'orgueil  se  saisit  d'eux  et  les  remplit:  h:  *aboribus 
hominum  non  sunt ,  et  cum  liominibus  non  Jlagel- 
labuntur  ;  ideb  tenuit  cos  superbia  (i). 

Et  comment  ne  seroient-ils  pas  au-dessus  de  la 
censure  ,  puisque  c'est  assez  qu'ils  soient  riches  pour 
avoir,  quoiqu'ils  fassent ,  des  approbateurs?  Voulez- 
vous  savoir  un  des  grands  privilèges  des  richesses  ? 
le  voici,  et  vous  l'allez apprendre  de  l'Ecclésiastique. 
Le  pauvre  parle  avec  sagesse  ,  et  à  peine  le  souffre- 

(1)  Ps.  72. 


23  SUR    LES    RICHESSES. 

t'Oii  :  le  riche  parle  mal  à  propos ,  et  on  l'écoute  avec 
respect  ;  et  ce  qu'il  avance  imprudemment,  est  élevé 
jusques  aux  nues  par  les  louanges  qu'on  lui  donne: 
Vives  locutus  est ,   et  omnes  tacuerunt ,  et  rerbum 
illius  usque  ad  nubes  perdu  cent  (i).  Ses  défauts  sont 
des  perfections,  ses  erreurs  des  lumières  :   on  loue  , 
dit  ailleurs  le  Saint-Esprit ,  jusques  aux  désirs  de  son 
cœur  ,  c'est-à-dire  ,  jusques  à  ses  passions  ,  jusques 
à  ses  emportemens.  Ce  que  1  on  blâme  dans  les  au- 
tres,  est  dans  lui  matière  d'éloge  et  sujet  de  béné- 
diction :   Quoniam   laudatur  peccaior  in  desidcriis 
cnimœ  suœ  9  et  iniquus  benedicitur  (2).  Le  texte  hé- 
braïque porte  :  Et  dives  benedicitur.  Or ,  qui  pour- 
roit  résister  à  un  air  aussi  contagieux  que  celui  de  la 
flatterie  ,  quand  on  le  respire  sans  cesse  ?  À  force 
d'entendre  dire  que  l'on  est  parfait,  on  se  croit  par- 
fait ;  et  à  force  de  le  croire,  on  devient,  sans  même 
l'apercevoir ,  orgueilleux  et  vain.  Pour  peu  sensé  que 
fût  le  riche  ,  il  renonceroit  à  ce  faux  privilège  :  mais 
l'adulation  qui  le  perd,  en  lui  ôtant  l'humilité  3  lui 
ôle  même  le  bon  sens  ,  et  lui  fait  préférer  le  mensonge 
h  la  plus  solide  de  toutes  les  vérités,  qui  est  la  con- 
uoissance  de  soi-même. 

Enfin  ,  quiconque  est  riche ,  est  éminemment  toutes 
choses ,  et  sans  mérite  il  a  tout  mérite.  Il  est  noble 
sans  naissance  ,  savant  sans  étude  ,  brave  sans  valeur; 
il  a  la  qualité  ,  la  probité  ,  la  prudence  ,  1  habileté. 
Sans  autre  distinction  que  l'or  et  l'argent  qu'il  pos- 
sède ,  il  parvient  aux  honneurs.  Par  là  ,  il  règne  et 
il  domine  ;  par  \k3  il  est  chéri  des  grands  et  adoré 

(i)  Eccli.  13.  —  (2.)Ps.  9, 


SUR   LES    RICHESSES.  23 

des  petits:  par  là  ,  il  n'y  a  point  d'alliance  où  il  ne 
prétende  ,  point  de  rival  sur  qui  ii  ne  l'emporte.  En 
un  mot  ,  par  là  ,   il  n'est  exclus  de  rien  ,  et  se  fait 
ouverture  à  tout.  Ne  seroit  -  ce  pas  une  espèce  de 
prodige  ,  s'il  savoit  alors  se  garantir  de  l'orgueil ,  et 
se  tenir  dans  les  bornes  d'une  modestie  chrétienne? 
Cependant  il  n'en  demeure  pas  ià.  L'orgueil  envers 
les  hommes  est  un  degré  pour  s'élever  jusques  au 
mépris  de  Dieu  ;  ei  la  possession  des  richesses  ,  qui 
devroit  être  pour   le  riche  un  sujet  de  reconnois- 
sance  envers  Dieu  ,  de  qui  il  les  a  reçues,  par  la 
corruption  de  son  cœur  ,    le  fait  tomber  dans  une 
espèce  d'idolâtrie  et  d'irréligion.  Je  n'exagère  point, 
quand  je  dis  une  espèce  d'idolâtrie.  Saint  Paul ,  qui 
pensoit  et  qui  parloit  juste  ,    à  force  d'employer  ce 
terme  ,   en  a  fait  sur  la  matière  que  je  traite  ,  un 
terme  non-seulement  propre  ,  mais  consacré.  Jamais 
cet  apôtre  de  Jésus-Christ,  dans  le  dénombrement 
des  péchés,  ne  spécifie  l'avarice,  qu'il  n'ajoute  pour 
la  distinguer  :  Quœ  est  simulacrorum  servitus  (i)  ; 
Qui  est  un  vrai  culte  d'idoles.  Et  pourquoi  ?  parce 
qu'il  étoit  persuadé  ,  disoit  saint  Chrysostôme  ,  que 
l'argent  est  le  dieu  du  riche.  Oui ,  son  dieu  ,  puis- 
qu'il l'adore  ;  son  dieu  ,  puisqu'il  espère  en  lui;  son 
dieu  ,  puisqu'il  lui  fait  des  sacrifices  ;  son  dieu  ,  puis- 
qu'il l'aime  souverainement  et  par-dessus  tout.   Ce 
n'est  donc  pas  sans  raison  que  la  possession  des  biens 
de  la  terre  ,   je  dis  à  l'égard  d'un  avare  qui  en  est 
possédé  lui-même  ,  est  appelé  par  saint  Paul,  une 
idolâtrie  :  Simulacrorum  servitus.  Idolâtrie  de  tous 

(1)  Coloss.  3. 


2^  SUR    LES    RICHESSES. 

les  temps  ,  idolâtrie  de  toutes  les  nations  et  de  tous 
les  peuples  ,  idolâtrie  la  plus  aveugle  et  la  plus  opi- 
niâtre que  Jésus-Christ  ait  eu  à  combattre  et  à  dé- 
truire dans  son  avènement  au  monde.  Or  ,  que  fait 
l'idolâtrie  dans  ui\  esprit  ?  vous  le  savez,  chrétiens: 
elle  y  ruine  l'empire   de  Dieu  ;    elle  y  suscite  une 
divinité  étrangère  qu'elle  oppose  à  Dieu ,  qu'elle 
élève  au-dessus  de  Dieu  ,   qu'elle  fait  asseoir  sur  le 
troue  de  Dieu.  Outrage  qui  passe  la  révolte,  et  qui 
va  même  au-delà  de  l'apostasie  et  jusques  à  t'insulte. 
Voilà  ,  mes  chers  auditeurs  ,  ce  que  le  prophète 
Osée  a  voulu  nous  faire  comprendre  dans  ce  fameux 
passage  du  douzième  chapitre  de  sa  prophétie  :  re- 
marquez ceci  ;   c'est   un  des   plus  beaux  traits  de 
l'Ecriture.    Ce  prophète  avoit  cent  fois  prêché  aux 
Juifs  l'obligation  de  persévérer  dans  la  foi  de  leurs 
pères  ,  et  cent  fois  les  Juifs  avoient  méprisé  ses  re- 
montrances. Mais  un  jour  qu'il  leur  reprochoit  leur 
infidélité  envers  le  Dieu  d'Israël ,  le  croiriez-vous  ? 
toute  la  tribu  d'Ephraïm  lui  répondit  avec  audace, 
qu'elle  n'avoit  que  faire  du  Dieu  d'Israël  ;  qu'elle  en 
avoit  choisi  un  autre  plus  à  son  gré,  un  autre  dont 
le  culte  étoit  plus  conforme  à  ses  inclinations  ,    et 
que  ce  nouveau  dieu  ,  c'étoit  son  argent  ;  qu'il  seroit 
désormais  sa  divinité  ,   et  que  puisqu'il  la   rendoit 
heureuse  ,  elle  ne  vouloit  plus  reconnoître  que  lui  : 
Et   dixit  Epkraïm  :    Vcrumtamen  dives  ejfectus 
sum  ;  inverti  idolum  mihi  (i).  Pesez  bien  le  sens 
de  ces  paroles  :  Je  suis  devenu  riche  ,  et  dans  mes 
richesses  j'ai  trouvé  une  idole  pour  moi.  Comme  si 

(i)  Osée.  12. 


SUR    LES    RICHESSES.  2.5 

le  peuple  eût  dit  :  Prophète  ,  vous  avez  beau  tonner, 
vous  avez  beau  nous  menacer  de  la  colère  de  votre 
Dieu  ,    nous  ne  vous  écoutons  plus.  Ce  Dieu  dont 
vous  nous  parlez  ,  n'est  plus  le  nôtre.  Nous  nous 
sommes  défaits  de   lui.  Nous  ne  l'invoquons  plus 
qu'en  apparence.  Nous  ne  le  craignons  ,  ni  ne  l'ai- 
mons plus.  Depuis  que  la  fortune  nous  a  donné  de 
quoi  avoir  un  dieu  visible  ,  qui  nous  appartient  et 
qui  n'appartient  qu'à  nous  seuls  ,  nous   renonçons 
à  tout  autre  dieu,  pour  nous  attacher  à  celui-là. 
Parltz  à  ceux  qui  croient  au  Dieu  d'Abraham  ;  ils 
vous  obéiront  :  mais  pour  nous  ,  nous  nous  en  tenons 
à  notre  idole  :    Vcrumtamcn  clives  effectus  sum  ; 
inveni  idolum  niihi.  Ah  !  chrétiens  ,  combien  de  fois 
ce  scandale  s'est-il  renouvelé  dans  le  christianisme  ? 
Tandis  que  les  prédicateurs  font  tous  leurs  efforts 
pour  persuader  aux  fidèles  les  vérités  évangéliques, 
combien  de  riches  s'élèvent  secrètement  cou  ire  eux? 
Quoiqu'ils  ne  s'en  expliquent  pas  comme  ces  impies 
et  ces  apostats  ,  quel  mépris  des  maximes  de  Dieu 
ne  leur  fait  pas  concevoir  l'avarice  qui  les  domine  ? 
et  s'ils  osoientt  produire  leurs  pensées  ,  avec  quel 
orgueil  ne  diroient-ils  pas  comme  ces  malheureux: 
Dives  effectus  sum  ;  inverti  idolum  mihi  ;   Non  , 
non  9  n'espérez  pas  de  nous  convertir  par  votre  zèle. 
Quand  vous  parleriez  le  langage  des  prophètes  ,  vous 
n'y  réussiriez  jamais.  Nous  sommes  riches  et  dans  la 
prospérité  :  avec  cela  ,  tous  vos  discours  seront  inu- 
tiles. Vous  nous  prêchez  un  Dieu ,  et  nous  en  servons 
un  autre.  Le  vôtre  est  le  Dieu  de  la  sainteté  et  des 
vertus  ;  et  le  nôtre  est  le  dieu  des  richesses  et  de 


26  SUR    LES    RICHESSES. 

l'opulence.  Vous  dites  que  ces  deux  divinités  ne 
peuvent  s'accorder  ensemble ,  et  voilà  pourquoi  nous 
vous  déclarons  que  vous  ne  gagnerez  rien  sur  nous  , 
parce  que  nous  sommes  déterminés  à  suivre  celle 
que  le  monde  adore  et  dont  il  dépend. 

Ainsi,  dis-je  ,  s'exprimeroient  tant  de  riches ,  s'ils 
vouloient  nous  découvrir  leurs  sentimens  ;  mais  sans 
qu'ils  nous  les  découvrent  ,   leur  conduite  nous  en 
répond  ,  et  nous  fait  assez  connoître  les  véritables 
dispositions  de  leur  cœur.  Parlons  naturellement  et 
sans  figure.  Qu'est-ce  qu'un  riche  dans  l'usage  du 
siècle  ?  ne  vous  offensez  pas  de  ma  proposition  ;  plus 
vous  l'examinerez  et  plus  elle  vous  paroîtra  vraie. 
Qu'est  -  ce  qu'un  riche   enflé   de   sa   fortune  ?  un 
homme,  ou  absolument  sans  religion  ,  ou  qui  n'a 
que  la  surface  de  la  religion  ,  ou  qui  n'a  que  très- 
peu  de  religion  ;  un  homme  pour  qui  il  semble  que 
la  loi  de  Dieu  ne  soit  pas  faite  ;  un  homme  qui  ne 
sait  ce  que  c'est  que  de  se  contraindre ,  pour  s'assu- 
jettir aux  observances  de  1  Eglise  ;  un  homme  qui , 
sans  autre  raison  que  parce  qu'il  est  riche  ,  se  dis- 
pense de  tout  ce  qu'il  lui  plaît  ;   un  homme  qui  ne 
se  soumet  à  la  pénitence  qu'autant  qu'elle  ne  lui  est 
point  incommode;  un  homme  pour  qui  les  ministres 
mêmes  de  Jésus  -  Christ ,  ont  non  -  seulement  des 
égards  ,  mais  de  la  crainte;  un  homme  qui ,  jusque 
dans  le  tribunal  de  la  confession  ,  où  il  paroit   en 
posture  de  coupable  ,  veut  qu'on  le  respecte  et  qu'on 
le  distingue  ;  un  homme  qui  accommode  le  culte  de 
Dieu  à  ses  erreurs  et  à  ses  goûts  ,  au  lieu  de  régler 
ses  goûts ,  et  de  corriger  ses  erreurs  par  la  pureté 


SUR    LES    RICHESSES.  27 

dn  culte  de  Dieu.  Et  tout  cela  fondé  sur  son  état 
d'opulence  qui  1  enorgueillit. 

Je  ne  prétends  pas  que  tous  les  riches  soient  de 
ce  caractère  :  à  Dieu  ne  plaise  que  je  leur  fasse  cette 
injure  ,  ou  plutôt  que  je  la  fasse  à  la  Providence. 
Dieu  ,  dans  toutes  les  conditions  ,  parmi  les  riches 
aussi  bien  que  parmi  les  pauvres  ,  a  ses  prédestinés 
et  ses  élus.  Mais  je  dis  que  la  possession  des  richesses, 
sans  une  humilité  héroïque  qui  lui  serve  de  souve- 
rain préservatif,  conduit  là  ,  et  aboutit  là  :  et  n'est-ce 
pas  assez  ,  pour  saisir  de  frayeur  les  riches  même  les 
plus  chrétiens?  Que  le  pauvre  ,  concluoit  le  Saint- 
Esprit  (  instruction  divine ,  et  que  je  vous  prie  de 
vous  appliquer ,  puisqu'elle  est  seule  capable  de  re- 
médier au  désordre  que  je  viens  de  combattre),  que 
le  pauvre  se  glorifie  de  sa  véritable  et  solide  éléva- 
tion ;  et  que  le  riche  ,  au  contraire  ,  s'humilie  ,  et 
fasse  gloire  de  son  humilité  :  Gloriciurfrater  hum  - 
lis  in  exaltatione  sud ,  et  dives  in  humilitate  sud  (  1  ). 
Voilà,  riches  du  siècle,  ce  que  vous  devez  aimer, 
et  ce  que  vous  devez  pratiquer.  Voilà  ,  si  vous  êtes 
du  nombre  des  élus  de  Dieu  ,  ce  qui  vous  doit  sanc- 
tifier ,  et  ce  qui  vous  doit  sauver,  savoir ,  l'humilité 
de  cœur  :  Et  diçcs  in  humilitate  sud.  Vous  m'en 
demandez  un  motif  louchant  et  tiré  de  votre  condi- 
tion même  ;  le  voici  dans  les  paroles  suivantes  :  Quo- 
niam  velut  Jlos  feni  transibit  (2);  Parce  que  ,  de 
même  que  la  plus  belle  fleur  se  sèche  et  se  flétrit , 
ainsi  le  riche  ,  avec  toute  sa  splendeur  ,  passera  ,  et 
passera  bientôt  :  Jta  et  dives  in  itineribus  suis  înar- 

(1)  Jacob.  1.  —  (2)  Ibid, 


28  SUR   LES   RICHESSES. 

cescet  (i)  ;  et  je  puis  ajouter  :  Parce  que  ces  richesses 
que  vous  possédez  ne  sont  pas  proprement  à  vous  ; 
parce  que  vous  n'en  êtes ,  par  rapport  à  Dieu ,  que 
les  dépositaires  et  les  dispensateurs;  parce  que  vous 
devez  lui  en  rendre  compte  un  jour  ;  parce  qu'en 
vertu  de  l'obligation  indispensable  de  l'aumône  ,  vous 
en  êtes  redevables  aux  pauvres.  Si  le  riche  de  notre 
évangile  eût  été  prévenu  de  ces  senti  mens  ,  il  eût 
bien  regardé  Lazare  d'un  autre  œil ,  il  l'eût  respecté, 
il  l'eût  écouté  ,  il  l'eût  soulagé.  Achevons  ;  et  après 
avoir  vu  comment  l'acquisition  des  richesses  est  une 
occasion  d'injustice  ,  comment  la  possession  des  ri- 
chesses est  une  source  d'orgueil  ,  voyons  comment 
l'usage  des  richesses  est  un  principe  de  corruption  : 
c'est  la  troisième  partie. 

TROISIÈME    PARTIE. 

A  bien  considérer  tous  les  traits  sous  lesquels  le 
Fils  de  Dieu  nous  représente  aujourd'hui  le  mauvais 
riche ,  il  y  auroit  presque  de  quoi  s'étonner  d'abord  , 
que  Jésus- Christ  l'ait  si  hautement  réprouvé,  et 
qu'il  ait  prononcé  contre  lui  un  jugement  si  rigou- 
reux. Car  enfin,  quels  crimps  lui  impute  -t-  on  , 
pour  en  tirer  cette  affreuse  conséquence  ?  Moituus 
est  dives  ,  et  sepultus  est  in  inferno  (2)  ;  Le  riche 
mourut ,  et  il  fut  enseveli  dans  l'enfer.  Qu'avoit-il 
fait  pour  être  condamné  au  feu  éternel  ?  Il  se  faisoit 
honneur  de  son  bien  :  quoi  de  plus  raisonnable  ?  Il 
étoit  vêtu  de  lin  et  de  pourpre  :  sa  condition  ne  le 
demandoit  -  elle  pas  ?  Il  se  traitoit   tous  les  jours 

(1)  Jacob.  1.  —  (2)  Luc.  16. 


SUR    LES    RICHESSES.  29 

magnifiquement  :  sans  cela  ,  que  lui  eûl-il  servi  d'être 
riche  et  dans  l'opulence  ?  C'est  ainsi  que  le  monde 
en  juge  ;  mais  c'est  en  quoi  le  jugement  du  monde 
est  corrompu  ,  puisqu'il  est  opposé  à  celui  de  la 
Vérité  éternelle,  qui  dans  un  mot  réfute  mille  erreurs 
grossières,  dont  les  esprits  mondains  se  laissent  pré- 
venir touchant  l'emploi  des  richesses  ;  et  par  là 
même  ,  établit  une  loi  aussi  équitable  que  sévère  , 
selon  laquelle  les  riches  du  siècle  doivent  dès  main- 
tenant se  juger  eux-mêmes  ,  s'ils  ne  veulent  pas  être 
jugés  de  Dieu. 

En  elFet ,  pour  vous  expliquer  ma  pensée  ,  et  pour 
justifier  cet  arrêt  de  réprobation  porté  contre  le  riche 
de  l'évangile  ,  quoique  les  arrêts  du  Seigneur  , 
comme  parle  le  Prophète  royal,  n'aient  pas  besoin 
de  nos  justifications,  et  qu'ils  se  justifient  assez  par 
eux-mêmes  :  Judicia  Domini  vera  ,  justijiçata  in 
semetipsa  (  1  )  ;  c'est  une  grande  illusion  de  croire 
que  dès  là  qu'on  est  riche  s  l'on  ait  droit  de  vivre 
plus  somptueusement,  plus  voluptueusement ,  plus 
grassement  ;  et  que  le  luxe  ,  la  dépense  ,  la  bonne 
chère  ,  doivent  croître  à  proportion  des  biens.  Si 
je  consuliois  sur  ce  point  la  morale  du  paganisme, 
peut-être  me  fourniroit-elle  de  quoi  faire  rougir  et 
de  quoi  confondre  bien  des  chrétiens  ,  qui,  malgré 
leur  relâchement  ,  se  piquent  encore  d'être  spiri- 
tuels et  parfaits  dans  leur  religion:  car  en  cela, comme 
en  beaucoup  d'autres  matières,  les  païens  dont  nous 
déplorons  l'aveuglement  et  1  infidélité  ,  nous  ont 
appris  notre  devoir.  Us  ont  cru  que  pour  être  riche  , 

(1)  Ps.  18. 


3o  SUR   LES   RICHESSES. 

on  n'en  devoit  pas  être  moins  réglé  ,  moins  chaste , 
moins  abstinent,  moins  détaché  des  commodités  de 
la  vie  ;  et  que  d'user  des  biens  pour  choyer  son 
corps  ,  pour  satisfaire  ses  sens  ,  pour  vivre  dans  la 
mollesse  et  dans  le  plaisir  ,  c'étoit  un  désordre  que 
la  seule  raison  de  l'homme  condamnoit. 

Je  ne  me  refuserai  rien  ,  dites-  vous,  parce  que 
j'ai  de  grands  revenus  ,  et  une  fortune  qui  sulliroit 
aux  princes  et  aux  souverains.  Ainsi  parle  un  riche 
prodigue  dans  son  abondance.  Hé  bien  ,  lui  répond 
le  satirique  romain  ,  et  cette  réponse  n'est-elle  pas 

di«ne  du  christianisme?  n'avez -vous  rien  de  meil- 
o 

leur  à  quoi  employer  ce  que  vous  avez  de  trop  ?  n'y 
a-t-il  point  de  pauvres  qui  gémissent  ?  les  temples 
sont  -  ils  décemment  et  religieusement  entretenus  ? 
pourquoi  faut-il  que  tant  de  misérables  soient  aban- 
donnés ?  pourquoi  les  maisons  consacrées  à  la  cha- 
rité publique  ont- elles  peine  à  subsister  ,  pendant 
que  vous  êtes  dans  les  délices  ?  serez-vous  donc  le 
seul  qui  vous  ressentirez  de  votre  prospérité  ?  n'y 
aura-t-ii  que  vous  qui  en  jouirez,  qui  serez  à  votre 
aise  ?  Voilà  comment  raisoniioient  des  infidèles.  Mais 
la  morale  de  l'évangile  va  bien  encore  plus  loin. 
Car  ,  elle  nous  apprend  que  plus  un  chrétien  est 
riche  ,  plus  il  doit  être  pénitent ,  c'est-à-dire  ,  plus 
il  doit  se  retrancher  les  douceurs  de  la  vie  ;  et  que 
ces  grandes  maximes  de  renoncement ,  de  dépouil- 
lement, de  détachement ,  de  crucifiement  ,  si  néces- 
saires au  salut  ,  sont  beaucoup  plus  pour  lui  que 
pour  le  pauvre.  Pourquoi"  par  trois  excellentes  rai- 
sons qu'en  apporte  saint  Chryi,obiôiue.  Comprenez- 


SUR   LES    RICHESSES.  3l 

les.  Premièrement,  dit  ce  saint  docteur  ,  parce  que 
le  riche  est  beaucoup  plus  exposé  que  le  pauvre  à  la 
corruption  des  sens  ;  et  que  ses  richesses  le  menant 
en  état  de  pouvoir  tout  ce  qu'il  veut,  elles  le  mettent 
dans  une  tentation  continuelle  de  vouloir  tout  ce 
qu'il  ne  doit  pas.  Il  est  donc  juste  que  ,  pour  se  ga- 
rantir de  ce  danger ,  il  soit  toujours  en  guerre  contre 
lui-même  ;  et  que  regardant  sa  propre  chair  comme 
son  plus  redoutable  ennemi ,  bien  loin  de  lui  fournir 
de  quoi  irriter  ses  appétits  ,  il  lui  refuse  même  ce 
qui  peut  seulement  les  entretenir.  Or  ,  il  a  besoin 
pour  cela  ,  et  d'une  mortification  salutaire ,  et  d'une 
pauvreté  de  cœur  qui  le  dégage  ,  autant  qu'il  est 
possible  ,  de  toute  affection  terrestre.  Secondement, 
parce  qu'étant  riche  ,  il  est  communément  plus 
chargé  d'offenses  ,  et  plus  redevable  à  la  justice  de 
Dieu  :  par  conséquent  plus  obligé  à  ces  satisfactions 
pénibles  et  mortiiiantes  à  quoi  nous  engage  la  qua- 
lité de  coupables  ,  et  que  Dieu,  comme  vengeur  des 
crimes ,  exige  de  ceux  qui  les  ont  commis.  Or  , 
vivant  dans  le  plaisir ,  accomplira-t-il  un  devoir  si 
indispensable  ?  Le  jeûne  ,  la  cendre  ,  le  cilice  ,  selon 
la  règle  du  Saint-Esprit ,  doivent  être  le  partage  des 
riches  pécheurs  ;  et  ce  sont  les  riches  pécheurs  qui 
usent  des  mets  les  plus  délicats  ,  qui  se  parent  des 
vêtemens  les  plus  magnifiques.  Comment  soutenir 
devant  Dieu  une  telle  contradiction  ?  Il  faut  donc 
que  le  riche  oublie  ce  qu'il  est  ;  ou  plutôt ,  que  se 
souvenant  de  ce  qu'il  a  été  ,  et  des  innombrables 
désordres  où  il  est  tombé  ,  il  cesse  de  vivre  en  riche  » 
pour  vivre  en  pécheur  converti.  Enfin  ,  poursuit 


32  SÛR    LES    RICHESSES. 

saint  Chrysostôme  ,  et  ceci  n'est  qu'un  éclaircisse- 
ment de  la  seconde  raison  ,  parce  que  le  riche  trouve 
dans  sa  condition  des  obstacles  presque  invincibles 
à  la  pénitence  ,  qui  néanmoins  est  la  seule  voie  par 
où  il  puisse  retourner  à  Dieu  et  se  sauver  :  Nisi 
jiœnitentiam  egeritis  ,  omnes  simili  fer  peribilis  ; 
Si  vous  ne  faites  pénitence  ,  vous  périrez  tous  , 
disoit  le  Sauveur  du  monde.  Or ,  vous  ,  mon  cher 
auditeur  ,  qui  goûtez  au  milieu  de  vos  biens  et  dans 
le  monde  ,  tout  ce  que  le  monde  a  de  pins  doux  , 
quelque  universelle  et  quelque  sévère  que  soit  celle 
loi ,  vous  la  violez  sans  cesse  et  en  tout.  Le  pauvre, 
par  une  heureuse  nécessité  ,  est  éloigné  de  tout  ce 
qui  pourroit  le  corrompre.  Le  pauvre  ,  pour  peu 
qu'il  corresponde  à  la  grâce  de  son  élat  ,  conserve 
donc  aisément  l'innocence  de  son  cœur.  Le  pauvre, 
s'il  pèche  par  fragilité  ,  trouve  dans  sa  pauvreté 
même  le  remède  de  son  péché  ,  c'est-à-dire  ,  une 
espèce  de  pénitence  d'autant  plus  sûre  ,  qu'elle  est 
moins  de  son  choix  ,  et  d'autant  plus  saiisfactoire  , 
qu'elle  est  plus  opposée  à  toutes  bs  inclinations  de 
la  nature.  Mais  vous  ,  dont  la  bénédiction1  ,  aussi 
bien  que  celle  d'Esaii ,  est  dans  la  graisse  de  ia  terre, 
quelque  heureux  que  vous  soyez  dans  Vidée  du  siècle  , 
vous  n'avez  aucun  de  ces  avantage?.  Vous  êtes  plus 
dangereusement  tenté  ,  plus  infailliblement  vaincu  , 
plus  difficilement  guéri:  plus  dangereusement  tenté 
par  l'esprit  impur,  plus  infailliblement  vaincu  par 
la  passion  ,  plus  difficilement  guéri  de  vos  habitudes 
criminelles.  Il  n'y  auroit  donc  qu'un  dégagement 
héroïque  ,  tel  que  vous  le  prescrit  saint  Paul ,  et  qui 

consiste 


SUR   LES    RICHESSES.  33 

consiste  à  user  de  vos  richesses  comme  n'en  usant 
pas,  lequel  pût  vous  préserver  de  tous  ces  malheurs. 

Mais  si  cela  est ,  à  quoi  me  servira  mon  bien  ?  Ah  ! 
mon  frère,  répond  saint  Chrysostôme,  êtes-vons 
encore  assez  aveugle  pour  croire  que  Dieu,  quia 
réglé  toutes  choses  ,  ait  abandonné  ce  bien  à  votre 
discrétion  ,  et  qu'il  ail  prétendu  vous  le  donner  pour 
le  dissiper  à  votre  gré  et  selon  les  caprices  de  votre 
esprit  ?  Non  ,  non  ;  ni  sa  bonté  ,  ni  sa  sagesse ,  n'ont 
pu  former  ce  dessein.  Votre  bien  vous  servira  pour 
mille  autres  biens  plus  importaus  et  plus  essentiels 
à  quoi  vous  le  devez  rapporter  ;  il  vous  servira  pour 
honorer  Dieu  ,  pour  exercer  la  charité  envers  vos 
frères,  pour  en  faire  ,  comme  dit  l'Ecriture,  le  prix; 
de  la  rédemption  de  votre  ame.  Mais  vous  est-U 
même  permis  de  penser  que  vous  l'ayez  reçu  pour 
fomenter  votre  libertinage  et  votre  impénitence?  Tel 
est  néanmoins  l'abus  qui  règne  aujourd'hui  dans  le 
monde,  et  dans  le  monde  chrétien  :  parce  qu'on  est 
riche,  on  veut  avoir,  je  ne  dis  pas  suffisamment, 
mais  abondamment,  mais  avec  superfluité,  avec  pro- 
fusion ,  toutes  les  aises  de  la  vie;  et  parce  qu'il  est 
impossible,  parmi  les  aises  de  la  vie,  de  conserver 
la  pureté  des  moeurs ,  de  là  vient  un  débordement 
et  une  corruption  générale. 

Je  ne  parle  point  de  ce  qui  s'entreprend  et  qui 
s'exécute  par  là  de  plus  scandaleux.  Car,  à  Dieu  ne 
plaise  que  je  veuille  ici  révéler  ces  abominations  que 
l'esprit  de  Dieu  faisoit  voir  au  Prophète,  lorsqu'après 
lui  avoir  ordonné  de  percer  la  muraille  et  de  péné- 
trer dans  les  demeures  les  plus  secrètes  des  enfans 
tome  m.  3 


34  SUR   LES   RICHESSES. 

d'Israël ,  il  lui  découvrent  ce  qui  s'y  passoit  de  plus 
infâme  :  Fiji  hominis ,  fode  parietem  ,  et  çidebis 
abominaiiones  pessimas  (i)  ;  à  Dieu  ne  plaise  que 
je  vous  conduise  ,  quoique  seulement  en  esprit,  dans 
les  maisons  de  tant  de  riches  voluptueux  dont  cette 
ville  est  remplie  ;  et  que ,  tirant  le  rideau ,  je  fasse 
paroitre  comme  sur  la  scène  toutes  les  impuretés  qui 
s'y  commettent ,  et  que  je  pourrois  justement  appeler 
les  abominations  de  cette  capitale  :  Ingredere ,  et  vide 
abominationes  pessimas  ,  quas  isti  faciunt  hic  (2). 
Quelque  précaution  que  je  pusse  prendre  pour  vous 
les  représenter ,  votre  pudeur  en  souffriroit.  Je  ne 
parle  point  des  concubinages,  dont  l'argent  pro- 
digué est  le  soutien  ;  des  adultères  ,  dont  il  est  l'at- 
Irait;  de  mille  autres  péchés  abominables  dont  il  est 
la  récompense.  Car ,  dit  saint  Jérôme,  c'est  l'ar- 
gent qui  séduit  la  simplicité  des  vierges  ,  qui  ébranle 
la  constance  des  veuves ,  qui  souille  les  mariages 
les  plus  honorables.  C'est  par  les  folles  dépenses, 
où  l'argent  se  consume  ,  que  l'on  persuade  qu'on 
aime  et  qu'on  sait  malheureusement  se  faire  aimer  ; 
que  l'on  est  recherché  des  plus  fières,  que  l'on 
triomphe  même  des  prudes  et  des  spirituelles;  c'est 
par  là  que  subsistent  ces  damnables  commerces 
qui,  dans  les  familles  les  mieux  établies  ,  causent 
tous  les  jours  de  si  funestes  divisions  et  de  si  tristes 
renversemens.  On  demande  à  quoi  cet  homme  s'est 
ruiné  ,  et  l'on  en  est  surpris  ;  mais  voici  d'où  sa  ruine 
est  venue  ,  et  d'où  elle  a  dû  venir  :  une  débauche 
secrète  qu'il  entretenoit ,  une  passion  à  laquelle  il 
(1)  E^ech.  8.  —  (2)  Ibid. 


SUR   LES    RICHESSES.  35 

a  tout  sacrifié,  et  pour  laquelle  il  s'est  piqué  de 
n'épargner  rien  ,  voilà  ce  qui  a  épuisé  ces  revenus 
si  clairs  et  si  amples.  La  convoitise  de  la  chair, 
cette  sangsue ,  selon  la  parole  de  Salomon  ,  qui 
crie  toujours:  Apporte  ,  apporte  ,  et  qui  ne  dit  ja- 
mais :  C'est  assez  ;  voilù  ce  qui  dissipe  les  biens  de  la 
plupart  des  riches:  encore  si  l'on  n'y  employoit  que 
les  biens  ordinaires,  le  désordre  seroit  moins  grand; 
mais  ce  que  nous  appelons  par  respect  les  biens  de 
1  Eglise,  ces  biens  qui,  de  droit  naturel  et  de  droit 
divin  ,  sont  des  biens  sacrés  ,  depuis  que  la  piété  des 
fidèles  les  a  légués  à  Jésus-Christ  dans  la  personne 
de  ses  ministres:  voilà  à  quoi  ils  sont  prostitués. 
Combien  de  fuis ,  6  opprobre  de  notre  religion  ! 
combien  de  fois  le  revenu  d'un  bénéfice  a-t-il  été  le 
prix  d'une  chasteté  d'abord  disputée ,  et  enfin  vendue 
à  l'incontinence  sacrilège  d'un  libertin  ,  engagé  par 
sa  profession  dans  les  fonctions  les  plus  augustes  du 
sacerdoce  ?  Je  ne  sais  si  le  Prophète  auroit  pu  en- 
chérir sur  ce  que  je  dis ,  ni  s'il  avoit  vu  de  plus 
grandes  abominations  :  Fade ,  et  adhuc  conversas 
videbis  abominationes  majores  his  (i).  Mais  laissons 
ces  horreurs ,  et  arrêtons-nous  à  ce  que  la  coutume 
et  l'esprit  du  siècle  ont  rendu ,  non-seulement  sup- 
portable,  mais  louable,  quoiqu'essentiellement  op- 
posé aux  lois  de  l'évangile  et  de  la  raison.  Parce  qu'on 
a  du  bien  ,  on  en  veut  jouir  sans  restriction  ,  et 
dans  toute  l'étendue  des  désirs  qu'un  attachement 
infini  à  soi-même  et  à  sa  personne  peut  inspirer.  Ou 
veut  que  le  fruit  des  richesses  soit  tout  ce  qui  peut 

(i)  Ezech.  3, 

3. 


36  SUR   LES   RICHESSES, 

contribuer  à.  une  vie  commode  ,  pour  ne  pas  dire 
délicieuse  :  meubles  curieux  ,  équipages  propres , 
nombre  de  domestiques ,  table  bien  servie,  divertisse- 
mens  agréables ,  logemens  superbes,  politesse  et  luxe 
partout.  Luxe,  ajoule  saint  Jérôme,  qui  insulte  aux 
souffrances  de  Jésus-Christ ,  aussi  bien  qu'à  la  mi- 
sère des  pauvres  ;  luxe  à  qui  Dieu  ,  dans  i'Ecriture , 
a  donné  sa  malédiction ,  quand  il  disoit ,  par  la  bouche 
d'un  autre  prophète:  Et  percutiam  domum  hiema- 
lem  cum  domo  œsthrî ,  et  pcribunt  domus  eburncœ  , 
et  disperd um  habit 'a tores  de  domo  voluptatis  (i)  ; 
Je  détruirai  ces  maisons  de  plaisance,  ces  apparte- 
mens  d'hiver  et  d'été;  ces  édifices  qui  semblent 
n'être  construits  que  pour  y  faire  habiter  la  volupté 
même  ,  je  les  renverserai ,  et  je  déchargerai  ma  co- 
lère sur  ceux  qui  y  vivent  comme  ensevelis  dans  une 
molle  oisiveté  et  dans  un  profond  repos. 

Tel  est,  à  proportion  des  biens  que  chacun  pos- 
sède ,  l'usage  qu'en  fait  l'amour-propre  quand  il  n'est 
pas  combattu  ni  réglé  par  la  mortification  chrétienne. 
Or,  j'ai  dit ,  et  il  n'y  a  personne  qui  n'en  convienne 
d'abord  avec  moi ,  que ,  tan  i  que  les  choses  seront  dans 
ce  désordre  ,  il  ne  faut  pas  espérer  que  la  chair  soit 
jamais  sujette  à  l'esprit,  ni  l'esprit  à  Dieu  :  Lieras- 
sa  tus  est  dilectus  s  et  recalciîravit ,  paroles  admi- 
rables de  Moïse  :  Inerassatus ,  in/pinguatus ,  dila- 
tatus ,  dereliciuit  Deum,  faeiorrm  suum  3  et  recessit 
à  Deo  saluiari suc  {2^) ;  Ce  peuple,  autrefois  chéri, 
s'est  engraissé  des  biens  qui  lui  avoient  été  confiés, 
et  ensuite  il  est  devenu  rebelle:  à  mesure  qu'il  sVst 

(i)  Amos.  1  et  5,  —  (2)  Deut.  3a. 


SUR    LES    RICHESSES.  3j 

rempli  ,  qu'il  s'est  bien  nourri ,  qu'il  a  vécu  daus 
l'abondance,  il  a  quitté  Bit  u  ,  l'auteur  de  son  être  et 
de  son  salut.  Et  ne  peut-on  pas  dire  aussi  que  presque 
tous  les  riches  sont  des  hommes  corrompus ,  ou  plu- 
tôt perdus  par  l'intempérance  des  passions  charnelles 
qui  les  dominent?  pourquoi?  parce  qu'ils  ont  tous 
les  moyens  de  l'être  ,  et  qu'ils  n'usent  de  leurs  ri- 
chesses que  pour  assouvir  leurs  brutales  cupidités  : 
victimes  réservées  à  la  colère  de  Dieu  et  engraissées 
de  ses  propres  biens!  Combien  en  voyez-vous  d'autres 
dans  le  monde  ?  combien  en  voyez-vous  qui ,  dans 
l'opulence,  s'étudient  à  mater  leur  corps  et  à  le  ré- 
duire en  servitude  ?  un  riclie  continent  ou  pénitent, 
n'est-ce  pas  une  espèce  de  miracle  ? 

Pleurez  donc  ,  mes  frères ,  concluoit  l'apôtre  saint 
Jacques  en  parlant  aux  riches  du  siècle  ,  pleurez  , 
poussez  de  hauts  cris  dans  la  vue  de  tant  de  périls 
qui  vous  environnent  ,  et  des  calamités  qui  doivent 
fondre  sur  vous:  Agile  niinc ,  divites  ;  plorate  ulu- 
lantes in  miseriis  vestris ,  quœ  advenient  çobis(i). 

Maintenant,  vous  vivez  dans  le  faste  et  dans  le 
luxe ,  dans  la  mollesse  et  dans  le  plaisir  ;  mais  le 
temps  viendra  où  vos  biens  vous  seront  enlevés  ,  et 
où  vous  vous  trouverez  devant  Dieu  dans  la  dernière 
disette:  Diçitiœ  vestrœ putrefactœ  sunt  (2).  La  rouille 
qui  rongera  votre  or  et  votre  argent,  portera  témoi- 
gnage contre  vous  ,  et  vous  fera  souvenir,  niais 
trop  tard  ,  mais  à  votre  confusion  ,  mais  à  votre  dé- 
sespoir, qu'il  ne  falloit  pas  mettre  votre  confiance 
dans  des  richesses  périssables  :  Aururn  et  argentum 

(1)  Jacob.  5.  —  (2)  IbicL 


38  SUR    LES    RICHESSES. 

vestrum  œruginavit;  etœrugo  eorum  in  teslimonium 
vobis  erit  (i).  Vous  amassez  de  grands  trésors;  mais 
après  avoir  été  pour  vous  sur  la  terre  des  trésors 
d'iniquité ,  ce  seront ,  au  jugement  de  Dieu  ,  des  tré- 
sors de  colère  et  de  vengeance  :  Thesaurisastis  vobis 
ira  m  in  novissimis  diebus  (2). 

Cependant ,  voulez-vous  en  faire  des  trésors  de 
justice  et  de  sainteté  ?  après  les  avoir  légitimement 
acquis,  partagez-les  avec  les  pauvres;  cherchez-les, 
ces  pauvres  ,  dans  les  prisons ,  dans  les  hôpitaux  ,  en 
tant  de  maisons  particulières,  disons  mieux,  dans 
ces  tristes  et  sombres  retraites  où  ils  languissent; 
allez  être  témoins  de  leurs  misères ,  et  vous  n'aurez 
jamais  l'ame  assez  dure  pour  leur  refuser  votre  se- 
cours: il  y  auroit  là  une  inhumanité,  une  cruauté 
dont  je  ne  vous  puis  croire  capables;  votre  cœur 
s'attendrira  pour  eux  ,  vos  mains  s'ouvriront  en  leur 
faveur  ,  et  ils  vous  serviront  d'avocats  et  de  protec- 
teurs auprès  de  Dieu  :  voilà  le  fruit  solide  que  vous 
pouvez  tirer  de  vos  biens  ,  voilà  le  saint  emploi  que 
vous  en  devez  faire.  Craignez  le  sort  du  mauvais 
riche;  profitez  de  son  exemple  et  de  mon  conseil.  Et 
vous  ,  pauvres,  apprenez  à  vous  consoler  dans  votre 
pauvreté,  apprenez  à  l'estimer,  puisqu'elle  vous  met 
à  couvert  des  dangers  et  du  malheur  des  riches  ; 
toute  nécessaire  qu'elle  est,  faites-en  une  pauvreté 
volontaire  ,  en  l'acceptant  avec  soumission,  et  en  la 
supportant  avec  patience.  Car  ,  que  vous  serviroit-il 
d'être  pauvres,  si  vous  brûliez  en  même  temps  du 
feu  de  l'avarice  ?  Qiiid  tih '  prodest  si  egesfaculiate  y 

(1)  Jacob.  5 —  (2)  Ibid. 


SUR    LES    RICHESSES,  3«) 

et  ardes  cnpiditate  (i).p  que  vous  serviroit  d'être 
dépourvus  de  biens  ,  si  vous  aviez  le  cœur  plein  de 
désirs  ?  Heureux  les  pauvres ,  mais  les  pauvres  de 
cœur ,  les  pauvres  dégagés  de  toute  affection  aux 
richesses  de  la  terre  !  telle  est  la  pauvreté  que  Jésus- 
Christ  canonise  dans  son  évangile  ,  et  qui  convient 
à  tous  les  états.  C'est  ainsi  que  nous  pouvons  tous 
être  pauvres  en  ce  monde ,  et  mériter  les  biens  im- 
mortels de  l'autre ,  que  je  vous  souhaite  ,  etc. 

(1)  August. 


POUR  LE 

VENDREDI  DE  LA  SECONDE  SEMAINE. 


SUR  L'ENFER. 

Mortuus  est  autem  et  dives ,  et  sepulttts  est  in  inferno. 

Or  ,  le  riche  mourut  aussi ,  et  il  fut  enseveli  dans  l'enfer* 
En  saint  Luc,  chap.  16. 

Sire, 

vVest  le  triste  sort  d'un  riche  du  monde,  dont  il 
étoit  parlé  dans  l'évangile  d'hier,  et  je  ne  fais  pas 
difficulté   de   le   reprendre    aujourd'hui ,  ce   même 
évangile,  pour  en  tirer  un  des  plus  terribles,  mais 
des  plus  imporlans  sujets  que  puissent  traiter  les  pré- 
dicateurs dans  la  chaire  de  vérité  II  mourut,  ce  riche, 
ce  mondain  ,  comblé  de  biens  dans  la  vie  ,  et  com- 
blé même  d'honneurs  après  la  mort  ;  car  il  est  à  croire 
qu'on  lui  fit  de  magnifiques  funérailles  ,  qu'on  porta 
son  corps   en  pompe   et  en  cérémonie  ,   qu'on  lui 
érigea  un  superbe  mausolée,  et  peut-être  ,  tout  pé- 
cheur qu'il  avoit  été ,  se  trouva-t-il  encore  des  ora- 
teurs pour  faire  publiquement  son  éloge  ,  et  pour  lui 
donner  la  gloire  des  plus  grandes  vertus.  Mais,   le 
malheur  pour  lui,  et  le  souverain  malheur,  c'est 
qu'au  même  temps  que  les  hommes  l'honoroient  sur 
la  terre,  on  lui  rendoit  ailleurs  justice;  et  que  son 


sur  l'enfer.  41 

ame  ,  portée  devant  le  tribunal  de  Dieu ,  y  reçut 
\  arrêt  de  sa  condamnation,  et  fut  toutà  coup  comme 
ensevelie  dans  l'enfer  :  alï'reuse  image  de  ce  qui  n'ar- 
vive  que  trop  communément  aux  riches  et  aux  grands 
du  siècle  !  Mortuus  est  autcm  et  dives ,  et  sepultus 
est  in  infemo  (i).  Que  ne  puis-je  ,  chrétiens  ,  en 
votis  représentant  toute  l'horreur  de  celte  damnation 
étemelle,  vous  apprendre  à  la  craindre  et  à  l'éviter  ! 
Prêcher  l'enfer  à  la  cour,  c'est  un  devoir  du  minis- 
tère ovangélique ,  et  à  Dieu  ne  plaise  que ,  par  une 
fausse  prudence,  ou  par  un  lâche  assujettissement 
au  goût  dépravé  de  ses  auditeurs,  le  prédicateur 
passe  une  matière  si  essentielle,  et  ce  point  fonda- 
mental de  notre  religion.  ]N'est-ce  pas  même  à  la 
cour  ,  plus  que  partout  ailleurs  ,  que  cette  grande 
matière  doit  être  traitée,  et  traitée  dans  toute  sa 
force  ,  puisque  c'est  à  la  cour  qu'on  est  plus  exposé 
à  la  malheureuse  destinée  du  mauvais  riche  ?  Je  ne 
viens  point  vous  donner  de  vaines  terreurs  ,  je  ne 
prétends  rien  exagérer  ,  ni  rien  outrer.  Dans  la  chaire 
sainte  où  je  parle  ,  il  n'est  jamais  permis  de  le  faire, 
et  la  vérité  que  je  vous  annonce  est  déjà  si  terrible 
par  elle-même,  qu'il  suffit,  pour  vous  remplir  d'une 
salutaire  frayeur  ,  de  vous  la  proposer  dans  la  sim- 
plicité de  la  foi  :  c'est  ce  que  je  vais  faire  dans  ce 
discours,  après  que  nous  aurons  salué  Marie.  Ave , 
Maria. 

C'étoit  une  question  que  Dieu  faisoit  autrefois  à 
Job  ,  si  jamais  les  portes  de  la  mort  lui  avoient  été 

(i)  Luc.  16. 


'^2.  SUR   L'ENFER. 

ouvertes  ,  et  s'il  avoit  vu  ces  prisons  ténébreuses  oit 
les  âmes  criminelles  doivent  éternellement  subir  les 
rigoureux  châlimens  de  sa  justice  :  Numquid  apertœ 
sunt tibi portœ mortis ,  etostia  tenebrosa  çidisti^i)? 
Peut-être  ce  saint  homme,  tout  éclairé  qu'il  étoit, 
ne  put-il  répondre  à  cette  demande  :  car  l'Ecriture 
nous  apprend  que  Jésus-Christ  seul  devoit  ouvrir  ces 
portes  de  l'enfer  et  de  la  mort  ;  et  c'est  ainsi  qu'il  s'en 
est  déclaré  lui-même  dans  l'Apocalypse  ,  en  nous  di- 
sant qu'il  a  dans  les  mains  les  clefs  de  la  mort  et  de 
l'enfer  :  Egohabeo  claves  mortis  et  inferni  (2).  Mais 
depuis  que  cet  homme-Dieu  nous  a  apporté  ces  clefs 
mystérieuses  ,  depuis  qu'il  nous  a  fait  l'ouverture  de 
ces  lieux  de  ténèbres  ,  et  que  ,  par  les  divins  oracles 
de  son  évangile  ,  il  nous  a  révélé  tout  ce  qui  se  passe 
dans  la  triste  demeure  des  damnés ,  il  ne  tient  qu'à 
nous  d'en  avoir  une  connoissance  parfaite.  Si  donc 
maintenant  Dieu  nous  demandoit  à  nous-mêmes  : 
Numquid  apertœ  sunt  tibi  portœ  mortis  ,  et  ostia 
tenebrosa  vidisti?  Avez-vous  vu  cet  abime  où  je 
tiens  les  impies  enfermés  ,  pour  exercer  sur  eux 
toutes  mes  vengeances?  nous  serions  inexcusables 
de  ne  pas  lui  répondre  :  Oui ,  Seigneur  s  je  l'ai  vu  , 
je  l'ai  considéré  ,  j'en  ai  fait  le  sujet  de  mes  plus  sé- 
rieuses réflexions  ,  et  j'en  ai  tiré  toutes  les  lumières 
qui  peuvent  servir  à  la  conduite  de  ma  vie.  C'est  ce 
que  je  veux  encore  aujourd'hui ,  chrétiens ,  vous  re- 
mettre devant  les  yeux  pour  l'édification  de  vos  âmes  ; 
je  veux  vous  faire  voir  ce  que  c'est  que  l'enfer  ,  en 
quoi  consistent  les  tourmens  de  l'enfer  ,  quelles  sont 
(1)  Joli.  38.  —  (2)  Apoc.  i. 


SUR    L'ENFER.  43 

les  propriétés  essentielles  des  tourmens  de  l'enfer; 
et  parce  que  ce  sujet  est  infini ,  je  me  borne  à  la  pen- 
sée du  pape  Innocent  III ,  dans  son  excellent  Traité 
du  Mépris  du  monde  ,  où  il  nous  dit  que  les  réprou- 
vés souffrent  en  trois  manières  différentes;  savoir: 
par  le  souvenir  du  passé,  par  la  douleur  du  présent, 
et  par  le  désespoir  d'obtenir  jamais  grâce  dans  l'ave- 
nir :  His  çermis  tripliciter  lacerons  „  qffiiget  mc- 
moriâ ,  torquebit  angustiâ  ,  sera  turbabit  pœniten- 
tiâ  (1).  Le  souvenir  du  passé  les  déchire,  la  douleur 
du  présent  les  accable  ,  la  vue  de  l'avenir  les  déses- 
père :  en  trois  mots ,  voilà  le  partage  de  ce  discours. 
Etat  malheureux  du  réprouvé  que  le  passé  déchire 
par  les  plus  mortels  regrets  ,  que  le  présent  accable 
par  la  plus  cruelle  douleur,  que  l'avenir  désole  par 
le  plus  affreux  désespoir,  est-il  un  sujet  plus  digne 
de  votre  attention  ? 

PREMIÈRE    PARTIE. 

C'est  le  souvenir  du  passé  qui  doit  faire  la  pre- 
mière peine  des  âmes  réprouvées  :  souvenir  qui  les 
tourmentera  vivement,  qui  les  tourmentera  éternel- 
lement ,  qui  les  tourmentera  sans  interruption  et  sans 
relâche,  qui  les  tourmentera  sans  partage  et  sans  di- 
vision ,  qui  les  tourmentera  en  toutes  les  manières 
que  la  justice  d'un  Dieu  ,  aidée  de  sa  toute-puissance  , 
est  capable  de  lui  suggérer  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de  plus 
déplorable  ,  qui  n'aura  point  d'autre  effet ,  en  les 
tourmentant,  que  de  les  faire  souffrir  et  de  les  tour- 
menter. Voilà,  chrétiens,  la  première  idée  que  je 

(1)  Innocent .  pape. 


44  sur  l'enfer. 

conçois  de  l'état  d'une  arae  dans  l'enfer,  et  de  sa 
réprobation.  Fili t  recordare  quia  rccepisti  bona  in 
vitâ  tuà  (i)  :  Souvenez-vous,  mon  tils  ,  dit  Abraham 
au  riche  malheureux  ,  que  vous  avez  en  les  biens  de 
la  vie  :  mais  souvenez-vous  au  même  temps  de  l'abus 
que  vous  en  avez  fait.  Deux  vues  ,  reprend  suint 
Chrysostôme ,  bien  affligeantes  pour  un  damné  :  la 
vue  des  biens  dont  il  aura  fait  un  si  criminel  usage, 
et  la  vue  des  maux  qu'il  aura  commis.  L'une  et  l'autre, 
suivant  le  dessein  de  Jésus-Christ ,  également  né- 
cessaires pour  arrêter  les  emportemi!:s  de  nos  pas- 
sions ,  et  pour  nous  affermir  dans  les  voies  de  la 
sagesse  chrétienne. 

Première  vue  qui  tourmentera  le  réprouvé  :  les 
biens  de  la  terre  qu'il  possédoit,  et  dont  il  faisoit  le 
prétendu  bonheur  de  sa  vie,  mais  qui ,  par  le  plus 
triste  changement ,  feront  son  supplice  et  lui  cau- 
seront les  plus  mortels  regrets.  Ce  ne  sera  pas  de  les 
avoir  perdus;  car,  quelque  attachement  qu'il  y  ait 
eu,  il  ne  sera  pas  en  état  d'en  être  touché  ,  et  il  u'en 
connoîiru  que  trop  la  vanité  et  le  néant;  mais  de  les 
avoir  aimés  préférablement  à  sou  salut  éternel ,  mais 
de  s'en  être  servi  contre  Dieu  ,  mais  de  les  avoir 
employés  à  se  perdre  soi-même.  Ah  !  dira  ce  riche, 
déchiré  du  plus  cruel  et  du  plus  vif  repentir;  car 
c'est  ainsi  que  le  Saint-Esprit  fait  parler  les  réprou- 
vés dans  l'Ecriture  :  Si  j'avois  ménagé  selon  Dieu 
ces  biens  de  la  fortune  ;  si,  conformément  aux  lois 
du  christianisme  et  aux  obligations  de  mon  état,  j  en 
avois  assisté  les  pauvres  ;  si ,  par  un  zèle  de  religion 

(1)  Luc.  16. 


sur  l'enfer.  4o 

et  de  charité  ,  je  les  avois  partagés  entre  Jésus-Christ 
et  moi;  si,  les  regardant  comme  des  lalens  dont  je 
n'avois  que  la  simple  administration,  je  les  avois  fait 
profiter,  en  les  appliquant  aux  œuvres  de  miséri- 
corde et  de  piété  ;  si ,  comme  un  dispensateur  fidèle , 
j'en  avois  rapporté  le  fruit  au  service  et  à  la  gloire 
du  maître  de  qui  je  les  tenois ,  et  qui  me  les  avoit  con- 
fiés; ces  biens ,  dont  la  mort  m'a  dépouillé  ,  seroient 
maintenant  pour  moi  un  trésor  de  mérites  et  un  fonds 
de  bonheur  pour  l'éternité.  Les  hommes  m'en  loue- 
roient  sur  la  terre ,  et  Dieu  m'en  récompenseroit 
dans  le  ciel.  Mais  parce  qu'un  désir  insatiable  d'amas- 
ser et  d'avoir  me  les  a  fait  retenir  impitoyablement 
malgré  les  misères  de  tant  de  pauvres  ,  à  qui  je  n'en. 
ai  point  fait  part;  mais  parce  qu'un  luxe  immodéré, 
et  sans  autre  règle  que  l'esprit  du  monde ,  me  les  a 
fait  prodiguer  en  des  dépenses  vaines  et  superflues  ; 
mais  parce  qu'un  assujettissement  honteux  à  mes 
sens  me  les  a  fait  consumer  en  des  excès  et  en  des 
intempérances  criminelles  ;  mais  parce  qu'une  détes- 
table ambition  de  me  pousser  et  de  m  élever  ,  ou  une 
passion  aveugle  d'enrichir  des  enfans  et  des  héritiers 
qui  sont  aujourd'hui  des  libertins,  et  peut-être  des 
ingrats,  me  les  a  fait  rechercher  contre  toutes  les 
lois  de  la  justice  et  aux  dépens  de  ma  conscience, 
il  faut  que  ces  mêmes  biens  où  je  mettois  toute  mon 
espérance  et  toute  ma  félicité ,  deviennent  mes  pro- 
pres bourreaux. 

Pensée  d'autant  plus  désolante,  que  ,  faisant  en- 
suite la  plus  triste  comparaison  ,  il  se  retracera  l'idée 
de  ce  souverain  bien  qu'il  aura  perdu ,  et  pourquoi  J 


46  SUR   L'ENFER, 

pour  des  biens  périssables  et  passager?.  Cette  convic- 
tion sensible  qui  lui  restera,  et  qui  lui  sera  toujours 
présente,  qu'il  a  peulu  son.  vrai  bien,  son  unique 
bien  ,  pour  de  faux  biens  et  même  de  faux  biens  dans 
l'estime  des  hommes  9  pour  un  vain  intérêt  qui  l'a 
aveuglé  ,  pour  un  honneur  chimérique  et  imaginaire 
dont  il  s'est  entêté  ,  pour  un  plaisir  sensuel  et  brutal 
à  quoi  il  s'est  abandonné  ,  le  dépit  mortel  qu'il  en 
concevra  contre  lui-même,  et  qui  lui  fera  dire,  avec 
bien  plus  de  sujet  qu'au  fils  de  Saiil  :  Gustans  gus- 
tavi  paululùm  mellis ,  et  ecce  morior  (1)  ;  Pour 
quelques  douceurs  que  j'ai  goûtées,  pour  quelques 
plaisirs  que  ma  raison  me  disputoit,  et  dont  ma  cons- 
cience m'a  presque  ôté ,  par  ses  reproches ,  tout  le 
sentiment ,  je  me  vois  condamné  à  boire  le  calice  de 
la  colère  de  Dieu,  ce  calice  de  fiel  et  d'amertume  , 
ce  calice  qu'il  a  détrempé  dans  le  jour  de  sa  fureur, 
et  qu'il  réserve  à  ses  ennemis:  tout  cela  ,  encore  une 
fois  ,  fera  naître  dans  son  ame  ce  ver  intérieur  qui 
le  rongera  :  Rccordare ,  fjiiia  recepisti  bona  in  vitâ 
tuâ  (2).  Ainsi  nous  nous  servons  dans  la  vie  des 
biens  de  Dieu  contre  Dieu  ;  et  Dieu  ,  à  son  tour,  s'en 
servira  contre  nous  ;  et  comme  nous  en  faisons  les 
instrumens  de  notre  malice  pour  l'offenser ,  il  en  fera, 
dit  saint  Grégoire,  les  instrumens  de  sa  justice  pour 
nous  punir.  El  cela  ,  comment  ?  toujours  par  la  pen- 
sée et  le  souvenir  :  Rccordare, 

Mais  si  l'abus  des  dons  naturels  et  des  biens  de  la 
terre  doit  faire  dans  l'aine  du  pécheur  une  impression 
si  violente ,  que  sera-ce  de  l'abus  des  grâces  et  des 

(1)  1.  Reg.  14 (2)  Luc.  16. 


sur  l'enfer.  47 

dons  surnaturels ,  qui ,  pesé  au  poids  du  sanctuaire 
de  Dieu  et  par  rapport  à  la  damnation  ,  aura  des  con- 
séquences encore  bien  plus  funestes  ?  Car  ,  qui  peut 
dire  quelle  sera  la  désolation  d'un  réprouvé ,  lors- 
qu'il se  représentera  à  lui-même  (  or  „  il  se  le  repré- 
sentera toujours  )  ,  combien  de  secours,  combien  de 
moyens  de  salut  il  se  sera  rendus  inutiles,  combien 
de  lumières  il  aura  étouffées  ,  combien  d'inspirations 
il  aura  rejetées  ,  combien  de  sacremens  il  aura  négli- 
gés ou  profanés;  à  combien  d'instructions  ,  à  com- 
bien de  remontrances  il  se  sera  endurci;  à  combien 
d'exemples  il  aura  été  insensible,  soit  par  une  force 
d'esprit  prétendue,  dont  il  se  piquoit  dans  son  im- 
piété, soit  par  une  lâcheté  et  une  délicatesse  qu'il  ne 
s'est  jamais  efforcé  de  vaincre  ?  Ah  !  si  j'avois  seule- 
ment été  fidèle  à  une  partie  de  ces  grâces  dont  Dieu 
me  prévenoit;  si  j'avois,  pour  suivre  la  voix  qui  m'ap- 
peloit ,  etquim'appeloit  si  souvent,  quim'appeloit  si 
fortement ,  renoncé  à  l'esclavage  du  monde  et  de  la 
chair  ,  je  meserois  sanctifié  ,  j'auroispart  à  l'héritage 
des  enfans  de  Dieu  ,  je  posséderais  avec  eux  le  même 
royaume  :  mais  parce  que  je  les  ai  reçues  en  vain , 
ces  grâces  si  précieuses  ,  parce  que  je  les  ai  reçues 
avec  indifférence  et  sans  aucun  retour  ,  parce  que 
je  les  ai  méprisées ,  parce  que  je  les  ai  même  com- 
battues ,  et  que,  par  mon  obstination  ,  elles  ne  m'ont 
pas  attiré  ni  converti  à  Dieu ,  elles  s  élèvent  contre 
moi  pour  me  persécuter  et  pour  venger  Dieu.  Au 
lieu  de  ces  saintes  tristesses ,  au  lieu  de  ces  saints 
remords,  au  lieu  de  ces  contritions  salutaires  et  vivi- 
fiantes qu'elles  dévoient  exciter  dans  mon  cœur , 


48  sur  l'enfer. 

elles  me  causent  à  présent  des  remords  ,  mais  des 
remords  qui  me  déchirent  ;  elles  me  causent  des  tris- 
tesses, mais  des  tristesses  qui  m'accablent;  elles  me 
causent  des  repentirs  ,  mais  des  repentirs  qui  me 
percent  ,  qui  me  transportent  ,  qui  vont  jusqn  à  la 
fureur  ,  jusqu'à  la  rage  :  Rccordare. 

Or  ,  puisque  Dieu  fera  servir  jusqu'à  ses  grâces 
pour  tourmenter  le  pécheur  ,  jugez  de  là  ce  qu'il  aura 
à  souffrir,  ce  pécheur  réprouvé  ,  du  souvenir  et  de 
la  vue  de  ses  crimes.,  dont  la  propriété  la  plus  natu- 
relle est  de  devenir  le  supplice  de  ceux  mêmes  qui 
les  ont  commis.  Non  ,  non  ,  dit  saint  Chrysostôme  , 
il  ne  faudra  point  de  démons  ,  point  de  spectres  pour 
faire  de  l'enfer  un  lieu  de  tourment.  Ce  que  chacun 
y  apportera  de  crimes  ,  voilà  les  démons  auxquels  il 
sera  livré.  Ces  impuretés  abominables,  ces  injustices 
énormes  ,  ces  profanations  des  choses  saintes  ,  ces 
mépris  déclarés  de  Dieu  ,  ces  haines  invétérées  con- 
tre le  prochain  ,  ces  perfidies  et  ces  trahisons,  ces 
artifices  de  l'hypocrisie,  ces  scandales  de  l'athéisme  , 
ces  emportemens  de  la  vengeance,  ces  raffmemens 
de  la  médisance  ,  ces  noires  impostures  de  la  calom- 
nie ,  tant  d'autres  iniquités  dont  je  ne  puis  faire  le 
dénombrement ,  ce  sont  là  les  monstres  qui  investi- 
ront le  réprouvé,  qui  l'assiégeront ,  qui  le  saisiront 
des  plus  vives  frayeurs. 

Et  il  n'est  pas  absolument  nécessaire  d'être  chré- 
tien pour  être  persuadé  de  ce  que  je  dis,  puisque  les 
païens  eux-mêmes  l'ont  reconnu  ,  et  qu'ils  en  ont  fait 
la  matière  de  leurs  fables.  Or,  ce  que  nous  appelons 
leurs  fables,  comme  remarque  fort  bien  S.  Augustin, 

li'étoit 


sur  l'enfer.  49 

u'étoit  au  fond  rien  aulre  chose  que  les  mystères 
les  plus  sublimes  de  leur  théologie,  et  les  principes 
les  mieux  établis  de  leur  morale.  Ils  ne  les  proposaient 
aux  peuples  que  sous  des  fictions;  mais  ces  fictions 
renfermoient  la  même  vérité  que  la  foi  nous  ensei- 
gne ;  et,  malgré  le  libertinage  des  athées  qui  vivent 
aujourd'hui  parmi  nous  ,  ces  infidèles  du  paganisme 
nous  rendent  un  témoignage  tout  conforme  à  celui 
des  prophètes  et  des  apôtres ,  savoir  :  qu'il  y  a  un 
enfer,  et  qu'une  des  grandes  peines  de  l'enfer  sera 
d'avoir  péché  et  de  s'être  souillé  de  crimes  dans  la 
vie  :  lïecordare. 

Mais  ces  crimes  ne  seront  plus:  il  est  vrai,  reprend 
saint  Bernard  ,  ils  ne  seront  plus  dans  la  réalité  de 
leur  être  ;  mais  ils  seront  encore  dans  la  pensée  et 
dans  le  souvenir.  Or  ,  c'est  par  le  souvenir  et  par  la 
pensée  qu'ils  feront  souffrir  une  ame  réprouvée  de 
Dieu.  Transierunt  à  manu  ,  scd  non  transierunt  à 
mente  (i).  Ils  ne  seront  plus,  ajoute  ce  Père,  mais 
ils  auront  élé  ,  et  il  ne  sera  plus  au  pouvoir  ni  du  pé- 
cheur ,  ni  de  Dieu  même  ,  qu'ils  n'aient  pas  été.  Or, 
ils  ne  tourmentent  ni  dans  l'enfer ,  ni  sur  la  terre  ,  que 
parce  qu'ils  ont  élé  ;  et  de  là  vient  qu'ils  tourmentent 
lors  même  qu'ils  ne  sont  plus  ,  ou  plutôt  qu'ils  ne 
commencent  à  tourmenter  que  quand  ils  ne  sont  plus. 
Et  parce  que  n'être  plus  et  avoir  élé ,  sont  deux  termes 
infinis  qui  égaleront  l'éternité  de  Dieu  ,  et  qui  sub- 
sisteront dans  leur  manière  de  subsister  autant  que 
Dieu  sera  Dieu ,  ces  crimes ,  qui  ont  été  et  qui  ne  se- 
ront plus  ,  auront ,  s'il  m'est  permis  de  parler  ainsi , 

(i)  Bcm. 

TOME   III.  i 


5o  sur  l'enfek. 

une  activité  éternelle  dans  l'enfer  pour  tourmenter  le 
réprouvé.  Ils  ne  lont  contenté  qu'un  moment  pen- 
dant qu'il  les  commeltoit ,   et  ils  le   tourmenteront 
éternellement  quand  il  ne  les  commettra  plus:  pour- 
quoi? belle  raison  de  saint  Augustin  :   Parce  que 
chaque  chose  ,  dit-il ,  agit  selon  l'étendue  de  sa  du- 
rée. Or,  le  présent  qui  fait  le  plaisir  du  pécheur  , 
combien  est- U  présent?  un  instant,  et  rien  davan- 
tage; et  voilà  pourquoi  le  pécheur  l'a  si  peu  goûté; 
au  lieu  que  le  passé  qui  le  tourmentera  sera  toujours 
passé,  et  que,  comme  passé  ,  n'ayant  point  de  lin  , 
il  faudra,  par  une  nécessité  indispensable,  qu'il  se 
fasse  toujours  sentir  :   In  œternum  ergd  necesse  est 
cruciet ,  conclut  admirablement  saint  Bernard ,  quod 
in  œternum  te  jccisse  memineris  (i).  Voyez,  pour- 
sui:  il,  ce  qui  arrive  tous  les  jours  à  une  ame  inno- 
cente ,  lorsque ,  par  une  fragilité  malheureuse  ,  elle 
vient  à  oublier  Dieu  et  à  s'oublier  elle-même.  Cette 
femme  avoit  de  l'honneur  ,  elle  avoit  aimé  jusque-là 
son  devoir;  mais  enfin,  une  poursuite  opiniâtre  l'a 
fait  succomber  :  quel  repentir ,  quelle  douleur ,  quelle 
confusion  de  sa  lâcheté ,  quelle  horreur  de  son  crime! 
Elle  voudroit  le  pouvoir  racheter  aux   dépens  de 
mille  vies;  et  si  la  chose  étoit  encore  au  point  d'en 
délibérer ,  il  n'y  auroit  point  de  mort  qu'elle  n'ac- 
ceptât ,  plutôt  que  de  donner  un  si  criminel  et  un  si 
honteux  consentement  :  mais  il  n'y  a  plus  de  retour; 
et  toujours  il  sera  vrai  qu'elle  s'est  abandonnée  à  1  in- 
famie et  à  l'opprobre  du  péché.  Voilà  ce  qui  produit 
et  ce  qui  entretient  dans  elle  ce  fonds  d'amertume 

(i)  Bera. 


sur  l'enfer*  5l 

qu'elle  porte  quelquefois  jusqu'au  tombeau.  Voyez 
ce  qui  arrive  à  un  homme  emporté  ,  lorsque  ,  dans 
l'ardeur  de  sa  passion  ,  il  commet  une  action  noire  , 
un  homicide ,  un  assassinat.  A  peine  a-t-il  fait  le 
coup  ,  que  son  esprit  se  trouble  ,  que  son  sens  s'égare, 
qu'il  n'a  plus  de  paix  ,  presque  plus  de  raison.  Que 
ne  feroit-il  pas,  que  ne  donneroit-il  pas,  que  ne 
seroit-il  pas  prêt  à  endurer  pour  être  encore  à  com- 
mettre ce  qu'il  a  commis  et  ce  qu'il  n'est  plus  en  état 
de  réparer?  Or  ,  ce  n'est  là  qu'une  figure  et  qu'une 
ombre  de  Tenier;  parce  que  ,  d'avoir  péché  ,  sera 
quelque  chose  d'éternel,  il  faudra,  par  une  dure, 
mais  juste  loi,  que  le  tourment  le  soit  aussi,  et  que 
l'ame  soit  malheureuse  pour  jamais,  parce  qu'elle  ne 
cessera  jamais  de  se  souvenir  qu'elle  a  été  un  moment 
coupable:  Nam  etsi  facere  in  iemjore  fuit  ,  secl 
Jecisse  in  œternum  manetif).  Qui  seroit  bien  péné- 
tré de  celte  pensée  ,  de  quel  œil  envisageroit-il  le 
péché,  et  qu'épargne  roit-il  pour  s'en  préserver  ? 

Ajoutez  que  les  crimes  de  la  vie  et  tant  de  désor- 
dres ,  se  présenteront  tous  à  la  fois  aux  yeux  du  ré- 
prouvé ,  et  tous  à  la  fois  le  tourmenteront.  Il  ne  les 
a  commis  que  par  intervalles  et  par  succession,  au- 
jourd'hui l'un,  demain  l'autre;  s  il  y  a  donc  senti 
quelque  douceur  ,  ce  n'a  été  que  par  parties  :  mais  , 
dans  son  tourment ,  il  n'y  aura  ni  succession  ,  ni  par- 
tage*, Dieu  le  ramassera  tout  entier  dans  chaque  ins- 
tant; et  ces  crimes  qui,  considérés  comme  présens, 
se  trouvent  dispersés  dans  une  longue  suite  de  jours, 
de  mois  ,  d'années,  se  réuniront  tous  dans  le  passé  , 

(i)  Bon. 


$2  SUR   L'ENFER. 

parce  qu'il  sera  vrai  en  même  temps  de  dire  qu'Us 
sont  tous  passés.  Ainsi  tous ,  par  une  vertu  indivi- 
sible ,  ils  concourront  à  l'effet  malheureux  de  la 
damnation.  Or  ,  imaginez-vous  ce  qu'ils  seront  tous 
ensemble,  puisqu'un  seul  suffiroit  pour  former  l'en- 
fer. Ah  î  chrétiens  ,  ne  vous  rebutez  pas  de  la  sup- 
position que  je  vais  faire  :  peut-être  blessera-t-elle 
la  délicatesse  de  vos  esprits;  mais  plût  à  Dieu  que  par 
là  même  elle  pût  vous  inspirer  une  sainte  horreur  de 
la  corruption  de  vos  cœurs.  Si  l'on  venoit  à  remuer 
une  eau  bourbeuse  et  dormante ,  et  qu'exposant  de- 
vant vous  toutes  les  immondices  qu'elle  renferme  , 
on  vous  forçât  à  en  soutenir  toujours  la  vue,  ce 
seroit  pour  vous ,  non  pas  un  spectacle ,  mais  un 
supplice  ,  mais  un  martyre  aussi  rigoureux  qu'humi- 
liant. Or  telle  ,  et  bien  plus  insoutenable  encore,  est 
la  pijine  que  Dieu  réserve ,  dans  l'enfer ,  à  une  ame , 
par  exemple  ,  sensuelle  et  impudique.  Il  lui  fera  voir 
du  même  coup-d'oeil  tout  ce  qu'il  y  a  eu  dans  elle, 
par  la  concupiscence  de  la  chair,  de  plus  sale  et  de 
plus  infect.  Consentemens  secrets,  désirs  criminels  , 
espérances  conçues,  occasions  cherchées,  commerces 
scandaleux,  entretiens  lascifs  ,  libertés ,  regards,  dis- 
solutions ,  mollesses,  il  lui  rendra  tout  cela  présent; 
et,  la  fixant  à  cet  objet  dont  rien  ne  pourra  plus  la 
détourner:  Regarde ,  lui  dira-l-il  à  chaque  moment 
de  l'éternité,  voilà  les  suites  de  Ion  incontinence, 
voilà  ce  qu'a  produit  ton  cœur. 

Que  concevez-vous  de  plus  intolérable  que  ce 
monstrueux  amas  d'impuretés?  Jugez-en  par  ce  que 
nous  éprouvons  dans  ces  revues  plus  générales  et 


sur  l'enfer.  53 

plus  exactes  de  nos  consciences.  Quelle  honte,  quand 
tout  à  coup  cette  innombrable  multitude  de  péchés 
se  développe  devant  nos  yeux?  Mais  si  cet'e  honte, 
toute  surnaturelle  et  toute  divine  qu'elle  est,  si  cette 
honte  ,  lors  même  qu'elle  est  l'effet  de  la  grâce  ,  lors 
même  qu'elle  est  le  principe  de  notre  réconciliation 
avec  Dieu,  nous  tient  lieu  néanmoins  de  peine,  et 
dune  peine  que  nous  cherchons  tant  à  éviter  ,  que 
sera-ce  de  la  honte  des  réprouvés  et  du  sentiment 
qu'ils  en  auront  ?  Ah  !  Seigneur  ,  s'écrioit  David  , 
dans  la  ferveur  de  sa  pénitence  ,  je  ne  puis  plus  vivre , 
et  je  suis  hors  de  moi-même ,  quand  je  considère  mes 
iniquités  ,  et  que  je  les  vois  multipliées  à  l'infini  : 
j'en  suis  ému  jusque  dans  la  moelle  de  mes  os  :  Non 
estpax  ossibus  meis  àfacie peccalorum  mcorum  (1). 
C'étoit  un  roi,  chrétiens,  et  un  roi  dans  la  prospé- 
rité ,  un  roi  élevé  au  plus  haut  point  de  la  félicité 
humaine  :  cependant,  il  étoit  troublé,  il  étoit  saisi, 
il  étoit  consterné  à  la  vue  de  cette  affreuse  scène  qui 
lui  retraçoit  ses  égaremens  et  ses  désordres.  Concluez 
donc  quel  sera  l'état  d'une  ame  qui,  enlevée  de  la 
terre  ,  et  d'ailleurs  bannie  du  séjour  de  sa  béatitude 
céleste,  se  trouvera  comme  toute  recueillie  dans  le 
souvenir  de  son  péché  ;  aura  incessamment  cette 
pensée  :  J'ai  péché  ;  se  dira  incessamment  à  elle- 
même:  J'ai  péché,  et  y  pensera,  et  se  le  dira  ,  sans 
jamais  le  pouvoir  détruire  ,  ce  péché  qu'elle  haïra, 
qu'elle  abhorrera  comme  la  source  irrémédiable  de 
son  malheur. 

Et  voilà  notre  leçon ,  chrétiens.  Le  mauvais  riche 
(0  Ps.  37. 


54  SUR   L  ENFER. 

souîiaita  que  ses  frères,  encore  vivans  sur  la  terre  , 
pussent  au  moins  profiter  oie  son  exemple.  Dieu  ne 
le  voulut  pas.  Peut-être  s'étoient-ils  rendus  indignes 
de  cette  grâce  ,  et  peut-être  un  des  grands  châtimens 
que  Dieu  exerça  sur  eux ,  fut  de  ne  leur  pas  faire  sa- 
\uir  le  funeste  état  de  leur  frère  dans  l'enfer.  Mais 
ce  que  Dieu  ne  leur  accorda  pas ,  il  nous  l'accorde 
aujourd'hui:  il  veut  que  l'exemple  de  ce  réprouvé 
nous  instruise,  que  sa  folie  ,  pour  ainsi  dire  ,  fasse 
notre  prudence  ,   et  que  le  regret  qu  il  ressent  du 
passé,  nous  serve  à  réformer  et  à  sanctifier  le  pré- 
sent et  l'avenir.  Il  est  vrai  que  Dieu  ne  nous  envoie 
pour  cela  ni  Lazare  ,  ni  aucun  des  morts,  parce  qu'il 
piétend  que  sa  parole  écrite  dans  son  évangile,  et 
annoncée  par  ses  ministres,  doit  être  plus  convain- 
cante et  plus  infaillible  pour  nous  ,  que  le  rapport  de 
Lazare  et  celui  de  tous  les  morts. 

Nous  nous  figurons  quelquefois  que  la  résurrection 
d'un  mort  et  la  parole  d'une  ame  revenue  de  l'enfer  , 
seroit  d'un  grand  poids  pour  faire  impression  sur  nos 
esprits  ,  et  pour  nous  convertir.  Abus,  chrétiens;  et 
puisque  nous  n'écoutons  ni  Moïse,  ni  les  prophètes, 
c'est-à-dire  ,  ni  la  parole  de  Jésus-Christ ,  ni  celle 
de  ses  prédicateurs  ,  nous  trouverions  bien  encore 
des  raisons  pour  contester  et  pour  rejeter  tout  autre 
témoignage  :  outre  qu'il  n'est  pas  de  la  providence 
de  Dieu ,  d'user  de  ces  moyens  extraordinaires , 
tandis  que  nous  en  avons  d'autres  qui  peuvent  suf- 
fire. C'est  de  là,  dit  saint  Augustin  ,  que  Dieu  n'a 
jamais  fait  de  miracle  pour  confondre  l'athéisme  ; 
parce  que  l'athéisme  est  plus  que  suOisamment  con- 


SUR  l'enfeu.  55 

fondu  par  la  voix  de  toute  la  nature.  Ainsi  il  se  con- 
tente ,    pour  notre  instruction ,   de   nous    donner 
l'exemple  du  riche  réprouvé.  Mais  que  faisons-nous, 
mes   chers    auditeurs  ?   appliquez  -  vous  ,  s'il    vous 
plaît ,  à   cette  morale.  Bien  loin  de  profiter  de  cet 
exemple  ,  nous  ne  profitons   pas  même   de  notre 
propre  expérience  ;  car  ,  dès  cette  vie  ,  nous  avons 
une  expérience  sensible  du  repentir  des  damnés:  et 
quelle  est-elle  ?  le  trouble  et  le  remords  du  péché  , 
dès  que  nous  l'avons  commis  :  trouble  ,  remords , 
image  tout  à  la  fois  et  peine  de  l'enfer.  Car,  qu'est- 
ce  que  ce  remords  du  péché  ,   cette  honte  que  l'on 
en  conçoit ,  ce  reproche  que  l'on  se  fait  à  soi-même 
et  malgré  soi-même ,  cette  peine  à  souffrir  qu'on  nous 
le  fasse  d'ailleurs ,  qu'est-ce  que  cela  ,  sinon  une  voix 
secrète  qui  nous  dit  qu'il  y  a  un  enfer ,  et  que  déjà 
nous  le  portons  en  quelque  sorte  au-dedans  de  nous- 
mêmes  ?  Mais  voici  notre  désordre  ,  chrétiens  :  pour 
pécher  plus  librement  et  plus  impunément ,  nous  tâ- 
chons à  nous  défaire  peu  à  peu  de  cet  enfer  anticipé , 
et  ,  si  j'ose  m'exprimer  ainsi,  de  cet  enfer  temporel 
qui  tourmente  nos  consciences ,  mais  qui  pourroit  être 
pour  nous  un  enfer  salutaire  ,  en  nous  préservant  de 
l'enfer  éternel.  C'est-à-dire  ,  que  nous  étouffons  en 
nous  le  remords  du  péché  ,  qui ,  selon  saint  Chrysos- 
tôme  ,   est  comme  une  dernière  grâce  dans  l'ordre 
de  la  prédestination  et  du  salut;  et  parce  que  ce  re- 
mords est  inséparable  de  l'idée  d'un  Dieu  ,  de  l'idée 
d'une  Providence  ,  de  l'idée  d'une  vie  immortelle  ; 
je  veux  dire  ,  parce  qu'il  est  impossible  de  croire  un 
Dieu ,  de  croire  une  Providence  ,  de  croire  une  vie 


5G  sur  l'enfer. 

immortelle  ,  et  de  ne  pas  sentir  ce  remords  ,  pour 
nous  affranchir  de  ce  remords  ,  nous  tachons  à  nous 
aveugler  sur  ces  points  capitaux  de  la  religion  ;  du 
moins  nous  lâchons  à  en  douter ,  et  à  ne  les  croire  qu'à 
demi:  car  il  faudrait  en  venir  là  pour  trouver  la  paix 
dans  le  péché  ;  mais  nous  avons  beau  faire  des  ef- 
forts ,  nous  avons  beau  raisonner  et  disputer  ,  ce  ver 
du  péché  ne  meurt  pas  pour  cela  ,  et ,  dès  cette  vie 
même ,  nous  n'aurons  jamais  l'avantage  de  nous  en 
être  absolument  délivrés.  Il  y  aura  toujours  des  heures 
et  des  temps  où  il  reviendra  tout  de  nouveau  nous 
piquer  :  ce  sera  au  milieu  de  nos  plaisirs  et  dans  les 
momens  les  plus  doux  en  apparence.  Des  millions 
d'autres  plus  déterminés  et  plus  impies  que  vous ,  en 
en  ont  fait  mille  fois  et  en  font  tous  les  jours  la  triste 
épreuve.  Que  dis-je  ?  les  souverains  mêmes  et  les 
monarques  de  la  terre  ne  peuvent  l'anéantir.  Ils  se 
défendent  de  tout,  mais  ils  ne  sauraient  se  défendre 
d'eux-mêmes,  et  leur  péché  monte  avec  eux  jusque 
sur  le  trône  pour  les  persécuter. 

Déplorable  condition  ,  mes  frères,  que  celle  du 
pécheur ,  puisqu'en  quelque  état  qu'il  se  trouve  ,  soit 
dans  le  terme  de  la  réprobation  après  la  mort,  soit 
dans  la  voie  qui  y  conduit  pendant  la  vie  ,  son  péché 
est  partout  pour  lui  un  enfer  inévitable.  Mais  quel 
remède  ?  je  vous  l'ai  dit:  c'est  de  bien  ménager  dès 
à  présent  ce  remords  du  péché  ,  dont  le  mauvais 
riche  ne  peut  plus  faire  un  bon  usage  ;  c'est  de  ce  re- 
mords, si  nous  le  voulons  ,  que  dépend  notre  con- 
version. Que  fais-je  donc  ,  chrétiens  ,  si  je  suis  fidèle 
à  la  grâce?  au  lieu  d'étouffer  ce  remords  du  péché , 


SUR   L'ENFER.  S; 

comme  l'impie  et  le  libertin  ,  je  le  réveille  ,  an  con- 
traire ,  je  l'excite  en  moi  par  de  fréquentes  et  de  so- 
lides réflexions.  Ce  que  feront  éternellement  les  dam- 
nés par  une  nécessité  rigoureuse  ,  en  considérant 
toujours  ,  malgré  eux ,  les  suites  funestes  de  leur  pé- 
ché, je  le  fais  par  une  sage  précaution.  Je  repasse  tous 
les  jours  devant  Dieu  dans  l'amertume  démon  cœur, 
comme  le  saint  roi  Ezéchias ,  le  nombre  de  mes  an- 
nées :  Recogitobo  libi  annos  meos  in  amariiudine 
animœ   meœ  (1).  Je  dis  à  Dieu:  Ah!  Seigneur,  si 
mon  péché  me  fait  maintenant  tant  de  peine,  que se- 
roit-ce  dans  l'enfer  ?  Je  ne  me  contente  pas  de  cela  : 
je  demande  à  Dieu  ce  remords  comme  une  des  grâces 
les  plus  spéciales  qu  il  puisse  donner  à  ses  élus ,  quand 
la  passion  les  a  précipités  dans  l'abîme  du  péché.  Je 
le  prie  de  me  reprendre  ,  non  pas  dans  sa  colère  , 
mais  selon  cet  esprit  de  miséricorde  ,  qui  n'est  pas 
seulement  le  consolateur,  mais  le  censeur  du  monde, 
et  qui ,  comme  censeur  ,  en  devient  le  réformateur  : 
Arguet  mundum  de  peccato  (2).  Je  vais  encore  plus 
avant:  j'anticipe  ce  remords  ,  je  raisonne  avec  moi- 
même  ,  et  je  me  demande  :  Quel  fruit  tirerai-je  de 
ce  péché  ?   quand   je  l'aurai  commis  ,  voudrois-je 
l'avoir  fait,  et  que  m'en  restera-t-il  autre  chose  que 
le  remords  et  la  confusion  ?  pourquoi  donc  faire 
maintenant  ce  qu  alors  je  voudrois  n'avoir  jamais 
fait  ?  C'est  ainsi  que  je  m'instruis  ,  que  je  m'encourage 
à  tenir  ferme  contre  les  tentations  du  monde  et  de 
la  chair  ,  à  résister  dans  les  occasions  les  plus  dange- 
reuses et  dans  les  momens  les  plus  critiques  ,  à  ne 

(1)  Isaï.  38 (a)  Joan.  iô. 


58  sur  l'enfer. 

ménager  rien  pour  me  garantir  de  cette  affreuse  dam- 
nation ,  où  le  réprouvé  n'a  pas  seulement  à  souffrir 
du  passé  par  le  plus  mortel  regret,  mais  du  présent 
par  le  supplice  le  plus  douloureux.  C'est  la  seconde 
partie. 

DEUXIÈME  PARTIE. 

Un  des  souhaits  de  saint  Bernard,  et  ce  qu'il  de- 
mandoit  avec  plus  d'ardeur,  expliquant  ces  paroles 
du  Prophète:  Descendant  in  infernum  viv entes  {\) , 
c'étoit  que  les  pécheurs  descendissent  en  esprit  et 
par  la  pensée  dans  l'enfer  ;  ne  doutant  pas  que  la 
vue  de  cet  affreux  séjour  et  des  tourmens  qu'on  y 
endure  ,  ne  dût  faire  la  plus  vive  impression  sur 
leurs  cœurs  ,  et  convaincu  qu  il  n'y  avoit  point  de 
moyen  plus  assuré  pour  ne  pas  tomber,  après  la 
mort,  dans  ce  lieu  de  misères ,  que  d'y  descendre  sou- 
vent par  la  réflexion  pendant  la  vie:  Descendant  in 
infernum  viventcs ,  ne  descendant  morientes  (2). 
.Mais  pour  l'entier  accomplissement  du  souhait  de 
saint  Bernard,  il  faudroit ,  chrétiens,  que  nous  y 
pussions  descendre  avec  les  mêmes  connoissances  , 
et ,  s'il  étoit  possible  ,  avec  la  même  expérience  que 
les  damnés  ,  afin  d'en  pouvoir  juger  comme  eux,  et 
d'en  tirer  au  même  temps  des  conséquences  qui  leur 
sont  désormais  inutiles ,  mais  qui  nous  peuvent  être 
encore  si  salutaires.  Car  de  descendre  en  esprit  dans 
l'enfer  avec  des  lumières  aussi  foibles  que  les  nôtres  , 
avec  une  imagination  aussi  dissipée  que  la  nôtre ,  sur- 
tout avec  une  insensibilité  pour  les  choses  de  Dieu 

{1)  Pî.  ô^.  —  (a)  Bera» 


sur  l'enfek.  5g 

aussi  prodigieuse  que  la  nôtre  ;  c'est  presque  faire 
sans  fruit,  ce  que  saint  Bernard  se  proposoit  comme 
un  des  remèdes  les  plus  efficaces  pour  nous  ramener 
de  nos  égarëmens  ,  et  nous  corriger  de  nos  désor- 
dres. Ah  !  dit  saint  Augustin  ,  qui  pourroit  mainte- 
nant comprendre  ce  que  comprend  un  damné  !  qui 
pourroit  avoir  dans  une  profonde  méditation  ,  les 
mêmes  idées  qu'il  a  de  son  étal  présent  au  milieu  des 
flammes  !  Tâchons  de  les  avoir  ,  chrétiens  ;  et  puisque 
ce  n'est  pas  encore  assez  pour  nous  de  descendre 
spirituellement  dans  l'enfer,  entrons  dans  les  senli- 
niens  d'une  ame  réprouvée  ,  substituons  ses  lumières 
aux  nôtres ,  etreconnoissons  combien  c'est  une  chose 
terrible,  que  de  tomber  entre  les  mains  du  Dieu  vi- 
vant :  Horrendum  est  inciderein  m  anus  Dei  viven* 
tis  (i).  Que  fait-elle  ,  cette  ame  malheureuse,  ou 
eu  quel  état  est-elle  ?  elle  se  voit  séparée  de  Dieu  , 
elle  se  voit  au  milieu  d'un  feu  dont  elle  est  la  triste 
victime.  Double  peine  :  l'une  et  l'autre  parfaitement 
représentées  par  Jésus-Christ  dans  le  riche  de  l'évan- 
gile. 

Elle  se  voit  séparée  de  Dieu  ;  voilà  l'essentiel  et 
comme  le  fonds  de  sa  réprobation.  Elevans  autem 
ocuîos  suos  cùm  esset  in  tor mentis  9  v/'di't  Abraham 
à  longé  ,  et  Lazarum  in  sinu  cjus  (2.)  ;  Ce  riche  , 
dit  le  Sauveur  du  monde  ,  du  lieu  de  son  tourment 
levant  les  yeux  ,  aperçut  de  loin  Abraham  ,  et  Lazare 
dans  son  sein.  Il  le  voyoit,  ce  saint  patriarche  ,  dans 
un  éloignement  infini:  A  longe  ;  et  c'est  ce  qui  le 
désoloit.  Il  s'en  voyoit  séparé  par  un  chaos  ,  c'est- 

(0  Hebr.  10.  -  (a)  Luc.  16. 


6o  sur  l'enfer. 

à-dirc  ,  par  «ne  vaste  distance;  tellement  qu'entre 
Abraham  et  lui,  îlnepouvoit  plus  y  avoir  nulle  com- 
munication. Magnum  chaos  inter  vos  et  nos  jirma- 
iurn  est  (y)  ;  et  c'est  ce  qui  le  désespéroit.  Or  ,  s'il  se 
voyoit  si  loin  d'Abraham  ,  il  se  voyoit  encore ,  dit 
saint  Ambroise,  bien  plus  éloigné  de  Dieu  :  Si  Abra- 
ham à  longé ,  quanta  longiùs  à  Deo  (2)  ;  et  cette 
séparation  de  Dieu  étoit  bien  encore  un  autre  sup- 
plice pour  lui. 

Car  ,  qu'est-ce  que  d'être  séparé  de  Dieu  ?  Ah  ï 
chrétiens  ,  quelle  parole  !  la  comprenez-vous  ?  Sé- 
paré de  Dieu  ,  c'est-à-dire  ,  privé  absolument  de 
Dieu.  Séparé  de  Dieu  ,  c'est-à-dire  ,  condamné  à 
n'avoir  plus  de  Dieu,  si  ce  n'est  un  Dieu  ennemi,  un 
Dieu  vengeur.  Séparé  de  Dieu  ,  c'est-à-dire ,  déchu 
de  tout  droit  à  l'éternelle  possession  du  premier  de 
tous  les  êtres  ,  du  plus  excellent  de  tous  les  êtres  ,  du 
souverain  Etre  ,  qui  est  Dieu.  Peine  ,  dit  saint  Ber- 
nard, qui  ne  se  peut  mesurer  que  par  l'infinité  de 
Dieu ,  puisque  cette  peine  est  la  privation  de  Dieu 
même,  et  par  conséquent  qu'elle  est  grande  à  pro- 
portion que  Dieu  est  grand  :  Hœc  enim  tanta  pœna, 
quantus  ille  (3).  Ainsi ,  comme  Dieu  disoit  à  un 
juste  ,  dans  l'Ecriture  :  Ero  mer  ces  tua  magna  ni- 
mis  (4)  ;  C'est  moi-même  qui  serai  ta  récompense  ; 
et  je  la  serai  en  me  donnant  à  toi,  parce  que  je  n'ai 
rien  de  plus  grand  ni  de  meilleur  à  te  donner  que 
moi-même  ,  il  pourra  dire  à  un  réprouvé  :  C'est  moi 
qui  serai  ton  supplice  ;  et  je  le  serai  en  t'éloignant 
de  moi  :  car  je  n'ai  rien ,  dans  les   trésors   de   ma 

(1)  Luc.  16.  —  (2)  Auibr.  —  (5)  Bern.  (4)  Gènes.  i5. 


sur  l'enfer.  6i 

colère,  de  plus  formidable  que  cet  éloignement  et 
cette  entière  séparation  de  moi-même.  En  effet ,  chré- 
tiens ,  ces  trois  pensées  que  le  réprouvé  aura  toujours 
présentes  :  Dieu  n'est  plus  à  moi ,  et  je  ne  suis  plus  à 
lui  ;  Dieu  n'est  plus  pour  moi.,  et  je  ne  suis  plus  pour 
lui  ;  Dieu  n'est  plus  dans  moi  ni  avec  moi,  et  je  ne 
suis  plus  dans  lui  ni  avec  lui  ;  ces  trois  affligeantes 
pensées  ne  seront-elles  pas  capables  de  faire  son  en- 
fer? Or  c'est  ce  qui  se  vérifiera  ,  ce  qui  s'accomplira 
dans  autant  de  créatures  que  Dieu  en  réprouvera.  Du 
moment  que  Dieu  prononcera  à  une  ame  ce  redou- 
table arrêt  :  Retirez-vous  ,  il  se  dépouillera ,  pour 
ainsi  dire  ,  de  tous  ses  droits  sur  elle  ,  hors  ceux  que 
la  nécessité  de  son  domaine  ne  lui  permettra  pas 
d'aliéner  ;  et  cette  ame ,  si  je  puis  encore  parler  de  la 
sorte  ,  perdra  elle-même  tous  ses  droits  sur  Dieu. 
Ame  ,  non-seulement  indigne  de  le  posséder  ,  mais 
indigne  même  de  lui  appartenir.  Dieu  la  répudiera  , 
souffrez  cette  expression,  et  elle  répudiera  Dieu;  et 
dans  ce  divorce  mutuel ,  elle  trouvera  la  consomma- 
tion de  son  malheur.  Dès  cette  vie ,  ce  terrible  mys- 
tère de  la  perte  d'un  Dieu  ,  commence  déjà  dans  la 
personne  des  pécheurs;  Dieu  et  l'ame  par  le  péché 
se  séparent ,  et  se  séparent  jusqu'à  se  renoncer  l'un 
l'autre  :  Voca  nomen  e/'us  :  non  populus  meus  (i)  ; 
Prophète ,  disoit  Dieu ,  n'appelle  plus  ce  peuple  mon 
peuple:  il  a  cessé  de  l'être;  et  la  qualité  que  tu  dois 
désormais  lui  donner ,  c'est  qu'il  ne  l'est  plus  :  Voca 
nomen  ejus ,  non  populus  meus.  Voilà  son  nom  et 
le  caractère  qu'il  portera;  car,  dAs  qu\l  m'a  oublié 

(i)  Osée.  1. 


62  sur  l'enfer. 

pour  suivre  des  dieux  étrangers  ,  il  m'a  renonce 
comme  son  Dieu  ,  et  je  le  renonce  pour  mon  peu- 
ple :  Quia  vos  îion  populus  meus ,  et  ego  non  cro 
vester* 

Et  ce  langage  est  si  ordinaire  à  Dieu  dans  les  saints 
livres,  que  quand  les  Israélites ,  par  une  monstrueuse 
idolâtrie,  eurent  sacrifié  au  veau  d'or  dans  le  désert, 
Dieu  ,  ému  de  colère  et  irrité  contre  eux  ,  n'en  parla 
plus  à  Moïse  que  dans  ces  termes  :  Vade  ,  descende  , 
peccavit  populus  tuus  (i);  Va,  Moïse,  descends  de 
la  montagne  ,  et  tu  verras  le  crime  que  ton  peuple  a 
commis.  Prenez  garde ,  chrétiens  ,  Dieu  les  appelle 
le  peuple  de  Moïse  ,  et  non  le  sien  ;  comme  si  ce 
peuple  n'eût  plus  été  à  lui ,  ni  lui  à  eux  ,  depuis  qu'ils 
étoient  tombés  dans  l'infidélité.  Mais  ces  paroles  , 
dit  saint  Chrysostôme  ,  qui  ne  sont ,  pour  ainsi  dire, 
que  comminatoires  dans  cette  vie,  et  qui  tout  au  plus 
n'ont  qu'une  partie  de  leur  effet ,  puisqu'elles  n'ôtent 
pas  à  une  ame  1  espérance  ni  les  moyens  de  réparer 
la  perte  qu'elle  a  faite  ,  s'accompliront  entièrement 
et  à  la  lettre  dans  un  réprouvé.  Plus  d'alliance  entre 
Dieu  et  lui;  plus  d'union  :  comme  si  Dieu  lui  disoit: 
Ton  libertinage  l'a  fait  souhaiter  de  n'avoir  point  de 
Dieu,  tu  n'en  auras  jamais  :  lu  n'as  pas  voulu  con- 
r.oitre  ton  Dieu ,  tu  ne  le  verras  et  tu  ne  le  connaîtras 
jamais  :  tu  ne  t'es  pas  mis  en  peine  de  chercher  Dieu 
quand  tu  le  pouvois  trouver;  tu  le  chercheras  ,  et  lu 
ne  le  trouveras  jamais  ;  et  ce  qui  faisoit  ton  impiété  , 
c'est  ce  qui  fera  désormais  ta  peine  :  quand  Dieu  vou- 
loit  être  à  toi ,  tului  as  dit  insolemment  que  tu  ne  von- 

(2)  Exqd.  ig. 


SUR   L'ENFER.  63 

lois  point  être  à  lui;  maintenant  que  tu  voudroisêtre 
à  lui,  il  te  déclare  pour  jamais  qu'il  ne  veut  plus  êlre 
à  toi.  Or,  lequel  des  deux  est  le  plus  désolant  pour 
une  ame  ,  ou  que  Dieu  ne  soit  plus  à  elle  ,  ou  qu'elle 
ne  soit  plus  à  Dieu? 

Mais  je  me  trompe  ,  chrétiens  :  toute  réprouvée 
qu'elle  est ,  elle  sera  encore  à  Dieu  ,  et  Dieu  à  elle. 
Dieu  lui  sera  encore  inséparablement  uni ,  et  elle  à 
Dieu  :  mais  c'est  cela  même  qui  doit  faire  son  mal- 
heur. Si  elle  pouvoir,  être  tout  à  fait  privée  ,  tout  à  fait 
séparée  de  Dieu  ,  elle  ne  seroit  malheureuse  qu'à 
demi.  Le  comble  de  sa  misère  sera  d'en  être  privée 
d'une  façon  ,  et  de  ne  1  être  pas  de  l'autre;  d'en  êlre 
séparée  d'une  façon  ,  et  inséparable  de  l'autre ,  pri- 
vée de  Dieu  en  tant  que  Dieu  éloit  l'objet  de  sa  fé- 
licité ,  et  pénétrée  de  Dieu  en  tant  que  Dieu  sera  le 
sujet  éternel  de  ses  plus  violens  transports;  c'est  ce 
qui  la  consternera.  Dieu  la  renoncera  en  qualité  de 
père  ,  en  qualité  d'époux  ,  en  qualité  de  protecteur  , 
en  qualité  de  dernière  fin  ;  c'est-à-dire  ,  dans  toutes 
les  qualités  qui  le  rendent  bienfaisant  ,  doux  et  ai- 
mable :  et  il  s'attachera  à  elle  en  qualité  de  juge,  en 
qualité  d'ennemi ,  en  qualité  de  vengeur  ,  en  qualité 
de  persécuteur;  c'est-à-dire  ,  selon  toutes  les  qualités 
qui  le  rendent ,  tout  Dieu  qu'il  est,  non-seulement 
sévère  et  redoutable,  mais  dur  et  impitoyable.  De 
là  donc  cette  ame  sera  doublement  malheureuse  : 
malheureuse-d'avoir  encore  un  Dieu  ,  et  malheureuse 
de  n'en  avoir  plus  ;  d'avoir  encore  un  Dieu  conjuré , 
déclaré  ,  armé  contre  elle ,  et  de  n'avoir  plus  de  Dieu 
favorable  ,  propice   et   miséricordieux  pour   elle  '„ 


64  sur  l'enfer. 

d'avoir  encore  un  Dieu  pour  exciter  sa  haine  et  ses 
plus  mortelles  aversions  ,  et  de  n'en  avoir  plus  oour 
contenter  ses  désirs  et  ses  plus  ardentes  inclinations. 
Car  ce  sera  là  son  grand  supplice,  de  sentir  éter- 
nellement que  Dieu  l'avoit  créée  pour  lui-même,  et 
qu'elle  ne  pouvoit  être  heureuse  qu'en  lui  et  que  par 
lui ,  et  de  ne  recevoir  éternellement  de  Dieu  que  des 
rebuts  et  des  mépris,  de  ne  trouver  éternellement  , 
entre  Dieu  et  elle ,  qu'une  insurmontable  opposition. 
Elle  estimera  Dieu  malgré  elle ,  et  elle  aura  une  in- 
clination naturelle  pour  lui  ,  et  cependant  elle  le 
haïra  :  elle  l'estimera  tel  qu'elle  ne  le  possédera  ja- 
mais, et  elle  le  haïra  tel  qu'elle  l'aura  toujours  pré- 
sent. Or  ,  ce  conflit  d'estime  et  de  haine  ,  de  désir 
et  d'aversion  ,  d'éloignementet  de  poursuite  à  l'égard 
du  même  objet ,  c'est ,  chrétiens  ,  ce  que  nous  ap- 
pelons l'enfer. 

Après  cela,  je  voudrois  en  vain  m'étendre  sur  les 
peines  sensibles  dont  cette  séparation  de  Dieu  doit 
être  accompagnée  ,  et  dont  les  prédicateurs  ont  mille 
fois  tâché,  mais  inutilement,  de  vous  faire  compren- 
dre l'horreur.  En  vain  je  voudrois  vous  représenter 
ce  feu  qui ,  d'une  manière  non  moins  véritable  qu'elle 
est  surprenante ,  exercera  sur  les  esprits  et  sur  les 
corps  toute  son  activité ,  ainsi  que  parle  saint  Au- 
gustin :  M  iris  ,  sed  péris  modis  (i)  ;  ce  feu  qui  force 
encore  maintenant  le  mauvais  riche  à  pousser  ce  cri 
lamentable:  Crucior  in  hâc Jlammâ  (2),  et  sur  quoi 
il  n'y  a  poinl  de  réprouvé  qui  ne  puisse  dire ,  avec 
bien  plus  de  raison  que  Job  :  Mirabiliter  me  cru- 

(i)  August.  —  (?.)  Luc.  16. 

cias 


SUR  l'enfer.  65 

cîûs  (i).    Ah  !  Seigneur  ,   faut-il  que  vous  fassiez 
même   des   miracles  pour  me  tourmenter,  et  que  , 
forçant  les  lois  de  la  nature,  vous  donniez  à  un  être 
matériel  ,  pour  en  faire  l'instrument  de  votre  ven- 
geance ,  la  vertu  d'agir  sur  une  substance  spirituelle? 
Si  je  vous  disois  ,   chrétiens  ,  que  tout  ce  qu'il  y  a 
dans  le  monde,  et  tout  ce  que  notre  imagination  se 
peut  figurer  de  plus  aiïreux  ,  que    tout  ce  que  la 
cruauté  des  tyrans  a  jamais  su  inventer  ,  que  tout  ce 
que  la  patience  des  martyrs  a  été  capable  d'endurer  , 
que  tout  cela  n'est  pas  1  ombre  de  ce  feu,  c'est-à-dire , 
que  les  douleurs  les  plus  aiguës ,  que  les  supplices  les 
plus  lents,  que  les  tortures  ,  les  gênes,  les  genres  de 
mort  les  plus  inouïs  ,  comparés  à  ce  feu  ,  ne  méritent 
pas  même  le  nom  de  tourmens  :  Quœcumque  homi~ 
nés  patiuntur  in  hâc  vitâ  ,  in  comparatione  liujus 
ignis ,  non  parva  ,  sed  nul/a  sunt  (2)  ;  je  ne  vous 
dirois  rien  que  ce  qu'a  dit  saint  Augustin  dont  j'ai 
emprunté  ces  paroles.  Je  ne  vous  dirois  rien  que  ce 
qu'a  dit  saint  Jérôme  sur  celte  terrible  menace  de 
Dieu  à  son  peuple  :  Stillahitfaror  meus  super  locum 
istum  (3)  ;  Je  ferai  dégoutter  ma  fureur  sur  la  terre: 
car  ,  reprend  ce  Père  ,  que  sera-ce  donc  quand  il  ré- 
pandra dans  l'enfer  toutes  les  pluies  de  sa  colère  ,  et 
qu'il  la  fera  tomber  comme  un  torrent?  Si  tanta  est 
stiila  ,  quid  erit  de  totis  imbribus  (4)  ?  Je  ne  vous 
dirois  rien  que  ce  qu'a  dit  Pierre  Damien  ,  au  sujet 
de  ces  fléaux  dont  l'Egypte  fut  aîïïigée.  Car,  selon  la 
belle  remarque  de  ce  savant  cardinal  ,  ce  n'étoit  en- 
core alors  que  le  doigt  de  Dieu  qui  frappoit  les  E^y  p- 

(1)  Job.  10 a)  August.  —  (o)  2.  Parai.  3  j.  — ( ,)  Hier. 

TOME    III.  5 


66  SUR   l/iiNFER. 

tiens:  Digitus  Dei  est  hic  (i);  mais  ce  sera  le  bras 
même  de  Dieu  et  tout  son  bras  qui  frappera  les  ré- 
prouvés :  Totâ  divinitatis  dexterâ  percutiuntur  (n). 
Je  ne  vous  dirois  rien  que  ce  qu'ont  dit  tous  les  au- 
tres comme  eux;  et  leur  autorité,  surtout  une  auto- 
rité si  constante  et  si  unanime  ,  quand  nous  n'aurions 
point  d'autre  preuve  ,  devroit  bien  nous  su  Mire  pour 
renoncer  à  tout  ce  que  le  libertinage  du  monde  oppose, 
ou  prétend  opposer  à  une  vérité  si  solidement  établie. 
Mais  je  laisse  tout  cela,  chrétiens,  pour  faire  avec 
vous  une  réflexion  dont  je  pourrois  me  promettre  les 
plus  grands  effets  ,  si  elle  entroit  une  fois  dans  vos 
esprits.  Voilà  ce  que  la  foi  nous  enseigne  :  un  feu 
éternel,  une  éternelle  séparation  de  Dieu,  voilà  ce 
que  toutes  les  Ecritures  nous  annoncent.  Ce  qui 
m'étonne,  et  ce  qui  seroit  capable  de  me  troubler  , 
si  les  mêmes  Ecritures  ne  m'en  découvroientle  mys- 
tère ,  c'est  qu'une  vérité  si  touchante  nous  touche  si 
peu,  et  que  parmi  ceux  à  qui  je  parle  ,  il  y  en  ait 
peut-être  qui  jamais  n'en  ont  encore  été  bien  touchés. 
Ce  qui  m'étonne,  c/est  quêtant  si  délicats,  si  ama- 
teurs de  nous-mêmes  ,  si  sensibles  à  la  douleur,  ce 
feu  que  la  colère  de  Dieu  allume  pour  punir  nos 
crimes ,  ne  fasse  sur  nous  que  les  plus  foibles  impres- 
sions. Ce  qui  m'étonne  ,  c'est  que  ,  ne  pouvant  igno-» 
rer  que  la  perle  de  Dieu  est  notre  souverain  mal , 
et  que  cette  perte  de  Dieu ,  irréparable  dans  l'en- 
fer ,  dépend  de  la  perte  volontaire  que  nous  en  fai- 
sons dans  cette  vie  ,  nous  consentions  tous  les  jours 
librement  à  le  perdre  ;  que  nous  le  perdions  sans 

(i)  Exod.  3.  —  (a)  Petr.  Dam. 


SUR    L'fcNFER.  67 

inquiétude ,  sans  chagrin;  que  nous  le  perdions  même 
souvent  avec  joie  ,  et  que  de  toutes  les  pertes  que 
nous  faisons  dans  le  monde  ,    celle-là  nous  soit  la 
plus  indifférente.  Ce  qui  m'étonne ,  c'est  que  la  même 
foi  qui  nous  dit  qu'il  y  a  un  enfer  où  l'on  brûle,  et 
où  l'on  est  privé  de  Dieu  ,  nous  dit  encore  qu'un  seul 
péché  nous  expose  à  l'un  et  à  l'autre  ,  que  Dieu  n'a 
point  de  moindre  vengeance  pour  le  punir  que  l'un 
et  l'autre ,  et  que  le  péché  néanmoins  ,  et  le  péché  le 
pins  mortel,  soit  traité  parmi  nous  de  jeunesse  ,  de 
fragilité  excusable  ,  et  souvent  même  de  jeu  ,  de  ga- 
lanterie ,  de  bel  esprit  et  de  belle  humeur.   Est-ce 
stupidité  ,  est-ce  inadvertance ,  est-ce  fureur  ,  est-ce 
enchantement  ?  Croyons-nous  ce  point  fondamental 
du  christianisme  ?  ne  le  croyons-nous  pas?  si  nous  le 
croyons  ,  où  est  notre  sagesse  ?  si  nous  ne  le  croyons 
pas ,  où  est  notre  religion?  Je  dis  plus  :  si  nous  ne 
le  croyons  pas,  que  croyons-nous  donc?  puisqu'il 
n'est  rien  de  plus  croyable  ,  rien  de  plus  formelle- 
ment révélé  par  la  parole  divine  ,  rien  de  plus  soli- 
dement fondé  dans  la  raison  humaine  ,  rien  dont  la 
créance  soit  plus  nécessaire  pour  tenir  les  hommes 
dans  le  devoir  ,  rien  sur  quoi  le  doute  leur  soit  plus 
pernicieux ,  puisqu'il  les  porte  à  tous  les  désordres. 
Mais  pour  ne  le  pas  croire  ,  ou  pour  ne  le  croire 
qu  imparfaitement ,  en  sommes-nous  plus  à  couvert? 
aurons-nous  bien  devant  Dieu  de  quoi  nous  justifier, 
en  lui  disant  :  Je  ne  le  croyois  pas?  sauverons-nous 
par  là  les  conséquences  de  la  chose  ?  et  si  elle  se 
trouve  vraie  ,  quoique  nous  ne  l'ayons  pas  crue  ,  où 
en  serons-nous  ?  Est-ce  raisonner  en  hommes  ,  que 

5. 


68  sur  l'enfer. 

de  risquer  sur  un  tel  sujet  ?  que  ne  faisons-nous 
pas  tous  les  jours  pour  éviter  un  mal  incertain  ,  par 
la  raison  seule  de  son  incertitude  ?  avons-nous  lait 
un  pacte  avec  l'enfer  comme  ces  pécheurs  dont  parle 
le  Prophète  ;  où  avons-nous  une  démonstration  et 
une  évidence  parfaite  qu'il  n'y  ait  point  d'enfer?  Ce 
que  les  impies  allèguent  pour  le  combattre ,  est-il 
comparable  à  ce  qu'établit  la  foi?  sommes-nous  donc 
sages  de  quitter  le  parti  de  la  foi,  et  n'est-il  pas  , 
non-seulement  le  plus  sûr,  mais  le  plus  plausible, 
mais  îe  plus  raisonnable?  quelle  peine  plus  naturelle 
pour  une  ame  révoltée  contre  Dieu  ,  que  la  perte  de 
Dieu?  quel  châtiment  plus  juste  pour  une  ame  sen- 
suelle et  adonnée  à  d'infâmes  plaisirs,  et  défendus 
par  la  loi  de  Dieu  ,  que  le  feu  ?  Quoique  ce  tourment 
du  feu  ,  qui  est  le  mal  de  la  créature  ,  soit  en  lui- 
même  si  affreux,  a-t-il  rien  qui  approche  de  lagriè- 
veté  du  péché,  qui  est  le  mal  du  Créateur?  et  n'est- 
il  pas  de  l'ordre  que  le  mal  du  Créateur  soit  vengé 
par  celui  de  la  créature  ? 

Ah  !  chrétiens,  c'est  là-dessus  qu'il  faut  aujourd'hui 
nous  déterminer  et  nous  déclarer.  David  disoit  à, 
Dieu  :  Seigneur  ,  c'est  par  le  feu  que  vous  m'avez 
éprouvé;  et  ce  feu  de  votre  justice  m'étant  appli- 
qué par  votre  miséricorde  ,  m'a  tellement  purifié  , 
qu'il  ne  s'est  plus  trouvé  en  moi  d'iniquité  :  Igné 
me  examinasti ,  et  non  est  inventa  in  me  iniqui- 
tas  (1).  Entrons  dans  ce  sentiment,  chrétiens,  et 
expliquant  ces  paroles  du  feu  de  l'enfer ,  méditons- 
les  bien.  Avant  que  Dieu  nous  punisse  par  ce  feu 

(i)  Ps.  16. 


SUR    L'ENFER.  6c) 

ou  plutôt  de  peur  que  Dieu  ne  nous  punisse  par  ce 
feu,  éprouvons-nous  par  ce  feu  nous-mêmes,  exa- 
minons-nous nous-mêmes  ,  afin  de  pouvoir  dire  à 
Dieu  :  Igné  me  examinasti ,  et  non  est  inventa  in 
me  iniquitas.  Que  le  feu  de  l'enfer ,  dit  S.  Augustin  , 
nous  serve  à  exciter  dans  nous  un  autre  feu  ,  et  à  y 
éteindre  encore  un  troisième  feu,  c'est-à-dire,  qu'il 
excite  dans  nous  le  feu  de  la  charité  ,  et  qu'il  y 
éteigne  le  feu  de  la  cupidité.  Quand  l'esprit  impur 
allume  dans  nos  cœurs  le  feu  de  la  concupiscence, 
interrogeons-nous  nous-mêmes  ,  demandons-nous  à 
nous-mêmes ,  comme  ce  solitaire  du  désert  attaqué 
d'une  violente  tentation  :  Hé  bien ,  chair  de  péché , 
chair  voluptueuse  et  immortifiée  ,  pourras-tu  sup- 
porter l'ardeur  de  ces  flammes  ,  à  quoi  tu  seras  con- 
damnée pour  tes  plaisirs  criminels  ?  Il  n'y  a  point  de 
passion  dont  cette  pensée  ne  triomphe.  Aussi  que 
n'ont  pas  fait  les  saints,  prémunis  et  fortifiés  de  cette 
réflexion  ?  Ils  ont ,  pour  user  de  l'expression  de  saint 
Paul ,  arrêté  toute  la  violence  du  feu  :  Extinxerunt 
impeium  ignis  (i).  Je  veux  dire  ,  qu'au  milieu  des 
scandales  du  monde  où  leur  condition  les  tenoit  en- 
gagés ,  ils  se  sont  maintenus  dans  l'innocence  ;  que 
malgré  la  corruption  du  monde  ,  ils  se  sont  conservés 
purs  et  sans  tache;  que  la  contagion  du  mauvais  exem- 
ple n'a  pu  rien  sur  eux  ,  et  cela  parce  qu'ils  avoient 
en  vue  ce  feu  dévorant  dont  Us  étoient  menacés ,  et 
qu'ils  vouloient  éviter  :  Igné  me  examinasti.  Ne 
seroit-il  pas  étrange  qu'il  fût  moins  actif  pour  nous  , 
et  qu'ayant  fait  de  si  grands  miracles  dans  les  saints, 

(1)  Hebr.  11. 


7©  SUR    L  ENFER. 

il  n'eut  pas  la  vertu  de  conserver  notre  cœur  et  d'en 
réprimer  les  désirs? 

Quand  nous  aurons  une  fois  surmonté  le  feu  de  la 
cupidité,  il  ne  nous  sera  pas  difficile  ,  avec  la  grâce, 
d'allumer  dans  nos  âmes  le  feu  de  la  charité  ,  ce  feu 
sacré  que  Jésus-Christ  nous  a  apporté  du  ciel  ,  et 
qu'il  est  venu  répandre  sur  la  terre  :  Ignem  veni 
mittere  in  terrain  (i)  ;  ce  feu  dont  il  souhaite  si 
ardemment  que  nous  bridions  tous  :  Et  quid  volo 
nisi  ut  accendatur  (2)  ?  ce  feu  de  l'amour  divin , 
que  nous  ne  pouvons  guère  ,  imparfaits  et  intéressés 
que  nous  sommes  ,  entretenir  dans  cette  vie  ,  si  le 
feu  de  l'enfer  ,  par  une  crainte  salutaire  ,  ne  sert  à 
le  conserver. 

Craignons  l'un  ,  mes  chers  auditeurs ,  pour  nous 
disposer  à  l'autre.  Remplissons-nous  de  celui-ci,  pour 
nous  garantir  de  celui-là.  Demandons  souvent  à  Dieu 
qu'il  nous  embrase  du  feu  de  son  amour  ,  afin  que 
nous  ne  ressentions  jamais  le  feu  de  sa  justice.  En  un 
niot,  que  l'enfer  même,  par  un  merveilleux  etï'et , 
nous  devienne  un  préservatif  contre  l'enfer.  11  me 
reste  à  vous  faire  voir  le  malheur  du  réprouvé  ,  par 
rapport  à  l'avenir ,  dans  le  désespoir  où  il  est  d'ob- 
tenir jamais  grâce.  C'est  la  dernière  partie. 

TROISIÈME    PARTIE. 

C'est  un  instinct  naturel  à  tous  ceux  qui  sou  {Tient , 
de  chercher  dans  l'avenir  la  consolation  et  le  remède 
du  présent.  Comme  nous  voulons  toujours  être  heu- 
reux ,  et  que  c'est  une  inclination  nécessaire ,  elle 

(1)  Luc.  12.  —  (a)  Ibid. 


SUR   L'ENFKK.  71 

se  soutient,  on  plutôt,  elle  nous  soutient  en  quelque 
sorte  nous-mêmes  au  milieu  des  plus  grands  maux. 
Nous  nous  faisons  un  charme  de  notre  espérance  ,  et 
ce  charme  adoucit  la  douleur  qui  nous  presse.  Quoi- 
que souvent  il  n'y  ait  rien  dans  le  futur  qui  nous 
doive  être  favorable,  nous  ne  laissons  pas  d'y  envi- 
sager cent  choses  que  nous  nous  figurons  ,  et  qui  ne 
seront  jamais,  mais  qu'il  suffit  de  nous  figurer  comme 
pouvant  être  un  jour ,  pour  y  trouver  de  quoi  repaître 
notre  imagination.  L'incertitude  même  de  l'avenir 
nous  est  utile  ,  puisqu'elle  nous  donne  droit  d'es- 
pérer ,  non-seulement  ce  que  nous  espérons  et  ce 
que  nous  attendons,  mais  ce  que  nous  n'espérons  et 
n'attendons  pas.  Il  n'en  est  pas  ainsi  des  réprouvés 
dans  l'enfer,  tin  réprouvé  souffre,  je  ne  dis  pas  sans 
espérance ,  ce  seroit  trop  peu ,  mais  dans  un  déses- 
poir actuel  et  perpétuel.  Ce  qui  n'est  pas  encore  lui 
sert  de  supplice  et  le  rend  plus  malheureux  que  ce 
qui  est  :  ou  plutôt  ,  ce  qui  est  le  tourmente  ,  non- 
seulement  parce  qu'il  est,  mais  parce  qu'il  sera  tou- 
jours ;  en  sorte  que  l'avenir  est  pour  le  présent  un 
surcroît  de  peine  qui  l'aigrit ,  qui  y  met  le  comble 
et  qui  fait  le  caractère  propre  de  la  réprobation  , 
puisque ,  selon  la  pensée  du  docteur  angélique,  l'enfer 
n'est  proprement  enfer  que  parla  vue  et  le  sentiment 
de  l'avenir. 

ji  Voici  donc  ce  qui  accable  l'ame  réprouvée  dans 
l'enfer ,  et  ce  que  vous  n'avez  peut-être  jamais  bien 
conçu  :  c'est  qu'elle  désespère  d'obtenir  jamais  de 
Dieu  aucune  grâce, quand  elle  leprieroit  toute  l'éter- 
nité ;  c"est  qu'elle  désespère  de  fléchir  jamais  Dieu 


^2  SUR    L'ENFER. 

par  la  pénitence  ,  quand  elle  détesteroit  son  péché 
toute  l'éternité;  c'est  qu'elle  désespère,  non-seule- 
d'acquit  ter  ,  mais  de  diminuer  jamais  ses  dettes  de- 
vant  Dieu  par  ses  souffrances  ,  quoiqu'elle  doive 
souffrir  toute  l'éternité.   Trois    ressources  imman- 
quables dans  la  vie  3  mais  absolument  inutiles  à  un 
réprouvé,  la  prière,   la  pénitence,  la  souffrance. 
Nous  en  avons  la  preuve  dans  le  mauvais  riche.  Que 
fait-il  ?  il  prie.  Que  demande-t-il  ?  il  conjure  Abraham 
de  lui  accorder  pour  toute  grâce  une  goutte  d'eau, 
mais  cette  goutte  d'eau  lui  est  refusée.  Tous  les  in- 
terprètes conviennent  qu'il  y  a  de  la  parabole  et  de 
3a  figure  dans  cette  circonstance  ,  et  que  l'intention 
de  Jésus-Christ  est  de  nous  faire  entendre  par-là  , 
que  dans  l'enfer  il  n'y  a  plus  de  grâce  à  espérer  ,  ni 
de  rédemption  :  Quia  in  inferno  nulla  est  redemp- 
tio  (1)  ;  que  de  cet  océan  de  miséricorde  et  déboulé 
qui  est  Dieu  ,  il  ne  découlera  jamais  sur  ces  créatures 
infortunées    une  seule  goutte    pour   les    soulager  , 
comme  jamais  il  ne   découlera  sur  elles  une  seule 
goutte  du  sang  du  Rédempteur   pour  les   sauver  : 
pourquoi  ?  parce  que  ce  n'est  plus  le  temps  des  misé- 
ricordes  et   du  salut.   En   vain   donc    le   réprouvé 
s'écriera-t-il  éternellement  comme  le  riche  de  l'évan- 
gile, non  plus  en  s'adressant  à  Abraham,    mais  à 
Dieu  même  :  Miserere  met  (2)  ;  Ah  !  ciel ,  un  peu 
de  relâche  ,  un  peu  de  compassion  pour  moi  !  Dieu, 
endurci  contre  ses  cris,  éternellement  lui  répondra, 
mais  dans  toute  la  rigueur  de  la  lettre,  ce  qu'il  ré- 
pondoit  à  son  peuple  :  Quid  clamas  super  COntrî- 
ti)  Oflic.  def.  —  (2)  Luc.  16. 


SUR    L'ENFER.  73 

iione  tuâ  (1)  ?  Que  servent  ces  plaintes  et  ces  lugu- 
bres accens  ?  ils  frappent  mon  oreille  ,  mais  ils  ne 
vont    point  jusqu'à  mon  cœur  :  Insanabilis  dolor 
tuus  ;  il  n'y  a  plus  de   remède  ni  de  retour  ;  et  si 
vous  en  voulez  savoir  la  raison,  elle  est  dans  vous- 
même  :  Propter  muliitudinem  iniquitatis  tuœ  ,  et 
propter  dura  peccata  tua  feci  hœc  tibi  ;   c'est  que 
vous-même  vous  avez  été  si  long-temps  insensible  à  ma 
voix;  c'est  que  vous-même  vous  m'avez  laissé  mille  fois 
appeler,  sans  vouloir  m'entendre  ;  c'est  que  vous- 
même  vous  vous  êtes  si  outrageusement,  si  opiniâtre- 
ment ,  si  constamment  obstiné  contre  moi  :  Propter 
dura  peccata  tua.  Ainsi  s'accomplira  cette  parole  de 
l'évangile,  que  Dieu   n'écoute  point  les  pécheurs  : 
mais  quels  pécheurs  ?  non  pas  les  pécheurs  de  la  vie  ; 
car  dans  la  vie  ils  sont  toujours  en  état  de  toucher  le 
cœur  de  Dieu  :  non  pas  les  pécheurs  pénitens  ;  car 
la  pénitence  de  la  vie  est  toujours   toute  puissante 
auprès  de  Dieu  ;  mais  les  pécheurs  impénitens  à  la 
mort  et  consommés  dans  leur  péché  ;  mais  les  pé- 
cheurs de  l'enfer. 

Que  dis-je  ?  et  dans  l'enfer  même  n'y  a-t-il  pas  une 
pénitence  ?  Oui,  chrétiens,  et  c'est  là  que  la  Sagesse 
nous  représente  les  pécheurs  pressés  de  douleur  , 
poussant  des  soupirs,  versant  des  torrens  de  larmes. 
Ah  !  ce  ne  sont  pas  ces  effets  de  la  pénitence  qui  leur 
manquent,  mais  le  principe  qui  la  sanctifie;  c'est-à- 
dire  ,  et  voici  en  deux  mots  tout  le  mystère  de  cette 
éternelle  réprobation  ,  c'est-à-dire,  qu'éternellement 

(1)  Jerern.  5o. 


74  sur  l'enfer. 

ils  gémiront ,  qu'éternellement  ils  pleureront ,  qu'éter- 
nellement ils  feront  pénitence  ,  mais  une  pénitence 
forcée ,  une  pénitence  de  démons  et  de  désespérés. 
Or  ,  une  telle  pénitence,  dit  saint  Augustin,  n'effa- 
cera jamais  le  péché  :  par  conséquent,  le  péché  sub- 
sistera toujours  ,  et  tant  que  le  péché  subsistera,  ils 
seront  toujours  également  redevables  à  la  justice  de 
Dieu  et  exposés  à  ses  vengeances.  C'est  ce  qu'Abra- 
ham ,  du  haut  de  la  gloire  ,  exprime  au  mauvais  riche 
par  ce  chaos  insurmontable  qui  les  sépare  :  Magnum 
chaos  inter  nos  et  vos  firmatum  est  (i)  :  en  sorte 
que ,  de  ce  séjour  bienheureux  où  repose  Abraham  , 
on  ne  peut  plus  tomber  dans  ce  lieu  de  tourmens  où 
souffre  le  riche  ;  et  que  de  ce  lieu  de  tourmens  où  le 
riche  souffre  ,  on  ne  peut  plus  monter  à  ce  bien- 
heureux séjour  où  Abraham  goûte  un  repos  inalté- 
rable :  pourquoi  ?  parce  que  dans  l'un  on  ne   peut 
plus  perdre  la  grâce ,  et  que  dans  l'autre  on  ne  peut 
plus  réparer  le  péché  :  Ut  qui  volunt  liinc  transire 
ad  vos ,  non  possint ,  neque  indè  hue  transmeare  (^). 
Mais  quoi  !  toujours  souffrir ,  et  par  de  si  longues 
et  de  si  cruelles  souffrances,  ne  rien  acquitter  ;  cela 
se   peut-il  comprendre  ?  comprenez-le  ,  mes  chers 
auditeurs,  ou  ne  le  comprenez  pas  ;  la  chose  n'en  est 
pas  moins  vraie,  et  n'en  est  pas  moins  un  article  de 
\otre   foi.  Origène   en  voulut  douter ,  et   d'autres 
comme  lui  réduisirent  l'éternité  malheureuse  à  un 
certain  nombre  de  siècles.  Car ,   disoient-ils  ,  pour 
soutenir  leur  erreur,  il  n'est  ni  de  la  bonté  m  de  la 

{»)  Luc.  16 (2)  Ibid. 


SUR   L'ENFER.  75 

justice  de  Dieu,  de  punir  toujours  des  créatures 
qu'il  a  formées  ,  et  d'exiger  pour  les  péchés  de  la 
vie  ,  d'une  vie  si  courte  ,  une  satisfaction  qui  ne  finira 
jamais.  C'est  ainsi  qu'ils  raisonnoient  :  mais  moi,  de 
leurs  principes  mêmes ,  je  tire  ,  avec  Tertullien  et 
saint  Augustin  ,  une  conséquence  toute  contraire.  Car 
Dieu  est  bon  :  qui  ne  le  sait  pas  ?  mais  cette  bonté, 
reprend  Tertullien,  n'est  pas  seulement  en  Dieu  mi- 
séricorde, elle  est  encore  sainteté.  Or,  une  sainteté 
toujours  subsistante  est  toujours  ennemie  du  péché; 
et,  par  une  suite  nécessaire,  elle  doit  toujours  haïr 
le  péché  ,  toujours  poursuivre  le  péché  ,  toujours 
punir  le  péché  ,  si  le  péché  dure  toujours.  Donc  , 
puisqu'il  n'y  a  rien  dans  l'enfer  qui  abolisse  et  qui 
détruise  le  péché ,  il  n'y  aura  jamais  rien  qui  en 
arrête  le  châtiment.  Dites-le  même  de  la  justice. 
Depuis  tant  de  siècles  le  mauvais  riche  se  désespère 
au  milieu  des  flammes  où  il  fut  enseveli ,  et  s'écrie 
en  se  désespérant  :  Crucior  in  hàcflammâ  (1)  :  mais 
ce  qu'il  disoit  il  y  a  tant  de  siècles,  il  le  dit  encore, 
et  toujours  il  le  dira,  parce  qu'il  le  ressent  encore, 
et  que  toujours  il  le  ressentira.  Oui  ,  cette  parole 
foudroyante  et  auerrante:  Nunc  autem  cruciaris(^); 
Maintenant  vous  êtes  tourmenté,  il  l'entendra  tou- 
jours. Maintenant  :  Nunc  ,  que  ce  maintenant  a 
d'étendue  ,  puisqu'il  embrasse  l'éternité  toute  entière  ! 
Nunc  :  maintenant  ,  c'est-à-dire  ,  aujourd'hui ,  et 
toujours  ;  c'est-à-dire  ,  dans  une  année ,  dans  un 
siècle,   dans  des    millions  de  siècles,  et  toujours 

(1)  Luc.  16.  —  (2)  Ilid. 


« 


76  SUR   L'ENFER. 

encore  au-delà.  Or ,  concevez ,  s'il  est  possible ,  quelle 
impression  fait  sur  une  ame  réprouvée  un  si  affreux 
désespoir. 

De  vous  donner  une  idée  juste  de  cette  éternité, 
c'est  ce  que  je  n'entreprends  pas  :  et  qui  le  pourroit? 
plus  on  creuse  dans  cet  abîme  ,plus  on  se  confond, 
pinson  se  perd.  Usez,  tant  qu'il  vous  plaira,  défigures 
et  de  comparaisons  :  sans  tant  de  comparaisons  et  de 
figures  ,  je  m'en  tiens  à  la  foi  ;  et  saisi  d'une  frayeur 
salutaire  ,  je  me  prosterne  devant  cette  redoutable 
justice,  qu'il  est  encore  temps  de  fléchir  en  notre 
faveur ,  mais  que  rien  ne  peut  toucher  après  la  mort. 
Ah  !  Seigneur ,  si  jamais  ,  et  pour  mes  auditeurs  et 
pour  moi,  j'ai  formé  des  vœux  à  votre  autel ,  voici 
le  plus  sincère  et  le  plus  ardent  :  c'est ,  mon  Dieu  , 
que  votre  grâce  nous  éclaire  ,  et  qu'elle  dissipe  en 
nous  éclairant  le  charme  qui  nous  aveugle.  Tant  de 
fois  vous  m'avez  envoyé  dans  cette  cour  pour  y  an- 
noncer vos  divines  vérités  ;  mais  de  toutes  vos  vé- 
rités ,  quelle  autre  dut  plus  exciter  mon  zèle  ?  J'y 
vois  des  mondains  occupés  du  monde  ,  possédés  du 
monde  ,  enchantés  du  monde.  Je  les  vois  enivrés  de 
leur  grandeur,  idolâtres  de  leur  fortune,  amateurs 
d'eux-mêmes  et  esclaves  de  leurs  sens.  Je  les  vois 
désolés  ,  consternés  ,  comme  foudroyés  au  moindre 
revers  qui  trouble  leurs  projets  ambitieux  et  qui 
déconcerte  leurs  intrigues  criminelles.  Mais  sur  l'éter- 
nité  ,  nulle  inquiétude  ,  nulle  attention  :  soit  pré- 
tendue force  d'esprit  et  impiété  ,  soit  confiance  pré- 
somptueuse et   témérité  ,  soit   oubli  ,  négligence  , 


SUR    L  ENFER.  V7 

aveuglement ,  quoi  que  ce  soit ,  ils  vivent  en  paix  et 
sans  alarmes.  Cent  fois  on  leur  a  représenté  l'horreur 
d'une  éternelle  damnation  :  mais  ils  nous  écoutent 
comme  les  enfans  de  Loth  dont  il  est  parlé  dans 
l'Ecriture ,  écoutèrent  leur  père  qui ,  de  la  part  de 
Dieu ,  vint  les  menacer  d'un  incendie  général.   Il 
semble  que  ce  soit  un  jeu  pour  eux  :  Yisus  est  cis 
quasi  ludens  loqui{y).  Dans  la  juste  indignation  qui 
nous  anime ,  ne  pourrions-nous  pas  ,  à  l'exemple  de 
vos  prophètes  ,  vous  presser  enfin  ,  Seigneur  ,  de 
vous  faire  connoître  ,  et  de  faire  éclater  sur  eux  votre 
justice?  mais,  mon  Dieu,  nous  nous  souvenons  que 
s'ils  tombent  une  fois  dans  les  mains  de  cette  justice 
inexorable  ,  rien  ne  les  en  pourra  retirer  ;  que   s'ils 
se  damnent  une  fois  ,  ou  s'ils  vous  obligent  une  fois 
à  les  damner  ,  c'est  pour  toujours  ;  et  voilà  ce  qui 
réveille  toute  notre  compassion.  Nous  savons  d'ail- 
leurs que  ce  sont  des  âmes  précieuses,  que  ce  sont 
des  âmes  rachetées  de  votre  sang  ,  que  ce  sont  des 
âmes  appelées  à  votre  gloire;  seront-elles  éternelle- 
ment perdues  pour  vous,  6  mon  Dieu  !  et  serez-vous 
éternellement  perdu  pour  elles  ?  C'est  à  quoi ,  mes 
chers  auditeurs ,  vous  ne  pouvez  trop  penser  ;  et  si  vous 
n'y  pensez  pas  maintenant,  quand  y  penserez- vous? 
Sera-ce  au  triste  moment  que  vous  commencerez  à 
ressentir  l'ardeur  de  ces  flammes  dévorantes  ?  mais 
que  vous  servira  d'y  penser  alors  ;  et  n'est-ce  pas  , 
au  contraire,  dans  cette  pensée  que  vous  trouverez, 
non    plus  votre  salut  3  mais   votre   tourment  ?   O 

(i)  Gènes.  19, 


78  SUR    L'ENFER. 

éternité  !  pensée  salutaire  dans  la  vie  ,  mais  pensée 
désespérante  dans  l'enfer.  Si  nous  ne  voulons 
pas ,  chrétiens  ,  qu'elle  soit  le  sujet  de  notre  dé- 
sespoir ,  faisons-en  le  motif  de  notre  pénitence.  Au 
lieu  de  nous  exposer  à  des  peines  éternelles  pour 
une  félicité  temporelle,  tachons  à  mériter,  par  des 
peines  temporelles ,  une  félicité  éternelle  que  je  vous 
souhaite,  etc. 


SER 


POUR  LE 

DIMANCHE  DE  LA  TROISIÈME  SEMAINE. 


SUR  L'IMPURETE. 

Cùm  iinmundus  spiritus  exierît  ab  homme,  ambulat  per 
loca  arida ,  quaerens  requiem ,  et  non  invenit.  Tune  dicit  : 
Revertar  in  doiuum  meam  undè  exivi.  Et  veniens  invenit 
eam  vacantem,  scopis  mundatam,  et  oruatam.  Tune  vadit, 
et  assumit  septem  alios  spiritus  secum  nequiores  se  ,  et 
intrantes  habitant  ibi. 

Lorsque  T  esprit  impur  est  sorti  d'un  homme  ;  il  va  par  des 
lieux  arides  ,  cherchant  du  repos  ,  et  il  n'en  trouve  point.  Alors 
il  dit  :  Je  retournerai  dans  ma  moison  d'où  je  suis  sorti  :  et  à 
son  retour,  il  la  trouve  vide  ,  balayée,  et  ornée;  il  part 
aussitôt ,  et  il  va  prendre  avec  soi  sept  autres  esprits  encore 
plus  médians  que  lui  ;  ils  rentrent  dans  cette  maison,  et  ils  y 
habitent.  En  saint  Matthieu,  ehap.   12. 

Sire, 

1^'est  une  doctrine  communément  reçue  et  fondée 
sur  l'Ecriture  même,  qu  il  y  a  des  démons  de  plu- 
sieurs espèces  ;  et  celle  différence,  remarque  saint 
Grégoire  pape  ,  vient  des  différentes  espèces  de 
péché  où  ces  esprits  de  ténèbres  ont  coutume  de 
nous  porter.  Il  y  a  des  démons  d'orgueil  ,  il  y  a 
des  démons  de  vengeance  ,  il  y  a  des  démons  de 
jalousie  et  d'envie  ,  il  y  a  des  démons  de  mensonge, 


8o  sur  l'impureté. 

d'illusion  et  d'erreur;  et  tous  ont  leur  caractère  par- 
ticulier, aussi  bien  que  leurs  fonctions  propres.  Celui 
qui  nous  est  aujourd'hui  représenté  dans  l'évangile, 
est  le  démon  d'impureté  :  cet  esprit  immonde  dont 
l'exercice  est   de   souiller  les  âmes  purifiées  par  la 
grâce  de  Jésus-Christ;  et  toutes  spirituelles  qu'elles 
sont ,  de  les  rendre  toutes  charnelles ,  en  les  infec- 
tant de  la  contagion  de  leurs  corps:  Cum  immundus 
spiritus  eocierit  ab  ho mi ne  (i).  Or  ,  le  Fils  de  Dieu 
veut  qu'entre   tous  les  autres  démons,  nous  ayons 
particulièrement  horreur  de  celui-ci ,  et  c'est  pour 
cela  au'il  entreprend  lui-même  de  nous  le  faire  con- 
nôître.  C'est  donc,  mes  chers  auditeurs  ,  de  cet  es- 
prit impur  que  je  dois  aujourd'hui  vous  parler  ;  et 
il  est  important  de  vous  en  découvrir  la  malignité  , 
puisque  le  même  saint  Grégoire  nous  assure  que  ce 
démon  ,  ou  plutôt  que  le  vice  qu'il  entretient  dans 
nos  coeurs  est  la  cause  la  plus  générale  de  la  damna- 
tion des  hommes  ,  et  que  c'est  lui  qui  tous  les  jours 
fait  périr  tant  de  pécheurs  :  Hoc  maxime  vitio  pe- 
riclitatur  gênas  humanum  (2).  Je  vous  en  donnerai 
une  idée  dont  vous  ne  pouvez  tirer  d'autre  consé- 
ouence,  que  de  le  détester  et  de  vous  en  préserver. 
Car  en  traitant  cette  matière  ,   je  me    souviendrai 
toujours  que  la  parole  du  Seigneur  ,  dont  je  suis  le 
ministre,  quoique  indigne,  doit  être  une  parole  chaste, 
plus  épurée  que  l'argent  qui  passe  par  le  feu,  et  qu'on 
éprouve  jusques  à  sept  fois:  Eloquia  Domini,  eloquia 
cas  ta,  argentum  igné  examinatum  ,probatum  terra?, 
purgatum  sep/apIumÇo).  Plaise  à  Dieu  que  vos  cœurs , 

(1)  Matlh.  12.  —  (2)  Greg.  —  Ps.  11. 

aussi 


sur  l'impureté.  8t 

aussi  purs  que  celle  divine  parole,  soient  disposés  à 
en  profiler  !  c'est  la  grâce  que  je  vais  demander  d'abord 
au  Saint-Esprit  ,  par  l'intercession  de  la  Reiue  des 
vierges  :  Ave  ,  Maria* 

Saint  Thomas ,  parlant  du  caractère  que  nous  im- 
priment certains  sacremens  de  la  loi  de  grâce  ,  lui 
donne  deux  qualités  ,  en  quoi  il  fait  consister  toute 
son  essence.  C'est,  dit-il,  et  un  signe  spirituel ,  et 
une  puissance  spirituelle:  Signaculum  et  potestas(i). 
Un  signe  spirituel ,  pour  représenter  dans  nous  les 
effets  invisibles  du  sacrement  ;  et  une  puissance  spi- 
rituelle ,  pour  nous  rendre  capables  d'opérer  les  ac- 
tions propres  du  sacrement.  Telle  est  la  doctrine  de 
cet  ange  de  l'Ecole.  Or  je  dis,  chrétiens  permettez- 
moi  de  faire  celte  comparaison  ,  que  l'impureté  a 
pareillement  son  caractère  ,  mais  un  caractère  de  ré- 
probation ,  et  qu'en  cela  cet  abominable  péché  est 
une  parfaite  image  de  l'enfer.  C'est  ce  que  j'entre- 
prends de  vous  montrer  dans  ce  discours;  et  pour 
en  faire  d'abord  le  partage  ,  je  trouve  que  ce  carac- 
tère de  réprobation  que  nous  découvrons  dans  l'im- 
pureté, quoique  infiniment  opposé  au  caractère  des 
sacremens  institués  par  Jésus-Christ,  ne  laisse  pas  de 
lui  ressembler  en  deux  manières  :  je  veux  dire ,  en 
ce  qu'il  a  tout  à  la  fois,  et  la  vertu  de  représenter, 
et  la  vertu  d'opérer  ce  qu'il  représente.  Car  je  pré- 
tends qu'il  représente  dans  l'homme  l'état  de  la  ré- 
probation future  ;  voilà  sa  première  propriété  :  et 
j'ajoute  ,  si  je  puis  m'expriiner  de  la  sorte  ,  qu  il 

(1)  S.  Thoiu. 

TOME   III.  6 


82  SUR  l'impureté. 

opère  dans  l'homme  cette  même  réprobation  en  le 
conduisant  à  l'impénitence  finale;  c  en  est  la  seconde 
propriété.  En  deux  mots  ,  impureté  ,  signe  de  la  ré- 
probation ,  et  principe  de  la  réprobation.  Signe  vi- 
sible de  ta  réprobation,  parce  que  rien  ne  nous  repré- 
sente mieux  dès  cette  vie  l'état  des  réprouvés  après 
la  mort:  vous  le  verrez  dans  la  première  partie.  Prin- 
cipe efficace  de  la  réprobation  ,  parce  que  rien  ne 
nous  expose  à  un  danger  plus  certain  de  tomber 
dans  l'état  des  réprouvés  après  la  mort  :  je  vous  le 
ferai  voir  dans  la  seconde  partie.  Ce  sujet  est  d'une 
grande  étendue,  mais  d'une  extrême  conséquence. 
Je  ne  dirai  rien  qui  ne  soit  pour  vous  une  leçon  sa- 
lutaire ,  et  qui  ne  mérite  toutes  vos  réflexions. 

PREMIÈRE    PARTIE. 

Quatre  choses,  chrétiens,  que  nous  marque  l'Ecri- 
ture ,  expriment  parfaitement  l'état  d'une  ame  ré- 
prouvée dans  l'enfer.  Les  ténèbres  et  l'obscurité  au 
milieu  d'un  feu  dévorant  ;  Hittite  eum  in  tendras 
exteriores  (1).  La  confusion  et  le  désordre  dans  le 
séjour  de  toutes  les  misères  :  Terram  miseriœ ,  ubi 
milîus  ordo ,  seâ  sempiternus  horror  inhabitat  (2). 
L'esclavage  et  la  servitude  du  démon  :  Exeat  con- 
demnatus  9  et  diabolus  siet  à  dexlris  ejus  (3).  Enfin  , 
le  ver  immortel  d'une  conscience  cruellement  et 
continuellement  déchirée  :  Vermis  eorum  non  mo- 
77/77-  (+).  Voilà  l'idée  sensible  que  le  Saint-Esprit  a 
prétendu  nous  donner  d'une  parfaite  réprobation. 
Or ,  c'est  ce  que  nous  trouvons  dès  cette  vie  même 

(1)  Mattli.  2a.  —  (2)  Job.  io.  —  (5)  Psal.  108.  —  (-,)  Marc.  g. 


sur  l'impureté.  #3 

dans  l'impureté.  Car  il  n'y  a  point  de  péché,  ni  qui 
jette.l'homme  dans  un  plus  profond  aveuglement  d'es- 
prit, ni  qui  l'engage  dans  des  désordres  plus  funestes  , 
ni  qui  le  captive  davantage  sous  l'empire  du  démon, 
ni  qui  forme  dans  son  cœur  un  ver  de  conscience 
plus  insupportable  et  plus  piquant ,  et  tout  cela  par 
une  vertu  qui  lui  est  propre.  D'où  je  conclus  que 
ce  péché  est  donc  un  signe  manifeste  de  l'état  mal- 
heureux de  la  réprobation;  en  voici  la  preuve:  ap- 
pliquez-vous. 

Non,  il  n'y  a  point  de  péché  qui  jette  l'homme 
dans  un  aveuglement  plus  profend ,  et  saint  Chry- 
sostôme  en  apporte  une  raison  bien  évidente  :  Parce 
que  ce  péclié  ,  dit-il ,  est  un  attachement  déréglé, 
et  même  un  assujettissement  honteux  de  l'esprit 
à  la  chair,  et  que  par  lu  il  rend,  pour  ainsi  dire, 
l'esprit  tout  charnel.  D'où  vient  que  saint  Paul ,  en 
parlant  d'un  impudique,  ne  l'appelle  plus  absolument 
homme  ,  mais  homme  charnel  :  Animalis  homo. 
Or,  de  prétendre  qu'un  homme  charnel  puisse  avoir 
des  connoissances  raisonnables  ,  c'est  vouloir  que  la 
chair  soit  esprit  :  et  voilà  pourquoi  l'Apôtre  conclut 
qu'un  homme  possédé  de  cette  passion  ,  quelque  in- 
telligent qu'il  paroisse  d'ailleurs  ,  ne  connoîtplus  les 
choses  de  Dieu,  parce  quelles  ne  sont  plus  de  son 
ressort  ,  Animalis  homo  non  percipit  ea  cjuœ  sunt 
Dei  (i). 

En  eilet ,  chrétiens  ,  prenez  garde  à  celte  réflexion 
de  saint  Bernard  ,  qui  me  semble  également  solide 
et  ingénieuse  :  quand  l'homme  se  laisse  emporter  à 

(1)  i.  Cor.  il. 

6. 


#_£  sur  l' impureté.. 

j  ambition  ?  c'est  un  homme  qui  pèche  ,  mais  qui 
pèche  en  ange  ;  pourquoi  ?  parce  que  l'ambition  est 
un  péché  tout  spirituel ,  et  par  conséquent  propre 
des  anges.  Quand  il  succombe  à  l'avarice  et  à  la 
tentation  de  l'intérêt,  c'est  un  homme  qui  pèche,  mais 
qui  pèche  en  homme  ,  parce  que  l'avarice  est  un  dé- 
règlement de  la  convoitise  qui  ne  convient  qu'à 
l'homme.  Mais  quand  il  s'abandonne  aux  sales  désirs 
de  la  chair ,  il  pèche ,  et  il  pèche  en  bête  ,  parce  qu'il 
suit  le  mouvement  d'une  passion  prédominante  dans 
les  bêtes.  Or  ,  s'il  pèche  en  bête  ,  il  n'a  donc  plus  ces 
lumières  de  1  esprit  qui  le  distinguent  des  bêtes  et  qui 
le  font  agir  en  homme  ;  il  est  donc  réduit  à  l'ignominie 
de  Nabuchodonosor,  il  est  dégradé  de  sa  condition  , 
il  est  même  au-dessous  de  la  condition  des  bêtes , 
puisqu'entre  les  bêtes  el  lui  il  n'y  a  plus  d'autre  dif- 
férence, sinon  qu'il  est  criminel  dans  son  empor- 
tement ,  ce  que  les  bêtes  ne  peuvent  être  :  Homo 
cùm  in  honore  esset  ,  non  inlcllexit  :  comparatus 
est  jumentis  insipientibus  ,  et  similis  factus  est 
illis  (i).  C'est  le  raisonnement  de  saint  Bernard  , 
et  l'expérience  le  justifie  tous  les  jours.  Car  nous 
voyons  ces  hommes  esclaves  de  leur  sensualité  , 
au  moment  que  la  passion  les  sollicite  „  fermer  les 
yeux  à  toutes  les  considérations  divines  et  humaines  , 
ne  convenir  plus  des  choses  dont  ils  étoient  aupara- 
vant persuadés,  ne  croire  plus  ce  qu'ils  croyoient,  ne 
craindre  pi  us  rien  de  ce  qu'ils  craignoient,  n'être  plus 
capables  de  remontrances  ,  agir  sans  règle  et  sans 
conduite,  devenir  brutaux  et  insensés  :  tant  ce  péché 
(0  Ps.  48. 


sur  l'impureté.  85 

a  de  pouvoir  et  de  force  pour  les  aveugler.  Venons  au 
détail;  et  c'est  ici  que  je  vous  prie  de  m'écouter.  Ils 
perdent  surtout  trois  connoissances  :  la  connaissance 
d'eux-mêmes ,  la  connoissance  de  leur  propre  péché  , 
et  la  connoissance  de  Dieu.  Est-il  un  aveuglementplus 
déplorable  et  plus  affreux  ? 

Us  perdent  la  connoissance  de  ce  qu'ils  sont,  dit 
saint  Augustin  ,  parce  que  dans  cet  état  de  liberti- 
nage ,  ils  cessent  d'être  ce  qu'ils  étoient  ;  a  quoi 
j'ajoute  en  renversant  la  proposition  ;  ils  cessent 
d'être  ce  qu'ils  étoient  ,  parce  que  dans  cet  état  de 
libertinage,  ils  perdent  la  connoissance  de  ce  qu'ils 
sont.  Ces  deux  pensées  reviennent  au  même  prin- 
cipe. En  voulez-vous  un  des  plus  illustres  ,  mais  au 
même  temps  des  plus  terribles  exemples?  je  le  tire  de 
l'Ecriture.  Par  où  commença  la  dissolution  de  ces 
deux  vieillards  qui  attentèrent  à  la  chasteté  de  la  ver- 
tueuse Suzanne ,  et  qui  furent  si  hautement  confondus 
par  le  prophète  Daniel?  le  texte  sacré  nous  l'apprend: 
Everterunt  sensum  suum ,  et  declinaverunt  oculos 
suos  ,  ut  non  vidèrent  cœlum  (1);  Ils  perdirent  le 
sens,  et  ils  détournèrent  leurs  yeux  pour  ne  point  voir 
le  ciel  :  car ,  avec  quel  front  l'auroient-ils  pu  voir 
et  en  venir  jusques  à  cet  excès?  des  magistrats,  des 
juges  ,  des  hommes  vénérables  dans  la  synagogue 
par  leur  âge  ,  et  qui  dévoient  servir  de  modèles  au 
peuple.  Ah!  chrétiens,  ils  ne  l'auroient  jamais  fait, 
et  le  seul  souvenir  des  qualités  dont  ils  étoient  revêtus 
les  auroit  tenus  dans  le  respect.  Il  fallut  donc  qu  ils 
s'oubliassent  eux-mêmes ,  avant  que  de  se  résoudre 

(1)  Dan.  i3. 


86  sur  l'impureté. 

à  une  telle  déclaration;  et  parce  que  la  conscience 
ne  peut  être  séduite  ni  corrompue  tandis  qu'elle  a 
des  veux  ,  il  fallut  l'aveugler  absolument,  afin  qu'elle 
ne  fût  pi  us  en  état  de  se  révolter.  Ce  qu'il  y  a  d'éton- 
nant, c'est  qu'ils  eussent  pu  de  la  sorte,  et  en  si  peu 
^e  temps,  effacer  de  leur  esprit  toute  la  connoiss'ance 
d'eux-mêmes.  Mais,  reprend  saint  Chrysostôme  , 
comme  la  lumière  est  d'une  nature  à  se  répandre  en 
un  moment  dans  l'immensité  des  airs  ,  et  qu'elle  en 
dissipe  tout  à  coup  toutes  les  ténèbres  ;  ainsi  dans  un 
instant  le  péché  que  je  combats  ,  ce  péché  grossier 
et  charnel ,  couvre  ,  pour  user  de  cette  figure,  une 
ame  des  plus  noires  ombrés,  et  obscurcit  toutes  les 
■vues  de  la  raison  et  de  la  foi. 

C'est  de  là,  remarque  Clément  Alexandrin,  que 
les  poètes  qui  furent  les  théologiens  du  paganisme, 
lorsqu'ils'  decrivoient  les  pratiques  honteuses  et  les 
infâmes  commerces  de  leurs  fausses  divinités,  ne  les 
représenloient  jamais  dans  leur  forme  naturelle,  mais 
toujours  déguisées  et  souvent  métamorphosées  en 
bêtes.  Pourquoi  cela  ?  Nous  les  blâmons,  dit  ce  Père, 
d'avoir  ainsi  dé.-honoré  leur  religion  et  outragé  la 
majesté  de  leurs  dieux;  mais,  à  le  bien  prendre  ,  ils 
en  jugeoient  mieux  que  nous  :  car  ils  vouloient  nous 
dire  par  là  que  ces  dieux  prétendus  n'avoient  pu  se 
porter  à  de  telles  extrémités  sans  se  méconnoîlre,  et 
qu'en  devenant  adultères,  non-seulement  ils  s'éloient 
dépouillés  de  l'être  divin  ,  mais  qu'ils  avoient  même 
renoncé  à  l'être  de  l'homme. 

En  effet  ,  n'est-il  pas  surprenant  de  voir  jusqu'à 
quel  point  ce  péché  abrutit  les  hommes  ?  car  il  n'y 


sur  l'impureté.  87 

a  point  d'intérêt  qu'un  ne  méprise  ,  point  d'honneur 
qu'on  ne  foule  aux  pieds  ,    point  de  dignités  qu'on 
ne  prostiiue,  point  de  fortune  qu'on  ne  risque  «  point 
d'amitié  qu'on  ne  viole  ,  point  de  réputation  qu'on 
n'expose,  point  de  ministère  qu'on  ne  profane,  point 
de  devoirs  qu'on  ne  trahisse  pour  satisfaire  sa  passion. 
lTn  père  oublie  ce  qu'il  doit  à  ses  enfans  ,  et  ne  se 
met  plus  en  peine  de  les  ruiner  par  ses  débauches; 
un  juge  ,  ce  qu'il  doit  au  public,  et  ne  fait  plus  scru- 
pule de  sacrifier  le  bon  droit  à  ses  plaisirs;  un  ami ,  ce 
qu  il  doit  à  son  ami,  et  ne  compte  plus  pour  rien 
d'abuser  de  l'accès  qu'il  a  dans  un^  maison  pour  la 
déshonorer;  un  prêtre,  ce  qu'il  doit  à  Jésus-Christ, 
et  ne  craint  plus  de   scandaliser  son  sacerdoce  par 
des  actions  abominables;  une  femme,  ce  qu'elle  doit 
à  son  mari,  et  ne  se  souvient  plus  de  la  foi  qu'elle  lui  a 
jurée;  une  fille  ce  qu'elle  se  doit  à  elle-même  ,  et  ne 
rougit  plus  de  perdre  sa  plus  belle  fleur ,  et  de  se 
rendre  un  sujet  d'opprobre.  Si  dans  chacun  de  ces 
états ,  on   faisoit  cette  réflexion  :  Qui  suis-je  ,  et  à 
quoi  vais-je  m'engager  ?  il  n'y  a  point  d'ame  ,  pour 
abandonnée  qu'elle  puisse  être  à  la  violence  de  ses 
désirs  ,  que  les  seules  raisons  humaines  ne  fussent 
capables  de  contenir.  Mais  on  a  les  yeux  bandés  ; 
et  tandis  que  cette  passion  domine  ,  on  ne  sait  ni 
ce  qu'on  est ,  ni  ce  qu'on  n'est  pas  ,  parce  que  le  dé- 
mon d'impureté  nous  aveugle  et  nous  ôte  d'abord 
la  première  de  toutes  les  vues,  qui  est  la  vue   de 
nous-mêmes. 

Je  dis  plus  :  ce  même  démon  n'ôte  pas  seulement 
à  1  homme  la  connoissance  de  ce  qu'il  est ,  mais  la 


88  sur  l'impureté. 

€onnoissance  de  ce  qu'il  fait,  c'est-à-dire,  de  son 
propre  péché  ,  et  ne  lui  en  laisse  qu'autant  qu'il  faut 
pour  le  rendre  coupable  devant  Dieu.  Sur  quoi  saint 
Chrysostônie  fait  une  observation  bien  judicieuse,  et 
nous  découvre  une  espèce  de  prodige  qui  se  passe 
tous  les  jours  dans  nos  esprits  ,  mais  dont  il  y  a  bien 
de  l'apparence  que  nous  ne  nous  apercevons  pas  ; 
le  voici  :  Dans  les  règles  communes ,  c'est  par  l'ex- 
périence que  nous  parvenons  à  la  connaissance  des 
choses:  ce  que  nous  n'avons  jamais  expérimenté  ,  à 
peine  le  connoissons-nous;  mais,  à  mesure  que  nous 
le  pratiquons,  que  nous  l'éprouvons,  il  se  montre  à 
nous,  et  nous  apprenons  à  le  connoître  :  voilà  l'or- 
dre de  la  nature.  Mais,  dans  le  péché  dont  je  parle, 
il  arrive  tout  le  contraire  ;  car  nous  ne  le  connois- 
sons  jamais  mieux  que  quand  nous  n'en  avons  nul 
usage,  et  nous  n'en  perdons  la  connoissance  qu'au- 
tant que  nous  nous  licencions  à  le  commettre  :  c'est 
ce  que  j'appelle  prodige.  Est-il  rien  de  plus  vrai  et 
de  plus  ordinaire  !  Car  ,  voyez  ,  mes  frères  ,  dit 
saint  Chrysostôme  ,  quels  sont  les  sentimens  d'une 
ame  pure  et  innocente  :  elle  regarde  l'impureté 
comme  un  monstre;  elle  s'en  préserve  comme  d'une 
peste  et  d'une  contagion  mortelle  ;  elle  en  fuit  les 
occasions ,  elle  en  déteste  les  intrigues,  elle  en  con- 
damne les  moindres  libertés,  parce  qu'elle  est  pré- 
venue que  c'est  le  plus  dangereux  écueil  de  son  salut. 
D'où  lui  vient  cette  prévention?  de  la  nature  ;  c'est- 
à-dire  ,  de  Dieu  même  ,  lequel  a  imprimé  l'horreur 
de  ce  vice  dans  les  esprits  de  tous  les  hommes,  sans 
en  excepter  les  païens.  L'homme  donc,  encore  chaste 


sur  l'impureté.  $9 

et  dans  la  première  intégrité  de  ses  mœurs  ,  a  une 
véritable  idée  de  ce  péché  ;  il  ne  l'a  jamais  commis  , 
et  c'est  pour  cela  qu'il  le  connoît  parfaitement;  mais 
qu'il  s'y  laisse  entraîner,  bientôt  cette  connoissance 
s'affoiblira,  bientôt  celte  idée  s'ellacera;  après  quel- 
ques chutes  ,  les  péchés  les  plus  monstrueux  ne  lui 
paroîtront  plus  si  griefs  ;  des  actes  il  passera  à  l'ha- 
bitude ,  de  l'habitude  à  l'endurcissement  ,  de  l'en- 
durcissement au  scandale  ,  et  du  scandale  à  la  der- 
nière impudence  ;  il  n'envisagera  plus  sa  passion  que 
comme  une  foihlesse  pardonnable  à  l'humanité  ,  il 
n'en  aura  plus  aucun  remords,  il  ne  la  traitera  plus  que 
de  galanterie,  il  s'en  glorifiera,  il  s'en  applaudira, 
il  en  triomphera  :  car  ce  sont  là  ,  dit  Guillaume  de 
Paris  ,  dans  son  admirable  traité  sur  cette  matière  , 
les  progrès  de  l'impureté. 

Mais  ,  l'auroit-on  jamais  cru  ,  si  le  débordement 
du  siècle  ne  nous  le  montroit  pas  ,  qu'il  dût  y  avoir 
des  hommes  dans  le  monde  ,  et  dans  le  monde  chré- 
tien ,  d'un  sens  assez  perverti  pour  qualifier  de  simple 
galanterie  un  crime  de  cette  conséquence  ?  Si  les 
païens ,  si  les  idolâtres  s'en  étoient  expliqués  de  la 
sorte  ,  le  scandale  de  notre  religion  seroit  de  tenir 
ce  langage  après  eux  et  comme  eux.  Mais  que  les 
plus  dissolus  d'entre  les  païens  et  les  idolâtres  aient 
eu  sur  ce  point  plus  de  modestie  que  nous  ;  qu'on 
voie  des  hommes  faire  profession  de  l'évangile  ,  et 
cependant  ne  garder  nulles  mesures  ,  n'avoir  ni  hon- 
nêteté, ni  pudeur  dans  les  expressions,  mettre  au 
nombre  de  leurs  conquêtes  les  engagemens  les  plus 
criminels  ,  en  tirer  avantage  ,  se  vanter  hautement 


90  sur  l'impureté. 

de  ce  qu'ils  font ,  et  souvent  même  de  ce  qu'ils  ne 
font  pas  :  ah  !  mes  frères  ,  disoit  saint  Chrysostôme  » 
c'est  un  aveuglement  pire  que  celui  des  démons. 

Mais  qu'est-ce  de  voir  des  femmes  dans  le  chris- 
tianisme s'accoutumer  à  de  semblables  discours,  en 
faire  un  divertissement  et  un  jeu  ,  en  aimer  la  rail- 
lerie et  les  équivoques  ,   se  plaire  à  les  entendre , 
ou  ne  témoigner  là-dessus  qu'uue  fausse  répugnance  , 
et  d'un  air  qui ,  bien  loin  d'arrêter  la  licence  ,  ne 
sert  qu'à  la  rendre  encore  plus  hardie  ,  et  qu'à  l'exci- 
ter ?  Car ,  je  ne  parle  pas  seulement  ici  ,   femmes 
chrétiennes  ,  de  ces  derniers  désordres  dont  le  seul 
honneur  du  monde  vous  fait  abstenir ,  et  à  l'égard 
desquels  on  peut  dire  que  Dieu  doit  peu  compter 
vos  victoires,  puisque  ,  si  vous  remportez  des  vic- 
toires ,  c'est  moins  pour  lui  que  pour  vous-mêmes. 
Je  parle  de  ces  autres  désordres  ,  moins  odieux ,  ce 
semble  ,  mais  qui  sont  toujours  autant  de  crimes  , 
et  qui ,  tout  irrépréhensibles  que  vous  vous  flattez 
d'être  selon  le  monde  ,  ne  fournissent  à  Dieu  que 
trop  de  matière  pour  vous  damner  ;  je  parle  de  ces 
conversations  libertines  d'où  naissent  tant  de  maux  , 
et  qui  portent  à  une  ame  de  si  mortelles  atteintes  ; 
je  parle  de  ces  entretiens  secrets  et  familiers ,  mais 
dont  la  familiarité   même    et  le  secret  sont  de  si 
puissans  attraits  aux  plus  funestes  attachemens  ;  je 
parle  de  ces  amitiés  ,    prétendues  honnêtes  ,    mais 
dont  la  tendresse  est  le  poison  le  plus  subtil  et  le 
plus  présent  pour  infecter  les  cœurs  et  pour  les 
corrompre  ;  je  parle  de  ces  commerces  assidus  de 
visites  s  de  lettres  ,  de  parties  ,   que  saint  Jérôme 


SUR   L  IMPURETÉ.  91 

appeloit  si  bien  les  derniers  indices  d'une  chasteté 
mourante  :  Moriturœ  virginitatis  indicia  (1)  ;  je 
parle  de  ces  arti  lc<  s  de  la  vanité  humaine „  employés 
à  relever  1rs  agrémens  d'une  beauté  pernicieuse;  je 
parle  de  celte  détestable  ambition  d'avoir  des  ado- 
rateurs ,  au  préjudice  du  souverain  maîlre  ,  à  qui 
seul  tout  culte  et  tout  hommage  appartient  ;  je  parle 
de  ces  douceurs  ,  vraies  ou  fausses  ,  témoignées  à 
un  homme  mondain  ,  dont  on  entretient  par  là  les 
criminelles  espérances  ,  pour  être  un  jour  respon- 
sable de  ses  iniquités  les  plus  secrètes  ;  je  parle  de 
ces  habillemens  immodestes  que  ni  la  coutume  ,  ni 
la  mode  n'autoriseront  jamais  ,  parce  que  ni  la  mode, 
ni  la  coutume  ne  feront  jamais  de  prescription  contre 
le  droit  divin.  Ce  ne  sont  là  ,  dites-  vous  ,  que  des 
bagatelles  ;  mais  la  question  est  de  savoir  si  Dieu 
en  jugera  comme  vous  ,  et  si  vous-mêmes,  lorsqu'il 
faudra  comparoitre  devant  son  tribunal  ,  vous  n'en 
jugerez  pas  autrement.  Vous  prétendez  que  ce  sont 
des  choses  indifférentes;  et  moi  je  soutiens  que  ce 
sont  autant  de  crimes  :  vous  prétendez  que  ,  pour 
vivre  dans  les  règles ,  il  faut  vivre  de  la  sorte  ;  et 
moi  je  soutiens  que  ,  vivre  de  la  sorte  ,  c'est  violer 
toutes  les  règles  de  la  religion  que  vous  professez. 
Et  parce  que  celte  conduite  ne  peut  s'accorder  avec 
la  connoissance  d'un  Dieu  (  car  ,  le  moyen  de  con- 
naître Dieu  et  de  ne  pas  connoître  ce  qui  l'offense  ?  )  , 
de  l'oubli  de  soi  -  même  et  de  l'ignorance  de  son 
péché ,  l'homme  sensuel  tombe  dans  l'ignorance  et 

(1)  Hier. 


gs  sur  l'jmpureté. 

l'oubli  de  Dieu  ,  et  voilà  le  fond  de  l'abîme  où  le 
plonge   l'impureté. 

C'est  de  là  ,  disoit  le  savant  Pic  de  la  Mirande  , 
que  ,  de  tout  temps ,  tous  les  athées  ont  été,  d'une 
notoriété  publique ,  des  hommes  corrompus  par  les 
passions  charnelles  ;  l'athéisme  ,  remarque  ce  grand 
personnage  ,  n'étant  pas  ce  qui  conduit  à  limpudi- 
cité,  mais  l'impudicilé  étant  la  voie  ordinaire  qui 
conduit  à  l'athéisme.  C'est  de  là  que  tous  les  impu- 
diques par  profession  et  par  état,  sont  communément 
des  esprits  gâtés  et  libertins  en  matière  de  créance, 
qu'ils  se  préoccupent  aisément  contre  la  religion  , 
qu'ils  aiment  à  en  disputer  ,  à  y  trouver  des  diffi- 
cultés ,  à  ne  pas  savoir  ce  qui  les  résout  ;  et  qu'à 
peine  verra-t-on  même  une  femme  du  grand  monde 
et  dans  la  débauche  ,  qui  ne  fasse  l'esprit  fort  et  qui 
ne  se  pique  de  raisonner  sur  les  vérités  du  christia- 
nisme :  pourquoi  ?  parce  qu'elle  voudroit  bien  se 
persuader  ,  en  raisonnant ,  qu'il  n'y  a  point  de  Dieu  , 
suivant  ce  beau  mot  de  saint  Augustin  ,  que  personne 
ne  doute  qu'il  y  en  ait  un  ,  sinon  ceux  à  qui  il  seroit 
expédient  qu'il  n'y  en  eût  point.  C'est  de  là  que  les 
progrès  de  l'impiété  suivent  presque  toujours  les 
progrès  du  vice  ,  et  qu'au  contraire  le  retour  de 
l'impiété  à  la  foi  ne  commence  presque  jamais  dans 
une  ame  que  par  le  retour  du  vice  à  la  vertu  ,  c'est- 
à-dire  ,  que  lorsque  le  feu  des  désirs  impurs  vient 
à  s'amortir  et  à  s'éteindre.  La  raison  ,  encore  une 
fois  ,  en  est  bien  naturelle  ;  car  le  voluptueux  se 
trouvant  dans  une  espèce  d'impuissance  de  croire  et 


SUR   L'IMPURETÉ.  C)3 

de  se  satisfaire ,  la  vue  d'un  Dieu  le  troublant  dans 
son  plaisir ,  et  son  plaisir  étant  contredit  sans  cesse 
par  la  vue  d'un  Dieu ,  il  prend  enfin  le  parti  de  re- 
noncer à  l'un  pour  se  maintenir  dans  la  possession 
de  l'autre  ,  et  de  ne  plus  croire  ce  Dieu  qu'il  regarde 
comme  l'ennemi  irréconciliable  de  son  plaisir  et  de 
son  désordre. 

C'est  ainsi  que  le  plus  sage  des  princes ,  Salomon, 
cet  homme  comblé  de  tous  les  dons  du  ciel  ,  cet 
homme  qui ,  depuis  le  cèdre  jusqu'à  l'hysope,  n'igno- 
roit  rien  de  tout  ce  qu'il  y  avoil  dans  le  monde  dont 
il  étoit  l'oracle  ,  en  méconnut  l'auteur  ;  il  n'eut  plus 
de  peine  à  se  prosterner  devant  des  idoles  de  pierre, 
depuis  qu'il  eut  adoré  des  idoles  de  chair  ,  et  il  perdit 
les  plus  belles  lumières  de  son  esprit ,  dès  qu'il  eut 
donné  son  cœur  à  d'infâmes  créatures. 

Saint  Augustin  fait  une  réflexion  bien  ingénieuse, 
touchant  la  différence  du  vrai  Dieu  et  des  faux  dieux 
du  paganisme ,  ou ,  pour  mieux  dire  ,  touchant  l'aveu- 
glement des  païens  à  l'égard  de  leurs  faux  dieux  ,  et 
notre  aveuglement  à  l'égard  du  vrai  Dieu  que  nous 
adorons  :  ceci  convient  parfaitement  à  mon  sujet. 
Car  ,  en  quoi ,  demande  ce  saint  docteur  ,  a  consisté 
l'aveuglement  du  paganisme  ?  le  voici  ;  c'est  que  les 
hommes  ,  dans  le  paganisme  ,  ayant  fait  eux-mêmes 
leurs  dieux  ,  ils  les  ont  faits  selon  leur  caprice  ,  et 
tels  qu'ils  les  ont  voulus  ;  et  parce  qu'ils  craignoient 
que  ces  prétendus  dieux  ne  fussent  des  juges  trop 
sévères  ,  et  qu'ils  ne  condamnassent  avec  trop  de 
rigueur  les  déréglemens  de  leur  vie  ,  ils  en  ont  fait 
des  dieux  passionnés,  des  dieux  colères  et  empor- 


9^  sur  l'impureté. 

tés  ,  des  dieux  sujets  aux  mêmes  crimes  que  nous, 
afin  que  chacun  les  pût  commettre  sans  honte  et 
même  avec  honneur.  Voilà  jusqu'où  la  passion  , 
parmi  les  nations  païennes,  a  porte  l'aveuglement  ; 
mais  le  Dieu  des  chrétiens  ,  poursuit  ce  Père  ,  est 
bien  d'une  autre  condition  ;  car  ,  n'ayant  pas  été  fait 
par  les  mains  des  hommes,  les  hommes,  avec  tous 
leurs  artifices  ,  n'ont  pu  l'accommoder  à  leurs  sen- 
timens;  et  lui-même,  ne  s'étanl  pas  fait  ce  qu'il 
est,  mais  étant  saint  par  la  nécessité  de  son  être, 
il  étoit  incapable  de  se  conformer  à  leurs  inclina- 
tions corrompues.  Que  fait  donc  l'impudique  ?  Le 
connoissant  tel ,  et  désespérant  de  le  pouvoir  chan- 
ger ,  il  le  désavoue  pour  son  Dieu  ;  et ,  au  lieu  de 
donner  dans  les  erreurs  de  l'idolâtrie  et  de  la  supers- 
tition, il  s'abandonne  à  l'irréligion  ,  c'est-à-dire,  au 
lieu  d'attribuer  à  Dieu  des  choses  indignes  de  Dieu  , 
comme  ceux  qui  présentoient  de  l'encens  à  un  Jupiter 
incestueux  ,  il  efface  de  son  esprit  toutes  les  idées  de 
la  divinité.  Mais  ce  Dieu  ,  qui  ,  par  es  ;ence  ,  est  la 
pureté  même  ,  et  qui  ne  peut  en  rien  se  démentir, 
aime  mieux  que  les  hommes  ne  le  connoissent  point, 
que  de  le  connoîire  pour  un  dieu  fauteur  de  leurs 
passions  honteuses.  Non  ,  non  ,  dit-il  dans  1  Ecri- 
ture .  je  ne  serai  plus  votre  Dieu,  et  je  me  ferai 
même  une  gloire  de  cesser  de  l'ê:re  ;  vous  affecterez 
de  ne  me  plus  connoître  ,  et  j'affecterai  de  n'éîie 
pins  connu  de  vous,  puisque,  dans  l'élat  d'abomi- 
nation où  le  péché  vous  a  réduits  ,  la  connoissance 
que  vous  auriez  encore  de  moi  ne  seroil  qu'un  sur- 
croît d'outrage  à  ma  sainteté  ;  mais  aussi  souvenez- 


sur  l'impureté.  g5 

vous  que  cet  oubli  doit  mettre  le  comble  à  votre 
malice  ,  et  qu  il  en  sera  ,  dès  cette  vie  même  ,  la  plus 
terrible  punition. 

En  effet ,  chrétiens ,  y  a-t-il  rien  de  si  affreux  dans 
les  ténèbres  de  l'enfer ,  que  cet  aveuglement  ?  L'f  nfer 
a  des  ténèbres  ,  il  est  vrai  ;  mais  la  même  foi  qui  me 
l'enseigne  ,  m'apprend  d'ailleurs  que  ce  ne  sont  que 
des  ténèbres  extérieures  :  Mittite  eum  in  tenebras 
exteriorcs  (i);  au  lieu  que  les  ténèbres  d'une  aveugle 
concupiscence  sont  des  ténèbres  renfermées,  et, 
pour  ainsi  dire,  concentrées  dans  l'homme,  et  aussi 
intimes  à  l'homme  que  l'homme  Test  à  lui-même. 
Les  démons  sont  dans  le  séjour  des  ombres  et  de 
1  obscurité  ;  mais  ils  sont  eux  -  mêmes  remplis  de 
clarté  ;  car  ils  ne  comprirent  jamais  mieux  ,  ni  ce 
que  c'est  que  Dieu  ,  dont  ils  ressentent  la  main  ven- 
geresse ;  ni  ce  que  c'est  que  le  péché  3  dont  ils  portent 
la  peine  éternelle;  ni  ce  qu'ils  sont  eux-mêmes  ,  et 
pour  quelle  fin  ils  avoient  été  créés.  Ils  sont  donc 
entièrement  investis  de  ténèbres  ,  mais  intérieure- 
ment pénétrés  de  lumières  ;  et  1  impudique  ,  au 
contraire  ,  est  investi  de  lumières  ,  et  pénétré  de 
ténèbres.  Il  a  hors  de  lui  toutes  les  lumières  de  la 
foi  qu  il  n'auroit  qu'à  consulter  ,  et  qui  lui  feroient 
voir  la  dignité  de  son  ame  sanctifiée  par  le  sacrement 
de  Jésus-Christ ,  l'opprobre  du  péché  qui  la  désho- 
nore et  qui  la  souille,  l'excellence  de  Dieu,  à  qui  il 
doit  se  soumettre  et  contre  qui  il  se  révolte  ;  mais  au- 
dedans,  ce  n'est  qu'une  sombre  nuit;  et  voilà  pour- 
quoi il  ne  voit  rien*  Ne  faut  -  il  donc  pas  conclure 

(1)  Matttuaa, 


CjG  sur  l'impureté. 

qu'il  est  encore  dans  de  plus  épaisses  ténèbres  que 

les  réprouvés  mêmes  ? 

Allons  plus  loin.  Le  désordre  qui  règne  dans 
l'enfer,  règne-t-il  également  dans  l'impureté  ?  Ega- 
lement, chrétiens,  et  d'autant  plus  que  le  désordre 
de  l'enfer  est  nécessairement  accompagné  d'un  ordre 
supérieur  que  la  justice  divine  y  a  établi  ,  puisque 
dans  la  doctrine  des  Pères  ,  l'enfer ,  tout  enfer  qu'il 
est ,  est  le  lieu  destiné  par  la  Providence  ,  où  Dieu  , 
comme  Créateur  de  l'univers  ,  rappelle  toutes  choses 
à  l'ordre  ;  punissant  ce  qui  est  punissable  ,  et  tirant 
de  ses  créatures  rebelles  les  satisfactions  qui  lui  sont 
dues  :  au  lieu  que  le  désordre  de  l'impureté  est  sim- 
plement un  désordre  ,  et  rien  de  plus.  De  vous 
expliquer  dans  toute  son  étendue  la  nature  de  ce 
désordre ,  ce  seroit  un  discours  infini.  Saint  Augustin 
le  fait  consister  en  ce  que  l'esprit  de  l'homme  qui 
par  un  droit  de  supériorité  naturelle  doit  gouverner 
et  régir  le  corps  ,  se  laisse  au  contraire  gouverner 
lui-même  par  les  sens.  Ce  qui  n'arrive  pas  ,  dit-il  , 
dans  les  autres  vices  ,  ni  dans  les  autres  passions  ,  ou 
l'esprit  au  moins  ,  s'il  est  vaincu  ,  n'est  vaincu  que  par 
soi-même  ,  au  lieu  qu'il  est  ici  vaincu  par  la  chair. 
Ce  sont  les  termes  de  ce  saint  docteur  :  In  aliis 
quippe  ajfectibus ,  animus  à  se  ipso  vincitur  ;  hïc 
autem  pudet  animum  sibi  resisti  à  cor  pore ,  quod 
ei  inferiore  nature  subjectum  est  (i).  Mais  cette 
pensée  est  trop  spirituelle  pour  exprimer  le  désordre 
d'un  péché  aussi  grossier  que  celui-là.  Saint  Chry- 
sostôme  nous   en  donne   une-  idée   plus  sensible  , 

(i)  August. 

lorsqu'il 


SUR   L  IMPURETÉ*  97 

lorsqu'il  nous  dit  que  le  désordre  de  l'impureté 
dans  l'homme  ,  est  de  porter  l'homme  à  des  excès 
où  la  sensualité  même  des  bêtes  ne  se  porte  pas. 
Car  ,  il  est  certain  que  l'homme  faisant  servir  sa 
raison  ,  j'entends  sa  raison  dépravée  ,  à  sa  concupis- 
cence ,  a  inventé  pour  se  satisfaire  ,  des  crimes  que 
la  seule  concupiscence  ne  lui  auroit  jamais  inspirés  ; 
et  que  ,  comme  il  n'y  a  que  l'homme  entre  les  ani- 
maux ,  capable  d'être  chaste  par  vertu  et  au-dessus 
des  lois  de  la  nature  ,  aussi  n'y  a-t-il  que  l'homme 
capable  d'être  vicieux  et  emporté  au-delà  des  bornes 
de  la  nature  même.  Ainsi  saint  Chrysostôme  le  dé- 
claroit-il ,  dans  l'exemple  de  ces  villes  abominables 
dont  il  est  parlé  au  livre  de  la  Genèse  ,  et  sur  qui 
Dieu  fil  éclater  l'ardeur  de  sa  colère.  Villes  infor- 
tunées ,  dont  l'exécrable  péché  en  a  perverti  tant 
d'autres  !  car,  combien  Dieu  n'en  voit-il  pas  d'aussi 
criminelles  ,  peut-être  jusques  au  milieu  du  chris- 
tianisme ;  et  s'il  ne  les  punit  pas  en  faisant  pleuvoir 
sur  elles  le  soufre  et  le  feu,  combien  de  vengeances 
secrètes  ,  mais  encore  plus  terribles  ,  n'exerce  -  t  -  il 
pas  tous  les  jours  sur  ceux  qui  renouvellent  de  pa- 
reilles abominations  !  ÎS'est-ce  pas  ce  que  nous  veut 
faire  entendre  saint  Paul ,  quand  il  nous  les  repré- 
sente abandonnés  de  Dieu  ,  et  livrés  aux  pussions 
les  plus  honteuses  ?  et  quoique  l'Apôtre  n'ait  pas 
fait  difficulté  de  s'en  expliquer  ouvertement  ,  ose- 
rois-je  ,  tout  ministre  que  je  suis  de  l'évangile,  i 
ici  des  mêmes  expressions  ?  Je  ci 
consacrées  qu'elles  sont  i  elles  ne  b\  ient   v< 

pudeur  ;  cl  plût  à  Dieu  que  le  démon  de  la  chair  ae 
TOME  in,  7 


98  sur  l'impureté. 

vous  eût  jamais  ouvert  les  yeux  pour  comprendre 
ce  que  je  puis  dire  ,  et  qu'il  fût  toujours  dangereux 
d'en  parler  ,  de  peur  d'apprendre  aux  chrétiens  ce 
qu'ils  ignorent  !  Car  ,  malheur  à  moi ,  si ,  sous  pré- 
texte de  confondre  les  pécheurs  ,  je  scandalisois  ja- 
mais une  ame  simple  et  innocente.  Mais  disons  la 
vérité,  chrétiens:  où  est  aujourd'hui  l'innocence  et 
la  simplicité  ?  Si  l'on  ne  fait  pas  tout  le  mal ,  on  veut 
le  pouvoir  et  le  savoir  faire.  Vous  diriez  que  la  na- 
ture ne  soit  pas  assez  corrompue  ,  et  qu'il  faille  y 
ajouter  l'étude  ,  pour  se  faire  une  science  de  ses  dé- 
sordres mêmes.  Paroît  -  il  un  livre  diabolique  qui 
révèle  ces  mystères  d'iniquité ,  c'est  celui  que  l'on 
recherche  ,  celui  que  l'on  dévore  avec  tout  l'em- 
pressement d'une  avide  curiosité.  Que  l'imagination 
en  soit  infectée  ,  qu'il  fasse  des  impressions  mor- 
telles dans  le  cœur  ,  que  le  venin  qu'il  inspire  aille 
jusqu'à  la  partie  de  Famé  la  plus  saine  ,  qui  est  la 
raison ,  il  n'importe  ;  c'est  le  livre  du  temps  qu'il 
faut  avoir  lu ,  et  cela  sans  égard  au  péril  qui  s'y 
rencontre  :  comme  si  l'on  étoit  sûr  de  la  grâce ,  et 
qu'on  eût  fait  un  pacte  avec  Dieu  ,  pour  avoir  droit 
de  s'exposer  sans  présomption  aux  occasions  les  plus 
prochaines.  Car  celle-ci ,  je  dis  cette  curiosité  de 
savoir  ce  qui  doit  faire  horreur  à  penser,  est  une  de 
ces  tentations  que  nulle  excuse  ne  justifie  ,  et  dont 
cependant ,  avec  toute  la  prétendue  réforme  dont  on 
se  pique  ,  on  ne  peut  presque  gagner  sur  soi  de  se 
faire  un  point  de  conscience. 

Mais  achevons  ,  s'il  est  possible  ,  de  développer 
ce  que  j'appelle  désordre  de  l'impureté.  Tertullien 


sur  l'impureté*  99 

semble  l'avoir  conçu  d'une  manière  plus  figurée,  et 
par  conséquent  plus  propre  à  un  discours  qui  n'a 
pour  but  que  votre  édification.  C'est  dans  le  livre  de 
la  chasteté,  ou  j'avoue  que  ce  grand  homme,  emporté 
par  la  force  de  son  génie  ,  parloit  déjà  en  hérétique, 
mais  en  hérétique,  remarquent  ses  commentateurs, 
qui  ne  l'étoit  au  moins  que  par  un  excès  de  zèle  ,  et 
dont  on  ne  peut  nier  que  les  erreurs  n'aient  été  mê- 
lées des  plus  saintes  et  des  plus  solides  vérités.  Il 
dit  donc  ,  et  c'est  une  de  ces  vérités  ,  que  l'esprit 
impur  a  comme  une  liaison  nécessaire  avec  tous  les 
vices  ,  et  que  tous  les  vices  sont,  pour  ainsi  dire,  à 
ses  gages  et  à  sa  solde  ,  toujours  prêts  à  le  servir  pour 
le  succès  de  ses  détestables  entreprises.  C'est  pour 
lui,  par  exemple,  que  l'homicide  répand  le  sang 
humain  ,  pour  lui  que  la  perfidie  prépare  des  poisons , 
pour  lui  que  la  calomnie  est  ingénieuse  à  inventer, 
pour  lui  que  l'injustice  est  toute-puissante  quand  il 
s'agit  de  solliciter,  pour  lui  que  l'avarice  épargne, 
pour  lui  que  la  prodigalité  dissipe  ,  pour  lui  que  le 
parjure  trompe  ,  pour  lui  que  le  sacrilège  attente  sur 
ce  qu'il  y  a  de  plus  saint.  \  oiià  ,  disoit  Tertullien  , 
la  pompe  infernale  que  je  m'imagine  voir,  quand  je 
cousidère  les  démarches  de  celle  dangereuse  pas- 
sion :  Pompa  m  auamdam  at(jiie  suggestion  aspicio 
mœchiœ  (i)  ;  L'impudicité  est  à  la  tête  de  tout  cela, 
et  tout  cela  lui  fait  escorte.  Pensée  qui  s'accorde  par- 
faitement avec  celle  du  Fils  de  Dieu,  lorsqu'il  nous 
représente  dans  l'évangile,  l'esprit  impur  accompa- 
gné de  sept  autres  esprits ,  ou  aussi  méchans ,  ou 

(i)  TertuU. 

7- 


100  sur  l'impureté. 

encore  plus  médians  que  lui  ;  puisqu'il  est  certain 
que  le  démon  d  impureté  est  presque  toujours  suivi 
du  démon  de  vengeance  ,  du  démon  de  discorde ,  du 
démon  d  impiété  ,  du  démon  d'injustice .  du  démon 
de  médisance  ,  du  démon  de  prodigalité  ,  du  démon 
d'effronterie  et  de  licence:  et  combien  pourrois-je 
en  joindre  d'autres?  mais  arrêtons-nous  à  ceux-là, 
pour  vérifier  même  à  la  lettre  la  parole  de  Jésus- 
Christ  :  Et  assurait  septem  alios  spiritus  securn  ne- 
fjiiiores  se. 

Parlons  sans  figure.  Avouons  que  ce  péché  est  en 
effet  le  grand  désordre  du  monde  ,  puisqu'il  attire 
après  soi  tous  les  autres  désordres.  Je  dis  que  c'est 
pour  lui  que  se  répand  le  sang  humain  ;  écoutez-moi. 
D'où  sont  venues  les  guerres  les  plus  cruelles  et  les 
plus  fatales  aux  peuples,  sinon  d'une  passion  d'amoui  ? 
Une  femme  enlevée  par  un  insensé  ,  fut  l'étincelle 
qui  excita  les  plus  violens  incendies ,  et  qui  con- 
suma des  nations  entières.  Parce  qu'un  homme  étoit 
impudique,  il  fallut  que  des  milliers  d'hommes  pé- 
rissent par  le  fer  et  par  le  feu.  Mais  ne  remontons 
point  si  haut  pour  avoir  des  preuves  de  cette  vérité  : 
n'ptre  siècle  ,  ce  siècle  si  malheureux  ,  a  bien  de  quoi 
nous  en  convaincre;  et  Dieu  n'a  permis  qu'il  engen- 
drât des  monstres ,  que  pour  nous  forcer  à  en  con- 
venir. Nous  les  avons  vus  avec  effroi ,  et  tant  d'évé- 
nemens  tragiques  nous  ont  appris  plus  que  nous  ne 
voulions,  ce  qu'un  commerce  criminel  peut  pro- 
duire ,  non  plus  dans  les  états ,  mais  dans  les  fa- 
milles, et  dans  les  familles  les  plus  honorables.  L'em- 
poisonnement étoit  panai  nous  un  crime   in  oui  ; 


SUR    L  IMPURETÉ.  ïOl 

l'enfer  ,  pour  l'intérêt  de  cette  passion ,  l'a  rendu 
commun.  On  sait,  disoit  le  Poète  ,  ce  que  peut  une 
femme  irritée  :  mais  on  ne  savoit  pas  jusqu'à  quel 
excès  pouvoit  aller  sa  colère  ,  et  c'est  ce  que  Dieu  a 
voulu  que  nous  connussions.  En  effet ,  ne  vous  fiez 
point  à  une  libertine  ,  dominée  par  l'esprit  de  dé- 
bauche :  si  vous  traversez  ses  desseins ,  il  n'y  aura 
rien  qu'elle  n'entreprenne  contre  vous  ;  les  liens  les 
plus  sacrés  delà  nature  ne  l'arrêteront  pas  ;  elle  vous 
trahira ,  elle  vous  sacrifiera ,  elle  vous  immolera. 
C'est  par  l'homicide  ,  poursuivoit  Tertullicn  ,  que  le 
concubinage  se  soutient,  que  l'adultère  se  délivre 
de  l'importunité  d'un  rival,  que  l'incontinence  du 
sexe  étouffe  sa  honte  en  étouffant  le  fruit  de  sou 
péché. 

Je  dis  que  c'est  pour  ce  péché  qu'on  devient  pro- 
fanateur. L'auroit-on  cru  ,  si  la  même  Providence 
u'avoit  fait  éclater  de  nos  jours ,  ce  que  la  postérité 
ne  pourra  lire  sans  en  frémir?  auroit-on  cru  ,  dis-je, 
que  le  sacrilège  eût  du  être  l'assaisonnement  d'une 
brutale  passion?  que  la  profanation  des  choses  saintes 
eût  dû  entrer  dans  les  dissolutions  d'un  libertinage 
effréné?  que  ce  qu'il  y  a  de  plus  vénérable  dans  la 
religion  ,  eût  été  employé  à  ce  qu'il  y  a  de  plus  cor- 
rompu dans  la  débauche  ,  et  que  l'homme,  suivant 
la  prédiction  d'Isaïe  ,  eût  fait  servir  son  Dieu  même 
à  ses  plus  infâmes  voluptés  ?  Verumtamen  scrvire 
me  fecisti  in  peccatis  tuis  ,  et  laborem  mil ù  pr ce- 
lui sti  in  iniquitatibus  tuis  (0.  Disons  des  choses 
moins  affreuses  ,  et  que  celles-là  demeurent,  s'il  est 

(i)  Isaï.  43. 


102  sur  l'impureté. 

possible ,  ensevelies  dans  un  éternel  oubli.  Je  dis  que 
c'est  l'esprit  impur  qui  entretient  les  dissensions  et 
les  querelles  d'une  ville  ,  d'un  quartier.  Vous  le 
savez  :  trois  ou  quatre  femmes  décriées  ,  et  célèbres 
par  l'histoire  de  leur  vie ,  en  font  presque  imman- 
quablement toute  1  intrigue  ;  et  de  là  naissent  les 
inimitiés  de  ceux  qui  les  fréquentent  ;  de  là  ,  les  em- 
portemens  de  ceux  qui  s'en  croient  méprisés  ;  de  là  , 
les  haines  irréconciliables  entre  elles-mêmes;  delà, 
les  discordes  domestiques,  les  furies  d  un  mari  à  qui 
cette  plaie  une  fois  ouverte ,  ne  laisse  plus  que  des 
aigreurs  et  le  ressentiment  le  plus  profond  et  le  plus 
amer.  Je  disque  c'est  1  impureté  qui  rend  la  calom- 
nie ingénieuse  à  former  des  accusations ,  et  à  suborner 
des  témoins  :  la  mémoire  n'en  est  que  trop  récente. 
Du  moins,  n'est-ce  pas  de  cette  source  empoisonnée 
que  viennent  les  plus  sanglantes  railleries,  les  mé- 
disances atroces,  les  libelles  injurieux  et  diffama- 
toires, mille  autres  attentats  contre  la  réputation  du 
prochain  et  contre  la  charité  ?  Je  dis  que  c'est  cette 
passion  qui  rend  l'injustice  toute-puissante  dans  les 
sollicitations  ;  et  l'usage  que  vous  avez  du  monde 
vous  permet-il  d'en  douter?  On  sait  que  ce  magis- 
trat est  gouverné  par  cette  femme ,  et  l'on  sait  bien 
au  même  temps,  le  moyen  d'intéresser  cette  femme 
et  de  la  gagner  ;  c'est  assez  :  car  avec  cela  ,  il  n'y  a 
point  de  bon  droit  qui  ne  succombe  ,  point  de  chi- 
cane qui  ne  réussisse  ,  point  de  violence  et  de  su- 
percherie qui  ne  l'emporte.  Combien  de  juges  ont 
été  pervertis  par  le  sacrifice  d'une  chasteté  livrée  et 
abandonnée;  et  pour  combien  de  malheureuses  ,  la 


sur  l'impureté.  io3 

nécessité  de  solliciter  un  juge  impudique ,  n'a-t-elle 
pas  été  un  piège  et  une  tentation  ?  Je  dis  que  c'est 
ce  vice  qui  désole  les  maisons,  et  qui  en  dissipe  tous 
les  biens;  n'en  avez-vous  pas  vu  cent  exemples? 
heureux ,  si  vous  n'en  avez  pas  fait  l'épreuve  ,  ou  par 
votre  propre  péché  ,  ou  par  le  péché  d'autrui.  Le 
désordre  ancien  et  commun  ,  étoit  de  voir  avec  com- 
passion un  insensé  sous  le  nom  d'amant ,  prodigue  , 
et  prodigue  jusqu'à  l'extravagance  ,  contenter  l'ava- 
rice ,  et  entretenir  le  luxe  d'une  mondaine  qu'il  ido- 
lâtroit  :  mais  le  désordre  du  temps  est  de  voir  au 
contraire  une  femme  perdue  d'honneur  aussi  bien 
que  de  conscience  ,  par  un  renversement  autrefois 
inoui ,  faire  les  avances  et  les  frais  ,  s'épuiser  ,  s'en- 
detter ,  se  ruiner  pour  un  mondain  à  qui  elle  est  as- 
servie ,  dont  elle  essuie  tous  les  caprices ,  qui  n'a  pour 
elle  que  des  hauteurs,  et  qui  ordonne  de  tout  chez 
elle  en  maître.  L'indignité  est  que  ce  désordre  s'établit 
de  telle  sorte  qu'on  s'y  accoutume;  le  domestique 
s'y  fait  ;  on  obéit  à  cet  étranger  ;  ses  ordres  sont  res- 
pectés et  suivis  ,  parce  qu'on  s'aperçoit  de  l'ascen- 
dant que  son  crime  lui  donne  :  tandis  que  celle-ci , 
ne  gardant  plus  de  mesures  ,  et  libre  du  respect  hu- 
main dont  elle  a  secoué  le  joug ,  se  fait  une  vanité 
de  ne  ménager  rien  ,  et  un  plaisir  de  sacrifier  tout , 
pour  se  piquer  du  ridicule  avantage  et  de  la  folle 
gloire  de  bien  aimer. 

Ne  vous  offensez  pas ,  mesdames  ;  et  quand  il  y 
auroit  de  l'imprudence  à  pousser  trop  loin  ces  re- 
proches,  souffrez  qu'à  l'exemple  de  saint  Paul ,  je 
vous  conjure  de  la  supporter  :  JJtinam  sustincreiis 


io4  sur  l'impureté. 

jnodlcwn  quid  insipientiœ  meœ  ,   scd  et  supportats 
me  (i).  Dieu,  témoin  de  mes  intentions,   sait  avec 
quel  respect  pour  vos  personnes  ,  et  avec  quel  zèle 
pour  votre  salut  je  parle  aujourdhui;  mais  Dieu  a 
ses  vues  ,  et  il  faut  espérer  que  sa  parole  ne  sera  pas 
toujours  sans  eiîet.   C'est  de  vous,  mesdames,  le 
savez-vous ,  et  jamais  y  avez-vous  bien  pensé  devant 
Dieu?  c'est  de  vous  que  dépend  la  sainteté  et  la  ré- 
formation  du  christianisme  ;   et  si  vous  étiez  toutes 
aussi  chrétiennes  que  vous  devez  l'être  ,  le  monde, 
par  une  bienheureuse  nécessité,  deviendroit  chré- 
tien. Le  désordre  qui  m'afflige,  est  que  l'on  prétend 
maintenant ,  et  peut-être  avec  justice  ,  vous  rendre 
responsables  de  ce  débordement  de  mœurs  que  nous 
voyons  croître  de  jour  en  jour  ;  et  que  l'on  n'en  ac- 
cuse plus  simplement   vos   lâchetés,   vos  complai- 
sances, vos  foiblesses ,  mais  qu'on   l'impute  à  vos 
artifices  et  à  la  dépravation  de  vos  cœurs.  N'est-il 
pas  étonnant  qu'au  lieu  de  celte  modestie  et  de  cette 
régularité  que  Dieu  vous  avoit  donnée  en  partage, 
et  que  le  vice  même  respecloit  en  vous  ,  il  y  en  ait 
parmi  vous  d'assez  endurcies  pour  affecter  de  se  dis- 
tinguer par  un  enjouement  et  une  liberté  à  quoi  tant 
dames  se  laissent  prendre  comme  à  l'appât  le  plus 
corrupteur?  L'excès  du  désordre,   c'est  que   toutes 
les  bienséances  qui  servoîent  autrefois  de  rempart  à. 
la  pureté  ,  soient  aujourd'hui  bannies  comme  incom- 
modes. Centchnsesquipassoient  pour  scandaleuses,  et 
quiaiiroient  suffi  pour  rendre  suspecte  la  vertu  même , 
ne  sont  plus  de  nulle  conséquence.  La  coutume  et  le 

(1)  2.  Cor.  11. 


sur  l'impureté.  io5 

bel  air  du  monde  les  autorise ,  taudis  que  le  démon 
d'impureté  ne  sait  que  trop  s'en  prévaloir.  Le  comble 
du  désordre  ,  c'est  que  les  devoirs  ,  je  dis  les  devoirs 
les  plus  généraux  et  les  plus  inviolables  chez  les 
païens  mêmes,  soient  maintenant  des  sujets  de  risée. 
Un  mari  sensible  au  déshonneur  de  sa  maison  ,  est 
le  personnage  que  l'on  joue  sur  le  théâtre  ;  une 
femme  adroite  à  le  tromper  ,  est  l'héroïne  que  l'on 
y  produit  ;  des  spectacles  où  l'impudence  lève  le 
masque  ,  et  qui  corrompent  plus  de  cœurs  que  ja- 
mais les  prédicateurs  de  l'évangile  n'en  convertiront, 
sont  ceux  auxquels  on  applaudit.  Assujettissement, 
dépendance  ,  attachement  à  sa  condition  ,  tout  cela 
est  représenté  comme  une  espèce  de  tyrannie  ,  dont 
le  savoir-faire  doit  affranchir.  C'est  ce  qu'on  ne  se 
lasse  point  d'entendre  ;  et  tel  qui ,  pas  sa  triste  des- 
tinée ,  y  a  le  plus  d'intérêt ,  est  le  premier  à  s'en  di- 
vertir. Imaginez-vous  d'ailleurs  un  mari  qui,  pourvu 
par  le  don  de  Dieu  d'une  femme  prudente  et  ac- 
complie ,  ne  laisse  pas  de  s'entêter  d'une  passion 
bizarre;  aime  par  obstination  ce  qui  souvent  n'est 
point  aimable  ,  et  ne  peut  aimer  par  raison  ce  qui 
mérite  tout  son  amour  ;  ne  se  rebute  de  ce  qui  lui 
est  permis  ,  que  parce  qu'il  lui  est  permis  ;  et  ne  s'at- 
tache avec  ardeur  à  ce  qui  lui  est  défendu  ,  que  parce 
qu'il  lui  est  défendu;  traite  avec  dureté  et  avec  ri- 
gueur ce  qui  devroit  être  l'objet  de  sa  tendresse  ,  et 
adore  opiniâtrement  ce  qui  est  la  cause  visible  de  tous 
ses  malheurs.  Voilà  ce  que  j'appelle  désordres  ;  et 
combien  encore  y  en  a-t-il  d'autres  que  je  passe  ,  et 
que  je  ne  puis  marquer.' 


io6  SUR  l'impureté. 

Cependant ,  à  l'aveuglement  et  au  désordre ,  l'im- 
pureté ajoute  encore  l'esclavage  :  troisième  trait  de 
ressemblance  dans  l'impudique  avec  l'état  des  ré- 
prouvés dans  l'enfer.  Car  il  n'y  a  point  de  péché  qui 
rende  l'homme  plus  esclave  du  démon.  Dans  les 
autres  péchés,  dit  saint  Grégoire ,  pape,  l'esprit  de 
ténèbres  nous  attaque  comme  un  ennemi,  il  nous 
sollicite  comme  un  tentateur ,  il  nous  surprend 
comme  un  séducteur  ;  mais  dans  celui-ci  il  nous  do- 
mine comme  un  tyran.  S'il  nous  corrompt ,  pour- 
suit ce  Père  ,  par  une  autre  passion  ,  malgré  sa  vic- 
toire, il  est  toujours  dans  la  défiance  ;  il  craint  tou- 
jours quelque  changement ,  et  que  la  grâce  ne  lui 
arrache  sa  proie  :  mais  s'il  nous  a  fait  tomber  dans 
une  impurelé  ,  s'il  nous  a  engagés  dans  un  commerce 
criminel ,  c'est  alors  le  fort  armé  de  l'évangile  ;  il 
tient  une  ame  dans  ses  filets ,  il  est  sûr  de  sa  con- 
quête, et  il  s'en  croit  paisible  possesseur  :  In  pace 
sunt  ea  cjiiœ  possidet  (i).  Pourquoi ,  demande  saint 
Augustin  ,  suscitoit-il  dans  les  premiers  siècles  de 
l'Eglise  tant  de  persécutions  contre  les  chrétiens? 
Ah!  répond  ce  saint  docteur  ,  c'est  que  les  chrétiens 
vivoient  dans  une  entière  pureté  de  mœurs,  c'est 
qu'ils  étoient  chastes  par  état  ,  et  par  conséquent 
affranchis  de  la  domination  du  péché.  Comme  donc 
le  démon  ne  pouvoit  s'en  rendre  maître  par  l'amour 
du  plaisir  ,  il  tâchoit  à  les  vaincre  par  l'horreur  des 
supplices;  mais  depuis  qu'il  a  trouvé  moyen  de  s'in- 
troduire dans  le  christianisme  par  les  voluptés  sen- 
suelles ,  toutes  les  persécutions  ont  cessé.  Car  cette 

(1)  Luc.  11. 


sur  l'impureté.  107 

voie  lui  a  paru  bien  plus  courte  et  plus  assurée.  En 
exerçant  sa  cruauté  contre  les  martyrs  ,  il  tourmen- 
tent les  corps  ;  mais  les  arnes  éloient  perdues  pour 
lui  :  au  lieu  que  l'impureté  lui  assujettit ,  sans  effu- 
sion de  sang ,  et  les  âmes  et  les  corps.  El  je  puis  bien 
dire  ici  ce  que  disoit  saint  Hilaire  à  l'empereur  Cons- 
tance ,  lorsque  ,  par  des  flatteries  dangereuses  ,  il 
tentoit  et  il  ébranloit  les  fidèles:  Plût  à  Dieu  que 
nous  eussions  vécu  au  temps  des  persécuteurs  !  nous 
devons  beaucoup  aux  premiers  Césars  ,  puisque  c'est 
par  eux  que  nous  avons  triomphé  de  l'enfer  :  Plus 
crudelitati  debemus  ,  auia  diabolum  vicimus  (1). 
Mais  maintenant  nous  combattons  avec  un  ennemi 
d'autant  plus  à  craindre  qu'il  le  paroît  moins.  Il  ne 
déchire  pas  la  chair ,  mais  il  la  flatte  :  Non  dorsa 
cœdit ,  sed  membra  palpât  (2).  En  nous  persécu- 
tant il  nous  donneroit  la  vie  ;  mais  il  nous  chatouille 
pour  nous  donner  la  mort  :  Non  proscribit  ad  vitam , 
sed  titillât  in  mortem  (3).  En  nous  confinant  dans 
une  prison  ,  il  nous  donneroit  la  liberté  ;  mais  il 
nous  retient  dans  son  palais  pour  nous  réduire  en 
servitude  :  Non  tradit  carceri  in  libertatem  ,  sed 
intra  palatium  retinet  in  servitutem  (4). 

Ainsi  parloit  ce  saint  évêque.  Et  voilà  le  triste 
état  où  saint  Augustin  gémit  si  long-temps,  et  sur 
quoi  il  se  faisoit  de  si  sensibles  reproches.  Ce  grand 
homme  ,  avant  sa  conversion ,  sans  être  encore  tou- 
ché des  puissans  motifs  qui ,  dans  la  suite  ,  le  rame- 
nèrent à  son  devoir  ,  soupiroit  néanmoins  de  se  voir 
esclave  de  sa  passion.  Il  ne  vouloit  pas  encore  être  à 

(1)  Hilar.  —  (1)  Idem.  —  (3)  Idem.  —  (  i)  Idem. 


io8  SUR  l'impureté. 

Dieu;  mais  au  moins  eûl-il  voulu  être  à  lui-même» 
Hé  quoi  !  Augustin ,  se  disoit-il  ,  seras-tu  donc  tou- 
jours maîtrisé  par  une  aveugle  concupiscence  et  do- 
miné par  les  sens?  demeureras -tu  toujours  plongé 
dans  d'infâmes  plaisirs?  après  avoir  goûté  les  délices 
de  l'esprit,  suivras-tu  toujours  les  appétits  du  corps? 
Encore  ,  si  tu  conservois  quelque  empire  sur  ta  cupi- 
dité !  mais  que  la  chair  le  gouverne  :  que  ,  dans  les 
plus  nobles  exercices  de  ton  ame ,  elle  vienne  te  gour- 
manderpar  un  sentiment  brutal  ;  qu'elle  ne  te  donne 
aucune  trêve  ,  ni  aucun  relâche ,  et  que  tu  sois  tou- 
jours prêta  lui  obéir  :  ah  !  c'est  porter  dans  toi-même 
un  enfer ,  puisque  c'est  y  porter  un  démon  ,  qui 
sans  cesse  te  fait  éprouver  sa  plus  impérieuse  et  sa 
plus  cruelle  tyrannie. 

De  là  naît  le  ver  de  la  conscience  et  le  trouble  : 
quatrième  et  dernier  rapport  de  l'impudique  avec 
les  réprouvés  au  milieu  des  flammes  qui  les  brûlent. 
Car  l'homme  sensuel  et  voluptueux  veut  se  satisfaire, 
et  cherche  un  certain  repos  qu'il  croit  se  pouvoir 
procurer  en  suivant  ses  désirs  criminels  ;  mais  par 
un  ordre  tout  contraire  de  la  Providence  s  c'est  en 
suivant  ses  désirs  criminels  qu'il  perd  le  repos  et  qu'il 
se  met  dans  l'impuissance  de  le  trouver  :  Quœrens 
requiem  ,  et  non  invertit  (i).  D'où  pourroit-il  l'es- 
pérer ?  du  côté  de  Dieu ,  son  créateur ,  et  le  juge 
de  ses  actions  et  de  sa  vie?  du  côté  de  la  créature 
dont  il  est  adorateur ,  de  cet  objet  malheureux  de 
son  attachement  et  de  sa  passion  ?  Or  ,  l'un  et  l'autre  , 
s'il  raisonne  bien ,  et  même  quand  il  raisonneroit 

(1)  Matth.  12. 


sur  l'impureté.  109 

mal ,  lui  devient  une  source  d'inquiétudes ,  de  cha- 
grins ,  de  remords  ,  de  désespoirs  :  encore  un  mo- 
ment de  réflexion ,  et  je  conclus  cette  première  partie. 
Trouble  du  côté  de  Dieu  ,  que  l'impudique  envi- 
sage comme  le  juge  de  ses  actions  et  de  sa  vie.  Car 
prenez  garde ,  s'il  vous  plaît  :  tout  péché ,  par  la 
raison  générale  qu'il  est  péché  ,  met  entre  Dieu  et  le 
pécheur  ,  tant  qu'il  est  pécheur  ,  une  division ,  une 
guerre  irréconciliable.  Par  conséquent,  il  est  impos- 
sible que  le  pécheur  ,  du  moment  qu'il  se  révolte 
contre  Dieu  ,  ne  perde  pas  la  paix  :  Quis  restitit  ei , 
et  pacem  liabuit  (1)  ?  Mais  il  faut  avouer  que  cela 
même  convient  encore  singulièrement  et  plus  pro- 
prement au  péché  de  la  chair  :  pourquoi  ?  saint 
Chrysostôme  nous  en  donne  la  raison  ,  et  l'expé- 
rience la  confirme.  Parce  qu'il  n'y  a  point  de  péché, 
dit  ce  Père  ,  que  l'homme  soit  d'abord  plus  déter- 
miné à  se  reprocher ,  point  de  péché  où  il  lui  soit 
plus  difficile  de  se  flatter  et  de  se  former  une  fausse 
conscience  ,  point  de  péché  dont  la  confusion  et 
la  honte  lui  soit  plus  naturelle  ,  et  où  le  prétexte 
de  Terreur  et  de  l'ignorance  ait  moins  de  lieu:  donc 
point  de  péché  que  le  remords  suive  de  plus  près , 
et  qui  de  sa  nature  soit  plus  incompatible  avec  le 
repos  et  la  tranquillité  de  l'ame  :  Qiiœrens  requiem  , 
et  non  in çcn it  ( 2 ) . 

Dans  les  autres  péchés  ,  ajoute  saint  Chrysos- 
tôme ,  à  force  de  se  préoccuper  ,  on  croit ,  en  pé- 
chant même  ,  avoir  raison  ;  et  par  là  on  s'affranchit 
au  moins    du  trouble  présent  que   cause  le  péché 

(1)  Job.  9.  —  (2)  Mattli.  îa. 


IIO  SUR   L'IMPURETÉ. 

quand  il  est  commis  avec  une  conviction  actuelle  de 
sa  malice.  Ainsi  la  haine  ,  ainsi  l'ambition  ,  l'avarice 
portent-elles  tous  les  jours  l'homme  à  des  excès  qui 
le  rendent  criminel  devant  Dieu,  mais  qui  dans  lui- 
même  ne  l'empêchent  pas  de  jouir  d'un  calme  pro- 
fond. Comme  ce  sont  des  péchés  plus  intérieurs , 
l'amour-propre  sait  non-seulement  les  déguiser, 
mais  les  justifier  ,  jusqu'à  les  faire  paroi tre  honnêtes  : 
et  de  là  souvent  on  est  rempli  d'orgueil ,  on  fait  tort 
au  prochain  ,  on  blesse  la  charité  et  la  justice  sans 
aucun  scrupule  :  pourquoi  ?  parce  qu'on  n'en  con- 
vient pas  avec  soi-même  ,  et  qu'il  est  rare  qu'en  tout 
cela  on  se  juge  dans  la  rigueur.  Tel  est ,  dit  saint 
Chrysostôme ,  le  caractère  des  péchés  de  l'esprit. 

Il  n'y  a  que  le  péché  de  la  chair  où  l'homme ,  pour 
peu  qu'il  ait  de  religion  ,  ne  trouvant  nulle  dé- 
fense et  nulle  excuse  ,  est  obligé  malgré  lui  de  se 
condamner.  Car  ce  péché  est  trop  grossier  pour  ser- 
vir de  sujet  aux  illusions  d'une  conscience  erronée , 
et  l'ame ,  par  un  reste  d'intégrité  que  ce  péché  ne 
détruit  pas  dans  l'instant  qu'elle  y  tombe,  est  forcée 
de  se  reconnoîlre  coupable  ,  de  prononcer  elle- 
même  son  arrêt ,  et  commence  déjà  à  l'exécuter  par 
les  horreurs  d'une  réprobation  éternelle  dont  elle  est 
saisie.  A  peine  donc  l'impudique  a-t-il  goûté  le  fruit 
de  son  incontinence  ,  qu'il  en  éprouve  l'amertume. 
A  peine  a-t-il  accordé  à  ses  sens  ce  que  la  loi  de 
Dieu  lui  défend,  qu'il  demeure  interdit,  confus, 
livré  comme  Caïn  à  son  propre  péché,  qui  devient 
son  supplice  et  son  tourment.  Il  semble  que  le  pre- 
mier rayon  de  la  foi  qui  l'éclairé  aille  à  lui  en  dé- 


SUR  l'impureté.  III 

couvrir  l'énormité  et  la  difformité  pour  lui  en  ôter 
le  plaisir.  Tandis  qu'il  croit  un  Dieu  vengeur  des 
crimes  ,  voilà  son  état  :  Quœrens  requiem  ,  et  non 
in  çenit. 

Je  sais ,  et  je  l'ai  dit ,  qu'à  mesure  qu'il  se  dérègle , 
il  voudroit  bien  secouer  le  joug  de  cette  foi  qui 
l'importune  ,  et  qu'un  des  effets  les  plus  naturels  de 
la  cupidité  qui  l'aveugle  ,  est  d'affoiblir  dans  son 
esprit  la  créance  des  vérités  qui  le  troublent ,  et  qui , 
en  le  troublant ,  le  contiennent  dans  le  devoir.  Mais 
s'il  se  délivre  par  là  du  trouble  salutaire  de  la  péni- 
tence ,  ce  n'est  crue  pour  tomber  dans  un  autre  en- 
core plus  triste  et  plus  affreux  ;  je  dis  celui  d'un 
esprit  emporté  par  la  passion  et  chancelant  dans  la, 
religion.  Car,  ou  le  démon  de  l'impureté  qui  le  pos- 
sède l'a  rendu  absolument  infidèle  .  ou  non  -•  c'est- 
à-dire  ,  ou ,  malgré  son  désordre  ,  il  a  encore  quel- 
que respect  pour  les  oracles  de  la  parole  de  Dieu  , 
ou  il  n'en  a  pins  :  or,  s'il  en  a,  comment  peut-il  les 
écouter  et  ne  pas  trembler  ?  et  s'il  n'en  a  plus  , 
quelle  assurance,  du  reste  ,  peut-il  avoir  en  n'écou- 
tant que  lui-même  ? 

Eu  effet ,  s'il  cesse  d'être  chrétien  ,  dans  quelle  autre 
misère  ne  tombe-t-il  pas  ,  exposé  >  non  plus  aux 
alarmes  que  lui  cause  sa  foi ,  mais  aux  incertitudes 
cruelles  où  le  jette  son  infidélité  même  ?  Car  cette 
infidélité  ne  l'assurant  de  rien  et  lui  faisant  hasarder 
tout,  de  quel  secours  lui  peut-elle  êlre  pour  trouver 
la  paix  ?  au  défaut  de  la  loi  qu'il  a  rejetée  ,  quels 
témoignages  son  ame  ,  cette  ame  naturellement  chré- 


1  12  SSJR   L  IMPURETÉ. 

tienne,  ne  porle-t-elle  pas  contre  lui,  pour  le  dé- 
concerter  ,  pour  le  désoler  jusque  dans  son  liber- 
tinage ?  quels  combats  ,  quels  retours  secrets  n'a-t-il 
pas  à  soutenir  ?  quelles  difficultés  à  surmonter  ?  quels 
doutes  à  résoudre  ?  dans  ces  agitations  et  ces  embar- 
ras ,  où  est  le  prétendu  bonheur  qu'il  se  promettoit  ? 

Quœrens  requiem  ,  et  non  inyenit. 

Trouble  encore  plus  sensible  du  côté  de  l'objet 
qu'il  adore  :  ne  le  voyons-nous  pas  tous  les  jours  ;  et 
en  faudroit-il  davantage  que  ce  que  nous  voyons  pour 
apprendre  à  nous  préserver  d'une  pareille  maladie  ? 
Soit  qu'on  la  considère  dans  sa  naissance  ,  soit  qu'on 
la  suive  dans  son  progrès,  soit  qu'on  en  juge  par 
l'issue ,  n'est-elle  pas  de  tous  les  maux ,  sans  excep- 
tion ,  le  plus  inquiet?  Dans  sa  naissance  :  car,  quel 
tourment ,  par  exemple,  est  comparable  à  celui  d'un 
esprit  blessé  qui  aime  et  qui  s'aperçoit  qu'il  n'est  pas 
aimé;  qui  veut  plaire,  et  qui  par  cela  même  déplaît; 
qui  conçoit  des  désirs  ardens  ,  et  qui  ne  trouve  que 
des  froideurs  ;  qui  s'épuise  en  services  et  en  soins  y 
et  qui  n'est  payé  que  de  rebuts  ?  Cette  passion  ridi- 
cule et  bizarre,  mais  opiniâtre,  quelque  force  qu'il 
ait  d'ailleurs  ,  n'est-ce  pas  ce  qui  le  dessèche  ,  ce  qui 
le  mine,  ce  qui  le  fait  misérablement  et  inutilement 
languir  ;  et  de  quelque  bon  sens  que  Dieu  l'ail  pourvu, 
n'est-ce  pas  ce  qui  l'infatué  ,  ce  qui  pousse  sa  raison 
à  bout ,  ce  qui  le  met  dans  l'impuissance  de  s'en 
ai/jer  ?  En  sorte  que ,  tout  persuadé  et  tout  convaincu 
qu'il  est  de  sa  folie,  il  ne  peut  la  vaincre  ni  s'en  dé- 
faire :  d'autant  plus  malheureusement  ensorcelé  ,  pour 

ainsi 


SUR  l'impureté,  1  1.3 

ainsi  dire  ,  qu'il  ne  l'est  qu'à  ses  dépens  ;  tandis  que 
les  autres,  peu  touchés  de  ce  qu'il  endure,  eu  en 
raillent,  ou  en  ont  pitié. 

Voilà  ,  si  l'on  ne  répond  pas  à  sa  passion ,  quelle 
est  sa  déplorable  destinée.  Mais  quand  on  y  répon- 
dant, quelles  inquiétudes  et  quelles  craintes  qu'on 
n'y  réponde  pas  également,  qu'on  n'y  réponde  pas 
sincèrement,  qu'on  n'y  réponde  pas  constamment? 
qu'on  n'y  réponde  pas  également ,  car  où  trouver  un 
retour  parfait;  et  lors  même  qu'il  se  trouve  ,  où 
sont  ceux  qui ,  pour  leur  repos  ,  veulent  s'en  tenir 
assurés?  En  aimant ,  est-on  jamais  content  delà 
personne  qu'on  aime  ?  Qu'on  n'y  réponde  pas  sincè- 
rement: car,  dans  ce  commerce  d'amitiés  mondaines, 
et  par  conséquent  impures  ,  combien  de  fausses  ap- 
parences ?  combien  de  dissimulations  ?  combien  de 
tromperies  ,  de  ruses ,  surtout  quand  l'ambition  ou 
l'intérêt  engagent  l'une  à  jouer  tel  personnage  ?  et 
pour  peu  que  1  autre  soit  éclairé,  combien  de  soup- 
çons justes  et  légitimes,  mais  affligeans  et  désolans, 
doivent  lui  déchirer  l'ame  et  le  consumer  ? 

Je  dis  plus  ;  et  dans  la  suite  de  celte  même  passion  , 
que  ne  faut-il  pas  essuyer  ?  Ou  celle  dont  on  a  fait 
son  idole  est  vaine  et  indiscrète  ,  ou  elle  est  lière  et 
orgueilleuse,  ou  elle  est  capricieuse  et  inégale,  ou 
elle  est  légère  et  inconstante.  Or  ,  à  quelles  épreuves  , 
à  quelles  bassesses  ,  à  quelles  misères  n'est-on  pas 
alors  réduit?  Que  la  passion  ,  comme  il  arrive  pres- 
que immanquablement,  se  tourne  en  jalousie,  quel 
enfer  !  Dieu  peut-il  mieux  se  venger  d'un  impudique 
qu'en  le  laissant  venir  là?  Du  moment  que  la  jalousie 
TOME   JII.  b 


1 14  suri  l'impureté. 

s'est  emparée  de  son  cœur,  lui  faut-il  un  autre  bour- 
reau que  lui-même  pour  le  mettre  à  la  torture  et  à  la 
gène  ?que  de  veilles  qui  le  fatiguent,  qui  l'accablent  ! 
que  de  tristes  et  d'affreuses  nuits,  toujours  occupé 
qu'il  est  à  combattre  des  fantômes  et  à  se  remplir  d( 
fiel  et  de  venin  contre  des  rivaux  peut-être  imagi- 
naires !  Mais  si  sa  curiosité  lui  découvre  en  effet  ce 
qu'il  craignoit  de  voir  ,  quoiqu'il  le  cherchât  avec 
tant  d'empressement  et  tant  de  vigilance  ,  quels  dépits 
et  quelles  fureurs  !  et  quelle  image  plus  naturelle 
pourrois  -  je  vous  en  donner  ,  que  les  pleurs  des 
damnés  et  leurs  grincemens  de  dents  ?  Fletus  et 
stridor  dentium  (i).  Enfin  ,  quelle  issue  et  quel  dé- 
nouement ordinaire  ont  ces  criminelles  intrigues? 
La  seule  vue  de  l'avenir  n'est-elle  pas  une  peine  con- 
tinuelle et  toujours  présente,  quand  on  se  dit  à  soi- 
même  et  qu'on  se  le  dit  avec  assurance  :  Cette  passion 
finira,  et  le  succès  le  moins  fâcheux  que  j'en  puis 
attendre  ,  c'est  qu'elle  finira  par  quelque  chose  de 
désagréable  ,  c'est-à-dire ,  qu'elle  s'usera  et  se  chan- 
gera en  dégoût  :  mais  ce  que  j'en  dois  plus  craindre, 
c'est  qu'elle  finira  peut-être  par  quelque  chose  de 
douloureux,  par  une  infidélité  qui  me  désespérera, 
par  une  ingratitude  qui  me  consternera  ,  par  un 
mépris  qui  m'outragera,  par  une  ignominie  qui  me 
comblera  de  confusion  ,  qui  me  mettra  hors  d'état  de 
paroître  dans  le  monde  dont  je  serai  la  fable  ,  qui 
m'en  bannira  pour  jamais  ;  c'est  qu'elle  finira  sans 
moi  et  malgré  moi ,  avant  que  de  finir  en  moi ,  et 
qu'elle  ne  subsistera  dans  moi  que  pour  me  rendre 

(i)  Mattli.  8- 


SUR    L'IMPURETE.  1  I  f» 

la  vie  insupportable  ,  et  pour  me  faire  goûter  par 
avance  toutes  les  horreurs  de  la  mort.  Ah  !  mon  Dieu , 
nous  ne  le  comprenions  pas  ;  mais  il  est  vrai  que 
vous  ne  châtiez  jamais  plus  rigoureusement  le  pé- 
cheur qu'en  le  livrant  à  ses  appétits  déréglés.  Il  croit 
y  trouver  sa  félicité  ,  et  il  y  trouve  une  réprobation 
anticipée.  Achevons.  Impureté  ,  signe  de  la  répro- 
bation ,  c'a  été  la  première  partie.  Impureté ,  prin- 
cipe de  la  réprobation  ,  c'est  la  seconde. 

DEUXIÈME   PARTIE. 

Pour  parler  le  langage  des  Pères,  et  pour  réduire 
aux  principes  de  la  théologie  la  seconde  proposition 
que  j'ai  avancée  ,  opérer  la  réprobation  dans  une 
ame,  c'est  la  conduire  à  l'impénitence  finale  ,  puis- 
qu'il est  évident  que  l'impénitence  finale  est  la  dis- 
position la  plus  prochaine  à  la  réprobation ,  ou  plutôt, 
le  commencement  de  la  réprobation  même.  En  effet, 
dit  saint  Augustin  ,  les  pécheurs  ne  sont  réprouvés 
que  parce  qu'ils  ne  sont  plus  dans  la  voie,  ni  en  état 
de  faire  pénitence  :  s'ils  y  pouvoient  rentrer  ,  ou  que 
dans  le  lieu  même  de  leur  tourment  ,  ils  pussent 
encore  être  touchés  d'un  sentiment  de  conversion  , 
l'enfer  ne  seroit  plus  enfer  pour  eux,  et  ils  cesse- 
roient  d'être  réprouvés;  mais  ils  le  sont  et  le  seront 
toujours,  parce  qu'il  n'y  a  plus  pour  eux  de  retour^ 
et  qu'une  impénitence  consommée  a  mis  ,  pour  ainsi 
dire ,  le  dernier  sceau  à  leur  damnation.  S'il  y  a  donc 
un  péché  dont  la  vertu  particulière  et  spécifique 
soit  d'engager  le  pécheur  dans  cette  malheureuse 

y. 


J'l6  sur  l'impureté. 

impénilence ,  c'est  ce  que  j'appelle  non  plus  un  signe , 

mais  un  principe  de  réprobation. 

Tel  est  le  péché  d'impureté  :  pourquoi  ?  parce 
qu'entre  les  péchés  qui  précipitent  l'homme  dans 
l'abîme  de  perdition ,  il  n'y  en  a  aucun  qui  semble 
plus  éloigné  de  la  pénitence  chrétienne,  et  qui  par 
conséquent,  dans  le  cours  de  la  Providence  ,  soit 
plus  irrémissible.  Je  dis ,  chrétiens,  irrémissible  ,  non 
pas  dans  le  sens  que  l'a  entendu  Tertullien  ,  lorsqu'il 
prélendoit  que  ce  péché  étoit  sans  remède  ;  que 
l'Eglise  n'avoit  reçu  pour  l'abolir  aucun  pouvoir,  et 
que  tout  impudique  devoit  être  abandonné  à  la  ri- 
gueur des  jugemens  de  Dieu  ,  exclus  de  toute  récon- 
ciliation ,  et  visiblement  réprouvé  par  une  séparation 
entière  et  sans  ressource  du  corps  de  Jésus-Christ. 
Car,  l'entendre  de  la  sorte,  c  étoit  une  erreur,  et 
cette  erreur  ,  pour  la  distinguer  de  la  vérité  que  je 
prêche,  consistoit  en  deux  points.  Premièrement ,  en 
ce  que  Tertullien  vouloit  que  l'impureté  fut  d'elle- 
même  et  absolument  irrémissible  ;  ce  que  je  n'ai 
garde  de  penser  :  mais  je  dis  seulement  que  c'est  un 
péché  tiès-diUicile  à  guérir  ;  de  sorte  que  les  remèdes 
même  institués  par  le  Fils  de  Dieu  ,  et  commis  à  la 
dispensation  de  l'Eglise  ,  quoiqu'ils  le  puissent  effa- 
cer ,  ne  l'effacent  néanmoins  qu'assez  rarement ,  parce 
que  mille  obstacles  presque  invincibles  en  arrêtent 
l'effet  salutaire.  Secondement,  la  pensée  de  Ter- 
tullien étoit  que  i'impénitence  habituelle  ,  dont  l'im- 
pureté est  suivie  ,  ne  dépendoit  point  de  la  volonté 
du  pécheur  :  car  selon  ses  maximes ,  quand  le  pé- 
cheur auroil  fuit  les  derniers  efforts  ,   et  donné  les 


sur  l'impureté.  i  17 

preuves  les  plus  sensibles  d'une  pénitence  parfaite  , 
l'Eglise  n'y  devoit  point  avoir  égard  pour  le  rétablir 
dans  l'usage  des  divins  mystères  et  dans  la  commu- 
nion des  fidèles  :  autre  article  que  condamne  l'Eglise  , 
et  que  je  condamne  avec  elle  ,  reconnoissant  que  si 
le  pins  emporté  et  le  plus  scandaleux  des  hommes 
seconvertissoità  Dieu  de  bonne  foi ,  qu'il  en  donnât 
des  marques  solides  ,  qu'il  justifiât  sa  contrition 
par  la  régularité  de  sa  vie  ,  l'Eglise  alors  ,  en  lui 
imposant  les  satisfactions  légitimes,  auroit  droit  de 
l'admettre  à  la  pénitence ,  et  de  lui  accorder  la  grâce 
qu'il  auroit  demandée  avec  gémissemens  et  avec 
larmes.  Mais  j'ajoute  au  même  temps  que,  par  les 
désordres  de  sou  habitude  criminelle  ,  l'homme  se 
fait,  pour  ainsi  parler  ,  à  lui-même  un  état  d'impé- 
nitence,  et  d'une  impénitence  volontaire,  d'une  im- 
pénitence à  laquelle  il  ne  veut  pas  renoncer ,  dont  il 
entretient  la  cause,  et  uni  lui  endurcit  le  cœur  d'au- 
tant  plus  dangereusement,  qu'elle  lui  est  agréable  et 
qu'elle  lui  plaît. 

Voilà,  dis-je  ,  en  quoi  la  vérité  que  j'établis  est 
différente  de  l'hérésie  de  Tertullien.  Hérésie  où  je 
vous  prie  ,  en  passant ,  de  remarquer  avec  moi  deux. 
choses  importantes  ,  et  qui  peuvent  être  pour  vous 
d'une  grande  édification  :  savoir  ,  le  principe  d'où 
elle  procédoit,  et  le  fondement  sur  lequel  on  Fap- 
puyoit.  D'où  procédoit  cette  hérésie  ?  appliquez-vous 
à  ceci  :  d'une  sainte  horreur  dont  l'Eglise  étoit  pré- 
venue contre  le  péché  que  je  combats;  mais  horrenr 
que  Tertullien  outra  ,  pour  user  de  ce  terme  ,  en 
déférant  trop  à  ses  lumières  et  ù  son  sens.  Car  voici 


i  j8  sur  l'impureté. 

comment  il  raisonna:  L'évangile  m'assure  qu'il  y  a  des 
péchés  monstrueux  qui  ne  se  pardonnent  ni  dans  le 
siècle  présent,  ni  dans  le  siècle  à  venir.  Rien  de 
plus  monstrueux  dans  un  chrétien  que  le  dérègle- 
ment d'une  chair  sensuelle  et  impure.  Par  consé- 
quent ,  il  faut  que  l'impureté  soit  un  de  ces  péchés 
irrémissibles  dont  parle  le  Saint-Esprit.  Il  se  trom- 
poit  dans  la  première  proposition  ,  ne  la  prenant  pas 
au  sens  orthodoxe  qui  la  modifie;  mais  pour  la  se- 
conde ,  il  ne  supposoit  rien  qui  ne  fût  universelle- 
ment reçu;  et  nous  jugeons  assez  de  là  ,  que  l'impu- 
reté étoit  donc  alors  regardée  comme  un  crime  bien 
énorme,  puisquil  se  trouvoit  même  des  hommes 
savans  et  zélés  qui  ne  pouvoienl  consentir  que  la 
pénitence  la  plus  juste  et  la  plus  complète  fût  suffi- 
sante pour  l'expier.  De  plus,  on  juge  ,  de  cette 
hérésie  ,  combien  ,  à  l'égard  de  ce  crime  ,  la  disci- 
pline de  l'Eglise  étoit  rigoureuse  ,  et  avec  quelle 
sévérité  l'on  procéjoit  contre  les  impudiques.  Car  il 
falîoit  bien  que  cela  fût  ainsi ,  puisque  la  constitution 
du  pape  Zéphyrin  ,  qui  promettoil  grâce  aux  simples 
fornicateurs  ,  souffrez  ce  terme  ,  quelque  prudente 
qu'elle  fût ,  ne  laissa  pas  départager  les  esprits,  de 
déplaire  à  plusieurs,  et  d'en  révolter  quelques-uns, 
entre  lesquels  Tertulîien  se  déclara  le  plus  haute- 
ment. J'apprends,  disoit-il  dans  la  chaleur  de  cette 
controverse  ,  que  le  souverain  pontife  ,  l'évêque  des 
évêques,  a  publié  une  ordonnance  ,  mais  décisive  et 
absolue,  en  vertu  de  laquelle  les  fornicateurs  ,  après 
les  exercices  ordinaires  d'une  pénitence  laborieuse  , 
peuvent  espérer  une  entière  réitii^îon  :  Audio  cdic- 


SUR    l/lMPURETÉ.  I  19 

tum  ,  et  quiàem  peremptorium  :  pontifex  scilicct 
maxirnus  ,  episcopus  episcoporium  ,  dicit  :  Egofor- 
nicationis  delicta  pœnifentiâ  functis  dimitto  (1). 
Ensuite  il  s'écrie  :  O   indignité  !  ô  prévarication  !  ô 
abus  ,  qui  ouvre  la  porte  à  toutes  sortes  de  licences  ! 
Prenez  garde,  chrétiens;  cette  conduite  le  scanda- 
lisa ,  et  il  aima  mieux  se  séparer  du  corps  de  l'Eglise 
en  l'accusant  de  relâchement,  que  de  souscrire  à  cette 
ordonnance  et   de   l'approuver.  Il  falloit  donc  que 
h  simple  fornication  eût  été  jusque-là  sujette  à  de 
grandes  peines.  Mais  encore  ,  sur  quoi  Tertuliien  se 
fondoit-il  pour  porter  les  choses  à  cet  excès  ,  et  pour 
traiter  d'irrémissible  le  péché  ,  selon  le  monde,   le 
plus  pardonnable  ?  Sur  des  raisons,  chrétiens ,  toutes 
essentielles  ,  quoiqu'il  soit  vrai  qu'il  en  abusa.  Par 
exemple  ,  il  ne  pouvoit  souffrir  qu'un  chrétien  ap- 
portât pour  excuse  de  son  désordre  la  foiblesse  de  la 
chair.  Ah  !  mon  frère  ,  reprenoit-il ,  ne  me  dites  pas 
que  la  chair  a  été  foible  en  vous  :  elle  n'a  été  que 
trop  forte  ,  puisqu'elle  l'a  emporté  sur  l'esprit  :  Nu/la 
enim   lam  fortis   est  caro  ,  (juàin    quœ  spiritum 
clisit  (2).   Hé  quoi,  ajoutoit  -  il  ,   nous  refusons  la 
grâce  de  la  pénitence  à  celui  qui  a  succombé  dans 
l  i  persécution  ,  et  nous  l'accorderons  à  celui  qui  dans 
la  paix  succombe  à  sa  passion  !  Nous  ne  pardonnons 
pas  à  une  chair  que  le  supplice  a  effrayée,  et  nous 
pardonnerons  à  celle  qu'un  faux  plaisir  a  corrompue  ! 
Non  ,  non  ;  poursuivoit-il ,  il  y  auroit  en   cela  de 
l'injustice;  car  une  chute  libre  et  volontaire  mérite 
bien  moins  de  compassion  qu'une  lâcheté  involon- 

ferti  I'    ■■■   Tdem. 


1  20  SUR    L  1MTURETÉ. 

taire  et  forcée.  Or,  l'apostasie  d'un  chrétien  par  la 
crainte  de  la  mort,  toute  criminelle  qu'elle  est,  est 
l'effet  d'une  violence  étrangère  ;  au  lieu  que  le  dé- 
sordre de  l'impudique  vient  d'une  pure  infidélité. 
Le  chrétien  lâche  et  désertenr  de  sa  religion  peut 
alléguer  pour  sa  défense  la  cruauté  des  bourreaux; 
mais  le  sensuel  et  le  voluptueux  ne  peut  s'en  prendre 
qu'à  lui-même.  Et  qui  des  deux  ,  ù  votre  avis  ,  fait  un 
plus  grand  outrage  à  Jésus-Christ,  ou  celui  qui  l'aban- 
donne dans  les  tourmens,  ou  celui  qui  le  renonce  dans 
dans  les  délices?  ou  celui  qui  souffre  et  qui  gémit  en 
luimanquant  de  foi ,  ou  celui  qui  lui  manque  de  foi  pour 
se  contenter  et  se  satisfaire  ?  Tous  ces  sentimens  de 
Tertullien  sont  grands  sans  doute  et  élevés:  mais  voici 
la  raison  principale  ;  écoulez-la,  s  il  vous  plaît  :  c'est 
que  la  chair  de  l'homme  ayant  été  adoptée,  ennoblie  , 
sanctifiée  par  l'incarnation  divine  ,  le  péché  qui  la 
déshonore  et  qui  la  souille  ,  ne  devroitplus  seulement 
passer  pour  un  crime  ,  mais  pour  un  monstre.  Car 
enfin  ,  continuoit-il  au  môme  endroit ,  que  la  chair 
se  soit  licenciée  ,  et  qu'elle  se  soit  même  perdue  avant 
Jésus-Christ,  on  peut  dire  qu'elle  n'étoit  pas  encore 
digne  des  dons  du  salut ,  et  qu'elle  n'étoit  pas  encore 
formée  aux  pratiques  de  la  sainteté.  Mais  depuis  que 
Je  Verbe  de  Dieu  a  contracté  avec  elle  la  plus  intime 
alliance  en   se  faisant  lui-même  chair:  Et  Verbum 
caro  factum  est  (i)?  ah  !   mes  frères,   concluoit 
Tertullien,   faisons  état  que   cette  chair  a  comme 
changé  de   nature  ,  et  qu'elle  n'est  plus  ce  qu'elle 
éloit  ;  Exindè  caro  quœcumnue  alia  jam  Tes  est  (2). 
(»)  JfMy.  ».  —  (?)  Tertult, 


SUR  l'impureté.  T2Î 

Pourquoi  donc  voudrions -nous  la  justifier  par  ce 
qu'elle  nous  paroît  avoir  de  fragile  :  Qiiidergo  illam 
mine  de  pristino  excusas  (  i  )  ?  Que  V  impureté  ait  été 
rémissible  dans  la  loi  ancienne  ,  c'étoit  un  temps  où 
l'homme  ne  portoit  pas  encore  la  qualité  de  membre 
de  Jésus-Christ ,  et  où  notre  chair  n'avoit  pas  l'hon- 
neur d'être  incorporée  à  la  sienne  ;  mais  depuis  qu'elle 
lui  est  unie  personnellement  ,  depuis  qu'elle  a  été 
lavée  par  le  baptême  et  dans  le  sang  de  l'Agneau  , 
depuis  qu'elle  est  devenue  le  sujet  des  plus  excel- 
lentes opérations  de  la  grâce ,  il  est  juste,  ou  que  vous 
la  conserviez  vous-mêmes ,  ou  que  vous  soyez  éter- 
nellement réprouvés  de  Dieu. 

C'étoit  ainsi  que  raisonnoit  ce  défenseur  de  la  pu- 
reté ,  mais  après  tout ,  défenseur  trop  obstiné  et  trop 
ardent.  C  etoit  ainsi  qu'il  frappoit  l'impudique  à\m 
anathême  éternel  ;  et  moi,  chrétiens,  sans  aller  si 
loin  ,  j'ai   dit  et  je  le  dis  ,  que   l'impureté  n'exclut 
point  encore  absolument  et  dès   maintenant  le  pé- 
cheur de  la  miséricorde  divine  ;  mais  j'ajoute  qu  il 
s'en  exclut  lui-même  par  im  attachement  opiniâtre  à 
son  péché.  Eu  voulez -vous  les  preuves?  je  les  ré- 
duis à  trois.  Car  il  est  vrai  qu'il  n'est  point  de  pé- 
ché qui  rende  le  pécheur   plus  sujet  à  la  rechute, 
point  de  péché  qui  expose  plus  le  pécheur  à  la  ten- 
tation du   désespoir  ,  point  de  péché  qui  tienne  le 
pécheur  plus   étroitement  lié  par  l'habitude.  Encore 
un  moment  d'attention  ,  et  je  finis. 

Point  de  péché  qui  rende  le  pécheur  plus  sujet 
à  la  rechute.  Ecoutez  là-dessus  ce  que  se  dit  à  lui- 

(1)  Tertull. 


i22  sur  l'impureté. 

même, dans  notre  évangile,  l'esprit  impur  -.Rêver  tarin 
domum  meam  undecxivi{y);  Je  retournerai  dans  ma 
maison  d'où  je  suis  sorti;  car,  quoique  je  Taie  quittée  , 
par  la  facilité  que  je  trouve  à  y  rentrer  dès  que  je  le 
veux  ,  elle  ne  laisse  pas  d'être  à  moi  ;  et  quand  je  la 
quitte,  je  ne  la  quitie  que  pour  un  temps,  sans  cesser 
pour  cela  d'en  être  le  maître:  j'y  retournerai  -.Revertar, 
et  j'y  reprendrai  tous  les  avantages  que  j'y  avais  :  je  la 
trouverai  nettoyée  et  parée  ,  mais  je  la  souillerai  tout 
de  nouveau  ,  et  le  dernier  état  de   cette  ame  sera 
pire  que  le  premier  :  Et  fiunt  novissima  hominis 
illius  pejora  prioribus  (2).  Vous  reconnoissez-vous , 
chrétiens?  et  celte  peinture  n'esl-elle  pas  une  ex- 
pression naturelle  de  ce  qui  se  passe  dans  vous  ?  Si 
vous  êtes  possédé  de  ce  démon  de  la  chair ,  ne  sont-ce 
pas  là  les  malheureuses  épreuves  que  vous  faites  tous 
lesjoursdesonpouvoiretde  votre  foiblesse?  Aprèsque 
vous  l'avez  chassé  en  vous  convertissant  à  Dieu,  n'est- 
ce  pas  ainsi  qu'il  revient,  et  que  comptant  sur  votre  fra- 
gilité ,  il  n'a  qu'à  employer  le  charme  trompeur  d'une 
volupté  passagère  pour  vous  pervertir?Quelque  soin 
que   vous  ayez  de  purifier  vos  consciences  ,  de  les 
orner  et  de  les  parer  ,  n'est  ce  pas  ainsi  qu'il  com- 
mence tout  de  nouveau  à  les  corrompre  et  à  les  in- 
fecter? Votre  état  alors  n'esl-il  pas  encore  plus  mortel 
qu'il  ne  l'éfoit?  n'en  devenez -vous  pas  encore  plus 
esclaves  de  la  sensualité  ,  encore  plus  incapables  de 
vous  modérer  ,  encore  plus  emportés  dans  les  occa- 
sions ,  encore  plus  lâches  et  plus  changeans  dans 
vos  résolutions?  Ali!  mes  frères,  permettez-moi  de 

(1)  Matth.  12.  —(2)  Ibi  '. 


sur  l'impureté.  m3 

vous  le  dire  avec  douleur  ,  voilà  ce  qui  fait  gémir 
les  pasteurs  de  vos  âmes  et  ceux  qui  doivent  en  ré- 
pondre. Quand  vous  avez  recours  à  nous  dans  le  sacré 
tribunal  ,   voilà  ce  qui  nous  rend   vos  confessions 
suspectes  ,  ce  qui  nous  empêche  de  faire  fonds  sur 
vos  ferveurs  ;  voilà  ce  qui  nous  oblige ,  comme  dis- 
pensateurs des   mystères  de  Dieu ,   à  prendre  avec 
vous  tant  de  précautions,  à  ne  vous  en  pas  croire 
sur  votre  parole  ,  à  nous  défier  de  vos  soupirs  et 
de  vos  larmes  ,  à  vous  suspendre  la  grâce  du  sacre- 
ment ,  et  après  bien  des  délais  ,  à  ne  vous  l'accorder 
qu'avec   peine  ;   voilà  ce  qui  nous  met  dans  la  né- 
cessité de  nous  dépouiller  même  quelquefois  de  ces 
entrailles  de  miséricorde    que    demanderoit    notre 
fonction  ,  et  de  nous  endurcir  contre  vous ,  en  re- 
fusant absolument  de  vous  délier  et  de  vous  absoudre. 
Point  de  péché  qui  expose  plus   le  pécheur  à  la 
tentation  du  désespoir.   C'est   saint  Paul  qui   nous 
l'apprend  :  Desperantes s  scmctipsos  traâidcruntim- 
pudiciiiœ  (i);  Je  vous  conjure  ,  mes  frères,  disoit- 
il  aux  Ephésiens  ,  de  ne  plus  vivre  comme  ces  pé- 
cheurs qui,  perdant  toute  espérance,  s'abandonnent 
à  toutes  sortes  de  dissolut  ions  :  In  operationem  im- 
mundiliœ  omnis  (2).  Car  l'effet  le  plus  ordinaire  de 
l'impureté  est  de  ruiner  dans  une  ame  tout  l'édifice 
de  la  grâce  3    et  d'en  renverser  jusqnes   aux  fonde- 
mens,  qui  est  l'espérance  chrétienne.  Mais  encore  , 
demande  saint  Chrysoslôme  ,  de  quoi  l'impudique 
désespère-t-il  ,  et   de  qui   désespère-t-il  ?  Il  déses- 
père ,  reprend  ce  saint  docteur ,  de  sa  conversion ,  il 

(l)Eph.  4.  —  (i)Ihid. 


124  SUR    L'IMPURETÉ. 

désespère  de  sa  persévérance  3  il  désespère  du  pardon 
de  ses  crimes ,  et  quand  on  lui  promellroit  le  par- 
don de  ses  crimes ,  il  désespère  de  sa  volonté  propre  , 
il  désespère  de  Dieu  ,  et  il  désespère  de  lui-même. 
Est-il  de  plus  tristes  et  de  plus  désolantes  extrémités? 
Il  désespère  de  sa  conversion;  car  le  moyen,  se  dit-il  à 
lui-même,  ou  plutolluifaildire  l'esprit  impur,  le  moyeu 
que  je  rompe  mes  chaînes  ,  le  moyen  que  je  m'ar- 
rache du  cœur  une  passion  qui  fait  toute  la  douceur 
de  ma  vie  ,  le  moyen  que  je  renonce  de  bonne  foi 
à  ce  que  j'aime  encore  de  meilleure  foi  ?  si  je  disois 
que  je  le  veux,  ne  mentirois-je  pas  au  Saint-Esprit? 
et  si  je  n'ai  pas  la  force  de  m'y  résoudre  et  de  le 
vouloir  ,  ne  suis-je  pas  le  plus  infortuné  des  hommes 
et  le  plus  délaissé  de  Dieu  ?  Supposé  même  sa  con- 
version ,  il  désespère  de  sa  persévérance  :  car  ,  que 
puis-je  attendre  de  moi  ,  poursuit-il  ,  après  tant  de 
légèretés  et  de  changemens?  Quand  je  dirai  aujour- 
d'hui  à  Dieu  que  je  veux  sortir  de  ma  misère  ,  et 
que  la  résolution  que  j'en  ai  formée  sera  éternelle, 
pour  le  dire  et  pour  le  penser  ,  serai-je  plus  en  état 
de  l'exécuter  ?  N'ai  -  je  pas  dit  cent  fois  la  même 
chose  ,  et  cent  fois  après  l'avoir  dit ,  ne  me  suis-je 
pas  trouvé  le  même  que  j'étois?  Pourquoi  prétendre 
que  ce  que  je  dirai  maintenant  sera  plus  solide?  et 
pourquoi  me  flatter  que  je  ne  serai  plus  ce  ro- 
seau agité  du  vent  ,  qui  cède  et  qui  plie  dès  qu'il 
est  ébranlé  par  le  moindre  souille  ?  En  le  voulant 
ainsi  ,  en  m'y  engngeant,  changerai-je  de  naturel, 
aurai- je  une  autre  trempe  d'esprit ,  serai-je  pourvu 
de  plus  grands  secours,  me  fournira-t-on  des  remèdes 


SUR    L'IMPURETÉ.  120 

plus  présens  et  plus  efficaces  que  ceux  mêmes  que 
si  j'ai   souvent   rendu  inutiles  ?  Enfin  ,  il  désespère 
tout  à  la  fois,  et  de  Dieu ,  et  de  lui-même  :  de  Dieu , 
parce  que  c'est  un  Dieu  de  sainteté  qui  ne  peut  ap- 
prouver ni  souffrir  le  mal  ;  de   lui-même  ,   parce 
qu'étant   tout   charnel ,  et  vendu  ,  comme  dit  saint 
Paul ,  au  péché  :  Venumdatus  sub peccato  (i) ,  il  ne 
peut  presque  plus  désormais  aimer  le  bien  ;  de  Dieu 
parce  qu'il  a  si  souvent  abusé  de  sa  miséricorde  et  de 
sa  patience  ;  de  lui-même ,  parce  qu'il  a  les  plus  sen- 
sibles convictions  de  son  instabilité  et  de  son  incons- 
tance; de  Dieu  et  de  lui-même  ,  parce  qu'il  voit  entre 
Dieu  et  lui  des  oppositions  infinies  qu'il  ne  croit  pas 
pouvoir  surmonter  ,  et  qui  lui  font  prendre  le  parti 
de  se  livrer  aux  désirs  de  son  cœur  :  Despcrantes , 
scmctipsos  tradiderunt  impudicitiœ  (2). 

Aussi,  chrétiens,  est-il  vrai  que  nul  autre  péché 
ne  tient  le  pécheur  si  étroitement  lié  par  l'habitude. 
Tout  y  contribue:  les  occasions  de  ce  péché  beaucoup 
plus  fréquentes  ,  la  facilité  de  commettre    ce  péché 
beaucoup  plus  grande ,  le  penchant  naturel  vers  ce 
péché  beaucoup  plus  violent,  les  impressions  que 
laisse  ce  péché  beaucoup  plus  fortes.  Ne  cherchons 
point  tant  de  raisons  ,  mais  tenons-nous-en  à  la  seule 
expérience.  Je  vous  le  demande,  mes  chers  audi- 
teurs, combien  voit-on  d  impudiques  dans  le  monde, 
je  dis  d'impudiques  par  état,  qui  se  convertissent  ?  En 
connoissez-vous  beaucoup  dans  qui  la  grâce  ait  opéré 
ce  changement  ?  Je  trouve  bien,  disoit  autrefois  saint 

(1)  Roui.  7.  —  Epbes.  4- 


1^6  sur  l'impureté. 

Chrysostôme,et  j'ai  plus  droit  encore  de  le  dire  aujour- 
d'hui, je  trouve  bien  des  âmes  pures  qui  se  sont  tout  à 
fait  préservées  de  la  contagion  du  péché.  Il  y  en  a  eu  de 
tout  temps,  et  il  y  en  aura  toujours  pour  l'édification 
de  l'Eglise  et  pour  la  gloire  de  Jésus-Christ.  Je  vois 
dans  le  christianisme  des  sociétés  d'hommes  crucifiés 
au  monde  et  à  la  chair ,  qui  sur  la  terre  semblent  vivre 
comme  les  anges  du  ciel  ;  j'y  vois  des  assemblées  de 
vierges  qui  ,   selon   l'expression  de  saint  Jean,  ont 
blanchi  leurs  vêtemens  dans   le  sang  de  l'Agneau  ; 
j'y  vois  des  femmes  pleines  de  vertu  ,  des  veuves 
d'une  réputation  et  d'une  vie  irréprochable.  Mais  des 
chrétiens  chastes  et  réglés  après  avoir  vécu  dans  le 
désordre  ;  mais  des  hommes  autrefois  lascifs  et  vo- 
luptueux ,   qui  aient  cessé  de  l'être;  mais  des  âmes 
libertines  et  dissolues  qui  recouvrent  le  don  de  la 
pudeur  après  lavoir  perdu  par  l'incontinence  :  ah  ! 
mes  frères ,  reprenoit  saint  Chysostôme  ,  c'est  ce  que 
je  cherche  dans  le  monde,  mais  assez  inutilement , 
et  c'est  ce  qui  me  fait  douter  si ,  lorsqu'il  s'agit  de 
ce  crime  ,  la  pénitence   n'est  pas  encore   plus  rare 
que  l'innocence  s  et  s'il  n'est  pas  plus  facile  de  ne 
tomber  point  du  tout  que  de  se  relever  après  sa  chute. 
Je  sais  ,  mes  chers  auditeurs  ,  que  l'un  et  l'autre  est 
possible  à  Dieu;  je  sais  que  l'Ecriture  et  la  tradition 
ne  laissent  pas  de  nous  en  fournir  de  célèbres  exem- 
ples: mais  comment  vous  les  propose-t-on  ?  comme 
des  prodiges  de  la  grâce  ,  comme  des  faits  extraor- 
dinaires et  singuliers  :  un  Augustin ,  une  Magdeleine , 
quelques  autres  spécialement  élus  pour  être  des  vases 


sur  l'impureté.  127 

de  miséricorde,  mais  dont  le  petit  nombre  est  cent 
fois  plus  capable  de  vous  faire  trembler  ,  que  de 
vous  donner  de  la  présomption. 

Cependant ,  me  direz-vous  ,  on  voit  ces  bommes 
esclaves  de  la  chair  ,  se  présenter  avec  douleur  au 
sacrement  de  la  pénitence.  Avec  douleur  ,  chrétiens  ! 
Ah  !  quelle  douleur  !  car  ,  pour  vous  en  découvrir 
l'abus  ordinaire  ,  si  vous  l'ignorez,  ils  se  présentent , 
dit  le  chancelier  Gerson  ,  à  ce  sacrement  de  la  pé- 
nitence ,  bien  plus  communément  pour  être  con- 
damnés de  Dieu  ,  que  pour  être  absous  de  ses  mi- 
nistres; ils  s'y  présentent,  mais  avec  des  circonstances 
qui  font  bien  connoître  que  leur  dessein  n'est  pas  de 
déraciner  le  mal.  Car  pourquoi  ces  craintes,  ces  ré- 
serves en  s'accusant?  pourquoi  ces  vains  ménagemens 
dune  prudence  toute  humaine?  pourquoi  ces  chan- 
gemens  de  confesseurs  ?  pourquoi  même  ce  choix 
affecté  des  moins  sévères  et  des  plus  commodes?  Le 
grand  secret ,  pour  un  chrétien  en  qui  ce  péché  pré- 
domine ,  est  de  se  mettre  sous  la  conduite  d'un 
homme  de  Dieu,  intelligent,  exact,  zélé  :  mais  c'est 
ce  qu'ils  ne  veulent  pas.  Enfin  ,  ils  s'y  présentent 
faisant  trêve  avec  leur  passion,  et  ne  rompant  jamais 
avec  elle.  Car  ,  observez-les  dans  la  suite ,  et  vous 
verrez  si  j'ai  raison  de  me  défier  de  leur  pénitence. 
Ils  détestent  ,  ce  semble  ,  leur  péché  ,  mais  ils  ne 
cessent  pas  pour  cela  d'en  aimer  l'objet  et  d'en  en- 
tretenir les  occasions;  ils  se  défont  d'un  engagement , 
mais  ce  n'est  que  pour  en  former  un  autre.  La  fré- 
quentation de  cette  personne  leur  devenant  même 
nuisible  selon  le  monde  ,  ils  s'en  éloignent  ;  mais 


128  sur  l'impureté. 

ils  prennent  parti  ailleurs  :  au  défaut  de  celle-ci ,  ils 
trouveront  celle-là.  Je  dis  plus  :  au  défaut  de  tout 
le  reste,  ils  se  trouveront  toujours  eux-mêmes,  et 
ce  sera  assez.  Ainsi  ils  changent  de  sujets  ,  mais  ils 
ne 'changent  pas  de  sentimens  ;  et  malgré  leur  dou- 
leur prétendue,  leur  péché  subsistera  toujours.  Quand 
donc  feront-ils  une  vraie  pénitence  ?  dans  cette  vie  ?  ils 
ne  s'y  déterminent  jamais  ;  dans  l'autre  ?  elle  y  est  inu- 
tile et  sans  effet  ;  à  la  mort  ?  c'est  alors  le  péché  qui  les 
quitte  ,  et  non  pas  eux  qui  quittent  le  péché.  Les 
voilà  donc  sans  pénitence  ,  et  dans  le  temps ,  et  dans 
l'éternité  ,  et  par  conséquent  dans  un  état  de  réproba- 
tion. Or,  qui  les  réduit  en  cet  état?  l'impureté.  Mais 
si  cela  est ,  il  s'ensuit  donc  que  le  monde  est  plein 
de  réprouvés,  puisqu'il  est  pleiu  de  voluptueux  et 
d'impudiques.  A  cela ,  mon  cher  auditeur ,  je  n'ai  pour 
toute  réponse  ,  que  deux  paroles  à  vous  dire  ,  mais 
quisontd'une  autorité  si  vénérable ,  et  au  même  temps 
d'une  décision  si  expresse,  qu'elles  ne  souffrent  nulle 
réplique. 

La  première,  de  saint  Paul  :  que  les  impudiques 
ne  seront  jamais  les  héritiers  du  royaume  de  Dieu  : 
Neque  fornicarii ,  neque  adulteri  9  neque  molles.... 
reqnum  Dei  possidebunt  (i).  La  seconde ,  de  Jésus- 
Christ  même  :  que  nous  sommes  tous  appelés  au 
royaume  de  Dieu ,  mais  qu'il  y  en  a  peu  d'élus  :  Multi 
vocati 'vpuuci  electi '(2).  Or,  comparant  entre  elles  ces 
deux  grandes  vérités,  quelque  indépendantes  qu'elles 
semblent  être  d'abord  l'une  de  l'autre,  j'y  découvre  un 
enchaînement  admirable  :  car  ,  quand  je  m'imagine 

(1)  1.  Cor.  6.  —  (2)  Matth.  22. 

d'une 


sur  l'impureté.  129 

d'une  part,  beaucoup  d'appelés  et  peu  d'élus,  et  que, 
de  l'autre  ,  je  vois  tant  d'ames  sensuelles  et  si  peu  de 
chastes,  je  n'ai  plus  de  peine  à  voir  la  liaison  de  laparole 
du  Sauveur  du  monde  avec  celle  de  l'Apôtre  ,  et  je 
ne  cherche  point  d'autre  dénouement  de  ce  terrible 
mystère  de  la  prédestination  et  de  la  réprobation  des 
hommes.  Le  seul  partage  que  font  dans  le  monde 
l'incontinence  et  la  chasteté,  suffit  pour  nous  le  faire 
comprendre:  car,  s'il  y  avoit  beaucoup  d'ames  pures: 
ou  si  beaucoup  d'impudiques  se  convertissoient ,  je 
ne  pourrois  presque  plus  me  persuader  qu'il  y  eût 
si  peu  d'élus.  Au  contraire,  s'il  étoit  vrai  qu'il  y  eût 
beaucoup  d'élus  ,  malgré  le  petit  nombre  d'ames 
pures,  ou  le  nombre  encore  plus  petit  d'impudiques 
convertis,  il  fandroit  dire  que  les  impudiques  auront 
donc  place  dans  le  royaume  de  Dieu.  Mais  un  nombre 
infini  de  voluptueux  et  d'impudiques  ,  et  d'ailleurs 
nul  impudique  reçu  dans  l'héritage  céleste,  voilà  ce 
qui  vérifie  et  ce  qui  me  fait  parfaitement  entendre 
l'oracle  du  Fils  de  Dieu  :  Plusieurs  d'appelés,  peu 
d'élus  :  Multi  vocali ,  pauci  eheti. 

C'est  à  vous  ,  mes  chers  auditeurs  ,  à  y  prendre 
garde  ,  tandis  qu'ils  est  encore  temps  pour  vous  : 
car,  il  est  temps  encore,  après  tout,  et  à  Dieu  ne 
plaise  que  je  vous  renvoie  sans  espérance.  En  vous 
proposant  des  vérités  si  terribles  ,  mon  dessein  n'a 
été  que  de  vous  les  rendre  salutaires.  Si  j'ai  dit 
que  l'impureté  est  de  tous  les  péchés  celui  qui  rend 
le  pécheur  plus  sujet  à  la  rechute,  ce  n'est  que  pour 
vous  engager  à  une  plus  exacte  pratique  de  la  vi- 
gilance chrétienne.  Si  j'ai  dit  qu'd  n'y  a  point  de 
TOME  m,  g 


j3o  sur  l'impureté. 

péché  qui  expose  plus  le  pécheur  à  la  tentation  du 
désespoir ,  ce  n'est  que  pour  vous  élever  au-dessus 
de  vous  mêmes ,  et  pour  vous  porter  à  implorer  le 
secours  de  Dieu  avec  plus  d'ardeur  et  plus  de  con- 
fiance. Si  j'ai  dilque  nul  autre  péché  ne  tientle  pécheur 
plus  étroitement  lié  par  l'habitude  ,  ce  n'est  que  pour 
vous  inspirer  des  sentimensplus  héroïques  ,  et  pour 
vous  déterminer  à  faire  de  plus  généreux  efforts. 
Votre  salut  les  demande ,  et  Dieu  les  attend  de  vous. 
Mais  pour  cela ,  mon  Dieu  ,  nous  avons  besoin  de 
votre  grâce ,  d'une  grâce  prévenante ,  d'une  grâce 
victorieuse  et  toute-puissante.  Grâce  que  je  deman- 
derai sans  cesse.  Elle  est  précieuse,  et  j'en  connois 
le  prix;  mais  toute  précieuse  qu'elle  est,  je  puis  l'ob- 
tenir, et  Dieu  ne  la  refusera  point  à  ma  prière.  Grâce  à 
laquelle  je  ne  mettrai  nul  obstacle  ;  ce  n'est  pas  assez  : 
à  laquelle  je  me  disposerai,  et  par  où?  par  la  fuite 
des  occasions  ,  par  la  mortification  de  mes  sens ,  par 
la  fréquente  confession  ,  par  la  lecture  des  bons 
livres,  par  d'utiles  entretiens  avec  un  directeur  sage 
et  zélé ,  par  les  aumônes ,  par  les  sacrifices  ,  par  tous 
les  moyens  que  la  religion  me  fournit.  Grâce  à  la- 
quelle je  répondrai  fidèlement  et  sans  me  tromper, 
promptement  et  sans  hésiter .  pleinement  et  sans  rien 
réserver.  Grâce  que  je  n'exposerai  jamais;  car,  l'ex- 
poser ,  ce  seroit  vouloir  la  perdre.  Mais  aussi ,  mon 
Dieu  ,  grâce  avec  laquelle  je  me  promettrai  une  sainte 
persévérance ,  jusqu'à  ce  que  j'arrive  à  la  gloire  où 
nous  conduise ,  etc, 


SERMON 

POUR  LE 

LUNDI  DE  LA  TROISIÈME  SEMAINE. 


SUR  LE  ZELE. 

Dixit  Jésus  Pharisaeis  :  Utiquè  dicetis  mihi  liane  similitu- 
dinem  :  Medice  ,  cura  teipsutn. 

Jésus-Christ  dit  aux  Pharisiens  :  Sans  doute  que  vous  m'ap- 
pliquerez ce  proverbe  :  Médecin,  guérissez-vous  vous-même* 
En  saint  Luc,  chap.  4. 

Oe  ne  fut  point  par  une  simple  conjecture  de  la 
disposition  des  pharisiens  et  de  la  malignité  de  leurs 
cœurs  à  son  égard  ,  que  le  Fils  de  Dieu  leur  parla 
de  la  sorte  :  ce  fut ,  dit  saint  Chrysostôme ,  par  un 
esprit  de  prophétie  ,  et  par  une  vue  anticipée  de  ce 
qui  lui  devoit  arriver  dans  sa  passion  ,  puisquen 
effet  les  Pharisiens  le  voyant  sur  la  crois  ,  lui  repro- 
chèrent qu'il  avoit  sauvé  les  autres  ,  et  qu'il  ne  pour- 
voit se  sauver  lui-même.  Reproche  que  ce  divin 
Sauveur  avoit  bien  prévu  qu'on  lui  feroit  un  jour , 
mais  à  quoi  par  avance  répondoient  bien  les  miracles 
qu'il  opéroit  dans  la  Judée  et  dans  la  Galilée  ;  re- 
proche qui  ne  lui  pouvoit  être  fait  que  par  un  esprit 
d'infidélité  5  et  reproche  enfin  qui  se  détruisoit  de 
lui-même  ,  puisqu'il  n'avoit  point  d'autre  fondement 
que  l'envie  et  l'opiniâtreté  des  pharisiens.  Mais  ne 
pouvons-nous  pas  dire  ,  qu'autant  que  ce  reproché 

9- 


l32  SUR   LE    ZÈLE. 

étoit  foible  contre  Jésus-Christ ,  autant  auroit-il  de 
force  contre  nous  ,  si  nous  voulions  aujourd'hui  nous 
l'appliquer  ,  ou  s'il  falloit  nous  en  défendre  ?  C'est 
ce  qui  m'engage  ,  mes  chers  auditeurs  ,  à  prendre 
pour  sujet  de  ce  discours  ,  ce  qui  contient  en  effet 
tout  le  mystère  de  notre  évangile  ,  savoir  ,  cette  pa- 
rabole autrefois  en  usage  parmi  les  Juifs  :  Medice  9 
cura  teipsum  ;  Médecin  ,  guérissez-vous  vous-même. 
C'est  ce  qui  me  donne  lieu  de  vous  dire  dans  les 
mêmes  termes  ,  du  moins  dans  le  même  sens  :  Chré- 
tiens, pensez  à  vous-mêmes,  corrigez- vous  vous- 
mêmes  ,  n'ayez  point  tant  de  zèle  pour  les  autres  , 
que  vous  n'en  ayez  encore  plus  pour  vous-mêmes; 
ou  plutôt ,  mesurez  le  zèle  que  vous  avez  pour  les 
autres  ,  sur  le  zèle  que  vous  devez  avoir  pour  vous- 
mêmes  ,  et  de  celui-ci  tirez  des  conséquences  pour 
celui-là.  Telle  est  la  solide  leçon  que  je  viens  vous 
faire  ,  après  que  nous  aurons  demandé  le  secours 
du  ciel  par  l'intercession  de  Marie.  Ave  s  Maria. 

Il  n'est  rien  de  plus  sublime  ,  ni  même  de  plus 
héroïque  dans  l'ordre  des  vertus  chrétiennes  ,  que 
le  zèle  du  salut  et  de  la  perfection  du  prochain.  Car 
ce  zèle  ,  dans  la  pensée  du  docteur  angélique  saint 
Thomas  ,  est  une  expression  de  l'amour  divin  :  c'est 
ce  que  la  chanté  a  de  plus  pur  et  de  plus  exquis  ; 
c'est  ce  qui  a  fait  le  caractère  des  hommes  aposto- 
liques ;  c'est  le  don  qu'ont  eu  les  prophètes  ,  et 
l'esprit  qui  anime  les  prédicateurs  de  l'évangile  ; 
enfin  ,  c'est  dans  cette  vie  le  couronnement  et  la 
consommation  de  la  sainteté.  Aussi ,  quand  l'Ecri- 


SUR    LE    ZELE.  1 65 

ture  parie  des  apôtres  ,  elle  nous  les  représente 
comme  de  brillantes  étoiles  dans  le  firmament  de 
l'Eglise  ,  c'est-à-dire  ,  comme  des  lumières  en  qui 
Dieu  se  plaît  à  faire  éclater  toutes  les  richesses  de  sa 
grâce.  Cependant ,  chrétiens  ,  quelque  excellence  et 
quelque  prérogative  que  je  découvre  dans  ce  zèle  de 
la  perfection  des  autres ,  il  m'est  évident ,  et  voici 
tout  mon  dessein  ,  qu'il  doit  être  soutenu  et  auto- 
risé,  qu'il  doit  être  épuré  et  réglé  ,  qu'il  doit  être 
adouci  et  modéré  par  le  zèle  de  notre  perfection 
propre.  Soutenu  et  autorisé  ,  parce  que  ,  sans  cela, 
il  est  vain  et  sans  effet  ;  épuré  et  réglé ,  parce  que  , 
sans  cela  ,  il  est  défectueux  et  faux  ;  adouci  et  mo- 
déré ,  parce  que  ,  sans  cela  ,  il  est  odieux  et  rebutant. 
Tâchez ,  s'il  vous  plaît ,  chrétiens  ,  à  bien  entrer 
dans  ces  trois  pensées.  Rien  de  plus  grand  que  le 
zèle  du  salut  et  de  la  perfection  du  prochain  ;  mais 
ce  zèle  ,  tout  grand  qu'il  est  en  le  regardant  du 
côté  de  Dieu  qui  l'inspire ,  peut  être  ,  à  le  prendre 
du  côté  de  l'homme  qui  le  pratique  ,  foible  dans  son 
sujet ,  vicieux  dans  sa  substance  ,  extrême  dans  son 
action.  Il  peut  être  foible  dans  son  sujet ,  parce  qu'on 
ne  pense  pas ,  avant  toutes  choses ,  à  l'appuyer  sur 
un  solide  fondement.  Il  r>eut  être  vicieux  dans  sa 
substance  ,  parce  qu'on  n'a  pas  soin  d'en  faire  un 
juste  discernement.  Il  peut  être  extrême  dans  son 
action  ,  parce  qu'on  n'y  mêle  pas  ce  qui  en  doit  faire 
le  sage  adoucissement.  Or  ,  d'où  dépend  ce  fonde- 
ment solide  qui  doit  soutenir  notre  zèle  ,  ce  juste 
discernement  qui  doit  régler  notre  zèle ,  ce  sage  adou- 
cissement qui  doit  modérer  notre  zèle  ?  du  soin  que 


l34  SUR    LE    ZÈLE. 


nous  apporterons  à  nous  corriger  d'abord  nous- 
mêmes  et  à  nous  perfectionner  :  car  ,  c'est  ce  zèle 
de  nous-mêmes  et  pour  nous-mêmes  ,  qui  autorisera 
notre  zèle  pour  le  prochain  ,  qui  rectifiera  notre  zèle 
pour  le  prochain  ,  enfin  ,  qui  adoucira  notre  zèle 
pour  le  prochain.  Voilà  3  en  trois  mots  ,  les  parties 
de  ce  discours. 

PREMIÈRE    PARTIE. 

C'est  par  nous-mêmes  ,  chrétiens,  que  doit  com- 
mencer ce  zèle  de  correction  et  de  réforme  que  la 
vue  des  intérêts  de  Dieu  a  coutume  de  nous  inspi- 
rer :  et  celte  maxime  est  fondée  sur  l'ordre  essentiel 
de  la  charité  ,  qui  veut  qu'en  matière  de  salut  et  de 
tout  ce  qui  se  rapporte  au  salut,  nous  nous  aimions, 
sans  exception,  nous-mêmes  préférablemenl  à  tout 
autre.  Car,  l'amour  -  propre  ,  dit  saint  Ambroise  , 
qui  est  condamné  comme  vicieux  et  comme  injuste 
dans  tout  le  reste  ,  devient  en  ce  seul  point  ,  non- 
seulement  honnête  et  raisonnable  ,  mais  d'une  obli- 
gation et  d'un  devoir  indispensable.  En  effet ,  je  dois 
aimer  le  salut  de  mon  prochain  plus  que  mes  biens, 
plus  que  ma  santé  ,  plus  que  mon  honneur  ,  plus 
que  ma  vie  ;  mais  il  ne  m'est  pas  même  permis  de 
l'aimer  autant  que  mon  salut  propre  ,  et  que  ma 
perfection  selon  Dieu  :  et  s'il  étoit  en  mon  pouvoir 
de  convertir  tout  le  monde  en  me  pervertissant  , 
ou  de  le  réformer  en  me  déréglant ,  je  devrois  aban- 
donner la  conversion  et  la  réformation  de  tout  le 
monde  :  persuadé  que  Dieu  ne  voudroit  pas  alors 
que  le  monde  fût  converti  ni  réformé  par  moi ,  puis- 


SUR   LE    ZELE.  103 

qu'il  ne  le  pourroit  être  qu'au  préjudice  de  cette 
charité  personnelle  que  je  me  dois  à  moi-même  ,  et 
en  vertu  de  laquelle  Dieu  veut  que  je  m'applique 
premièrement  à  moi-même  ,  et  que  je  lui  réponde 
de  moi-même. 

C'est  ainsi  que  raisonne  saint  Augustin ,  et  après 
lui  le  docteur  angélique  saint  Thomas.  Or  ,  que  s'en- 
suit-il de  là?  ce  que  j'ai  dit  d'abord,  chrétiens  : 
savoir  ,  que  tout  zèle  de  la  perfection  des  autres  , 
qui  ne  suppose  pas  un  zèle  sincère  de  se  perfection- 
ner soi-même  ,  quelque  droite  intention  d'ailleurs 
qui  le  fasse  agir,  est  un  zèle  peu  sensé  ,  un  zèle  mal 
ordonné ,  un  zèle  même  chimérique  et  faux  ;  et  par 
conséquent ,  un  zèle  sans  autorité  du  côté  de  celui 
qui  l'exerce  ,  et  sans  effet  de  la  part  de  ceux  envers 
qui  on  l'exerce.  Pourquoi  un  zèle  sans  autorité  du 
côté  de  celui  qui  l'exerce  ?  Saint  Grégoire  ,  pape  , 
en  apporte  la  raison  :  parce  qu'il  n'y  a  que  le  bon 
exemple  que  l'on  donne  ,   et  le  témoignage  qu'on 
se   rend  d'avoir  commencé  par  soi  -  même  ,   qui 
puisse  autoriser  une  entreprise  aussi  délicate  que  celle 
de  réformer  les  autres  ;  et  que  du  moment  que  le 
zèle  n'est  pas  soutenu  d'une   régularité  au  moins 
égale  à  celle  qu'il  exige  du  prochain  ,  et  dont  il  veut 
faire  une  loi  au  prochain ,  il  n'a  plus  même  cette 
bienséance  qui  lui  seroit  nécessaire  pour  se  déclarer 
et  pour  agir.  Je  m'explique.  Vous  vous  inquiétez  de 
mille  choses  que  vous  prétendez  être  autant  d'abus , 
et  à  quoi  l'on  convient  avec  vous  qu'il  seroit  bon 
d'apporter  remède  :  mais  on  vous  dit  au  même  temps 
que  cette  inquiétude  vous  sied  mal ,  tandis  que  tout 


l36  SUR  LE   ZÈLE, 

ce  qu'il  y  a  dans  vous-même  de  blâmable  et  souvent 
d'insupportable  ,  ne  trouble  en  rien  votre  tranquil- 
lité. Vous  êtes  touché  des  injustices  et  des  désordres 
qui  régnent  dans  notre  siècle ,  et  l'on  ne  peut  pas  dé- 
savouer qu'il  n'y  en  ait  de  très-grands  et  en  très-grand 
nombre  :  mais  d  ailleurs  on  vous  répond  que  vous  avez 
mauvaise  grâce  de  parler  si  haut  ,   et  de  déclamer 
avec  tant  de  chaleur  contre  des  désordres  étrangers, 
tandis  que  vous  prenez  si  peu  garde  à  certains  dé- 
sordres visibles  qu'on   remarque   dans   votre   per- 
sonne ,   et  que  vous  y   pourriez  remarquer.    Vous 
donnez  des  avis  salutaires  ,  et  peut  -  être  ,  eu  égard 
aux  sujets  et  aux  circonstances  ,  ces  avis  sont-ils  bien 
fondés  ;   mais   quelque  bien    fondés  qu'ils  puissent 
être  ,  on   ne  comprend  pas   avec  quelle  assurance 
vous  osez  les  donner  à  celui-ci  ou  à  celle-là  ,  et  les 
donner  si  exactement ,  et  les  donner  si  rigoureuse- 
ment, en  ne  vous  les  donnant  jamais  à  vous-même. 
Car,  on  a  toujours  droit  de  s'étonner  que  des  défauts 
dont  Dieu,  ne  vous  a  point  fait  responsable,  et  qu'il 
ne  tient  pas  à  vous   de  corriger  ,  excitent  tant  vos 
murmures  et  vos  plaintes  ,  lorsque  les  vôtres  ,  dont 
vous  devriez  être  encore  plus  en  peine ,  et  dont  Dieu 
vous  demandera  compte  ,  ne  font  sur  vous  nulle 
impression.  Ordonnez  dans  vous  la  charité  ,  selon 
le  précepte  et  l'expression  du  Saint-Esprit ,  c'est-à- 
dire  ,   avertissez-vous   vous-même  ,   reprenez-vous 
vous-même,   scandalisez-vous  de  vous-même,  et 
puis  vous  serez  reçu  à  reprendre  et  à  censurer  les 
autres.  Sans  cela ,  non-seulement  votre  zèle  n  a  rien 
que  de  foible  ,  mais  il  devient  même  en  quelque 


SUR   LE    ZÈLE.  187 

sorte  méprisable  ,  puisqu'il  porte  avec  soi  sa  réfu- 
tation ,  et  qu'il  n'y  a  qu'à  l'opposer  à  lui  -  même 
pour  le  faire  taire  et  pour  le  confondre. 

C'est  l'excellente  leçon  que  vouloit  nous  faire  le 
Fils  de  Dieu  dans  l'évangile  ,  par  cette  espèce  de 
parabole  dont  il  se  servoit  :  Quid  autem  vides  fes- 
tucam  in  oculo  fratris  tui  ;  et  trabem  quœ  in  oculo 
tuo  est  non  considéras  (1)?  Pourquoi  voyez  -  vous 
une  paille  dans  l'œil  de  votre  frère  ,  vous  qui  dans 
le  vôtre  n'apercevez  pas  une  poutre  ?  et  comment 
pouvez-vous  dire  à  votre  frère  :  Mon  frère  ,  souffrez 
que  je  vous  ôte  cette  paille  qui  vous  incommode  , 
lorsque  vous  avez  vous-même  une  poutre  qui  vous 
aveugle?  Comme  si  le  Sauveur  du  monde  eût  dit  à 
ce  prétendu  zélé  ;  c'est  la  réflexion  de  saint  Chry- 
sostôme  ,  qui  revient  à  ma  pensée  ,  comme  s'il  lui 
eût  dit  qu'un  tel  zèle  ne  lui  convenoit  pas  ;  et  que 
ce  langage  de  charité  ,  qui  dans  tout  autre  auroit 
été  louable  ,  ne  pouvoit  être  qu'un  reproche  contre 
lui.  Comme  s  il  lui  eût  dit  que  ,  quelque  sensibles 
que  fussent  les  imperfections  de  son  frère,  ce  n'éloit 
point  à  lui  à  les  remarquer  et  à  les  voir  :  Quid  autem 
vides?  que  s'il  avoit  des  lumières  ,  il  devoit  les  mé- 
nager pour  lui-même  ,  et  établir  pour  principe  que  , 
jusqu'à  ce  qu'il  fût  parvenu  à  la  connoissance  de  lui- 
même  ,  c  éloit  une  présomption  de  vouloir  connoitre 
les  autres  et  les  juger. 

Morale  que  ce  divin  maître  enseignoil  encore  bien 
mieux  dans  la  pratique  ,  lorsqu'il  trouvoit  mauvais, 
par  exemple  ,  que  les  pharisiens  entreprissent  d'ac- 

(1)  Luc.  ê. 


Iû$  SUR   LE    ZÈLE, 

cuser  devant  lui  cette  femme  surprise  en  adultère  , 
et  qu'ils  s'ingérassent  à  en  poursuivre  la  punition. 
Pourquoi  cela  ,  demande  saint  Jérôme  ?  le  crime  de 
cette  femme  n'étoit-il  pas  constant  et  avéré  ?  la  loi 
de  Moïse  n'ordonnoit-elle  pas  expressément  qu'elle 
fut  lapidée  ?  Il  est  vrai  ;  mais  il  paroissoit  indigne 
à  Jésus-Christ ,  que  des  hommes  aussi  criminels  que 
les  pharisiens ,  et  qui ,  remplis  d'une  fausse  idée  de 
leur  sainteté  ,  ne  pensoient  à  rien  moins  qu'à  punir 
dans  eux-mêmes  ce  qu'ils  condamnoient  avec  tant 
de  sévérité  dans  le  prochain ,  s'érigeassent  en  cen- 
seurs publics  ,  témoignassent  tant  d'ardeur  pour 
l'observation  de  la  loi ,  se  fissent  parties  contre  les 
pécheurs  :  voilà  ce  que  le  Sauveur  du  inonde  ne 
pouvoit  supporter  ;  et  c'est  pourquoi  il  leur  répondit , 
que  celui  d'entre  eux  qui  se  trouvoit  sans  péché  , 
jetât  donc  la  première  pierre  ;  leur  marquant  ainsi 
qu'il  n'y  avoit  que  celui  -  là  seul  à  qui  il  pût  être 
permis  de  le  faire  ,  et  que  les  autres  avoient  assez 
dans  leurs  propres  scandales  de  quoi  s'occuper,  pour 
ne  pas  tourner  toutes  leurs  pensées  et  tout  leur  zèle 
contre  les  scandales  d'autrui.  Argument  plausible  et 
convaincant  ,  dont  ces  sages  du  judaïsme  se  sen- 
tirent si  vivement  pressés,  que,  selon  le  rapport  de 
l'Evangéliste  ,  ils  se  retirèrent  sans  rien  dire  :  Et 
audientes  unus  -post  unum  exibant  ,  incipientes  à 
senioribus  (i). 

Mais  ,  avouons-le  ,  mes  chers  auditeurs  ,  et  dé- 
plorons ici  la  misère  humaine.  Examinons  bien  tous 
les  traits  de  ce  tableau  }  et  nous  reconnoîtrons  que 

(i)  Joau.  8. 


SUR    LE    ZÈLE.  1 3g 

c'est  le  nôtre.  Car,  qu'y  a  —  t  —  il  de  plus  commun 
dans  le  christianisme,  que  l'illusion  de  ce  zèle  pha- 
risaïque  ,  qui  consiste  à  être  éclairé  pour  les  autres , 
régulier  pour  les  autres  ,  et  pour  soi  -  même  sans 
exactitude,  sans  attention  ,  sans  réflexion?  Que  voit- 
on  maintenant  dans  le  monde  ?  vous  le  savez  ,  des 
gens  qui  voudraient  rétablir  l'ordre  partout  ailleurs 
que  dans  leurs  personnes  et  dans  leur  conduite;  des 
laïques  corrompus  et  peut-être  impies  ,  qui  prêchent 
sans  cesse  le  devoir  aux  ecclésiastiques  ;  des  séculiers 
mondains  et  voluptueux,  qui  ne  parlent  que  de  ré- 
forme pour  les  religieux  ;  des  hommes  de  robe  pleins 
d'injustices  ,  qui  invectivent  contre  le  libertinage  de 
la  cour  ;  des  courtisans  libertins  ,  qui  déclament 
contre  les  injustices  des  hommes  de  robe  ;  des  par- 
ticuliers d'une  conduite  déréglée  ,  qui  cherchent  des 
moyens  pour  remettre  ou  pour  maintenir  la  règle 
dans  l'Etat  ,  mais  à  qui  l'on  pourroit  bien  dire  ce 
que  Jésus-Christ  disoit  à  ces  femmes  de  Jérusalem  : 
NolileJJcre  super  me  t  sed  super  vos  ipsas  Jlete  (i)  ; 
Ne  pleurez  point  sur  moi ,  mais  sur  vous-mêmes. 

En  effet ,  on  s'afflige  et  on  gémit ,  on  se  plaint  que 
le  monde  se  pervertit  tous  les  jours  s  qu'il  n'y  a  plus 
de  religion  ,  que  les  intérêts  de  Dieu  sont  abandon- 
nés ;  et  l'on  ne  gémit  pas  sur  les  relâchemens  où 
l'on  tombe  et  où  l'on  s'entretient  ,  sur  la  mauvaise 
éducation  qu'on  donne  à  ses  enfans,  sur  les  dé- 
bauches qu'on  tolère  dans  ses  domestiques.  Saint 
Paul  avoit  peine  à  comprendre  comment  celui  qui 
n'a  pas  soin  de  sa  maison  pouvoit  avoir  le  zèle  de 

(i)  Luc.  23. 


1^0  SUR   LE    ZÈLE. 

l'Eglise  de  Dieu  :  Quomodd  Ecchsiœ  Dei  diiigen- 
tiam  habehit  (j)  ?  Mais  ce  que  saint  Paul  ne  com- 
prenoit  pas  ,  on  le  comprend  bien  aujourd'hui  puis- 
qu'on a  trouvé  le  secret  d'allier  ces  deux  choses  , 
et  que  ,  malgré  la  corruption  des  familles  chré- 
tiennes ,  causée  par  la  négligence  de  ceux  qui  les 
gouvernent ,  il  est  pourtant  vrai  que  jamais  l'Eglise 
n'eut  tant  de  réformateurs  sans  mission ,  sans  litre , 
sans  caractère  ,  qui  se  croient  néanmoins  suscités  et 
autorisés  de  Dieu. 

Je  sais,  mes  chers  auditeurs  ,  que  les  saints  ont 
eu  ce  sentiment  de  zèle  ;  mais  plût  au  ciel  qu'on 
voulût  s'en  tenir  aux  exemples  des  saints  !  Il  n'en 
faudroit  pas  davantage  pour  nous  porter  à  un  prompt 
amendement  ,  et  pour  nous  établir  dans  une  solide 
humilité.  Je  sais  que  David  disoit  à  Dieu  :  Tabes- 
cere  me  fecit  zelus  meus  ,  quia  obliti  sunt  verba 
tua  inimici  mci  (2)  ;  Ah  !  Seigneur  ,  mon  zèle  m'a 
desséché  quand  j'ai  vu  jusqu'à  quel  point  vos  en- 
nemis vous  oublioient  ;  mais  je  sais  aussi  qu'il  ne 
parloit  de  la  sorte  qu'après  s'être  reproché  mille  fois 
de  l'avoir  oublié  lui-même  ,  qu'après  en  avoir  fait 
une  rigoureuse  pénitence  ,  qu'après  avoir  hautement 
et  pleinement  réparé  un  oubli  si  criminel  :  faisons 
ce  qu'il  a  fait ,  et  nous  aurons  droit  de  dire  ce  qu'il 
a  dit.  Je  sais  quels  vœux  et  quels  souhaits  formoit 
saint  Bernard  ,  quand  il  désiroit  avec  tant  de  pas- 
sion de  revoir  l'Eglise  dans  son  ancien  lustre  et  dans 
sa  première  pureté  :  Quis  mihi  det ,  ut  videam  Ec- 
clesiam  Dei  sicut  in  diebus  antiquis  (  3  )  ?  mais  , 

(1)  ».  Tim.  3.  —  (2)  Psal.  118.  —  (3J  Bem. 


SUR   LE    ZÈLE.  1^1 

autant  que  je  suis  édifié  du  souhait  de  saint  Bernard, 
autant  suis- je  surpris  et  confus  de  voir  souvent  tenir  ce 
langage  à  un  mondain  connu  pour  avoir  peu  de  reli- 
gion ,  ou  à  une  mondaine  remplie  d'orgueil  et  ido- 
lâtre d'elle  -  même  ;  et  j'en  reviens  ,  pour  l'un  et 
pour  l'autre  ,  à  la  maxime  de  l'évangile  :  Cura  teip- 
sum  :  C'est  bien  à  vous  qu'il  appartient  de  parler  en 
ces  termes  :  allez  ,  guérissez  vos  plaies  qui  sont  vi- 
sibles et  mortelles  ,  et  ne  vous  ingérez  point  à  vouloir 
guérir  celles  que  la  malignité  d'un  esprit  chagrin 
vous  fait  peut-être  apercevoir  là  où  il  n'y  en  a  point; 
demeurez  dans  vous-même  :  vous  y  trouverez  plus 
que  suffisamment  à  quoi  employer  ,  et  même  à  quoi 
épuiser  ce  fonds  de  zèle  qui  vous  rend  si  vif  et  si 
ardent.  Que  l'Eglise  soit  réformée  ,  j'y  consens  ; 
mais  elle  ne  le  doit  point  être  par  vous  ,  tandis  que 
vous  serez  ce  que  vous  êtes;  vous  aurez  beau  porter 
des  lois  ;  dès  que  ces  lois  viendront  de  vous  ,  qui 
n'en  gardez  aucune  ,  elles  ne  serviront  qu'à  votre 
confusion  ,  puisque  rien  ne  paroît  plus  digne  de 
mépris  qu'un  zèle  actif  et  empressé  dans  un  homme 
dont  les  actions  démentent  les  paroles. 

De  là ,  zèle  sans  effet  de  la  part  de  ceux  envers  qui 
on  l'exerce  ,  et  voici  pourquoi  :  car  ,  comme  nous 
n'aimons  pas  à  être  corrigés ,  et  que  naturellement 
toute  réforme  qui  nous  vient  d'ailleurs  que  de  nous- 
mêmes  ,  par  la  seule  raison  qu'elle  nous  vient  d'ail- 
leurs ,  nous  blesse  et  nous  révolte  ,  nous  nous  atta- 
chons volontiers  à  examiner  quiconque  ,  sous  une 
apparence  de  zèle  et  de  charité  ,  veut  prendre  l'as- 
cendant sur  nous  j  et  nous  croyons  bien  nous  en 


1^2  SUR    LE    ZÈLE. 

défendre  ,  quand  nous  remarquons  dans  lui  certains 
foibles  qu'il  ne  remarque  pas  lui-même,  et  sur  quoi 
il  ne  se  fait  pas  justice  :  par  là  nous  éludons  toutes 
ses  remontrances  ,   par  là  nous  savons  lui  fermer 
la  bouche  ;   par  là  ,  bien  loin  de  l'e'couter  ,   nous 
devenons  fiers  et  indociles  >  par  là   nous  pensons 
avoir  droit  de  lui  répondre  ce  que  répondit  Jéthro  à 
Moïse  :  Stulto  labore  consumer/s  (  i  )  ;  Vous  tra- 
vaillez en  vain  et  vous  prenez  une  peine  bien  inu- 
tile. La  plus  grossière  des  erreurs  est  de  penser  que 
l'on  vous  croira ,  lorsqu'il  paroît ,  par  votre  conduite  9 
que  vous  ne  vous  croyez  pas  vous-même  ;    que 
l'on  suivra  vos  conseils  ,  quand  vous  êtes  le  pre- 
mier dans  la  pratique  à  les  abandonner  :  c'est  bâtir 
d'une  main  tandis  que  l'on  détruit  de  l'autre  ;  ce  que 
l'Ecriture  traite  de  folie.  De  là  vient  que  ceux  qui  * 
dans  le  monde  et  par  office  ,   sont  chargés  de  ré-= 
pondre  des  autres  et  de  les  corriger  ,  ont  une  double 
obligation  ,  mais  une  obligation  ,  dit  saint  Augustin  > 
aussi  terrible  devant  Dieu  qu'elle  est  indispensable  , 
de  s'appliquer ,  avant  toutes  choses  à  leur  perfection 
propre  ,  pour  se  rendre  capables  de  remplir  les  de-1 
voirs  que  la  Providence  leur  a  imposés.  De  là  vient 
que  le  grand  Apôtre  ,  parlant  des  prêtres  et  des  mi- 
nistres de  l'Eglise ,  veut ,  pour  première  qualité  i 
que  ce  soient  des  hommes  irrépréhensibles  :  Oportet 
irreprehensibiles  esse  (2)  ;   pourquoi  ?  afin  que  les 
peuples  ,  pour  se  parer  de  leur  censure  ,  ne  puissent 
pas  leur  dire  :  Médire,  cura  ieipsum  ;  Vous  êtes 
médecin  des  âmes ,  mais  sojez  d'abord  médecin  de 

(1)  Exod.  iS.  —  (à)  t.  Tim.  3. 


SUR   LE    ZÈLE.  1 43 

la  vôtre  :  reproche  qui  leur  ôie  toute  liberté  de 
parler  ,  et  toute  autorité  dans  l'exercice  de  leurs 
ministères  ;  reproche  ,  si  je  puis  user  de  cette  figure 
d'Isaïe  ,  qui  les  tient  ,  comme  des  chiens  muets  , 
dans  la  maison  de  Dieu  ;  reproche  qui  les  met  dans 
la  nécessité  de  souffrir  le  vice  et  de  craindre  les  vi- 
cieux, de  tolérer  celui-ci  et  de  ne  pas  pousser  celui- 
là  ;  reproche  ,  enfin  ,  qui ,  de  tout  temps  ,  a  énervé , 
et  qui  énerve  encore  plus  que  jamais  la  discipline 
et  le  bon  ordre  dont  ils  devroient  être  le  soutien  , 
mais  dont  il  faudroit  pour  cela  qu'ils  fussent  les 
modèles. 

Non  pas,  après  tout,  chrétiens,  qu'on  ne  dut 
même  leur  obéir  et  profiler  de  leurs  leçons ,  quand  il 
paroîtroit  encore  dans  eux  plus  de  foiblesse  et  qu'ils 
seroient  moins  réglés  ;  puisque  leur  caractère  est  in- 
dépendant du  mérite   de  leur  vie  ,  et  que  ,  selon 
Jésus-Christ ,   du  moment  qu'ils  sont  assis  dans  la 
chaire  de   Moïse  ,  il  faut  recevoir  avec  respect  ce 
qu'ils  enseignent ,  sans  prendre  garde  à  ce  qu'ils  font  ; 
mais  parce  que  le  commun  des  hommes  n'est  ni  assez 
spirituel ,  ni  assez  équitable  pour  faire  cette  préci- 
sion ,  on  juge  communément  de  l'un  par  l'autre  ;  et, 
en  méprisant  ce  qu'ils  font ,  on  s'accoutume  à  mé- 
priser ce  qu'ils  enseignent.  Or  ,  si  le  plus  saint  mi- 
nistère n'est  pas  là-dessus  à  l'épreuve  de  la  malignité 
du  monde  ,  que  sera-ce  de  toutes  les  autres  condi- 
tions ?  Ah  !  chrétiens ,  que  ne  peut  point  un  homme 
tel  que  le  concevoit  saint  Paul ,  un  homme  irrépré- 
hensible ?  il  n'y  a  point  de  mal  qu'il  ne  puisse  arrêter, 
point  de  bien  qu'il  ne  soit  en  état  de  procurer.  S'il 


i44  SUR   LE    ZÈLE. 

est  dans  une  charge ,  avec  quelle  force  ne  parlera- 
t-ii  pas  quand  il  faudra  s'opposer  à  des  scandales? 
s'il  est  à  la  tête  d'une  famille  ,  quel  empire  n'y  pren- 
dra-t-il  pas  pour  y  faire  fleurir  la  pie  lé  ?  s'il  a  des 
enfans  à  élever ,  de  quel  poids  ne  seront  pas  auprès 
d'eux  ses  avertissemens  et  ses  conseils  ,  et  avec  quelle 
docilité  ne  les  recevront-ils  pas?  Mais,  qu'un  père 
débauché  ou  violent  fasse  à  son  fils  des  leçons  de 
modération  et  de  régularité,  quel  fruit  en  peut-il 
espérer  ?  qu'une  mère  évaporée  et  mondaine  prêche 
à  sa  fille  la  modestie  et  la  fuite  du  monde  ,  quel 
succès  en  peut-elle  attendre?  Donnez,  Seigneur, 
donnez  à  votre  Eglise  des  ministres  pour  la  gouver- 
ner, et  à  votre  peuple  des  guides  pour  le  conduire; 
mais  des  ministres  qui  sachent  se  gouverner  eux- 
mêmes  ,  mais  des  guides  qui  apprennent  à  se  con- 
duire eux-mêmes  ;  car  c'est  ainsi  que  le  soin  de  notre 
propre  perfection  doit  autoriser  notre  zèle ,  et  qu'il 
le  doit  encore  régler  comme  nous  Talions  voir  dans 
la  seconde  partie. 

DEUXIÈME    PARTIE. 

Il  y  a  ,  dit  saint  Jérôme  ,  des  vertus  d'une  nature 
si  équivoque  et  si  douteuse  ,  que  la  première  règle  , 
pour  les  pratiquer  sûrement ,  est  de  s'en  défier  :  tel 
est  le  zèle  de  la  perfection  du  prochain.  Dieu  nous 
en  fait  une  vertu  ,  et  une  vertu  nécessaire  ,  en  mille 
rencontres  ;  mais  parce  que  ce  zèle  est  sujet  à  dégé- 
nérer et  à  se  corrompre  ,  Dieu  veut  qu'en  le  prati- 
quant nous  l'examinions,  et  que  notre  soin  principal 
soit  de  le  rectifier  :  de  le  rectifier,  dis-je,  et  par 

rapport 


SUR   LE    ZÈLE,  l45 

rapport  à  notre  raison  ,  et  par  rapport  à  notre  cœur  ; 
par  rapport  à  notre  raison ,  parce  qu'il  se  peut  faire 
que  ce  ne  soit  pas  un  zèle  selon  la  science  ,  ainsi  que 
nous  l'apprend  saint  Paul  :  JEmulationcm  Dei  lia- 
ient ,  sed  non  secundùm  sa'entiam(i)  ;  par  rapport 
à  notre  cœur ,  parce  qu'il  arrive  souvent  que  ce 
n'est  pas  un  zèle  selon  la  charité.  Or ,  par  où  le 
rectifierons-nous  en  l'une  et  en  l'autre  manière  ?  Je 
dis  que  ce  sera  par  le  zèle  de  notre  perfection  propre  ; 
et  voilà ,  chrétiens ,  la  seconde  leçon  que  je  tire  de 
cette  parole  de  notre  évangile  :  Cura  leipsum.  Tâ- 
chons à  en  bien  pénétrer  le  sens. 

Nous  avons  du  zèle  pour  les  autres  ,  et  souvent  il 
se  trouve  que  ce  zèle  ,  bien  loin  d'être  un  zèle  selon 
la  science  ,  par  une  malheureuse  contagion  que  lui 
communiquent  les  qualités  de  notre  esprit ,  est  un 
zèle  erroné  ,  un  zèle  bizarre  ,  un  zèle  borné  et  limité  : 
autant  de  caractères  qui  le  falsifient ,  et  qui  nous 
obligent  par  conséquent  à  en  faire  un  sérieux  examen, 
pour  le  bien  connoître  et  pour  ne  nous  y  pas  laisser 
surprendre.  Permettez-moi  d'en  venir  à  un  détail 
qui  développera  toute  ma  pensée.  Combien  d'héré- 
tiques ,  dans  la  suite  des  siècles,  ont  entrepris  de 
réformer  1  Eglise  et  d'en  retrancher  ,  soit  pour  le 
dogme,  soit  pour  la  discipline,  des  erreurs  et  des 
abus  imaginaires?  Peut-être  quelques-uns  agissoient- 
jls  avec  une  espèce  de  bonne  foi;  peut-être  se  flat- 
toient-ils  d'avoir  reçu  grâce  pour  cela,  et  peut-être 
en  eiï'el  y  éloient-ils  poussés  par  un  certain  mouve- 
ment de  zèle  ,  mais  zèle  erroné  ,  qui ,  procédant  de 

(ij  Rom.  10. 

ÏOME    III.  10 


l4G  SUR    LE    ZÈLE. 

l'esprit  de  schisme ,  ne  pouvoit  être  que  pour  la  des* 
truction  ,  et  nullement  pour  l'édification.  Si  ceux  que 
ce  zèle  animoit  avoient  eu  au  même  temps  un  autre 
•zèle,  je  veux  dire,  celui  de  leur  propre  sanctifica- 
tion ;  si  d'abord  ils  eussent  fait  un  retour  sur  eux , 
pour  réformer  leur  orgueil ,  pour  réformer  leur  pré- 
somption ,  pour  réformer  leur  singularité  ,  pour  ré- 
former leur  entêtement  et  leur  opiniâtreté  ,  sources 
funestes  et  ordinaires  des  hérésies  ,  la  raison  leur 
eût  dit ,  ou  ils  se  seroient  dit  à  eux-mêmes  :  il  n'est 
pas  juste  que  mon  sentiment  particulier  soit  la  déci- 
sion et  la  règle  des  choses  ;  mais  il  est  juste ,  au  con- 
traire ,  que  je  le  soumette  à  l'autorité  de  celle  qui  a 
Jésus-Christ  pour  chef  et  le  Saint-Esprit  pour  maître. 
En  matière  de  religion  ,  le  parti  de  l'obéissance  et 
de  l'unité  est  le  seul  parti  qu'il  y  ait  à  prendre;  et 
quand  ,  hors  de  là  ,  je  ferois  des  miracles  ,  non-seu- 
lement ces  miracles  me  devroient  être  suspects,  mais 
je  les  devrois  regarder  comme  des  illusions.  Ils  au- 
roient  pensé  ,  ils  auroient  parlé  de  la  sorte ,  et  le 
zèle  de  leur  réformation  personnelle  eût  servi  de 
correctif  au  prétendu  zèle  d'une  réformation  géné- 
rale qui  les  trompoit.  Mais  ,  parce  qne  cette  atten- 
tion sur  eux-mêmes  leur  manquoit ,  qu'arrivoit-il  , 
chrétiens  ?  ce  que  vous  savez  :  en  voulant  retrancher 
des  abus,  ils  remplissoient  le  monde  d'erreurs;  en 
ne  s'appliquant  jamais  à  guérir  ces  maladies  internes 
qui  corrompaient  peu  à  peu  le  fond  de  leur  religion  , 
ils  se  pervertissoient,  ils  se  précipitoient  en  aveugles 
dans  l'abîme  de  perdition  ,  et  ils  y  entraînoient  les 
autres  avec  eux  :  voilà  ce  que  j'appelle  un  zèle  erroné. 


SUR   LE    ZÈLE.  1^7 

Zèle  bizarre  :  suivez-moi  toujours ,  et  reconnoisseZ 
aujourd'hui  les  égaremens  de  l'homme  dans  la  re- 
cherche même  du  bien  :  zèle  bizarre  qui,  sans  avoir 
appris  à  se  gouverner  par  le  bon   sens ,   voudroit 
néanmoins  être  reçu  à  gouverner  souverainement  le 
monde  ,  et  qui,  plein  de  ses  idées  vaines  et  quelque- 
fois extravagantes,  au  lieu  de  travaillera  les  redres- 
ser, prétend  à  son  gré,  et  selon  l'extravagance  de 
ses  idées ,  donner  la  loi  partout ,  et  réformer  tout* 
Or  ,  combien   d'exemples   dans   le   siècle  où  nous 
vivons  n'en  avons-nous  pas?  Laissez  agir  des  gens 
poussés  et  conduits  par  cet  esprit,  et  vous  verrez 
quels  beaux  effets  aura  leur  zèle.  Il  n'y  aura  point 
d'états  qu  ils  ne  renversent ,  point  de  devoirs  qu'ils 
ne  confondent ,  point  de  sociétés  qu'ils  ne  divisent, 
point  de  maisons  qu'ils  ne  troublent.  Au  lieu  de  pro- 
portionner leur  zèle  aux  conditions  des  hommes,  ils 
mesureront  les  conditions  des  hommes  par  leur  zèle. 
Au  lieu  de  s'accommoder  aux  génies  et  aux  talens  , 
ils  voudront  accommoder  tous  les  talens  et  tous  les 
génies  à  leurs  humeurs  et  à  leurs  vues.  Ils  seront  sé- 
vères où  il  faut  être  doux ,  et  lâches  où  il  faudroit 
être  sévères.  Ils  conseilleront  plus  qu'on  ne  peut ,  et 
ne  demanderont  pas  ce  que  l'on  doit  :  ils  porteront  à 
des  excès  de  perfection  ,  incompatibles  avec  les 
points  d'obligation.   L'un   engagera  à   des  retraites 
imprudentes  et  hors  de  saison^  l'autre  à  des  éclats  in- 
soutenables et   même  scandaleux  :  celui-ci ,   d'un 
homme  du  monde  bien  intentionné  j,  fera  un  vision- 
naire; celui-là,  d'une  femme  vertueuse,  une  dévote 
entêtée  :  pourquoi?  parce  que  tout  cela  n'a  pOUr  pria- 


l48 SUR   LE    ZÈLE. 

cipe  qu'un  zèle  mal  entendu  ,  et  que  le  premier  agent 
qui  donne  aux  autres  l'impression,  ne  s'est  pas  étu- 
dié d'abord  à  se  régler  soi-même.  Le  remède  seroit 
donc  de  se  précautionner  contre  soi-rneme  :  Cura 
teipsum,  et  de  faire  les  réflexions  suivantes  :  Je  passe 
pour  singulier ,  et  je  le  suis  en  effet.  J'ai  toujours 
des  sentimens  écartés  et  opposés  aux  sentimens  com- 
muns. Or ,  dans  la  conduite  du  prochain ,  dois-je 
tant  déférer  à  mes  lumières  ;  et  la  prudence  ne  veut- 
elle  pas  que  je  m'attache  à  ce  qui  est  généralement 
approuvé ,  et  que  je  me  déparle  de  ce  que  je  vois 
contredit  par  une  certaine  raison  universelle  ?  C'est 
ainsi  que  le  zèle  pourroit  devenir  discret  et  sage. 
Mais  bien  loin  de  se  faire  une  si  utile  leçon  ,  on  se 
fait  de  ses  bizarreries  une  espèce  de  mérite  ;  et  parce 
qu'on  a  l'esprit  tourné  autrement  que  le  reste  des 
hommes,  on  se  croit  au-dessus  de  tous  les  autres 
hommes,  sans  considérer  qu'il  est  bien  plus  probable 
qu'on  est  d'autant  plus  au-dessous  qu'on  pense  moins 
y  être. 

De  là,  zèle  borné  et  limité  :  ce  que  l'on  a  jugé  bon 
et  saint ,  on  veut  qu'il  soit  bon  et  saint  pour  tout  le 
monde;  et  si  tout  le  monde  n'en  passe  par  là,  on 
est  déterminé  à  condamner  tout  le  monde  et  à  croire 
tout  le  monde  perdu.  Hors  du  plan  de  réforme  qu'on 
a  conçu,  tout  paroît  égarement,  tout  paroît  dé- 
sordre et  relâchement.  Mais  Dieu  ,  le  souverain 
maître  ,  a-t-il  donc  traité  avec  vous  pour  ne  distribuer 
ses  dons  et  ses  grâces  que  selon  vos  projets?  na-t-il 
point,  dans  les  trésors  de  sa  sagesse,  d'autres  idées 
du  bien  que  celles  que  vous  proposez?  nous  appelle- 


SUR   LE    ZÈLE.  1^9 

t-il  tous  au  même  genre  de  perfection?  nous  con- 
duit-il tous  par  le  même  chemin?  est-ce  à  vous  seul 
qu'il  a  révélé  ses  voies?  est-ce  de  vous  seul  qu'il  veut 
se  servir  pour  l'accomplissement  de  ses  desseins? 
et  qui  êtes-vous  ,  enfin  ,  pour  entreprendre  ,  si  je 
puis  ainsi  parler,  de  raccourcir  sa  providence,  et 
pour  vouloir  lui  prescrire  des  bornes  ?  Il  auroit 
fallu  de  bonne  heure  vous  élever  l'esprit:  Curateip- 
sum  ;  il  auroit  fallu  vous  faire  une  plus  grande  ame, 
une  ame  capable  de  tout  bien  ,  capable  au  moins 
d'estimer  le  bien  partout  où  il  est ,  et  de  quelque 
part  qu'il  vienne.  11  auroit  fallu  vous  appliquer  ces 
paroles  de  l'Apôtre  aux  Corinthiens  :  Eamdem  au- 

tem    habentes    remunerationem dilatamini  et 

vos  (i)  ;  Ayez,  mes  frères,  les  uns  pour  les  autres, 
un  zèle  moins  étroit  et  moins  resserré.  Alors  on  ne 
vous  verroit  plus  tant  fatiguer  le  monde  de  vos  avis; 
on  ne  vous  entendroit  plus  tant  déclamer  contre 
ceux  qui  prennent  d'autres  routes  que  les  vôtres ,  et 
vous  ne  feriez  plus  tant  d'efforts  pour  les  amener,  on 
de  gré  ,  ou  de  force  3  à  votre  point. 

Cependant ,  après  avoir  rectifié  le  zèle  par  rapport 
à  l'esprit ,  il  reste  à  le  régler  et  à  l'épurer  par  rap- 
port au  coeur;  et  c'est  ici  que  notre  amour-propre 
triomphe  ,  et  qu'il  met  en  oeuvre  tous  ses  artifices  et 
toutes  ses  ruses.  Car  de  croire  que  tout  zèle  pour  la 
la  perfection  du  prochain  soit  un  zèle  inspiré  de 
Dieu  ,  abus  ,  chrétiens  :  si  cela  étoit ,  il  ne  seroit  ni 
si  prompt,  ni  si  naturel;  il  ne  seroit  pas  si  aisé  de 
l'avoir;  il  en  coùteroit  davantage  pour  le  soutenir, 

(1)  2.  Cor.  6. 


j5o  sur  le  zèle. 

■et  l'on  ne  verroh  pas  les  plus  imparfaits  ,  et  souvent 
même  les  plus  libertins  ,   s'en  faire  honneur.  Mais 
l'illusion  est  de  confondre  les  choses,  et  de  prendre 
pour  vrai  zèle  ce  qui  est  passion  et  pure  passion  :  je 
Teux  dire ,  de  prendre  pour  zèle  ce  qui  est  chagrin  , 
de   prendre   pour  zèle  ce  qui   est  inquiétude  ,  de 
prendre  pour  zèle  ce  qui  est  intrigue,  de  prendre 
pour  zèle  ce  qui  est  envie ,  de  prendre  pour  zèle  ce 
qui  est  ambition  et  intérêt  :  car  tout  cela  ,  quoiqu'in- 
finiment  éloigné  d'un  zèle  chrétien,  ne  laisse  pas  de 
l'imiter  et  d'en  avoir  toutes  les   apparences.  Ainsi 
l'envie  semble-t-elle  déplorer  dans  le  prochain  des 
défauts  qu'elle  se  plaît  à  y  remarquer.  A  insi  l'ambition, 
sous  prétexte  de  rétablir  ou  de  maintenir  l'ordre  , 
cherche-t-elle  à  dominer.  Ainsi  l'esprit  d  intrigue 
trouve-t-il  par  là  mille  occasions  de  se  produire  et 
de  s'ingérer.  Ainsi  la  vivacité  d'une  ame  naturelle- 
ment inquiète  la  porte-t-elle  à  sortir  hors  d'elle- 
même  pour  s'attacher  aux  imperfections  du  prochain  , 
et  pour  y  trouver  des  sujets  sur  quoi  s'excuser.  Ainsi 
la  mélancolie  prend-t-elle  le  nom  de  zèle  pour  avoir 
droit  de  contester  et  de  condamner.  Mais  tout  cela  , 
ajoute  saint  Grégoire  ,  pape,  n'est  point  ce  zèle  de 
Dieu  qu'avoit  saint  Paul  ,  quand  il  disoit  aux  Corin- 
thiens :  JE  mu/or  enim   vos  Dei  œmulationc  (i)  ; 
c'est  le  zèle  de  l'homme  ,  et  de  l'homme  passionné , 
de  l'homme  aveugle  et  corrompu.  Or,  sans  le  zèle  de 
Dieu,  celui  de  l'homme  n'est  qu'un  fantôme  ,  el , 
pour  parler  avec  l'Ecriture  ,  une  idole  de  zèle  :  Ido- 
lum  zeli{p)\  c'estl'expressionduprophèteEzéchiel; 

(i)  2.  Cor.  11.  —  (a)  Ezech.  8 


SUR   LE    ZÈLE.  l5l 

et  vous  savez  ce  que  dit  l'apôtre  saint  Jacques  ,  que 
la  passion  de  l'homme,  c'est-à-dire,  le  zèle  de 
l'homme,  n'accomplit  jamais  la  justice  de  Dieu. 

Mais  qu'un  homme  de  bonne  heure  se  soit  étudia 
lui-même  pour  connoître  les  plus  secrets  mouvemens 
de  son  cœur;  que,  par  de  saintes  violences,  il  se 
soit  rendu  maître  de  ses  inclinations  et  de  ses  anti- 
pathies,  de  ses  désirs  et  de  ses  aversions;  qu'il  ait 
appris  à  réprimer  sa  cupidité,  à  borner  son  ambition  , 
à  étouffer  ses  ressenti  mens  ,  à  modérer  ses  colères  , 
à  calmer  ses  inquiétudes  :  alors  il  sera  en  état  de  dis- 
tinguer quel  esprit  l'anime  dans  son  zèle ,  et  de  le 
réduire  aux  termes  de  la  raison  et  de  l'équité.  Sans 
autre  pierre  de  touche  que  ses  propres  réflexions,  il 
démêlera ,  au  travers  des  plus  belles  couleurs  dont  se 
pare  le  faux  zèle  ,  la  malignité  de  l'envie  ,  l'aigreur 
de  l'animosité  et  de  la  haine  ,  les  emportemens  de  la 
vengeance,  les  artifices  de  l'intrigue  ,  les  préten- 
tions de  l'intérêt ,  les  saillies  et  les  impétuosités  du 
naturel.  Il  saura  quand  il  faudra  parler  ,  et  quand  il 
faudra  se  taire.  Il  ne  cherchera  point  à  guérir  un 
mal  ,  peut-être  assez  léger  ,  par  un  autre  mal  beau- 
coup plus  grand  ;  et  à  corriger  un  désordre  peut- 
être  assez  peu  sensible  ,  par  un  autre  désordre  beau- 
coup plus  criminel ,  je  veux  dire ,  par  une  médi- 
sance atroce  ,  ou  par  un  éclat  scandaleux.  Il  ne  s'at- 
tachera point  opiniâtrement ,  sous  une  apparence  de 
zèle ,  à  rebuter  certaines  personnes  qui  ne  lui  plaisent 
pas  ,  à  les  décrier  et  à  les  détruire  plutôt  que  d'autres 
qu'il  aime  et  à  qui  il  passe  tout.  Dès  qu'il  aura 
quelque  sujet  de  craindre  que  ses  vues  ne  soient  pas 


!$2  SUR   LE    ZÈLE. 

assez  épurées  ,  qu'il  n'y  entre  de  la  passion  ,  il  pren- 
dra le  parti  de  l'humilité  et  du  silence ,  persuadé 
qu'il  vaut  mieux  ,  après  tout  ,  risquer  la  perfection 
de  son  frère  que  la  sienne  propre.  Ah!  mon  Dieu, 
qu'est-ce  que  l'homme  ,  et  combien  est-il  sujet  à 
s'égarer ,  lors  même  qu'il  semble  tenir  les  voies  les 
plus  droites  et  pratiquer  les  plus  belles  vertus?  Quoi 
qu  il  en  soit ,  chrétiens  ,  il  ne  suffit  pas  d'autoriser 
notre  zèle  pour  la  perfection  du  prochain,  et  de  le 
régler  :  il  faut  encore  l'adoucir  ,  et  c'est  à  quoi  nous 
servira  le  zèle  de  notre  perfection  particulière  , 
comme  je  vais  l'expliquer  dans  la  troisième  partie. 

TROISIÈME    PARTIE. 

Si,  dans  la  conduite  de  la  vie  ,  nous  étions  tou- 
jours aussi  disposés,  ou  à  faire  grâce  aux  autres  qu'à 
nous  la  faire  à  nous-mêmes  ,  ou  à  nous  faire  justice 
à  nous-mêmes  qu'à  la  faire  aux  autres  ,  il  seroit  inu- 
tile ,  dit  saint  Chrysostôme  ,  de  chercher  dans  la 
morale  chrétienne  de  quoi  tempérer  la  ferveur  de 
notre  zèle  à  l'égard  du  prochain ,  puisqu'il  est  cons- 
tant qu'elle  n'excéderoit  jamais  les  termes  d'une  juste 
modération.  Mais  parce  que  l'iniquité  de  l'homme 
lui  donne  un  penchant  tout  contraire,  et  que  son 
naturel  le  porte,  quand  il  le  laisse  agir,  à  n'être  in- 
dulgent que  pour  soi ,  et  à  réserver  pour  les  autres 
toute  sa  sévérité,  le  zèle  le  plus  sincère  et  le  plus 
pur  a  besoin  d'un  tempérament  qui ,  sans  affoiblir 
sa  vertu  ,  rende  soji  action  plus  supportable,  et  qui 
en  corrige  les  excès  sans  en  altérer  le  principe.  Ainsi 
le  Sauveur  du  monde  réprima-t-il  le  zèle  de  deux 


SUR   LE    ZÈLE.  I  53 

disciples  qui  s'intéressèrent  pour  son  honneur,  et 
qui  ,  indignés  de  l'outrage  qu'il  avoit  reçu  ,  lui  de- 
mandoient  qu'il  fit  descendre  le  feu  du  ciel  sur  les 
Samaritains.  Zèle  apostolique  ,  reprend  saint  Am- 
broise  ,  mais  dont  la  rigueur  devoit  être  adoucie 
par  l'onction  de  cette  admirable  parole  :  Ncscitis 
cujus  spirilùs  estis  (1);  Vous  ne  savez  pas  sous 
quelle  loi  vous  vivez ,  ni  quel  en  est  l'esprit.  Ainsi , 
dans  la  doctrine  de  saint  Paul,  le  zèle  même  de  la 
conversion  des  pécheurs  qui  devroit  être  ,  ce  semble  , 
le  plus  ardent  et  le  plus  libre  ,  veut-il  néanmoins  des 
ménagemens  sages  et  si  nécessaires,  que,  sans  cela, 
tout  divin  qu'il  est ,  il  deviendroit  non-seulement 
inefficace  ,  mais  intolérable  et  odieux.  Ainsi,  de  tout 
temps ,  les  hommes  apostoliques  ,  dans  la  poursuite 
des  plus  saintes  entreprises  ,  ont-ils  cru ,  si  j'ose 
parler  ainsi ,  devoir  humaniser  leur  zèle  pour  lui 
donner  cet  attrait  et  cette  grâce  dont  ils  étoient  per- 
suadés que  dépendoit  sa  force.  Il  est  donc  question 
de  trouver  le  correctif,  mais  le  correctif  infaillible 
et  sûr  ,  de  tous  les  mouvemens  trop  vifs  et  trop  im- 
pétueux du  zèle  ,  quoique  véritable  ,  dont  on  se  sent 
animé  pour  les  autres;  et  je  dis  encore  que  c'est  le 
zèle  qu'on  doit  avoir  pour  soi-même  :  en  voici  la 
raison ,  qui  comprend  dans  un  seul  point  les  plus 
excellentes  instructions. 

C'est  que  tout  homme  zélé  pour  soi-même ,  quelque 
bien  qu'il  se  propose  et  qu'il  envisage  hors  de  soi , 
a  toujours  en  vue  cette  grande  maxime  ,  de  ne  ris- 
quer jamais  la  charité,  et  d'abandonner  plutôt  tout 

(i)  Luc.  9. 


l54  SUR   LE    ZÈLE. 

le  reste ,  qne  d'exposer  cette  vertu  qu'il  regarde 
comme  le  fondement  et  la  base  de  tout  ce  qu'il  pré- 
tend édifier.  Il  dit  surtout  et  partout  avec  l'Apôtre: 
Quand  je  parlerois  le  langage  des  anges  ,  quand  je 
ferois  des  miracles  dans  le  monde,  si  je  n'ai  la  cha- 
rité, je  ne  suis  rien.  Or,  la  charité  a  toutes  les  qua- 
lités qui  doivent  faire  dans  une  ame  cet  admirable 
tempérament  que  nous  cherchons  ;  et  il  est  impos- 
sible que  le  zèle  dégénère  dans  aucune  des  extrémités 
à  quoi  il  est  sujet ,  tandis  que  la  charité  le  dirige  ; 
car  prenez  garde,  chrétiens  :1e  zèle  dont  on  se  sent 
ému  à  l'égard  du  prochain  ,  quand  il  abonde ,  est 
naturellement  impatient ,  précipité  ,  aigre  ,  impé- 
rieux ,  déliant ,  incrédule  ,  facile  à  s'offenser  et  à  se 
piquer  :  voilà  ses  défauts  ,  ou  ,  pour  mieux  dire  ,  ses 
excès.  Mais  par  des  caractères  bien  opposés  et  bien 
remarquables ,  la  charité  ,  selon  saint  Paul ,  est  pa- 
tiente,  humble  ,  simple,  sans  fard,  sans  aigreur, 
ne  s'emportant  jamais,  ne  s'éîevant  jamais,  se  ré- 
jouissant du  bien  ,  croyant  peu  le  mal ,  en  sorte  que 
nous  y  trouvons  tons  les  adoucissemens  qui  doivent 
perfectionner  notre  zèle.  Etudions  tous  ces  traits,  mes 
chers  auditeurs,  et  ne  négligeons  pas  des  règles  aussi 
essentielles  et  aussi  importantes  que  celles-là. 

Le  zèle  ,  je  dis  le  zèle  de  la  perfection  d'autrui  , 
est  naturellement  impatient.  Car  on  en  voudroit  voir 
d'abord  le  succès  ;  on  voudroit  qu'au  moment  qu'on 
a  parlé  ,  la  face  du  monde  changeât  ;  qu'il  n'y  eût  plus 
d'abus,  plus  de  désordres  ,  dès  qu'on  les  a  condam- 
nés ;  et  parce  qu'on  n'y  voit  pas  les  choses  si  tôt  dis- 
posées, non-seulement  on  se  rebute  ,  mais  on  en 


SUR   LE    ZÈLE.  l55 

conçoit  de  la  haine  contre  les  personnes  ,  maison  en 
témoigne  du  dépit,  mais  on  éclate  et  on  s'emporte  ; 
pourquoi  ?  parce  qu'on  ne  sait  pas  conserver  Ja  cha- 
rité ,  cette  charité  patiente ,  et  qu'on  ne  l'appelle  pas 
à  son  conseil.  Or  ,  voulez-vous,  mon  frère  ,  disoit 
saint  Augustin,  être  plus  modéré  et  plus  patient  dans 
votre  zèle?  considérez  l'éternité  de  Dieu  :  Vis  esse 
longanimis  ?  vide  œternitatem  Dei  (i).  Car  ,  à  le 
bien  prendre ,  votre  zèle  n'est  inquiet  et  empressé, 
que  parce  que  votre  vie  est  courte  ,  et  cette  impa- 
tience que  vous  faites  paroître  quand  on  ne  se  corrige 
pas  aussi  promptement  que  vous  le  voulez,  est  même 
une  marque  du  sentiment  que  vous  avez  de  la  briè- 
veté de  vos  jours.  Mais  Dieu  ,  dont  la  durée  est  éter- 
nelle, a  un  zèle  paisible  et  tranquille  :  comme  tous 
les  temps  sont  à  lui,  ce  qu'il  ne  fait  pas  dans  un  temps , 
il  le  fait  dans  l'autre;  ce  qu'il  n'obtient  pas  aujour- 
d'hui ,  il  se  réserve  à  l'obtenir  demain  ;  et  sa  patience 
à  supporter  le  mal  ,  bien  loin  dêtre  un  foible  qui 
l'humilie,  est  un  attribut  dont  il  se  fait  honneur. 
Entrez  donc  dans  la  pensée  de  cette  sainte  éternité, 
si  vous  voulez  que  votre  zèle  ait  le  calme  de  cette 
divine  tranquillité  :  Vis  esse  longanimis  ?  vide  œter- 
nitatem Dei  ;  c'étoit  le  raisonnement  de  ce  saint  doc- 
teur. Mais  sans  remonter  jusqu'à  l'éternité  de  Dieu, 
j'ai  bien  plus  tôt  fait  de  me  rabattre  sur  moi-même, 
et  de  me  dire  :  A  quoi  bon  ces  inquiétudes  et  ces  em- 
pressemens  ?  est-ce  ainsi  qu'agit  la  charité  ,  ou  est-ce 
ainsi  que  le  Dieu  de  la  charité  en  use  à  mon  égard  ? 
sisonzèle  pour  moi  s'étoit  lassé  en  tant  de  rencontres, 

{i)  August. 


l56  SUR   LE    ZÈLE. 

ei  sur  tant  de  sujets  ,  où  en  serois-je  ?  pourquoi  mon 
zèle  pour  les  autres  auroit-il  moins  de  constance  ?  Dieu 
m'a  attendu  des  années  entières ,  et  le  moindre  retar- 
dement me  pousse  à  bout.  J'ai  résisté  au  zèle  de  Dieu , 
et  je  ne  puis  souffrir  qu'on  résiste  an  mien,  est-ii 
rien  de  plus  injuste  ?  et  voilà ,  chrétiens  ,  sur  quoi 
saint  Paul  fondoit  ce  point  de  morale  si  paradoxe 
dans  la  spéculation  ,  et  si  vrai  dans  la  pratique  ,  quand 
il  disoit  qu'encore  que  le  zèle  soit  prompt  et  ardent, 
la  charité  est  patiente  ,  et  que  c'est  à  la  patience  de 
la  charité  d'arrêter  la  promptitude  et  l'ardeur  du  zèle: 
Charitas  patiens  est  (i). 

Comme  notre  zèle  est  impatient,  par  une  suite 
nécessaire  ,  il  devient  chagrin,  fâcheux  ,  mortifiant, 
plein  d'amertume,  toujours  sur  le  ton  de  l'invective  et 
du  reproche  ;  en  sorte  qu'il  semble  qu'on  se  fasse  un 
plaisir  d'attrister  le  prochain  en  le  réformant ,  au  lieu 
de  le  consoler  en  lui  inspirant  de  la  confiance  et  en 
l'encourageant.  Car  vous  savez  combien  ce  caractère 
de  zèle  est  ordinaire  ,  et  quelle  peine  les  âmes ,  sou- 
vent les  mieux  intentionnées  et  les  plus  droites ,  ont 
à  s'en  défendre.  De  dire,  chrétiens ,  que  le  zèle  du 
Sauveur  des  hommes  n'a  point  été  de  cette  nature  ; 
qu'au  contraire  ,  c'est  par  un  zèle  de  douceur  qu'il 
a  fait  profession  de  les  gagner ,  et  qu'il  les  a  en  effet 
magnés;  que  quelque  ardeur  qu'eût  cet  homme-Dieu 
pour  les  intérêts  de  son  Père  ,  quelque  horreur  qu'il 
eût  des  scandales  qui  secommettoientdans  le  monde, 
quelque  austérité  de  mœurs  et  de  vie  qu'il  prétendît 
établir  (  trois  choses  infiniment  capables  d'exciter  le 

(i)  i.  Cor.  10. 


SUR   LE    ZÈLE.  I  Bj 

feu  divin  qui  le  brùloit ,  et  de  l'enflammer  )  ,  rien 
néanmoins  de  tout  cela  n'a  aigri  son  zèle  ;  mais  que 
de  là  même  il  a  tiré  des  raisons  pour  l'adoucir  ,  sa- 
chant forL  bien  qu'une  loi  aussi  sévère  que  son  évan- 
gile ,  ne  réformeroit  jamais  le  monde  qu'autant  que 
la  douceur  de  sa  conduite  la  rendroit  aimable  ;  que 
l'horreur  qu'il  avoit  des  scandales ,  séparée  de  celte 
douceur  ,  iroit  à  exterminer  les  scandaleux  et  non  pas 
les  scandales  mêmes;  et  que  l'ardeur  dont  il  étoit 
animé  pour  les  intérêts  de  son  Père  céleste ,  seroitun 
feu  dévorant  qui  consumeroit  et  qui  ne  purifîeroit 
pas.  De  dire  encore  que  c'est  par  cette  douceur  que 
son  zèle  a  été  tout-puissant ,  qu'il  a  fléchi  les  cœurs 
de  bronze  ,  qu'il  a  attiré  les  publicains  ,  qu'il  a  sanc- 
tifié les  pécheresses ,  qu'il  a  opéré  les  grands  miracles 
de  conversion  :  qu'au  reste,  il  n'est  pas  croyable  que 
notre  zèle  doive  réussir  par  d'autres  voies  que  le  sien  , 
ni  que  notre  sévérité  soit  plus  efficace  ou  plus  heu- 
reuse :  de  parler  ,   dis-je  ,  de  la  sorte ,  et  de  vous 
proposer  ce  modèle  ,   ce  seroit  une  espèce  de  dé- 
monstration dont  il  n'y  a  personne  qui  ne  dût  être 
touché.   Mais  laissant   toute  autre   preuve  ,  j'aime 
mieux  en  revenir  toujours  au  même  principe ,  qui , 
dans  sa  simplicité  ,  a  quelque  chose  et  de  plus  sen- 
sible et  de  plus  pénétrant.  Car  enfin,  mon  frère, 
puis-je  dire  à  tout  homme  zélé  pour  les  autres  jus- 
qu'à l'excès  ,  consultez-vous  vous-même  s  et  soyez 
vous-même  votre  juge.  Dans  quelque  disposition  que 
tous  soyez  à  profiler  du  zèle  des  autres  pour  votre 
avancement  et  pour  votre  perfection  ,  vous  voulez 
qu'on  vous  ménage  7  vous  prétendez  qu'on  ait  pour 


l58  SUR   LE   ZÈLE. 

■vous  des  condescendances  et  des  égards,  vous  ne  vous 
accommodez  pas  de  cette  exactitude  rigoureuse  et 
pharisaïque  qui  né  garde  aucune  mesure  ,  vous  ue 
pouvez  supporter  que  l'on  vous  traite  avec  hauteur; 
s'il  s'agit  de  vous  faire  une  remontrance  et  de  vous 
donner  un  avis  ,  vous  croyez  avoir  droit  d'exiger 
qu'on  prenne  votre  temps,  qu'on  entre  dans  votre 
esprit ,  qu'on  étudie  votre  humeur  ;  si  l'on  en  use 
d'une  autre  manière  ,  bien  loin  de  vous  ramener  à 
l'ordre,  on  vous  révolte.  N'esi-il  donc  pas  juste  que 
vous  vous  imposiez  la  même  loi?  vous  demandez  que 
Ion  compatisse  à  vos  foiblesses  ;  pouvez-vous  doue 
vous  dispenser  de  compatir  aux  foiblesses  de  votre 
prochain  ?  Nonne  ergà  oportuit  et  te  misereri  con- 
servitui{ï)  ,  concluoit  notre  divin  maître,  après  nous 
avoir  proposé  la  parabole  de  ce  débiteur  qui  ne  voulut 
pas  remettre  une  dette  qu'on  lui  avoit  remise  ?  Est- 
il  raisonnable  que  ,  pour  guérir  les  plaies  de  vos 
frères ,  vous  n  employiez  que  le  vin ,  tout  pur  et 
tout  aigre  qu'il  peut  être  ,  et  que  votre  délicatesse 
aille  au  même  temps  à  vouloir ,  pour  votre  guérison  , 
qu'on  ne  verse  que  de  l'huile  sur  vos  blessures  ?  Ne 
faut-il  pas  que  votre  douceur,  selon  la  belle  règle 
du  grand  évêque  de  Genève  ,  soit  le  premier  appa- 
reil des  plaies  dont  vous  entreprenez  la  cure  ?  Or  ,  si 
cette  règle  convient  partout  et  à  l'égard  de  toute 
sorte  de  sujets  ,  beaucoup  plus  ,  dit  saint  Grégoire  , 
pape,  convient-elle  à  l'égard  de  ceux  qui,  dominés 
par  de  longues  habitudes ,  et  après  avoir  vécu  dans 
de  grands  désordres,  forment  enfin  la  généreuse  ré- 

(i)  Multh.  18. 


SUR   LE    ZÈLE.  I  % 

solution  de  quitter  leur  premiers  engagemens  et  dé 
retourner  à  Dieu.  Comme  ils  sont  plus  foibles ,  ils 
ont  plus  besoin  d'être  aidés  ,  d'être  soutenus  ,  d'être 
encouragés.  Non  pas  qu'il  faille  manquer  de  fermeté, 
mais  il  y  a  une  fermeté  sage ,  une  fermeté  qui  sait 
s'insinuer  ,  qui  sait  se  faire  aimer  ,  et  faire  aimer  à 
ceux  mêmes  que  l'on  corrige  ,  la  salutaire  correction 
-qu'ils  reçoivent.  Si  vous  les  rebutez  par  un  zèle  dur 
et  impitoyable ,  vous  leur  donnerez  horreur  du  re- 
mède ,  vous  les  éloignerez  du  sacrement ,  ils  se  re- 
plongeront dans  le  même  abîme  ,  dans  les  mêmes  dé- 
sordres ,   ils  abandonneront  tout.  Ah  !  combien  de 
pécheurs,    touchés  de  Dieu,  auroient  consommé 
l'ouvrage  de  leur  conversion  ,  s'ils  étoient  tombés 
entre  les  mains  d'un  ministre  plus  patient  et   plus 
compatissant!  Mais  parce  que  celui  qu'ils  ont  ren- 
contré les  a  contrislés ,  les  a  chagrinés ,  les  a  déses- 
pérés ,  plus  de  pénitence  pour  eux  pendant  la  vie  , 
et  peut-être  plus  de  pénitence  même  à  la  mort. 

Je  sais  que  celte  charité  qu'inspire  le  vrai  zèle ,  et 
qui  lui  est  si  propre  ,  demande  bien  des  ménagemens 
et  bien  des  réflexions.  Je  sais  que  pour  ne  se  pas 
échapper  quelquefois ,  il  faut  bien  s'étudier  soi-même 
et  être  bien  maître  de  soi-même.  Mais ,  mon  cher 
auditeur  ,  de  quoi  s'agit-il  ?  il  s'agit  de  gagner  votre 
frère  à  Dieu  :  Lucratus  eri's  fratrern  tuum  (i).  Il 
s'agit  de  le  retirer  de  la  voie  de  perdition  ,  de  le  ra- 
mener dans  les  voies  de  Dieu.  Le  laisserez-vous  pé- 
rir ,  pour  ne  vouloir  pas  vous  f:\ire  à  vous-même 
quelque  violence ,  après  qu'il  en  a  coûté  à   Jésus- 

(i)Matt.h,  iS. 


160  SUR   LE    ZÈLE, 

Christ  tout  son  sang  pour  le  sauver  ?  Allumez ,  Sei- 
gneur, allumez  clans  nos  cœurs  ce  feu  divin  ,  ce  saint 
zèle  dont  brûloit  votre  Prophète,  que  dis-je?  dont 
vous  avez  brûlé  vous-même  sur  la  terre.  Piendez- 
nous  sensibles  aux  intérêts  de  votre  gloire  ,  sensibles 
aux  intérêts  du  prochain  ,  sensibles  à  nos  propres 
intérêts;  et  nous  n'épargnerons  rien  pour  des  âmes 
qui  vous  doivent  élernelleufent  glorifier,  pour  des 
âmes  avec  qui  nous  devons  être  éternellement  unis 
dans  le  ciel ,  pour  des  âmes  dont  la  sanctification  et 
le  salut  ,  après  avoir  été  le  sujet  de  nos  soins ,  de- 
viendra le  gage  de  notre  félicité  éternelle,  où  nous 
conduise,  etc. 


SERMON 


SERMON 

POUR  LE 

MERCREDI  DE  LA  TROISIÈME  SEMAINE, 


•SUR  LA  PARFAITE  OBSERVATION 
DE  LA  LOI. 

Accesserunt  ad  Jesum  ab  Jerosolvmis  Soriba?  et  Pharisaeî, 
dicentes  :  Quare  Discipuli  tui  transgrediuntar  traditionem 
senioram  ?  Ipse  auteni  respondens  ,  ait  illis  :  Quare  et  vos 
transgredimini  niandatuni  Dei  propter  traditionem  vestrain  l 

Des  Docteurs  et  des  Pharisiens  venus  de  Jérusalem  , 
■s'adressèrent  à  Jésus-Christ  ,  et  lui  dirent  :  Pourquoi  vos 
Disciples  violent-ils  les  traditions  des  anciens  !  Mais  il  leur 
répondit  :  Pourquoi  vous-mêmes  violez-vous  le  commande- 
ment de  Dieu  pour  suivre  votre  tradition  !  En  saint  Mattk.  , 
chap.  i5. 

Madame  (i), 

Vu'étoit  un  des  caractères  de  la  fausse  dévotion ,  ou, 
si  vous  voulez ,  de  l'hypocrisie  des  pharisiens  ,  de 
s'attacher  scrupuleusement  aux  traditions  qu'ils 
avoient  reçues  de  leurs  pères  ,  et  de  violer  au  même 
temps  sans  scrupule  les  plus  importantes  obligations 
de  la  loi  de  Dieu.  Us  payoient  jusqu'à  la  dîme  des 
plus  petites  herbes,  mais  ils  manquoient  de  chanté 
pour  le  prochain  ;  ils  observoient  le  sabbat  avec  une 
exactitude  qui  alloit  presque  jusqu'à  la  superstition , 

(i)  La  Pieine. 

TOME   III.  I  i 


162,  sur  la  parfaite  observation 
mais  ils  ne  craignoient  point ,  le  jour  même  du  sab- 
bat, de  commettre  des  injustices;  ils  reprenoientles 
apôtres  de  ne  laver  pas  leurs  mains  avant  le  repas , 
mais  ils  contrevenoient  eux-mêmes  au  commande- 
ment de  Dieu  le  plus  indispensable  ,  qui  est  d'hono- 
rer son  père  et  sa  mère  ,  puisqu'ils  apprenoient  aux 
enfans  à  les  traiter  avec  dureté  ;  et  par  une  fausse  re- 
ligion ,  ou  plutôt  par  une  ingratitude  digne  de  tous 
les  châtimens  du  Ciel ,  à  les  abandonner  dans  le  be- 
soin ,  et  à  leur  refuser  les  secours  dont  ils  leurétoient 
redevables  :  tel  étoit ,  dis-je,  le  désordre  de  ces  sages 
du  judaïsme.  Que  fait  aujourd'hui  le  Sauveur  du 
monde  ?  Condamne-t-il  absolument  cette  régularité 
qu'ils  faisoient  paroître  à  observer  toutes  les  tradi- 
tions des  anciens  et  toutes  les  cérémonies  qui  leur 
étoient  prescrites  ?  Non ,  chrétiens:  souverain  légis- 
lateur ,  il  vouloit  que  toute  la  loi  fût  accomplie  jus- 
qu'à un  point  :  mais  par  une  conduite  pleine  d'équité 
et  de  sagesse  ,  il  loue  dans  ses  ennemis  mêmes  ce 
qu'il  y  a  de  louable  ,  et  il  blâme  seulement  ce  qu'il 
y  a  de  criminel  et  de  vicieux.  Il  approuve  ce  qu'ils 
font,  et  il  leur  reproche  ce  qu'ils  ne  font  pas.  En 
comparant  deux  sortes  de  devoirs  dont  les  uns  ont 
pour  objet  les  points  de  la  loi  les  plus  essentiels,  et 
les  autres  regardent  les  articles  les  moins  nécessaires , 
il  leur  fait  entendre  qu'il  faut  d'abord  pratiquer  ceux- 
là  ,  et  ne  pas  ensuite  omettre  ceux-ci  :  Hœc  oportuit 
facere ,  et  Ma  non  orniitere  (i).  Par  où ,  mes  frères , 
il  nous  apprend  à  nous  préserver  nous  -  mêmes 
d'un  désordre  tout  opposé  à  celui  des  pharisiens, 

(i)  Matth.  a3. 


DE   LA   LOI.  l63 

mais  assez  commun  dans  le  monde  ,  je  dis  dans  le 
monde  chrétien.  Car  le  de'sordre  des  pharisiens 
étoit  de  s'attacher  aux  petites  choses,  et  de  négliger 
les  grandes;  et  le  nôtre  est  de  nous  borner  quelque- 
fois tellement  aux  grandes ,  que  nous  croyons  pou- 
voir impunément  mépriser  les  petites.  Mais  moi  je 
prétends  qu'il  y  a  entre  les  unes  et  les  autres  une 
telle  liaison,  que  de  manquer  volontairement  et  ha- 
bituellement aux  moindres  devoirs,  c'est  s'exposer  à 
violer  bientôt ,  et  en  mille  rencontres ,  les  plus  grands 
préceptes  ,  et  ce  que  la  loi  nous  ordonne  sous  de  plus 
grièves  peines.  Voilà  le  sujet  que  j'entreprends  de 
traiter  dans  ce  discours;  et  en  le  traitant,  madame, 
quelle  consolation  pour  moi  de  parler  à  une  reine  ,  ou 
devant  une  reine  qui ,  sur  le  trône ,  et  malgré  tous 
les  dangers  de  la  cour,  sait  si  bien  rendre  à  Dieu  ce 
qui  lui  est  dû;  qui ,  fidèle  à  la  loi ,  et  à  toute  la  loi , 
va  bien  encore  dans  la  pratique  au-delà  de  la  loi  ;  en 
un  mot,  qui ,  par  la  plus  rare  et  la  plus  merveilleuse 
alliance ,  réunit  dans  son  auguste  personne  tout  l'éclat 
de  la  grandeur  humaine  ,  et  tout  le  mérite  de  la  sain- 
teté chrétienne  ?  Ce  n'est  donc  point  ici  pour  vous 
madame ,  une  morale  trop  sublime  et  nouvelle ,  mais 
sans  que  ce  soit  une  morale  nouvelle ,  ni  trop  relevée 
pour  Votre  Majesté ,  elle  y  trouvera  toujours  de  auoi 
animer  de  plus  en  plus  la  ferveur  de  sa  piété.  Saluons 
d'abord  Marie  ,  et  lui  disons  :  Ave ,  Maria. 

Je  dis,  chrétiens,  qu'il  est  infiniment  dangereux 
de  négliger  dans  la  voie  du  salut  les  petites  choses; 
et  qu'en  tout  ce  qui  touche  la  religion  et  la  cons- 

ii. 


164  SUR    LA   PARFAITE   OBSERVATION 

cience ,  il  n'y  a  rien  de  si  léger  qui  ne  mérite  nos 
soins  ,  et  qui  ne  demande  une  fidélité  parfaite  et  une 
entière  soumission.  Je  fonde  cette  importante  maxime 
sur  deux  principes  ;  l'un  est  l'orgueil  de  l'homme , 
et  l'autre  est  son  aveuglement.  L  homme  de  lui-même 
est  orgueilleux  ;  et  qiœ  fait  en  lui  son  orgueil  ?  il  le 
porte  à  l'indépendance ,  et  lui  donne   un  penchant 
secret  à  s'émanciper  et  à  s'affranchir  de  la  loi.  Ce  n'est 
pas  assez  :  outre  que  l'homme  est  orgueilleux,  il  est 
aveugle;  et  que  fait  en  lui  son  aveuglement? il  l'em- 
pêche de  bien  connoître  toute  1  étendue  de  ses  de- 
voirs ,  et  de  bien  discerner  ce  qu'il  y  a  de  plus  ou  de 
moins  essentiel  dans  la  loi.  De  là,  je  forme  deux  pro- 
positions qui  contiennent  tout  le  fond  de  ce  discours , 
et  qui  en  feront  le  partage.  Car,  je  prétends  qu'un 
préservatif   nécessaire  pour   réprimer   l'orgueil   de 
notre  cœur ,  c'est  de  l'assujettir  aux  moindres  obliga- 
tions de  la  loi:  vous  le  verrez  dans  la  première  par- 
tie. J'ajoute  que  nous  ne  pouvons  mieux  corriger.'les 
erreurs  de  notre  esprit ,  ou  en  prévenir  les  suites 
funestes,  que  par  une  obéissance  exacte  aux  plus 
petits  devoirs  de  la  loi  :  je  vous  le  montrerai  dans  la 
seconde  partie.  Rendez-vous  attentifs  à  l'une  et  à 
l'autre  :  et  quoique  cette  matière  n'ait  pas  peut-être 
d'abord  de  quoi  frapper  vos  esprits ,  vous  en  com- 
prendrez néanmoins  bientôt  toute  la  conséquence. 

PREMIÈRE    PARTIE. 

A  remonter  jusqu'à  la  source  de  la  corruption  de 
l'homme ,  il  est  évident,  chrétiens ,  que  le  premier  de 
tous  les  désordres ,  c'est  1  orgueil  ;  et  que  le  premier 


DE   LA   LOI.  lG5 

effet  de  l'orgueil ,  c'est  l'amour  de  l'indépendance  et 
de  la  liberté.  Voilà  le  vice  capital  et  prédominant  de 
notre  nature  ;  d  où  il  arrive  que  nous  avons  tant  de 
peine  à  nous  assujettir  ,  que  toute  autorité  supérieure 
nous  est  onéreuse  ,  que  le  commandement  et  la  loi 
nous  tient  lieu  de  joug ,  et  que  notre  inclination  nous 
porte  toujours  à  le  secouer ,  quand  elle  n'est  pas  ré- 
glée par  la  raison.  Ce  vice  nous  est  si  naturel  qu'il  ne 
faut  pas  même  l'imputer  au  péché  d'origine  comme 
à  sa  cause  ,  puisqu'il  est  vrai  que  ,  jusque  dans  l'état 
d'innocence  ,  le  premier  homme  ,  non-seulement  y 
fut  sujet,  mais  y  succomba,  et  que  ce  bienheureux 
état  qui  l'exemptoit  de  toute  autre  foiblesse  ,  ne 
l'exempta  pas  de  celle-ci ,  je  veux  dire  ,  de  cet  or- 
gueil secret  qui  le  poussa  à  s'émanciper  de  l'obéissance 
due  à  son  souverain  et  à  son  Dieu.  Car  ,  comme  re- 
marque saint  Ambroise  ,  l'homme  n'est  pas  tombé 
dans  ce  désordre  d  aimer  la  liberté  et  l'indépendance , 
parce  qu'il  a  désobéi  à  Dieu  ;  mais  il  a  désobéi  à  Dieu 
parce  qu'il  étoit  sujet  à  ce  désordre  :  et  l'on  ne  peut 
pas  dire  que  son  orgueil  soit  une  suite  de  son  péché  , 
puisque  l'Ecriture  nous  apprend  au  contraire  que  son 
péché  a  été  l'effet  de  son  orgueil.  Il  est  donc  certain 
que  l'orgueil  nous  donne  de  lui-même  un  penchant 
à  nous  licencier  ,  et  à  nous  affranchir  des  lois  qui 
nous  sont  imposées.  Or ,  quoique  cela  soit  ainsi ,  il 
y  a  néanmoins  des  lois  d'une  autorité  si  vénérable , 
et  d  une  obligation  si  bien  fondée  dans  les  principes 
mêmes  de  la  raison,  que  quelque  passion  que  nous 
ayons  pour  la  liberté ,  nous  ne  pouvons  presque  nous 
départir  de  l'attachement  respectueux  et  de  la  sou- 


l66  SUR   LA   PARFAITE   OBSERVATION 

mission  qu'elles  exigent  de  nous  ;  et  ces  lois  sont 
celles  de  la  religion  et  de  la  conscience  :  de  la  reli- 
gion ,  qui  nous  lie  à  Dieu  :  car  c'est  de  là  qu'elle  a 
pris  son  nom;  et  de  la  conscience  ,  qui  nous  assujet- 
tit à  nous-mêmes.  Oui ,  tout  ennemi  qu'est  1  homme 
de  la  dépendance  ,  il  a  de  la  peine  à  ne  pas  aimer 
ces  deux  lois  ,  parce  qu'il   les  envisage  comme  les 
deux  sources  de  son  bonheur  et  de  son  salut  éternel. 
Tandis   qu'il    est  encore  dans  l'intégrité  et  dans  la 
pureté  des  mœurs ,  rien  de  plus  souple  qu'il  l'est  à  la 
loi  intérieure  de  sa  conscience;  rien  de  plus  attaché 
ni  de  plus  soumis  au  culte  de  la  religion.  Cependant 
il  ne  laisse  pas  d'ailleurs  d'avoir  toujours  dans  lui- 
même  le  fond  de  cette  pernicieuse  liberté  ,  ou  plutôt 
de  ce  pernicieux  libertinage  qui  ne  peut  supporter  la 
gêne  et  la  contrainte  ;  et  lors  même  que  nous  nous 
proposons  de  nous  captiver  sous  l'empire  de  la  reli- 
gion et  de  la  conscience ,  l'orgueil  de  notre  esprit 
nous   suscite   une  autre  loi   directement  opposée, 
comme  dit  saint  Paul ,  à  toutes  les  lois  de  Dieu.  Loi 
qui  consiste  à  ne  reconnoître  pour  loi ,  que  ce  qui 
nous  plaît  ;   à  n'écouter  la  conscience ,  qu'autant 
qu'elle  nous  flatte  ;  à  n'avoir  plus  de  déférence  pour 
la  religion ,  qu'autant  qu'elle  se  trouve  conforme  à 
nos  vues,  c'est-à-dire,  à  nous  faire  les  arbitres  de 
l'une  et  de  l'autre  ,  et  à  vivre  en  effet  selon  notre  ca- 
price et  selon  les  désirs  de  notre  cœur. 

Voilà  donc  comme  une  espèce  de  combat  dans 
l'homme  entre  son  orgueil  et  sa  raison  ;  sa  raison  qui 
veut  qu'il  se  soumette  ,  et  son  orgueil  qui  ne  le  veut 
pas  ;  sa  raison  qui  lui  apprend  à  se  laisser  conduire 


DE    LA    LOI.  167 

et  gouverner  surtout  dans  les  choses  de  Dieu,  et  son 
orgueil  qui  lui  persuade  de  n'en  croire  que  lui- 
même  ;  sa  raison  qui  autorise  la  religion  et  la  cons- 
cience comme  ayant  droit  de  souveraineté  sur  lui , 
et  son  orgueil  qui  se  révolte  contre  cette  souverai- 
neté. Qui  l'emporte  des  deux  ?  ni  l'un  ni  l'autre  , 
chrétiens,  si  nous  avons  égard  aux  commencemens. 
Pourquoi  ?  parce  que  d'abord  ils  sont  presque  l'un 
et  l'autre  de  force  égale  :  le  respect  de  la  conscience 
et  de  la  religion  étant  assez  fort  pour  soutenir  quel- 
que temps  contre  l'amour  déréglé  de  l'indépendance 
et  de  la  liberté;  et  l'amour  de  l'indépendance  et  de 
la  liberté  étant  trop  violent  pour  être  jamais  entiè- 
rement détruit  par  le  respect  de  la  religion  et  de  la 
conscience.  Mais  voici  ce  qui  arrive  ,  quand  l'homme 
commence  à  quitter  Dieu  ,  et  que  Dieu  commence 
à  se  retirer  de  l'homme  ;  c'est  que  dans  la  pratique 
de  ces  deux  devoirs  qui  touchent  la  religion  et  la 
conscience  ,  il  observe  les  grandes  choses  avec  quel- 
que sincérité  ,  et  qu'il  ne  se  fait  plus  une  règle  de 
garder  les  petites.  Il  a  toujours  ,  ou  il  semble  tou- 
jours avoir  de  la  vénération  pour  ce  qui  lui  paroît 
essentiel;  mais  il  y  a  d'autres  points  moins  imnortans 
sur  lesquels  il  se  relâche  sans  scrupule  ;  et  si  vous 
voulez  savoir  la  raison  de  cette  différence  ,  elle  est 
claire  ,  dit  saint  Grégoire  pape  :  car  elle  est  fondée 
sur  ce  que  les  grandes  choses,  en  ce  qui  regarde  la 
conscience  et  la  religion  ,  portent  avec  elles  un 
caractère  si  visible  et  si  éclatant  de  l'autorité  divine, 
qu'il  retient  l'homme  dans  l'ordre;  au  lieu  que  les 
petites,  où  ce  caractère  est  moins  remarquable  ,  le 


l68  SUR   LA   PARFAITE    OBSERVATION 

rebutent  par  la  sujétion  qu'elles  demandent.  Que 
fait-il  donc?  il  se  réduit  aux  premières;  mais  celles- 
ci  ,  il  les  abandonne.  Pour  ne  pas  devenir  libertin  , 
il  veut  être  régulier  dans  les  unes;  et  pour  ne  se  pas 
rendre  trop  dépendant ,  il  s'accoutume  à  mépriser 
les  autres.  Tel  est  le  principe  du  désordre  de  l'homme. 
Et  cet  état ,  quoique  bien  contraire  aux  desseins  de 
Dieu  ,  quoiqu'iniiniment  éloigné  de  la  perfection 
chrétienne,  quoique  très-dangereux  pour  le  salut,  ne 
seroit  pas  ,  après  tout ,  par  lui-même  ,  un  état  de 
damnation  ,  si  l'on  en  demeuroit  là.  Mais  voici  le 
progrès:  c'est  saint  Bernard  qui  l'a  observé,  et  qui 
a  pris  soin  de  nous  en  développer  le  mystère  dans 
son  excellent  ouvrage  des  degrés  de  V humilité  et  de 
V orgueil.  Vous  me  demandez,  dit-il ,  mes  frères,  ce 
que  fait  dans  l'homme  cette  liberté  présomptueuse 
qui  le  porte  à  négliger  certaines  obligations  de  cons- 
cience moins  rigoureuses  et  moins  étroites  ;  et  moi 
je  vous  réponds  qu'elle  produit  en  lui  les  plus  fu- 
nestes effets.  Car  je  dis  qu'elle  lui  fait  perdre  insen- 
siblement le  respect  et  l'obéissance  qu'il  doit  à  Dieu. 
Je  dis  qu'elle  étouffe  peu  à  peu  dans  lui  la  crainte 
des  jugeinens  de  Dieu.  Je  dis  qu'elle  le  rend  hardi 
à  tout  entreprendre  contre  la  loi  de  Dieu.  Je  dis 
qu'après  lui  avoir  fait  contracter  l'habitude  des  petits 
péchés  ,  et  lui  en  avoir  ôté  la  honte  s  elle  lui  donne 
bientôt,  selon  rEcriiure,  un  front  de  prostituée 
pour  le  plus  grands  crimes  :  Frons  meretricis  facta 
est  tibi  (i)  ;  et  que  ces  transgressions,  quoique  lé- 
gères ,  sont  autant  de  brèches  fatales  par  où  le 
démon  entre  dans  son  cœur. 

(i)  Jcreni.  3. 


DE    LÀ   LOI.  169 

En  effet ,  ajoute  saint  Bernard ,  je  l'ai  reconnu ,  et 
l'expérience  me  l'a  appris,  que  de  même  qu'un  juste 
qui  marche  avec  ferveur  dans  la  voie  de  Dieu  ,  après 
en  avoir  essuyé  toutes  les  petites  difficultés ,  se  joue 
des   plus  grandes  ,  qu'il   croyoit  auparavant  insur- 
montables ;  aussi  un  pécheur  qui  suit  le  cours  et  les 
mouvemens  de  sa  passion  ,  à  force  de   franchir  le 
pas  dans  les  moindres  occasions  ,  en  vient  enfin  jus- 
qu'au point  de  ne  trouver  plus  rien  qui  l'arrête  dans 
la   voie    de    l'iniquité  :   Et   quemadmodum  justus  , 
ascensis  his  gradihus  ,  corde  a  la  cri  currit  ad  vitamy 
sic  iisdem  descensis ,  impius  jam  absque  laborefes- 
tinat  ad  mortem  (1).  Voyez-vous  ,  dit  ce  Père ,  com- 
ment le  juste  et  le  pécheur  ,  quoique  par  diiïerens 
principes ,  acquièrent  cette  liberté  ,  l'un  pour  la  vie  , 
et  l'autre  pour  la  mort  ?  La  charité  donne  des  ailes 
à  l'honûne  juste,  et  la  cupidité  en  donne  au  pécheur: 
Illum  proclivem  charitas  ,  illum  cupiditas  facit  (2). 
Le  juste  ne  ressent  pas  sa  peine,  parce  qu'il  est  animé 
de  l'amour  de  Dieu  ;  et  le  pécheur  est  insensible  à 
la  sienne ,  parce  qu'il  est  dans  l'endurcissement  :  In 
uno  amor ,  in  altero  slupor  laborem  non  sentit  (3). 
Dans  l'homme  juste ,  c'est  l'abondance  de  la  grâce , 
et  dans  le  pécheur,  c'est  le  comble  du  péché  qui  exclut 
les  remords  et  la  crainte  :  In  ilîo  perfecta  virtus 9  in 
isto  consummata  iniquitas foras  mitiit  timorem{j+), 
Tous  deux  s'avancent  dans  le  chemin  du  vice  ou  de 
ki  vertu  ,  et  s'y  avancent  de  telle  sorte  qu'ils  n'en 
sont  pas  même  fatigués. 

Mais  avant  que  le  pécheur  en  soit  venu  là ,  n'a-t-il 

(1)  Bera.  —  (2)  Idem (3)  Idem.  —  (h)  Idem. 


17O  SUR    LA    PARFAITE    OBSERVATION 

rien  à  souffrir  ?  Ah  !  mes  frères  ,  reprend  saint  Ber- 
nard ,  il  y  en  a  qui  souffrent  :  et  qui  sont-ils  ?  Ce 
sont  ceux  qui  voudraient  tenir  le  milieu  ;  c'est-à- 
dire  ,  certaines  âmes  imparfaites  qui  voudraient  se- 
couer le  joug  de  la  conscience  et  de  la  religion  dans 
les  petites  choses ,  et  qui  ne  voudraient  pas  le  rompre 
dans  les  grandes  :  Medii  sunt  qui  fatigantur  et 
angustantur  (1).  Car  ceux-là,  dit-il,  souffrent  de 
tous  les  côtés;  et  du  côté  de  la  grâce,  à  laquelle  ils 
résistent,  et  du  côté  de  leur  passion  qu'ils  ne  satisfont 
pas  pleinement  :  la  grâce  les  trouble ,  et  la  passion 
les  irrite  :  la  grâce  leur  reproche  d'avoir  fait  telles 
démarches,  et  la  passion  au  contraire  de  n'être  pas 
encore  allés  plus  avant  :  la  grâce  leur  dit  :  Falloit-il 
mépriser  Dieu  pour  si  peu  de  chose  ?  et  la  passion  : 
Falloit-il  ne  se  satisfaire  qu'à  demi?  Ainsi  ils  demeu- 
rent tout  à  la  fois  exposés  à  la  peine  intérieure  de  l'une 
et  de  l'autre,  ou  ,  si  vous  voulez ,  ils  goûtent  tout  à  la 
fois,  et  les  amertumes  du  vice  ,  et  celles  de  la  vertu, 
sans  en  goûter  la  douceur.  Mais  prenez  garde ,  pour- 
suit saint  Bernard ,  bientôt  la  passion  et  l'amour  de 
la  liberté  prévaut  :  car  cet  état  de  violence  ne  peut  pas 
durer;  et  il  faut ,  ou  que  de  la  négligence  des  petites 
choses  l'homme  passe  jusqu'au  mépris  des  grandes , 
ou  qu'il  rentre  dans  l'ordre  dont  il  s'est  écarté  ,  et 
qui  est  celui  d'une  entière  soumission  à  Dieu.  Et 
parce  qu'en  matière  de  péché  le  retour  est  aussi  diffi- 
cile que  le  progrès  est  naturel ,  pour  un  pécheur  qui 
revient  de  celte  licence  présomptueuse  ,  il  y  en  a 
cent  autres  qu'elle  conduit  à  la  perdition  ;  et  c'est 

(1)  Bern. 


DE    LA    LOI.  171 

pourquoi  saint  Bernard  en  fait  un  degré  d'orgueil  si 
dangereux  pour  le  salut.  En  effet ,  écoutez  bien  ,  s'il 
vous  plaît ,  mes  chers  auditeurs  ,  ce  que  je  vais  vous 
dire  :  de  là  sont  venus  presque  tous  les  scandales  et 
tous  les  désordres  qui  ont  éclaté  dans  le  inonde: 
de  là  les  grands  attentats  de  l'hérésie  et  les  prodi- 
gieux égaremens  de  1  impiété;  de  là  les  affreux  relà- 
chemens  de  la  discipline  de  L'Eglise  ;  de  là  la  déca- 
dence des  ordres  les  plus  religieux  et  les  plus  fervens  ; 
de  là  la  ruine  d'une  infinité  d'ames  chrétiennes  qui 
se  sont  perdues  ,  et  qui  se  perdent  encore  tous  les 
jours.  Le  voulez-vous  voir  dans  une  induction  éga- 
lement sensible  et  touchante  ?  suivez-moi. 

J'ai  dit  les  grands  attentats  de  l'hérésie.  Car ,  de 
quoi  étoil-il  question,  quand  Luther,  cet  homme 
né  pour  la  désolation  du  royaume  de  Jésus-Christ , 
commença  à  répandre  le  venin  de  son  erreur  ?  de 
quoi  s'agissoit-il  ?  à  peine  le  sait-on ,  tant  la  chose , 
ce  semble,  importoit  peu.  Il  trouvoit  dans  les  indul- 
gences, ou,  pour  mieux  dire,  dans  l'application  et 
dans  la  concession  des  indulgences  ,  certains  abus 
qui  le  choquoient  :  il  auroit  voulu  en  retrancher 
l'excès  et  en  rectifier  l'usage.  Etoit-ce  donc  là  des 
points  si  essentiels  dans  la  religion  ?  Non  ,  chrétiens  : 
mais ,  de  quelque  nature  qu'ils  fussent ,  la  décision 
ne  lui  en  appartenoit  pas  :  il  n'en  devoil  point  être 
l'arbitre  ni  le  juge.  Cependant  il  le  prétendit  ,  et 
sur  cet  article  il  osa  traiter  de  superstitieuse  la  pra- 
tique commune  des  fidèles.  Où  le  mena  ce  premier 
pas  ?  vous  le  savez,  jusqu'à  combattre  les  plus  invio- 
lables maximes  de  la  foi  orthodoxe.  Ce  toit  peu  de 


I72  SUR   LA   PARFAITE   OBSERVATION 

chose  que  la  matière  qui  s';igitoit  :  mais  ce  fut  assez 
pour  le  rendre  hardi  à  innover.  De  l'usage  de  l'in- 
dulgence il  en  vînt  à  la  substance  même  qu  il  rejeta» 
Et  parce  que  la  foi  de  l'indulgence  avoit  du  rapport 
et  de  la  liaison  avec  celle  du  purgatoire,  après  avoir 
décrié  l'indulgence  ,   il  n'hésita  plus   à  attaquer  la 
créance  du  purgatoire.  La  foi  du  purgatoire  étoit  le 
fondement  de  la  prière  pour  les  morts  ;  il  abolit  la 
prière  pour  les  morts.  Cette  prière  se  tronvoil  auto- 
risée par  les  liturgies  ,  et  par  le  sacrifice  de  la  messe  ; 
il  renonça  au  sacrifice  de  la  messe  ,  non  sans  peine  , 
il  est  vrai,  mais  enfin  il  y  renonça.  Cela  l'engageoit 
dans  le  mystère  de  la  satisfaction  de  Jésus-Christ , 
du  mérite  des  bonnes  œuvres  ,  de  la  justification  des 
hommes  ;  il  ne  respecta  rien  ,  satisfaction  ,  mérites, 
bonnes  œuvres ,  il  dogmatisa  sur  tout.   Là  -  dessus 
l'Eglise  s  élève  contre  lui  ;  il  ne  connoît  plus  d'autre 
église  que  celle  des  prédestinés  ,  qui  est  invisible. 
Le   souverain  pontife  le   déclare  anathême  ,  et   ii 
déclare  lui-même  le  souverain  pontife  antechrist. 
On  lui  oppose  les  livres  de  l'Ecriture  ;  il  désavoue 
pour   livres  de   l'Ecriture    tous  ceux  qui   lui   sont 
contraires.  On  le  presse  au  moins  par  ceux  qu'il 
reçoit ,  et  il  s'obstine  à  n'en  point  recevoir  dont  il 
ne  soit  lui-même  l'interprète  pour  en  déterminer  le 
sens.  On  convoque  des  assemblées  et  des  conciles  : 
mais  ii  proteste  contre  les  conciles  ,  et  il  ne  veut 
pour  règle  que  l'esprit  intérieur  qui  le  gouverne. 
Voilà  le  dernier  emportement  de  1  hérésie.  Pensoit-il 
en  venir-là  ?  non  :  il  confessa  lui-même  cent  fois 
qu'il  étoit  allé  plus  loin  qu'il  ne  vouloit ,  et  il  s'éton- 


DE   LA   LOI.  iy3 

woit  îe  premier  des  progrès  de  sa  secte  et  de  ses 
erreurs.  Mais  il  n'en,  devoit  pas  être  surpris,  puisque 
le  caractère  de  l'esprit  de  l'homme  est  de  se  licencier 
toujours  quand  il  a  pris  une  fois  l'essor.  Ce  seul  point 
de  l'indulgence  fut  comme  un  levain  :  Modicumfer- 
mentum  (i)5  mais  un  levain  qui ,  venant  à  s'enfler 
par  l'orgueil  de  cet  hérésiarque  ,  corrompit  en  peu 
de  temps,  selon  l'expression  de  l'évangile,  toute  la 
masse ,  et  fit  de  ce  catholique ,  de  ce  religieux ,  un 
apostat. 

J'ai  dit  les  prodigieux  égaremens  de  l'impiété. 
Voyez,  mes  frères,  ces  libertins  de  profession  dont 
le  monde  est  rempli,  qui  prenant  pour  force  d'esprit 
l'endurcissement  de  leur  cœur,  font  gloire  de  n'avoir 
ni  foi  ni  loi.  Ne  croyez  pas  que  cet  état  d'irréligion 
où  ils  vivent  se  soit  formé  tout  à  coup  ,  ni  qu'ils 
aient  d'abord  effacé  de  leur  esprit  ces  notions  géné- 
rales de  l'existence  et  de  la  providence  d'un  Dieu  ; 
c'est  ce  qui  ne  peut  être ,  et  ce  qui  ne  fut  jamais. 
En  effet  ,  leur  libertinage  ,  je  dis  ,  libertinage  de 
créance ,  commence  d'abord  ,  par  où  ?  que  sais-je  ? 
par  quelques  railleries  qu'ils  font  de  certaines  dévo- 
tions populaires  :  cela  leur  semble  léger  ,  et  peut-être 
est-il  tel  qu'il  leur  paroît.  Mais  laissez  croître  ce  petit 
grain  ;  bientôt  ils  ne  craignent  point  de  censurer  les 
dévotions  reçues  et  approuvées  de  toute  l'Eglise  : 
c'est  quelque  chose  de  plus.  Ensuite  ils  étendent  leur 
censure  jusqu'à  nos  plus  saintes  cérémonies  :  témé- 
rité encore  plus  grande.  De  là  ils  passent  au  mépris 
des  sacremens  ;  autre  degré  de  présomption.  Ce  mé- 

(1)  1.  Cor.  5. 


174  SL1R    LA    PARFAITE    OBSERVATION 

pris  est  suivi  d'une  révolte  secrète  et  intérieure  contre 
nos  mystères  mêmes  :  disposition  prochaine  à  l'ex- 
tinction de  la  foi.  Enfin,  ils  ne  considèrent  plus  la 
religion  que  comme  une  police  extérieure,  nécessaire 
pour  contenir  les  peuples  :  maxime  pleine  d'abomi- 
nation. Cela  joint  aux  réflexions  qu'ils  font  sur  les 
événemens  du  monde  ,  les  fait  douter  s'il  y  a  une 
Providence  ;  surcroît  d'aveuglement ,  dont  Dieu  les 
punit.  Ne  sachant  plus  s'il  y  a  une  Providence,  ils  ne 
savent  pas  trop  s'il  y  a  un  Dieu  ,  ni  s'ils  ont  une 
ame  spirituelle  capable  de  le  posséder ,  parce  que 
tout  cela  leur  devient  incertain  :  dernier  comble  de 
l'impiété.  Or  ,  remontez  au  principe  du  mal  ,  et 
tachez  à  le  découvrir;  ce  n'est  rien  ou  presque  rien: 
mais  votre  Prophète  l'a  dit,  Seigneur,  et  il  est  vrai, 
que  l'insolence  de  ceux  qui  se  retirent  de  vous  va 
toujours  croissant  :  Superbia  eorum  qui  te  oderunt , 
ascendit  scmper  (i). 

Est-ce  ainsi  qu'il  en  va  à  l'égard  des  mœurs  ?  oui , 
chrétiens ,  et  plus  même  à  l'égard  des  mœurs  qu'à 
l'égard  de  la  foi.  Car,  comme  dit  saint  Ambroise  ,  les 
lois  qui  nous  obligent  à  bien  vivre ,  nous  tenant  encore 
plus  dans  la  dépendance  que  celles  qui  nous  obligent 
à  croire ,  nous  avons  plus  de  penchant  à  les  violer. 
Tant  de  relâchemens  que  nous  déplorons,  d'où  ont- 
ils  pris  leur  origine ,  demandoit  saint  Bernard  ,  sinon 
de  la  liberté  démesurée  avec  laquelle  les  chrétiens 
lâches  et  les  mondains ,  n'écoutant  que  leur  amour- 
propre  et  leur  orgueil,  ont  négligé  premièrement 
les  petites  observances,  et  puis  se  sont  peu  à  peu 
(i)  Ps.  73. 


DE    LA   LOI.  175 

déchargés  des  grandes  ?  Ces  relâchemens  se  sont-ils 
jamais  introduits  par  un  soulèvement  subit  et  général 
des  fidèles,  et  par  une  rébellion  formée  de  leur  part 
contre  les  saintes  lois  que  l'Eglise  leur  prescrivoit  ? 
Non  ,  répond  saint  Bernard  ;  mais  ils  ont  toujours 
commencé  par  des  exemptions  en  apparence  res- 
pectueuses ,  que  chacun  ,  sous  divers  prétextes  ,  a 
voulu  s'accorder  au  préjudice  du  droit  commun  ,  pré- 
tendant qu'en  telle  et  telle  circonstance,  la  loi  n'étoit 
pas  faite  pour  lui  ,  et  se  souciant  peu  des  consé- 
quences que  son  mauvais  exemple  devoit  produire 
dans  les  autres.  D'où  vient  que  le  monde  chrétien 
s'est  vu ,  quelquefois  avec  étonnement,  plongé  dans 
l'abîme  d'un  désordre  universel ,  sans  qu'on  pût  dire 
ni  quand ,  ni  comment  il  y  étoit  tombé  ,  si  ce  n'est, 
ajoute  le  même  Père ,  parce  qu'il  y  étoit  tombé  par 
des  degrés  et  par  des  chutes  presque  insensibles  : 
dépravation  énorme  dans  ses  accroissemens  ,  mais 
si  imperceptible  dans  sa  naissance  ,  qu'à  peine  l'a- 
t-on  pu  remarquer.  Pourquoi  tant  de  synodes  et  tant 
de  conciles  assemblés  pour  la  réformation  ,  non 
pas  de  la  foi  ,  mais  de  la  discipline ,  qui  s'afïbiblit 
et  qui  dégénère  toujours  ?  n'étoit-ce  pas  pour  ré- 
fréner cette  licence  ,  si  funeste  et  si  contagieuse ,  qui 
se  glisse  aussi  bien  dans  le  christianisme  et  dans  les 
ordres  les  plus  saints ,  que  dans  les  sociétés  les  plus 
profanes  ?  Et  pourquoi  l'Eglise ,  malgré  le  soin  con- 
tinuel qu'elle  a  apporté  à  réformer  ses  enfans  et  à  se 
réformer  elle-même,  a-t-elle  néanmoins  été  comme 
forcée  de  consentir  à  l'abolition  de  ces  lois  si  salu- 
taires et  si  sages ,  qui  furent  autrefois  en  vigueur , 


176  SUR   LA   PARFAITE   OBSERVATION 

et  qui  n'ont  cessé  d'y  être  que  parce  que  l'abondance 
de  l'iniquité  a  prévalu  ?  n'est-ce  pas  par  de  légères 
trangressions  que  ce  changement  a  commencé  ?  Ce 
n'est  pas  assez.  Pourquoi  saint  Bernard ,  écrivant  à 
un  grand  pape,  se  plaignoit-il  hautement  d'une  espèce 
de  corruption  dont  il  rejetoit  en  partie  le  blâme  sur 
la  cour  romaine ,  et  qui  consistoit  à  accorder  trop 
aisément  toutes  sortes  de  dispenses  ?  n'en  apportoit- 
il  pas  la  raison  ,  savoir  ,  que  cette  facilité  des  prélats 
et  des  supérieurs  à  dispenser  ,  angmentoit  de  plus 
en  plus  l'inclination  violente  qu'ont  les  hommes  à 
s'émanciper  ?  Hé  quoi ,  saint  Père,  lui  disoit-il ,  avec 
un  zèle  respectueux  ,  mais  tout  évangélique  ,  falloit-il 
donc  faire  des  lois s  s'il  devoit  y  avoir  tant  d'exemp- 
tions et  tant  de  dispenses?  ne  savez-vous  pas  que  vous 
avez  des  hommes  à  conduire  s  c'est-à-dire  ,  des  créa- 
turesennemies  de  l'assujettissement, etquil  faut  à  leur 
égard, non  point  de  la  tolérance  et  de  la  mollesse  pour 
relâcher ,  mais  de  la  force  et  du  courage  pour  leur 
résister  ?  et  ne  voyez-vous  pas  jusqu'à  quel  point  s'est 
accru  cet  abus  des  dispenses;  en  sorte  qu'après  les 
avoir  autrefois  reçues  comme  des  grâces  ,  on  les  exige 
maintenant  comme  des  dettes;  et  qu'au  lieu  qu'elles 
ne  se  donnoient  que  pour  des  sujets  importans ,  ou 
les  obtient  aujourdhui  pour  les  raisons  les  plus 
vaines  et  les  plus  frivoles  ?  quoi  donc ,  poursuivoit- 
il ,  vous  défend-on  par  là  de  dispenser  ?  non  ,  mais 
de  dissiper  :  Quid  ergo  ,  inquis ,  prohibes  dispen- 
sare  ?  non  ,  sed  dissipare  (1).  Là  où  la  nécessité 
aura  lieu  ,  la  dispense  est  excusable  ;  là  où  l'intérêt 

(1)  Bernard. 

public 


DE    LA    LOI.  I77 

public  et  la  gloire  de  Dieu  se  trouveront  engagés , 
elle  est  louable  ;  mais  hors  de  la  nécessité  et  de  l'uti- 
lilé  commune,  ce  n'est  plus  une  dispense,  mais  une 
dissipation  :  Ubi  neutrum  ,  jam  non  dispensatio  , 
sed  dissipaiio  crudelis  est  (1);  dissipation  cruelle: 
pourquoi?  parce  qu  elle  damne  également,  et  le  supé* 
rieur  qui  dispense  ,  et  l'inférieur  qui  est  dispensé  ; 
parce  qu'elle  fomente  dans  les  esprits  cet  amour  de 
l'indépendance  ,  qui ,  des  plus  petites  fautes  ,  conduit 
aux  plus  grands  désordres. 

Que  seroit-ce  maintenant,  si  j'examinois  en  détail 
d'où  vient  la  réprobation  particulière  de  tant  d'ames 
qui  périssent  ,  et  qui  suivant  le  cours  du  monde  , 
s'égarent  de  ia  voie  du  salut  ?  n'est-ce  pas  ordinai- 
rement des  moindres  péchés  ?  car  voit-on  des  justes 
se  pervertir  dans  un  moment?  voit  on  des  pécheurs 
commencer  à  se  déclarer  par  les  derniers  scandales  ? 
Non,  disoit  saint  Grégoire  pape,  il  n'en  va  pas  ainsi  : 
il  y  a  un  apprentissage  pour  le  vice  aussi  bien  que 
pour  la  vertu.  Quelque  disposition  que  nous  ayons 
au  mal  ,  il  faut  même  livrer  des  combats  avant  que 
d'être  tout-à-fait  méchant.  C'est  par  la  vanité  ,  ajoute 
ce  saint  docteur  ;  et  retenez  bien  cette  parole  ,  elle 
est  belle  :  c'est  par  la  vanité  que  nous  parvenons  à 
l'iniquité,  et  nous  y  parvenons  infailliblement,  lors- 
que notre  volonté ,  accoutumée  à  de  petits  péchés  , 
n'est  plus  touchée  de  l'erreur  des  crimes  ;  tellement 
que ,  par  cette  habitude ,  dont  elle  s'est  en  quelque 
façon  nourrie  et  fortifiée  ,  elle  acquiert  enfin  dans 
sa  malice ,  je  ne  dis  pas  seulement  de  la  tranquillité  , 

(1)  Bernard. 

TOME    lit,  12 


178  SUR   LA    PARFAITE    OBSERVATION 

je  ne  dis  pas  seulement  de  1  impunité  ,  mais  de  l'au- 
torité :  A  vanitate  ad  iniquilatcm  mens  nostra  du- 
citur ,  si  assueta  malis  levibus  graviora  non  per- 
horrescat  ,  et  ad  quamdam  autoritatem  nequitiœ 
per  culpas  nutrita  perveniat  (i).  Rien  de  plus  vrai , 
chrétiens ,  ni  de  plus  solide  que  la  pensée  de  ce  Père  ; 
car  c'est,  par  exemple  ,  la  vanité  d'une  conversation 
trop  libre,  qui  sera  la  source  de  la  damnation  de  ce 
jeune  homme;  c'est  la  vanité  des  habits  et  des  ajus- 
temens  ,  qui  servira  d'entrée  au  démon  pour  séduire 
et  pour  perdre  cette  femme  ;  c'est  la  vaine  curiosité 
délire  tel  livre  ,  qui  entamera  l'innocence  de  celui- 
ci;  c'est  une  vaine  complaisance  pour  le  monde  ,  qui 
deviendra  la  ruine  de  celle-là.  Je  m'explique. 

Vous  voulez  être  vêtue  comme  les  "autres,  et  en 
cela  vous  ne  comptez  pour  rien  de  vous  affranchir 
d'une  certaine  régularité  à  quoi  vous  réduit  le  chris- 
tianisme :  voila  la  vanité;  mais  cette  vanité  vous  ren- 
dra idolâtre  de  vous-même  ,  mais  cette  vanité  vous 
inspirera  des  désirs  de  plaire  aussi  funestes  que  cri- 
minels, mais  cette  vanité  fera  périr  avec  vous  je  ne 
sais  combien  d'ames  créées  pour  Dieu  et  rachetées 
du  sang  d'un  Dieu  ;  voilà  l'iniquité  :  A  vanitate  ad 
iniquitatem.  \  ous  voulez  vous  satisfaire  en  lisant  ce 
livre  profane  et  dangereux  ,  et  sur  cela  vous  étouffez 
les  remords  de  votre  conscience  ;  voilà  la  vanité  : 
mais  ce  livre  vous  fera  perdre  le  goût  de  la  piété  , 
mais  ce  livre  vous  remplira  l'esprit  de  folles  imagi- 
nations ,  et  même  des  plus  sales  idées  du  vice  ,  mais 
ce  livre  fera  naître  dans  votre  cœur  des  tentations 

(1)  Gregor. 


DE   LA   LOI.  179 

auxquelles  vous  ne  résisterez  pas  :  voilà  l'iniquité  : 
A  vanitatc  ad  iniquitatem.  Il  vous  plaît  d'entretenir 
encore  quelque  commerce  avec  cette  personne  ,  de 
lui  écrire  ,  de  la  voir  ,  de  converser  avec  elle  ,  et 
vous  êtes  sûr  de  vous  -  même  comme  si  tout  cela 
étoit  innocent  voilà  la  vanité  ;  mais  ce  reste  de 
commerce  rallumera  bientôt  le  feu  que  la  grâce  de 
la  pénitence  avoit  éteint ,  et  feia  revivre  toute  la 
passion  :  voila  l'iniquité  :  A  vanilate  ad  iniquitatem. 
D'abord  ce  n'est  qu'enjouement  ,  que  galanterie, 
que  belle  humeur  :  et  c'est  ce  que  saint  Grégoire  ap- 
pelle vanité;  mais  de  là  s'ensuit  ce  que  Guillaume 
de  Paris  appelle  les  troupes  et  les  légions  du  démon 
de  la  chair  :  Exercitus  et  acies  carnis ,  c'est-à-dire , 
de  là  les  premiers  sentimens  du  péché,  de  là  les  con- 
sentemens  criminels  aux  désirs  du  péché ,  de  là  les 
actions  honteuses  qui  mettent  le  comble  au  péché  , 
de  là  les  attachemens  opiniâtres  à  l'habitude  du  péché, 
de  là  les  prétendues  justifications  dont  on  s'autorise 
dans  l'état  du  péché  ,  de  là  la  gloire  impie  et  scan- 
daleuse que  l'on  tire  ou  que  l'on  veut  tirer  du  péché, 
de  là  l'insolence  avec  laquelle  on  soutient  le  péché. 
Car  ,  tout  cela ,  chrétiens  ,  a  une  liaison  et  un  enchaî- 
nement nécessai  '  ;  et  dire  :  J'irai  jusque-là  et  je  ne 
passerai  pas  outre;  je  me  permettrai  telle  chose  et  je 
ne  m'accorderai  rien  davantage  ,  c'est  n'avoir  pas  les 
premiers  principes  de  la  connoissance  de  soi-même  : 
pourquoi  ?  parce  que  la  règle  est  infaillible ,  que  de 
la  vanité  nous  allons  à  l'iniquité  :  A  vanitate  adini* 
(juitatem. 

C'est  à  quoi ,  mon  cher  auditeur ,  vous  ne  pouvez 


12. 


i8o  SUR   LÀ   PARFAITE   OBSERVATION 

trop  prendre  garde ,  et  ce  qui  demande  toute  votre 
étude  et  tous  vos  soins.  Je  n'ignore  pas  qu'une  ob- 
servation parfaite  de  la  loi ,  je  dis  de  toute  la  loi  et 
des  moindres  devoirs  qu'elle  nous  impose  ,  a  ses 
peines  ,  et  qu'il  faut  savoir  pour  cela  prendre  sur 
soi-même  en  bien  des  rencontres,  et  se  contraindre; 
mais  l'évangile  ne  nous  enseigne  point  une  autre  voie 
du  salut  que  la  voie  étroite  :  Arcta  via  est  auœ  ducit 
ad  vilam  (i).  Et  voilà  pourquoi  le  Sauveur  du  monde 
nous  a  tant  avertis  de  nous  faire  violence  à  nous- 
mêmes  ,  parce  que  le  royaume  des  cieux  ne  s'em- 
porte que  par  la  violence  :  Regnum  cœlorum  vim 
patitur,  et  violenti  rapiunt  illudi^z);  voilà  pourquoi 
i!  nous  a  tant  exhortés  à  faire  eiïbrt  :  Contendiie. 
De  croire  que  la  porte  du  ciel  s'élargisse  ,  ou  qu'elle 
se  rétrécisse  à  votre  gré3  c'est  une  erreur,  dit  saint 
Chrysostôme  ,  puisque  saint  Jean  dans  son  Apoca- 
lypse ,  nous  déclare  qu'elle  est  de  bronze  et  d'airain, 
et  en  effet,  prenez  telles  libertés  qu'il  vous  plaira ,  ac- 
cordez-vous à  vous-mêmes  tels  privilèges  que  vous 
voudrez ,  jamais  la  loi  de  Dieu  ne  changera  ni  ne 
pliera  ;  et  tous  les  adoucissemens  dont  vous  userez 
ne  la  feront  pas  relâcher  d'un  seul  point  de  sa  sévé- 
rité. Au  contraire ,  plus  vous  entrepiendrez  sur  elle , 
plus  vous  tâcherez  à  vous  la  rendre  favorable  ,  et  plus 
elle  deviendra  redoutable  pour  vous;  car  alors  ,  bien 
loin  de  vous  favoriser ,  elle  s'élèvera  contre  vous  et 
elle  vous  condamnera.  Or ,  cela  supposé ,  comment 
devons-nous  agir,  si  nous  sommes  sages?  comment 
devons  -  nous  raisonner  ?  n'esl  ce  pas  de  la  sorte  ? 

(i.)-Mattli.  7.  —  (3)  Matth.  11. 


. 


DE    LA   LOI.  l8ï 

Le  chemin  du  salut  est  étroit  ;  il  faut  donc  que  je 
resserre  aussi  ma  conscience  :  car  il  n'y  a  point  de 
danger  pour  moi  de  me  restreindre  dans  les  bornes 
de  mon  devoir  ,  mais  je  dois  tout  craindre  si  je  viens 
jamais  à  les  franchir.  Je  ne  puis  être  trop  soumis  à 
Dieu,  mais  je  cours  risque  de  me  perdre  si  je  ne  le  suis 
pas  assez  ;  et  cet  esprit  d'indépendance,  qui  pourroit 
peut-être  me  réussir  en  traitant  avec  les  hommes , 
ne  sauroit  m'attirer,  de  la  part  de  Dieu  ,  que  le  sou- 
verain malheur.  Ah!  chrétiens,  on  cherchoit  autre- 
fois des  remèdes  efficaces  pour  bannir  les  scrupules 
du  monde  :  et  moi ,  par  un  sentiment  bien  opposé , 
je  voudrois  que  ce  qui  s'appelle  le  monde  fût  au- 
jourd'hui rempli  de  scrupules.  Oui ,  plût  au  Ciel  que 
tant  d'ames  libertines  fussent  converties  en  scrupu- 
leuses! Dieu  y  trouveroit  sa  gloire  ,  et  elles  y  trou- 
veroient  leur  sûreté  :  ce  seroit  en  elles  une  foiblesse  , 
mais  dont  il  seroit  bien  plus  aisé  de  les  guérir  que  de 
la  malheureuse  présomption  qui  les  rend  si  hardies 
à  transgresser  la  loi.  Il  ne  s'agit  ici  que  de  petites 
choses  ,  j'en  conviens,  mais  parce  nous  sommes  su- 
perbes, c'est  une  première  raison  pour  être  en  garde, 
jusque  dans  ces  petites  choses,  contre  nous-mêmes  : 
à  quoi  j'ajoute  que  nous  sommes  aveugles  et  peu  éclai- 
rés ;  seconde  raison  qui  va  faire  le  sujet  de  la  seconde 
partie. 

DEUXIÈME    PARTIE. 

Pour  peu  que  nous  prenions  soin  de  nous  étudier 
nous-mêmes,  nous reconnoîtrons bientôt  que  l'igno- 
rance et  l'aveuglement  sont  les  apanages  du  péché. 


182  SUR   LA   PARFAITE   OBSERVATION 

L'expérience  ne  nous  l'apprend  que  trop.  Mais  puis- 
que nous  marchons  dans  les  ténèbres  ,  conclut  ad- 
mirablement saint  Augustin  ,  il  faut  donc  que  nous 
mesurions  tous  nos  pas,  et  que  notre  circonspection 
supplée  au  défaut  de  nos  lumières.  Or  ,  elle  n'y  peut 
suppléer  qu'en  nous  faisant  observer  inviolablement 
cette  maxime  ,  d'être  exacts  et  religieux  jusque  dans 
les  plus  petites  choses.  Voilà  ,  dit  ce  grand  docteur, 
le  correctif  nécessaire  de  notre  ignorance  en  ce  qui 
regarde  la  conduite  du  salut.  Je  considère  ,  ajoute- 
t-il  ,   ces  ténèbres  de  l'esprit  humain  en  deux  ma- 
nières bien  différentes  :  en  tant  que  ce  sont  les  peines 
du  péché,  et  qu'elles  ont  rapport  à  la  justice  de  Dieu; 
et  en  tant  qu'elles  nous  sont  volontaires ,  et  qu'elles 
viennent  de  la  malignité  de  notre  cœur.  Comme  peines 
du  péché  ,  je  les  déplore  ;  comme  effets  de  notre 
volonté.,  je  les  déteste  :  mais  dans  l'une  et  dans  l'autre 
vue ,  elles  me  causent  de  saintes  frayeurs  ;  et  après 
avoir  bien  examiné  ,  je  ne  trouve  point  d'autre  voie 
pour  en  éviter  les  suites  funestes, que  d'être  fidèle  à 
Dieu  dans  les  plus  légères  obligations  et  dans  l'ac- 
complissement des  moindres  devoirs.  Sans  cela  il  est 
impossible  que  je  ne  m'égare  et  que  je  ne  tombe 
dans  des  abîmes  d'où  peut  -  être  je  ne  me  retirerai 
jamais. 

Ce  sentiment  n'est-il  pas  bien  raisonnable,  et  n'est- 
ce  pas  celui  que  nous  devons  prendre  ?  Pûen  ,  mes 
chers  auditeurs ,  où  les  hommes  soient  plus  sujets  à 
se  tromper  et  plus  exposés  à  l'erreur ,  qu'en  ce  qui 
regarde  la  conscience  et  la  religion.  Ecoutez  la  raison 
qu'en  apporte  saint  Grégoire  pape  ;  elle  est  remar- 


DE   LA   LOI.  l83 

quable  et  digne  de  lui:  c'est  dans  ses  morales  sur  Job. 
Un  objet,  dit  ce  grand  pape  ,  pour  être  vu  clairement 
et  distinctement ,  doit  être  ,  à  l'égard  de  l'œil  qui  le 
voit  ,  dans  une  juste  dislance  ;  c'est-à-dire  ,  qu'il 
n'en  doit  être  ni  trop  proche,  ni  trop  éloigné  :  car, 
dans  une  trop  grande  proximité  ,  il  empêche  son 
action  ;  et  dans  un  trop  grand  éloignemenl,  il  épuise 
sa  vertu  :  en  sorte  que  l'œil ,  tout  clairvoyant  qu'il 
est,  ne  peut  apercevoir  les  choses  les  plus  visibles, 
quand  elles  sont ,  par  rapport  à  lui  ,  dans  l'une  ou 
dans  l'autre  de  ces  situations.  Il  en  est  de  même  de 
notre  esprit  et  de  ses  connoissances  :  et  voilà,  dit  le 
même  saint ,  ce  qui  nous  rend  aveugles  dans  les  de- 
voirs de  la  conscience  et  de  la  religion.  Car  les  ma- 
tières de  la  religion  sont  infiniment  élevées  au-dessus 
de  nous  ,  et  c'est  pour  cela  que  nous  les  peidons  de 
vue  ,  parce  qu'elles  sont ,  pour  ainsi  dire  ,  hors  de  la 
sphère  et  de  l'activité  de  notre  esprit  ;  et  celles 
de  la  conscience  sont  au- dedans  de  nous-  mêmes  : 
car  ,  qu'est-ce  que  la  conscience ,  dit  saint  Bernard 
dans  le  traité  qu'il  en  a  fait,  sinon  la  science  de  soi- 
même  ?  Conscient! a  quasi  sui  ipsius  scient ia  (i). 
Comme  donc  il  arrive  que  l'œil ,  destiné  à  voir  tout  ce 
qui  est  hors  de  lui,  ne  se  voit  point  néanmoins  lui- 
même  :  ainsi  l'esprit  de  l'homme  est-il  pénétrant , 
subtil ,  plein ,  si  j'ose  employer  ce  terme  ,  de  sagacité 
pour  tout  le  reste,  hors  pour  la  conscience,  qui  est 
son  œil ,  et  par  où  il  doit  se  connoître. 

Mais  que  s'ensuit -il   de  là?  ah  !  chrétiens  ,  vous 
prévenez  déjà  ma  pensée ,  et  plaise  au  Ciel  qu'elle 

(1)  Bem. 


l84  SUR    LA    PARFAITE    OESERVATION 

vousserve  de  règle  dans  la  pratique  !  c'est  que  l'homme 
étant  aveugle  dans   ces  deux  choses,  je  dis  en  ce 
qui  regarde  la  religion  et  la  conscience  ,  il  est  iné- 
vitable pour  lui  de  s'y  tromper  ,  s'il  n'apporte  un 
soin  extrême  à  se  préserver  des  illusions  où  son  aveu- 
glement le  peut  conduire  ;  de  s'y  tromper  ,  dis-je, 
ne  perdez  pas  la  réflexion  qu'ajoute  saint  Bernard , 
non   pas  en  supposant  pour  grandes  les  fautes  qui 
sont  légères  de  leur  nature  ,  car  il  est  rare  que  son 
erreur  le  mène  là  ;  mais  en  supposant  pour  légères 
celles  qui  sont  en  effet  importantes:  illusion  qui  lui 
est  très -ordinaire  ;  c'est-à-dire,  qu'il  est  sujet  à 
traiter  de  bagatelle  en   matière  de  conscience  et  de 
religion,  des  choses  où  la  religion  néanmoins  et  la 
conscience  se  trouvent  notablement  intéressées  ;  à  ne 
compter  pour  rien  ce  qui  devant  Dieu  doit  être  censé 
pour  beaucoup  ;  à  juger  pardonnable  et  véniel  ce 
qui  de  soi-même  est  criminel  et  mortel  ;  à  diminuer 
par  de  fausses  opinions  la  rigueur  des  plus  étroites 
obligations:  car  tout  cela,  ce  sont  autant  d'effets  de 
l'aveuglement  de  l'homme.  Et  parce  que  cet  aveu- 
glement ne  le  justifie  pas  :  parce  que  c'est  un  aveu- 
glement, ou  affecté  par  malice,  ou  formé  par  négli- 
gence, ou  fomenté  par  passion  ,  qu'arrive-t-il  encore? 
ce  que  nous  éprouvons  tous  les  jours:  que,  pour 
connoitre  mal  les  petites  choses  ,  l'homme  est  exposé 
à  manquer  dans  les  plus  essentielles;  que,  suivant 
les  erreurs  dont  il  se  prévient  sur  ces  fautes  prétendues 
légères  ,  il  lui  est  aisé  de  commettre  de  véritables 
crimes  ;  et  que  ,  pensant  ne  faire  qu'un  pas  dont  les 
suites  sont  peu  à  craindre ,  il  court  risque  de  se  pré- 


DE   LA   LOI.  103 

cipiter  et  de  se  perdre  ,  s'il  ne  s'impose  cette  loi 
d'avoir  pour  Dieu  une  fidélité  entière ,  et  de  ne  rien 
négliger,  jusqu'aux  plus  menues  pratiques.  Car  cette 
loi  bien  observée  le  met  à  couvert  de  tout ,  et  fait, 
pour  parler  de  la  sorte ,  qu'il  peut  être  aveugle  en 
assurance,  puisqu'il  est  certain  que  tant  qu'il  s'at- 
tachera à  cette  maxime  ,  quand  il  seroit  du  reste 
rempli  d  erreurs ,  quand  son  esprit  seroit  obscurci 
des  plus  épaisses  ténèbres  ,  il  ne  s'égarera  jamais , 
et  que  toujours  il  marchera  aussi  droit  que  s'il  avoit 
pour  se  conduire  toutes  les  lumières  d'une  souve- 
raine prudence  :  pourquoi  ?  parce  que  la  loi  qu'il 
s'est  prescrite  lui  servira  de  guide  ;  et  voilà  le  second 
principe  sur  lequel  j'ai  fondé  ma  proposition  :  que , 
dans  ce  qui  touche  la  religion  et  la  conscience  ,  il 
est  d'une  importance  extrême  de  se  resserrer  toujours 
plutôt  que  de  se  licencier  en  aucune  manière  et  de 
se  relâcher. 

En  effet ,  ne  l'avons-nous  pas  vu ,  et  ne  le  voyons- 
nous  pas  encore  ,  que  le  relâchement  sur  certains 
points  estimés  peu  nécessaires  ,  est  un  des  pièges  les 
plus  dangereux  pour  nous  surprendre  et  pour  nous 
faire  tomber  dans  les  plus  grands  désordres?  en  vou- 
lez-vous des  exemples  par  rapport  à  la  religion  ? 
Souvenez-vous  ,  mes  chers  auditeurs  ,  de  ce  qui  est 
rapporté  par  saint  Augustin  dans  un  de  ses  traités 
sur  saint  Jean  ,  et  de  la  fameuse  dispute  émue  entre 
un  manichéen  et  un  catholique  au  sujet  d'une  mou- 
che qui  ,  par  hasard  ,  servit  d'occasion  à  la  plus  cé- 
lèbre des  contro\ erses  qui  partageoient  alors  les  es- 
prits. Est-il  croyable  ,  disoit  au  catholique  le  mani- 


l86  SUR   LA   PARFAITE    OBSERVATION 

chéen ,  qu'un  si  petit  insecte ,  et  d'ailleurs  si  importun 
à  l'homme,  ait  été  créé  de  Dieu  ?  Non  ,  lui  répondit 
celui-ci  avec  simplicité  ,  je  ne  le  puis  croire.  Pre- 
nez garde ,  dit  saint  Augustin  ;  il  étoit  catholique  de 
profession  ,  bien  intentionné  pour  la  vraie  créance, 
et  fort  éloigné  de  cet  esprit  superbe  et  présomptueux 
qui  conduit  au  libertinage  et  à  l'impiété  ;  mais  il 
étoit  ignorant  ,  et  il  ne  concevoit  pas  que  la  produc- 
tion d'une  mouche  fût  quelque  chose  dont  son  ad- 
versaire pût  se  prévaloir  et  prendre  avantage  sur  lui. 
Que  fit  le  manichéen  ?  on  vous  l'a  dit  cent  fois  :  de 
la  mouche ,  il  lui  persuada  d'accorder  le  même  pour 
l'abeille  ;  de  l'abeille  il  le  poussa  jusqu'à  l'oiseau  ,  de 
l'oiseau  à  la  brebis,  de  la  brebis  à  l'éléphant  ;  enfin  , 
îl  lui  fit  avouer  que  Dieu  n'étoit  pas  le  créateur  de 
l'homme.  D'où  procéda  une  si  grossière  erreur  ?  de 
l'aveuglement  de  l'esprit ,  qui ,  séduisant  le  catho- 
lique ,  lui  fit  négliger  et  compter  pour  peu  ce  qui 
néanmoins  étoit  un  point  fondamental. 

En  faut-il  un  exemple  encore  plus  sensible  et  plus 
connu  ?  De  1  hérésie  manichéenne  ,  passons  à  l'hé- 
résie arienne  ,  et  voyez  sur  quoi  rouloit  en  ces  pre- 
miers temps  le  schisme  du  monde  chrétien.  Il  se  ré- 
duisoit  tout  à  un  seul  mot  :  savoir  ,  si  le  Verbe 
devoit  être  appelé  consubstanliel ,  c'est-à-dire  ,  de 
même  substance  que  son  Père ,  comme  le  vouîoient 
les  défenseurs  de  la  vérité  ,  ou  s'il  étoit  seulement 
semblable  en  substance  à  son  Père ,  comme  le  sou- 
tenoient  les  partisans  d'Arius.  Cette  question  ,  re- 
marque saint  Hilaire,  sans  parler  des  schismatiques  , 
partageoit  même  entre  eux  les  orthodoxes  :  les  uns 


ml 


DE   LA   LOI.  187 

prétendant  que  c'étoit  peu  de  chose,  et  les  autres  en 
faisant  un  article  capital.  Pourquoi ,  disoient  les  pre- 
miers, tant  de  chaleur  et  tant  de  bruit?  Que  ce  soit 
consubstantiel  qui  l'emporte  ,  ou  semblable  en  subs- 
tance ,  une  différence  si  légère  doit-elle  troubler  le 
repos  de  l'Eglise  ?  est-il  juste  qu'un  si  petit  sujet 
cause  une  division  si  universelle  ,  et  que  pour  une 
syllabe ,  pour  une  lettre  dont  on  ne  convient  pas  , 
plus  de  la  moitié  du  monde  soit  retranchée  de  la 
communion  des  fidèles  ?  C'est  ainsi  qu'ils  partaient 
avec  un  zèle  aveugle  et  indiscret  ;  et  parce  qu'ils  ne 
connoissoient  pas  assez  ce  mystère  de  la  divinité  du 
Verbe  ,  en  négligeant  une  syllabe  dont  il  s'agissoit, 
ils  ruinoientle  fondement  de  la  religion  chrétienne: 
au  lieu  que  saint  Athanase  et  les  vrais  fidèles  avec 
lui ,  mieux  instruits  et  plus  éclairés ,  vouloient  qu'on 
sacrifiât  tout  pour  ce  seul  mot  consubstantiel ,  prêts 
à  mourir  eux-mêmes ,  et  a  le  maintenir  par  l'effusion 
de  leur  sang ,  tant  ils  le  jugèrent  nécessaire  pour 
conserver  la  pureté  de  la  religion  catholique.  N'est-ce 
pas  ainsi  qu'en  mille  rencontres ,  lorsque  l'Eglise  , 
usant  de  son  autorité  ,  a  voulu  décider  et  régler  des 
points  de  foi ,  ses  ennemis  pour  éluder  des  décisions 
opposées  à  leurs  sentimens ,  et  auxquelles  ils  refu- 
soient  de  se  soumettre  ,  les  traitoient  de  questions 
vaines  et  inutiles  ?  Je  ne  dis  point  combien  cette  con- 
duite répugne  à  l'humilité  de  la  foi  et  à  la  prudence 
évangélique  :  c'est  assez  que  vous  compreniez  par  là 
l'obligation  indispensable  que  nous  avons  de  respecter 
jusqu'aux  plus  petites  choses,  partout  où  la  religion 


l88  SUR   LA   PARFAITE   OBSERVATION 

est  mêlée,  puisqu'il  est  vrai  que  notre  ignorance 
nous  expose  à  de  si  funestes  égaremens. 

Que  n'ai-je  le  temps  ,  pour  la  perfection  de  ce  dis- 
cours ,  d'appliquer  aux  mœurs  et  à  la  conscience  ,  ce 
que  j'ai  dit  de  la  foi  et  de  la  religion  !  Que  ne  puis-je 
produire  ici  certains  genres  de  péchés  ,  toujours 
griefs  en  quelque  sujet  que  ce  soit,  dès  qu'ils  sont 
volontaires ,  mais  que  l'ignorance  nous  fait  mettre 
souvent  au  nombre  des  petits  péchés  !  combien  en 
pourrois-je  compter  d'autres  dont  nous  mesurons  la 
grièveté,  ou  la  légèreté  ,  non  suivant  ce  qu'ils  sont 
en  effet  dans  les  conjonctures  présentes  ,  mais  selon 
nos  idées  et  les  désirs  de  notre  cœur  !  Sénèque  disoit 
un  beau  mot  :  que  nous  n'estimons  grands  certains 
dons  de  la  fortune  ,  et  certains  établissemens  du 
monde  ,  que  parce  que  nous  sommes  petits  :  Ideà 
magna  œstimamus ,  quia parvi sumus (i).  Mais  ici, 
au  contraire,  il  y  a  mille  choses  qui  ne  nous  pa- 
roissent  petites  ,  que  parce  que  notre  aveuglement 
est  grand.  Ce  n'est  point  une  simple  réflexion  que 
je  fais  ,  c'est  une  règle  que  je  vous  propose  ,  et  une 
règle  nécessaire  dans  la  conduite  de  la  vie.  Oui  , 
chrétiens ,  je  dis  qu'il  y  a  certains  genres  de  péchés 
où  nous  nous  trompons  toujours,  quand  nous  les 
supposons  légers,  parce  qu'ils  ne  sont  jamais  tels 
dans  l'idée  de  Dieu.  Ainsi  cet  abominable  péché  ,  ce 
péché  honteux  que  saint  Paul  nous  défend  de  nom- 
mer ,  est-il  toujours  mortel  et  toujours  un  sujet  de 
damnation  ,  dès  qu'il  est  accompagné  d'un  consen- 

(i)  Senec. 


DE    LA   LOI.  189 

tement  libre.  Opinion  constante  ,  et  si  autorisée 
parmi  les  théologiens ,  que  ce  ne  seroit  pas  seule- 
ment une  témérité  de  la  contredire ,  mais  un  scan- 
dale. Dans  l'impureté  ,  dit  le  savant  Guillaume  de 
Paris ,  rien  de  léger ,  rien  de  véniel.  Cependant , 
qui  le  sait  ?  qui  de  vous  en  est  persuadé  ?  qui  de  vous 
a  pris  soin  de  s'en  instruire?  combien  y  a-t-il  là- 
dessus  d'erreurs  répandues  dans  le  monde ,  et,  par 
une  suite  nécessaire ,  combien  de  crimes  se  com- 
mettent tous  les  jours  dans  la  fausse  et  malheureuse 
prévention  que  ce  ne  sont  point  des  fautes  qui  attirent 
la  haine  de  Dieu?  J'ajoute  qu'il  y  a  d'autres  péchés  , 
tantôt  griefs  ,  tantôt  légers  ,  dont  nous  ne  mesurons 
la  malice  que  selon  les  divers  intérêts  qui  nous  gou- 
vernent. Avons-nous  fait  au  prochain  l'injure  la  plus 
atroce?  ce  n'est  rien,  à  nous  en  croire  :  mais  nous 
a-t-il  offensés?  la  moindre  injure  que  nous  en  avons 
reçue  est  un  monstre  à  nos  yeux.  Jamais  l'agresseur 
a-t-il  reconnu  tout  le  tort  quil  a ,  et  jamais  l'of- 
fensé est-il  convenu  du  peu  de  tort  qu'on  lui  a  fait? 
l'un  l'augmente,  l'autre  le  diminue  ,  chacun  comme 
1  amour-propre  et  sa  passion  l'inspirent.  Jusque  dans 
le  tribunal  de  la  pénitence  ,  où  nous  prétendons 
agir  avec  Dieu  de  bonne  foi,  combien  de  railleries 
et  de  médisances  ,  combien  de  paroles  piquantes  que 
l'on  compte  pour  des  bagatelles,  et  sur  quoi  Ton  ne 
daigne  pas  même  s'expliquer  ?  Est-ce  qu'elles  sont 
toutes  en  effet  de  ce  caractère ,  et  qu'il  n'y  en  ait 
presque  aucune  qui  puisse  nous  causer  de  justes  re- 
mords? Est-ce  que  nous  voulons  mentir  au  Saint- 
Esprit  ,  et  les  dissimuler  malgré  les  remords  de  la 


190  SUR   LA  PARFAITE    OBSERVATION 

conscience?  Non,  chrétiens:  mais  c'est  que  nous 
sommes  aveugles,  et  que  notre  aveuglement  nous 
empêche  de  les  apercevoir  et  d'en  être  touchés. 

Quel  remède,  mes  chers  auditeurs,  et  quel  parti 
prendre  pour  se  garantir  des  suites  d'un  aveugle- 
ment si  pernicieux?  Ah!  Seigneur,  vous  me  l'avez 
appris  :  c'est  de  me  contenir  dans  les  bornes  d'une 
exacte  et  entière  soumission  à  votre  loi  ;  c'est  de  ne 
me  permettre  quoi  que  ce  soit  qui  puisse  en  quelque 
sorte  blesser  votre  loi;  c'est  de  n'affecter  jamais  une 
fausse  liberté  ,  qui  si  souvent  ,  lors  même  que  je 
l'ignorois  ,  et  parce  que  je  l'ignorois ,  m'a  rendu 
prévaricateur  de  votre  loi.  Voilà  le  moyen  ,  ô  mon 
Dieu  !  dont  vous  m'avez  pourvu  et  que  je  dois  mettre 
en  œuvre.  Sans  cela  ma  perle  est  inévitable:  car  il 
faudroit ,  pour  me  garantir  des  chutes  fatales  dont 
je  suis  menacé,  ou  que  mon  aveuglement  cessât,  ou 
qu'une  étude  constante  et  assidue  de  mes  devoirs  sup- 
pléât aux  lumières  qui  me  manquent.  De  n'être  plus 
aveugle  ni  exposé  aux  erreurs  de  mon  esprit,  c'est 
ce  que  je  ne  puis  espérer  :  car  étant  pécheur ,  telle  est 
ma  triste  destinée  ;  et  comme  il  ne  dépend  pas  de 
moi  d'être  exempt  de  toutes  les  foiblesses  de  Ja  con- 
cupiscence ,  aussi  ne  puis-je  être  dans  celte  vie  ab- 
solument dégagé  des  ténèbres  de  l'ignorance,  puisque 
c'est  une  peine  de  mon  péché.  De  combattre  cette 
ignorance  par  des  réflexions  continuelles  sur  le 
nombre  et  la  qualité  de  mes  devoirs,  il  est  vrai  que 
je  le  puis  ;  mais  le  ferai-je  toujours  l  et  quand  je  le 
ferois,  aurai-je  toujours  assez  de  lumières  pour  y 
réussir,  c'est-à-dire,  pour  connoîlre  clairement  et 


DE    LA   LOI.  191 

distinctement  ce  qui  est  d'une  obligation  rigoureuse , 
et  ce  qui  ne  Test  pas?  et  quand  enfin  je  le  connoî- 
trois  ,  aurai-je  toujours  assez  de  force  et  assez  de 
résolution  pour  agir  selon  mes  connoissances  ?  Ah! 
Seigneur ,  il  est  bien  plus  court  et  bien  plus  sûr  de 
m'interdire  tout  péché,  de  quelque  nature  qu'il  puisse 
être.  Outre  que  j'aurai  l'avantage  d'en  être  plus  agréable 
à  vos  yeux  ,  outre  que  je  me  ferai  un  mérite  de  vivre 
dans  un  plus  parfait  attachement  à  vos  volontés ,  outre 
que  ce  sera  une  consolation  pour  moi  de  penser  que 
je  suis  du  nombre  de  vos  fidèles  serviteurs ,  ou  que 
je  tâche  au  moins  à  vous  servir  comme  eux;  motif  à 
quoi  je  dois  être  plus  sensible  qu'à  toutes  les  récom- 
penses que  je  pourrois  attendre  de  vous  ,  je  n'aurai 
plus  besoin  ,  quand  il  s'agira  de  votre  loi ,  de  l'exa- 
miner de  si  près  ,  ni  de  chercher  tant  d'éclaircisse- 
ment et  d'aller  à  tant  de  conseils,  qui  souvent  me 
flattent  au  lieu  de  m'instruire ,  ou  qui  m'embarrassent 
au  lieu  de  me  calmer.  Cette  exactitude  ,  cette  régu- 
larité dans  les  plus  petites  choses  me  tiendra  lieu  de 
tout  le  reste.  Avec  cela  je  pourrai  compter  sur  vous 
et  sur  moi-même  :  sur  vous  ,  parce  que  vous  vous 
êtes  engagé  à  combler  de  vos  grâces  une  ame  qui 
vous  donne  tout  sans  réserve;  sur  moi-même,  parce 
que  j'aurai  le  plus  assuré  préservatif  contre  ma  fra- 
gilité naturelle  et  contre  le  penchant  de  mon  cœur. 
Heureux  ,  mes  frères  ,  si  vous  entrez  dans  ces  sen- 
timens  !  Méditez  bien  cette  maxime  de  saint  Bernard , 
que  ce  seroit  un  miracle  ,  si  celui  qui  se  permet  tout 
ce  qui  lui  est  permis  ,  ne  se  laissoit  pas  emporter  à 
ce  qui  lui  est  défendu.  Souvenez-vous  de  cet  oracle 


192  SUR  LA  PARFAITE  OBSERVATION  DE  LA  LOI. 
du  Saint-Esprit ,  que  quiconque  méprise  les  petites 
choses ,  tombe  peu  à  peu  ,  et  même ,  sans  y  prendre 
garde ,  dans  les  grandes.  N'oubliez,  jamais  que  vous 
êtes  foibles  ,  et  que  vous  ne  pouvez  mieux  vous  pré- 
cautionner contre  le  péclié ,  qu'en  évitant  jusqu'à 
l'ombre  même  du  péché.  Enfin  ,  mettez-vous  en  état 
d'entendre  de  la  bouche  de  Jésus-Christ  cette  con- 
solante parole  :  Venez  ,  bon  serviteur  ;  parce  que 
vous  m'avez  été  fidèle  en  peu  de  chose  ,  prenez  pos- 
session de  mon  royaume  céleste,  et  goûtez-y  une 
félicité  éternelle.  Puissions-nous  tous  y  parvenir, 
chrétiens  !  c'est  ce  que  je  vous  souhaite  ,  etc. 


SERMON 


SERMON 

POUR  LE 

JEUDI  DE  LA  TROISIÈME  SEMAINE. 


SUR  LA  RELIGION  ET  LA  PROBITE. 

Omnes  quibabebantinfirmosvariis  languoribus  ,  ducpbant 
illosad  Jesum.  At  ille  singulis  raanus  imponens,  curabat  eos. 
Exibant  autem  daemonia  à  multis,  clamantia,  et  dieentia  : 
Quia  tu  es  Filius  Dei.  Et  increpans  non  sinebat  ea  loqui ,  quia 
sciebant  ipsum  esse  CbristuuK 

Tous  ceux  qui  avalent  des  malades  de  diverses  maladies  9 
tes  amenaient  a  Jésus  ,  et  il  les  guérissoit  tous  en  les  touchant. 
Or  ,  les  démons  sortaient  de  plusieurs  possédés ,  criant  et 
disant  :  Fous  êtes  le  Fils  de  Dieu.  Mais  il  les  reprenait ,  et  ne 
leur  permettait  pas  de  parler ,  parce  qu'ils  savoient  qu'il  étoii 
le  Messie.  En  saint  Luc ,  cbap.  4* 

l^i 'est  le  témoignage  que  rendent  au  Sauveur  du 
monde  ,  dans  notre  e'vangile  ,  ces  esprits  de  ténèbres1 
à  qui  il  faisoit  sentir  son  souverain  pouvoir,  en  les 
chassant  des  corps  ,  et  dont  il  étoit  venu  sur  la  terre 
renverser  l'injuste  domination.  Témoignage  certain  , 
puisqu'ils  savoient  et  qu'ils  avoient  appris  par  de  si 
sensibles  épreuves  ce  qu'il  étoit  :  Quia  sciebant  ipsum 
esse  Christum  (i).  Témoignage  public  ?  puisqu'ils 
le  disoienl  et  qu'ils  lefaisoientsi  hautement  entendre: 
Clamantia  ,  et  dicentia  quia  tu  es  Filius  Dei  (2)^ 
Témoignage  d'autant  plus  glorieux  au  Fils  de  Dieu7 

(1)  Luc.  4.  —  (2)  nid* 

TOME    III*  j3 


If)-+  SUR    LA    RELIGION 

que  c'étoient  ses  ennemis  mêmes  qui  reconnoissoient 
sa  toute-puissante  vertu  ,  et  qui  publioient  sa  divi- 
nité: Exibanî  autem  dœmonia  (i).  Mais  témoignage 
que  cet  homme-Dieu  méprise  et  qu'il  rejette  ,  parce 
que  ce  n'étoit  a  après  tout ,  qu'un  témoignage  forcé , 
et  qu'il  ne  partoit  pas  d'un  vrai  sentiment  de  reli- 
gion :  Et  increpans  non  sinebat  ea  loqui  (2)  :  car  s'ils 
obéissaient  à  ses  ordres  en  sortant  des  possédés,  c'est 
qu'ils  ne  pouvoient  résister  à  sa  parole  ;  et  tandis 
qu'ils  rtionoroient  d'une  part  ,  ou  qu'ils  sembloient 
l'honorer  en  l'appelant  Fils  de  Dieu  ,  ils  le  blasphé- 
moient  de  l'autre,  et  ils  le  renonçoient ,  en  suppo- 
sant de  toutes  leurs  forces  à  l'établissement  de  sa  loi. 
En  vain  donc,  mes  frères,  pour  en  venir  à  nous- 
mêmes  ,  adorons-nous  Dieu  ,  ou  prétendons-nous 
l'adorer  ,  si  nous  ne  l'adorons  en  esprit  et  en  vérité. 
En  vain  lui  rendons-nous  un  culte  apparent ,  si  dans 
la  pratique  nous  démentons  par  nos  mœurs  ce  que 
nous  confessons  de  bouche.  En  vain  sommes-nous 
chrétiens  ,  ou  nous  disons-nous  chrétiens  ,  si  nous 
ne  le  sommes  que  de  nom,  et  si  nous  n'en  devenons 
pas  plus  fidèles  à  nos  devoirs.  Et  quand  je  dis  nos 
devoirs  ,  je  n'entends  pas  seulement  certains  devoirs 
de  religion,  mais  les  devoirs  les  plus  communs  de 
la  société  et  les  plus  ordinaires  dans  l'usage  de  la  vie 
et  dans  le  commerce  du  monde.  C'est  de  là  même 
aussi  que  je  tire  le  sujet  de  ce  discours;  et  prenant 
la  matière  en  général ,  je  veux  vous  faire  voir  le  rap- 
port nécessaire  qu'il  y  a  entre  la  religion  et  la  pro- 
fité ;  je  veux  vous  donner  une  parfaite  idée  de  l'uno 

(l)    LUC.  4'    (2)   Jl'ïd. 


ET    LA    PROBITÉ.  IC)5 

et  de  l'autre ,  en  vous  montrant  la  dépendance  mu« 
tuelle  qu'elles  ont  l'une  de  l'autre.  Pulssiez-vous  sur 
ce  plan  régler  désormais  toute  la  conduite  de  votre 
vie  !  C'est  pour  cela  que  j'implore  le  secours  du  Ciel , 
et  que  je  m'adresse  à  Marie,  en  lui  disant  :  Ave  % 
Maria* 

Avoir  de  la  probité  selon  le  monde  ,  et  avoir  de  la 
religion ,  ce  sont  deux  choses  qu'on  a  de  tout  temps 
distinguées ,  et  qui  sont  en  effet  très-différentes ,  soit 
qu'on  les  considère  dans  leurs  principes  ,  soit  qu'on 
en  juge  par  leurs  objets,  soit  qu'on  ait  égard  aux 
fins  qu'elles  se  proposent:  car  la  probité  ,  selon  le 
monde ,   semble  n'être  tout  au  plus  qu'un  effet   de 
la  raison  ,   et  la  religion  est  le  grand  ouvrage   de 
la  grâce.  La  probité  ,  selon  le  monde  ,  est  bornée  à 
quelques  devoirs  de  société   qu'elle  règle  entre  les 
hommes,  et  la  religion  est  occupée  aux  plus  saints 
exercices  du  culte  de  Dieu.   La  probité  ,  selon  le 
monde ,  n'envisage  rien  que  de  mortel  et  de  péris- 
sable ,  et  la  religion  porte  ses  vues  et  ses  espérances 
jusque  dans  l'éternité.  Cependant  j'ose  avancer  une 
proposition  dont  quelques-uns  ne  comprendront  pas 
d'abord  toute  la  vérité  ,  mais  dont  j'espère  que  la 
suite  de  ce  discours  les  convaincra  ;  car  je  prétends 
que  la  probité  et  la  religion,  toutes  différentes,  et 
quelquefois  même  tout  opposées  qu'elles  paroissent , 
ont  néanmoins  entre  elles  une  liaison  très-étroite  s 
jusque-là  ,   qu'à   les  prendre   dans  toute  l'étendue 
qu'elles   doivent   avoir  ,  on    peut  dire  absolument 
qu'elles  sont  inséparables.  Pourquoi  ?  concevez,  s'il 


196  SLR   LA    RELIGION 

vous  plait ,  ces  deux  pensées  :  parce  qu'il  est  impos- 
sible qu'un  homme  qui  n'a  point  de  religion  ,  ait  une 
véritable  probité;  et  qu'il  n'est  pas  plus  possible 
qu'un  homme  qui  n'a  pas  le  fond  d'une  vraie  pro- 
bité, ait  une  solide  religion.  Ces  deux  maximes  ont 
besoin  d'éclaircissement  ;  mais  l'éclaircissement  que 
je  vais  leur  donner  en  doit  être  la  preuve.  Point  de 
probité  sans  religion  :  c'est  la  première  partie;  point 
de  religion  sans  probité  :  c'est  la  seconde.  Mais  la 
probité  avec  la  religion  ou  la  religion  avec  la  probité , 
voilà  ce  qui  fait ,  selon  Dieu  et  selon  le  monde , 
l'homme  de  bien  ,  et  ce  que  j'ai  présentement  à  dé- 
velopper. 

PREMIÈRE  PARTIE. 

Je  l'ai  dit,  chrétiens,  et  il  faut  que  le  monde, 
malgré  lui,  le  reconnoisse,  que  sans  la  vertu  de  reli- 
gion qui  nous  assujettit  à  Dieu  et  à  son  culte  ,  il  n'y 
a  point  de  véritable  probité  parmi  les  hommes.  Voici 
les  raisons  sur  quoi  je  fonde  cette  importante  maxime. 
Premièrement ,  parce  qu'il  n'y  a  que  la  religion  qui 
puisse  être  une  règle  certaine  ,  un  principe  universel 
et  un  fondement  solide  de  tous  les  devoirs  qui  font 
ce  caractère  de  probité  dont  je  parle.  Secondement, 
parce  que  tout  autre  motif  que  celui  de  la  religion 
n'est  point  à  l'épreuve  de  certaines  tentations  déli- 
cates ,  où  la  vraie  probité  se  trouve  sans  cesse  ex- 
posée. Enfin ,  parce  que  quiconque  a  secoué  le  joug 
de  la  religion  n'a  plus  de  peine  à  s'émanciper  de 
toutes  les  autres  lois  qui  pouvoient  le  retenir  dans 
l'ordre ,  ni  à  se  défaire  de  tous  les  engagemens  qu'il 


ET    LA   PROBITÉ.  197 

a  dans  la  société  humaine  ,  et  sans  lesquels  la  probité 
ne  peut  subsister.  Je  vais  vous  faire  entendre  ces 
trois  pensées. 

Je  dis  que  la  religion  est  le  seul  principe  sur  quoi 
tous  les  devoirs  qui  font  la  vraie  probité  peuvent  être 
sûrement  établis.  C'est  la  doctrine  du  docteur  ange- 
lique  saint  Thomas ,  dans  sa  Seconde  seconde  ,  ques- 
tion quatre-vingt-unième.  Car  la  religion  ,  dit-il , 
dans  la  propriété  même  du  terme  ,  n'est  rien  autre 
chose  qu'un  lien  qui  nous  tient  attachés  et  sujets  à 
Dieu  comme  au  premier  Être.  Or,  dans  Dieu  ,  ajoute 
ce  saint  docteur,  sont  réunis  comme  dans  leur  centre, 
tous  les  devoirs  et  toutes  les  obligations  qui  lient  les 
hommes  entre  eux  par  le  commerce  d'une  étroite 
société.  Il  est  donc  impossible  d'être  lié  à  Dieu  par 
un  culte  de  religion  ,  sans  avoir  en  même  temps  avec 
le  prochain  toutes  les  autres  liaisons  de  charité  et  de 
justice ,  qui  font  même ,  selon  l'idée  du  monde  ,  ce 
qui  s'appelle  l'homme  d'honneur.  Ainsi ,  chrétiens  , 
quand  Dieu  nous  commande  de  l'adorer  et  de  ne 
servir  que  lui  seul  :  Dominum  Deum  iuum  adorabis , 
et  illi  soli  servies  (1),  bien  loin  que  cette  restric- 
tion ,  lui  seul ,  exclue  aucun  des  devoirs  de  la  vie 
civile ,  elle  les  embrasse  tous  ;  bien  loin  qu'elle  les 
affaiblisse,  elle  les  affermit  tous;  bien  loin  qu'elle 
préjudicie  à  ce  que  les  hommes  sont  en  possession 
d'exiger  les  uns  des  autres ,  elle  le  maintient  dans 
toute  sa  force,  et  elle  l'autorise  dans  toute  son  éten- 
due. Car  ,  en  vertu  de  la  loi  que  j'ai  reçue  et  que  je 
me  suis  faite  de  servir  un  Dieu  ,  je  rends  à  chacun  ? 

(1)  Deut.  6. 


K)8  SUR    LA    RELIGION 

pav  une  conséquence  nécessaire  ,  ce  qui  lui  est  du, 
l'honneur  à  qui  appartient  l'honneur,  le  tribut  à  qui 
je  dois  le  tribut  ;  je  suis  fidèle  à  mon  roi ,  obéissant 
ù  mes  supérieurs ,  respectueux  envers  les  grands  , 
modeste  envers  mes  égaux  s  charitable  à  l'égard  des 
pauvres;  j'ai  du  zèle  pour  mes  amis,  de  l'équité  pour 
mes  ennemis,  de  la  modération  pour  moi-même: 
pourquoi  ?  parce  que  dans  Dieu  seul  je  trouve  ce  qui 
m'oblige  à  tout  cela,  mais  d'une  manière  qui  ne  peut 
être  qu'en  Dieu,  et  qui  ne  se  trouve  point  hors  de 
Dieu, 

En  effet,  je  considère  en  Dieu  tous  ces  devoirs 
comme  autant  de  dépendances  du  culte  suprême  dont 
je  lui  suis  redevable  ,  et  par  conséquent  comme  au- 
tant de  points  de  conscience  essentiels  à  mon  salut. 
Or ,  cette  vue  de  conscience  et  de  salut  est  la  grande 
règle  qui  fait  que  je  me  soumets  ,  que  je  me  captive, 
que  j'use ,  s'il  est  besoin ,  de  sévérité  et  de  rigueur 
contre  moi-même  ,  pour  me  réduire  à  la  pratique  de 
toutes  ces  obligations.  Et  voilà ,  chrétiens,  la  sainte 
et  divine  morale  que  Tertullien  proposoit  aux  infi- 
dèles et  aux  païens  pour  leur  faire  comprendre  la 
pureté  de  notre  religion  ,  et  pour  effacer  les  fausses 
idées  qu'ils  en  avaient.  Il  leur  faisoit  voir  que  bien 
loin  qu'ils   en   dussent  former  aucun   soupçon,  ni 
avoir  aucun  ombrage,  ils  la  dévoient  regarder  comme 
une  religion  utile  à  la  sûreté  et  au  bien  commun.  Car 
c'est ,  leur  remontroit-il ,  cette  religion  qui  nous  ap- 
prend à  faire  tous  les  jours  des  vœux  à  notre  Dieu 
pour  la  prospérité  de  vos  césars  ,  lors  même  qu  ils 
nous  persécutent,  et  à  offrir  pour  eux  le  sacrifice  de 


ET    LA    PROBITÉ*  199 

nos  autels,  au  même  temps  qu'ils  sacrifient  le  sang 
de  nos  frères  à  la  rigueur  de  leurs  édits.  C'est  celte 
religion  qui  nous  apprend  à  servir  dans  vos  armées 
avec  une  fidélité  sans  exemple,  puisque  vous  êtes 
obligés  de  reconnoître  que  vous  n'avez  punit  de 
meilleurs  soldats  que  les  chrétiens.  C'est  cette  reli- 
gion qui  nous  apprend  à  payer  exactement  et  sans 
fraude  les  tributs  et  les  impôts  publics  ,  jusque-là 
que  les  bureaux  de  vos  recettes  (  c'est  l'expression 
de  Tertullien  )  rendent  grâces  de  ce  qu'il  y  a  des 
chrétiens  au  monde,  parce  que  les  chrétiens  s  ac- 
quittent de  ce  devoir  par  principe  de  conscience  et 
de  piété  :  Hinc  est  cjuod  vectigalia  çesira  gratins 
christianis  agunt ,  utpotè  debitum  ex  Jide  pendcn- 
tibus  (1).  Ces  paroles  sont  admirables.  En  eliet ,  si 
dans  un  Etat  toutes  choses  se  traitoient  selon  les  lois 
du  christianisme  ;  si  les  peuples  y  obéissoieut  en 
chrétiens,  et  si  ceux  qui  les  gouvernent  les  gouver- 
noient  en  chrétiens;  si  la  justice  y  é toit  rendue  ,  si 
l'on  y  exerçoit  le  commerce  ,  si  les  emplois  et  les 
charges  s'y  adminisli oient  selon  la  conduite  toute 
pure  et  1  inspiration  de  l'esprit  chrétien,  quel  ordre 
n'y  verroil-on  pas ,  et  quelle  paix  ?  marque  évidente, 
dit  saint  Augustin  ,  non-seulement  de  la  vérité  ,  mais 
de  la  nécessité  de  notre  religion.  Et  c'est  encore 
par  là  qu'entre  les  différentes  sectes  de  la  religion 
chrétienne  ,  le  parti  catholique  ,  qui  est  le  parti  de 
la  vérité,  s'est  de  tout  temps  distingué  du  parti  de 
l'erreur.  Car  pourquoi,  par  exemple,  les  hérésies 
ont-elles  toujours  fait  naître  les  désordres  ,  et  pour- 

(0  Tertull. 


£0O  SUR    LA   RELIGION 

quoi  ont-elles  suscité  ,  dans  tous  les  lieux  où  elles  se 
sont  élevées ,  la  révolte  des  sujets  contre  les  puis- 
sances légitimes  ,  sinon  ,  dit  le  savant  Pic  de  la  Mi- 
rande,  parce  qu'il  est  impossible  de  dégénérer  de  la 
vraie  religion  sans  dégénérer  de  la  vraie  probité? 
Or  ,  quel  est  le  premier  devoir  de  la  probité  ,  si  ce 
n'est  de  se  soumettre  à  l'autorité? 

11  faut  donc  considérer  la  religion  dans  le  cœur  de 
l'homme  ,  comme  le  premier  mobile  dans  l'univers. 
Prenez  garde  ,  s'il  vous  plaît ,  chrétiens  :  ce  ciel ,  que 
nous  appelons  premier  mobile,  a  une  vertu  si  puis- 
sante, qu'il  fait  rouler  avec  soi  tous  les  autres  cieux  , 
qu'il  répand  ses  influences  jusque  dans  le  sein  de  la 
terre,  et  qu'il  entretient  par  son  action  et  par  son 
mouvement  toute  l'harmonie  du  monde.  Si  ce  pre- 
mier mobile  s'arrêtoit,  disent  les  philosophes,  toute 
la  nature  seroit  dans  le  trouble  et  dans  la  confusion. 
De  même  ,  quand  le  principe  de  la  religion  vient 
une  fois  à  être  détruit  ou  altéré  dans  un  esprit ,  il 
n'y  faut  plus  chercher  de  règle  ni  de  conduite;  plus 
d'honnêteté  de  mœurs,  du  moins  constante  et  géné- 
rale :  remarquez  bien  ces  deux  termes  ,  constante  et 
générale  ,  qui  comprennent  tout.  Car ,  sur  quoi  se- 
roit fondée  cette  honnêteté  ?  sur  les  seules  vues  de 
la  raison?  Ah!  chrétiens,  vous  êtes  trop  éclairés  et 
trop  bien  instruits  du  mérite  des  choses,  pour  croire 
que  la  raison  seule,  dans  l'état  où  elle  est  réduite, 
c'est-à-dire  ,  corrompue  par  le  péché ,  affoiblie  par 
les  passions,  sujette  comme  elle  est  à  se  prévenir  et 
à  s'aveugler ,  puisse  maintenir  l'homme  dans  une 
innocence  entière  et  irréprochable.  Vous  avez  trop  de 


ET    LA   PROBITÉ.  201 

pénétration  pour  ne  pas  voir  les  scandales  qui  arri- 
veroient ,  si  les  devoirs  de  la  société  humaine  dépen- 
doient  uniquement  de  l'idée  que  chacun  s'en  forme; 
et  l'horrible  renversement  qui  s'ejisuivroit,  si  cha- 
cun ,  selon  son  caprice  et  selon  son  sens ,  se  faisuit 
l'arbitre  de  ce  qu'il  peut ,  de  ce  qu'il  doit ,  de  ce  qui 
lui  appartient  ,  de  ce  qui  lui  est  permis  :  en  sorte 
que  sa  raison  lui  tînt  lieu  d'un  tribunal  souverain 
au-dessus  duquel  il  n'en  reconnût  point  d  autre  ,  et 
dont  il  n'y  eût  aucun  appel.  Je  ne  veux  que  vous- 
mêmes  pour  en  juger.  Cette  raison  sans  religion, 
combien  d'injustices  n'autoriseroit-elle  pas?  com- 
bien de  trahisons  et  de  fourberies  ne  trouveroit-elle 
pas  moyen  de  justifier?  à  combien  de  crimes  ne  don- 
neroit-elle  pas  le  nom  de  vertu  ? 

C'est  pour  cela,  dit  saint  Chrysostôme ,  ceci  est 
remarquable  :  c'est  pour  cela  que  3  dans  les  affaires 
du  monde  les  plus  importantes  ,  dans  les  traités 
d'alliance  et  de  paix ,  dans  les  premières  charges 
d'un  Etat  ,  dans  l'administration  même  de  la  justice 
ordinaire  ,  on  exige  des  sermens  qui  sont  des  pro- 
testations publiques  et  solennelles  de  religion:  pour- 
quoi? parce  que  ,  sans  le  sceau  de  la  religion  ,  on  ne 
croit  pas  pouvoir  s'assurer  de  la  raison  des  hommes  ; 
et  parce  que  les  hommes  mêmes ,  qui  connoissenr 
fort  bien  le  foible  de  leur  raison  ,  se  défient  toujours 
les  uns  des  autres  ,  à  moins  que  cette  raison  qu'ils 
ont  pour  suspecte  n'ait ,  pour  ainsi  dire,  une  caution 
supérieure  et  un  garant,  qui  est  la  religion.  Car, 
qu'est-ce  en  effet  que  le  serment  et  le  jurement  dans 
la  doctrine  des  théologiens ,  sinon  une  espèce  de  eau- 


202  SUR    LA    RET JOTON 

tion  que  nous  fournit  la  religion  même  pour  pou- 
voir répondre  aux  autres  de  notre  raison?  Or  cela 
s'est  pratiqué  généralement  dans  toutes  les  nations 
et  dans  tous  les  siècles.  Autre  preuve ,  dit  saint  Chry- 
sosîôme ,  pour  confondre  le  libertinage  et  pour  dé- 
truire cette  prétendue  suffisance  de  la  raison,  dont 
l'impiété  se  glorifie.  Aussi  ,  chrétiens  ,  consultez 
votre  propre  expérience  :  y  a-t-il  personne  de  vous 
qui  voulut  que  sa  vie  et  sa  fortune  fussent  entre  les 
mains  d'un  homme  sans  religion  ?  Quelques  lumières 
qu'il  ait,  quelque  raison  qu'il  fasse  paroître  ,  dès  là 
que  je  sais  qu'il  n'a  point  de  Dieu  ,  nem'estimerois-je 
pas  malheureux  qu'il  fût  le  maîire  de  mes  intérêts; 
et  n'éviterai-je  pas  toujours,  autant  qu'il  est  en  moi, 
d'avoir  aucun  engagement  avec  lui  ?  Au  contraire  , 
si  je  suis  convaincu  que  celui  avec  qui  je  traite  a  de 
la  foi  et  de  la  conscience ,  je  ne  crains  rien  ;  et  un 
athée,  tout  athée  qu'il  est,  se  confiera  plutôt  à  un 
homme  qui  croit  un  Dieu  ,  qu'à  un  libertin  et  un 
impie  comme  lui.  Providence  adorable  !  c'est  ainsi 
que  vous  éclatez  jusque  dans  l'impiété,  et  que  ,  mal- 
gré nous  ,  nous  concevons  de  l'horreur  pour  l'irré- 
ligion ,  qui  non-seulement  se  contredit  et  se  con- 
damne ,   mais  s'abhorre  elle-même. 

Vous  me  direz  qu'indépendamment  de  toute  reli- 
gion ,  il  y  a  un  certain  amour  de  la  justice  que  la 
nature  nous  inspire  ,  et  qui  suffit  au  moins  pour  for- 
mer un  caractère  d'honnête  homme  selon  le  monde. 
Je  sais,  chrétiens,  que  cela  se  dit  ,  et  que  c'est  le 
préteste  spécieux  dont  le  libertinage  le  plus  raffiné 
se  sert  pour  conserver  encore  quelque  reste  d'estime 


ET    LA    PROBITÉ.  2o3 

et  de  bonne  opinion  parmi  les  hommes.  Mais  c'est 
un  prétexte  qui  n'a  jamais  trompé  que  les  simples, 
et  dont  il  est  aisé  d'apercevoir  l'illusion  :  car  ,  sans 
txaminer  quel  seroil  cet  amour  de  la  justice  aban- 
donné à  la  discrétion  de  la  bonne  ou  mauvaise  foi  de 
chaque  particulier,  je  vous  demande ,  chrétiens,  où 
l'on  trouveroit  dans  le  monde  des  hommes  qui  se  pi- 
quassent d'un  grand  zèle  pour  la  justice  ,  s'ils  éloient 
une  fois  persuadés  qu'il  n'y  a  ni  Dieu,  ni  religion? 
Y  en  auroit-  il  beaucoup  ?  un  ambitieux  ,  un  sensuel , 
un  avare  seroit-il  beaucoup  touché  de  cette  idée  de 
iustice  séparée  de  la  connoissance  de  Dieu?  et  ces 
honnêtes  gens  prétendus  du  monde',  comment  en 
useroient-ils?  Car  enfin  ,  s'il  n'y  avoit  point  de  reli- 
gion ,  et  que  je  n'eusse  plus  devant  les  yeux  ce  pre- 
mier Etre  qui  me  régit  et  qui  me  gouverne  ,  je  me 
regarderois  moi-même  comme   ma  fin;  et,  par  un 
dérèglement  de  raison  ,  qui  deviendroit  néanmoins 
alors  comme   raisonnable  ,   je   rapporterois   tout  à 
moi  :  mon  intérêt ,  mon  plaisir ,  ma  satisfaction  , 
ma  gloire  ,   seroit  mes  divinités ,  et  je  prétendrois 
avoir  droit  de  leur  sacrifier  toutes  choses  :  pourquoi? 
parce  que  je  ne  verrois  plus  rien  au-dessus  de  moi , 
ni  hors  de  moi ,   de  meilleur  que  moi.  Et  n'est-ce 
pas   ainsi  que   vivent  les  athées ,  qui  n'ont    nulle 
créance  de  la   divinité ,  se  substituant  en  quelque 
sorte  à  la  place  de  Dieu  ,  et  n'agissant  que  pour  eux- 
mêmes,  parce  qu'ils  n'ont  point  d'autre  Dieu  qu'eux- 
mêmes  ?  Or,  dites-moi  s  il  peut  y  avoir  avec  cela 
quelque  probité  ?  le  moyen  qu'un  homme  préoccupé 
de  cette  maxime  eût  de  la  charité  pour  le  prochain? 


204  SUR   LA   RELIGION 

le  moyen  qu'il  pût  se  faire  une  vertu  d'obéir  et  de 
dépendre 3  et  qu'il  se  soumît  autrement  que  par  con- 
trainte et  par  bassesse  de  cœur  ? 

Et  c'est  ici ,  chrétiens  ,  que  je  dois  vous  faire  re- 
marquer ,   non  pas  l'impiété ,  mais  1  extravagance  de 
cette  politique  malheureuse  dont  un  faux  sage  de 
ces  derniers  siècles  s'est  glorifié  d'être  l'auteur.  Poli- 
tique qui  ne  reçoit  de  religion  qu'autant  qu'il  en  faut 
pour  bien  faire  son  personnage  selon  le  monde ,  et 
qui  n'en  retient  que  l'apparence  et  la  figure ,  pour 
garder  précisément  les  bienséances  de  son  état:  car, 
sans  entreprendre  de  réfuter  une  maxime  si  détes- 
table ;  sans  m'arrêter  à  la  pensée  de  Guillaume  de 
Paris,  qu'une  religion  feinte  et  hypocrite  est,  dans 
un  sens  ,  pire   que   l'irréligion    même  ;   sans   dire 
qu'elle  est  plus  dangereuse  que  ne  seroit  un  athéisme 
déclaré  ,  parce  qu'on  se  défie  moins  d'elle  ,  et  qu'elle 
peut  servir  à  cacher  toutes  sortes   de  crimes  :  sans 
vous  faire  observer  que  c'est  parmi  les  peuples  où 
cette  doctrine  s'est  répandue,  que  les  plus  noires 
perfidies  ont  été  plus  communes  ,  et  Dieu  veuille  que 
bientôt  il  n'en  soit  pas  ainsi  de  nous  ;  sans  parler  des 
désordres  qui  s'ensuivroient,  si  les  peuples  n'avoient 
de  religion  qu'autant  que  leurs  intérêts  le  deman- 
dent ;  désordres  qui  montrent  bien  jusqu'où  va  l'éga- 
rement des  hommes  quand  ils  se  détachent  une  fois 
de  Dieu,  et  combien  ce  que  dit  saint  Paul  est  vrai, 
que  Dieu  les  livre  à  un  sens  réprouvé  :  sans  ,  dis-je , 
insister  là-dessus  ,  il  me  suffit ,  chrétiens  ,  que  cette 
damnable  politique,  en  raisonnant  contre  Dieu,  se 
détruise  par  elle-même  et  par  son  propre  raisonne- 


ET    LA    PROBITÉ.  2o5 

ment;  car,  toute  impie  qu'elle  est ,  elle  recormoîtau 
moins  la  nécessité  d'une  religion  apparente  pour  con- 
tenir les  peuples  dans  le  devoir  ;  et  par  là  même  elle 
convient  que  la  raison  seule  n'est  pas  capable  d'en- 
tretentr  dans  le  monde  cette  probité  qui  le  doit  ré- 
gler: d'où  je  conclus  ,  moi ,  la  nécessité  d'une  vraie 
religion  :  pourquoi?  parce  que  la  vraie  probité  ne 
peut  pas  être  fondée  sur  le  mensonge.  Si  donc  il 
faut  une  religion  ,  et  s'ils  sont  eux-mêmes  forcés  de 
l'avouer ,  ils  en  doivent  conséquemment  admettre  une 
vraie,  à  moins  qu'ils  ne  veuillent  faire  de  l'univers 
ce  que  Jésus-Christ  reprochoit  aux  Juifs  qu'ils  avoient 
fait  du  temple  de  Dieu  ,  c'est-à-dire ,  une  caverne 
de  voleurs. 

Allons  encore  plus  avant.  J'ai  dit ,  chrétiens ,  qu'il 
n'y  avoit  que  le  motif  de  la  religion  qui  fût  à  l'épreuve 
de  certaines  tentations  délicates  auxquelles  le  devoir 
et  la  probité  se  trouvent  sans  cesse  exposés.  Je  m'ex- 
plique, et  suivez-moi.  J'appelle  tentations  délicates, 
celles  qui  attaquent  le  cœur  par  ce  qu'il  a  de  plus 
sensible  ,  qui  opposent  un  intérêt  puissant  à  l'inté- 
grité d'une  conscience  foible ,  et  qui  mettent  la  rai- 
son en  compromis  avec  une  forte  passion.  Tentation 
délicate  ,  par  exemple  ,  lorsqu'il  ne  dépend  pour 
avoir  l'approbation  et  l'estime  du  monde,  que  d'em- 
brasser le  parti  de  l'injustice,  et  qu'en  tenant  ferme 
pour  la  vérité  ,  on  s'attire  le  mépris  et  la  haine.  Ten- 
tation délicate  ,  quand  ,  pour  agir  en  homme  de  bien  , 
il  faut  résister  à  l'autorité  et  au  crédit ,  et  risquer 
même  sa  fortune  et  toutes  ses  espérances.  Tentation 
délicate ,  quand  on  voit  entre  ses  mains  un  profit  çon- 


2o6  SUR   LA   RELIGION 

sidérable  ,  mais  injuste  ,  et  qu'en  donnant  à  telle 
affaire  une  fausse  couleur,  ou  en  prenant  certaines 
mesures  ,  on  la  peut  faire  réussir  à  son  avantage. 
Tentation  délicate  ,  lorsqu'aux  dépens  d'un  misé- 
rable ou  d'un  inconnu  ,  on  peut  servir  un  ami  ;  ou 
que ,  pour  perdre  un  ennemi ,  on  n'a  qu'à  s'écouter 
un  peu  plus  ,  et  qu'à  suivre  les  sentimens  de  son 
cœur.  Tentation  délicate  ,  lorsque  franchissant  un 
pas  hors  des  bornes  de  cette  raison  sévère  et  scru- 
puleuse qui  nous  arrête  ,  on  se  met  en  état  d'être 
tout  et  de  parvenir  à  tout.  En  un  mot ,  tentation  dé- 
licate ,  lorsqu'on  se  trouve  en  pouvoir  de  faire  le  mal 
sans  en  craindre  les  conséquences ,  ou  parce  que 
l'on  est  au-dessus  des  jugemens  du  monde  et  de  la 
censure ,  ou  parce  que  la  corruption  étant  si  générale , 
on  se  promet  d'avoir  des  approbateurs  et  des  flatteurs 
jusque  dans  le  crime.  N'est-ce  pas  là  ,  et  en  mille 
autres  conjonctures,  que  nous  voyons  la  raison  la  plus 
droite  ,  à  ce  qu'il  paroît ,  succomber  néanmoins  à  la 
tentation,  si  elle  n'est  soutenue  par  la  religion?  Car 
il  est  aisé ,  comme  remarque  saint  Ambroise  ,  de 
trouver  dans  le  monde  des  hommes  religieux  sur 
leur  devoir  ,  quand  leur  devoir  n'est  combattu  par 
nul  intérêt  contraire.  C'est  alors  qu'on  parle  haute- 
ment ,  qu'on  prononce  des  oracles,  qu'on  se  déclare 
pour  la  vertu  et  la  probité  ;  et  je  conçois  bien  que 
cette  probité  peut  être  un  fruit  de  la  raison  humaine  : 
mais  de  voir  des  hommes  d'un  %  probité  et  d'une  vertu 
qui  se  soutienne  sans  exception  contre  tout  intérêt  ; 
des  hommes  d'honneur  quand  il  en  doit  tout  couler 
pour  l'être  ;   des   hommes   équitables   contre  eux- 


ET   LA   PROBITÉ.  207 

mêmes,  et  aussi  déterminés  à  faire  aux  autres  justice 
d'eux-mêmes  ,  qu'à  ne  se  la  pas  faire  à  eux-mêmes 
des  autres  ;  ah  !  chrétiens  ,  c'est  une  espèce  de  mi- 
racle où  la  religion  duit  venir  au  secours  de  la  rai- 
son  ,  et  sans  ce  miracle  ,  point  de  probité. 

De  là  vient  que  dans  le  siècle  où  nous  vivons,  par- 
donnez-moi celte  réflexion  ,  que  je  fais  non  par  un 
esprit  de  critique,  mais  par  un  sentiment  de  zèle; 
de  là  vient  que  dans  notre  siècle  on  se  laisse  aller  à 
tant  de  désordres  dont  auroient  rougi  les  païens 
mêmes.  De  là  vient  que  presque  tous  les  états  sont 
aujourd'hui  décriés,  et  qu'on  ne  s'étonne  plus  de  voir 
des  juges  gouvernés  par  celui-ci ,  ou  gagnés  par  celle- 
là.  De  là  vient  qu'un  homme  parfaitement  irrépro- 
chable dans  le  maniement  des  deniers  publics  ,  et 
qui  sort  les  mains  pleinement  nettes  de  certains  em- 
plois, estpresque  maintenant  pour  nous  un  prodige. 
Le  dirai-je  ?  de  là  vient  qu'une  femme  vraiment 
fidèle  commence  à  devenir  bien  rare  dans  le  monde; 
que  dans  les  conditions  les  plus  honorables  ,  il  y  a 
tant  de  pratiques  et  de  menées  ,  tant  d'artifices  et  de 
détours  ,  à  qui  je  n'oserois  ,  par  respect  pour  cet  au- 
ditoire, donner  le  nom  qui  leur  convient  ,  mais  que 
la  voix  ,  ou  ,  si  vous  voulez,  que  l'indignation  pu- 
blique traite  tous  les  jours  de  friponnerie.  De  là  vient 
que  le  sacerdoce ,  tout  spirituel  et  tout  saint  qu'il  est , 
est  souvent  profané  par  des  commerces  et  des  né- 
goces ,  non-seulement  criminels  et  défendus  de  Dieu, 
mais  sordides  même  selon  l'opinion  commune;  en- 
fin ,  que  le  vrai  caractère  de  l'honneur  est  presque 
eflacé  partout.  Pourquoi  cela?  je  vous  l'ai  dit  :  parce 


2o8  SUR   LA   RELIGION 

que  ,  dans  la  plupart  des  états  et  des  conditions  de  k 
vie ,  il  y  a  peu  de  religion.  Car  ,  encore  une  fois  > 
comment  voulez-vous  que  cette  femme ,  que  ce  juge  ? 
que  cet  homme  d  affaires  en  telles  rencontres  où  je 
puis  me  les  figurer,  ne  soient  pas  emportés  par  la  pas- 
sion qui  les  domine,  si  chacun  d'eux  n'a  quelque  chose 
qui  l'élève  au-dessus  de  ce  milieu  si  juste  et  si  pré- 
cis de  la  raison?  Or ,  c'est  ce  que  fait  la  religion  ,  qui , 
dans  la  vue  de  Dieu  ,  non-9eulemenl  nous  empêche 
d'attenter  sur  le  bien  d'autrui ,  mais  nous  fait  même 
abandonner  le  nôtre;  qui,  non-seulement  triomphe 
de  l'ambition  ,  mais  nous  porte  encore  à  l'abaissement 
et  à  l'humiliation  ;  qui  ,  non-seulement  réprime 
les  désirs  criminels  de  la  chair ,  mais  nous  détache 
même  des  commodités  et  des  aises  de  la  vie;  c'est- 
à-dire  ,  qui ,  faisant  faire  à  l'homme  au-delà  de  ce  que 
la  raison  lui  commande,  le  rend  victorieux  de  tout 
ce  que  la  tentation  lui  peut  suggérer. 

Et  voilà ,  chrétiens ,  ce  que  nous  avons  vu  dans  la 
personne  de  Jésus-Christ.  Le  démon  ,  lui  montrant 
tous  les  royaumes  de  la  terre,  lui  promit  de  l'en  ren- 
dre maître  s'il  vouloit  se  prosterner  seulement  une 
fois  devant  lui.  C'étoit  une  tentation  bien  forte  ; 
mais,  que  fit  le  Sauveur  ?  il  se  servit  de  la  religion 
contre  une  attaque  si  dangereuse  ;  et ,  sans  autre  dé- 
fense que  celle-ci  :  Scriptum  est  :  Dominum  Deum 
iuum  adorabis  (i);  Il  est  écrif  :  Vous  adorerez  le 
Seigneur  votte  Dieu;  il  confondit  son  ennemi.  Il  ne 
lui  dit  point  tout  ce  que  la  philosophie  et  le  monde 
auroient  pu  répondre  à  la  proposition  que  lui  faisoit 

(i)  Mat  th.  4- 

cet 


ET   LA   PROBITÉ.  209 

cet  esprit  tentateur  ;  car ,  de  quel  secours  peut  être 
îa  morale  et  la  philosophie  ,  quand  il  s'agit  d'un 
royaume  et  même  de  plusieurs  ?  mais  parce  que  le 
royaume  du  Fils  de  Dieu  n'étoil  pas  de  ce  monde  > 
il  l'arrêta  par  ces  paroles  :  Dominum  Deum  tuum 
adorabis  (1)  ;  et  par  là  il  triompha  de  lui  :  Tune 
reliquit  eum  diabolus.  Ayons  de  la  religion  ,  chré- 
tiens, il  n'y  a  point  d'intérêt,  point  de  tentation  que 
nous  ne  puissions  aisément  surmonter  :  n'en  ayons 
pas,  il  n'y  a  point  de  tentation  ,  point  d'intérêt  qui 
ne  nous  surmonte.  Or ,  si  cette  maxime  est  absolu- 
ment et  généralement  vraie  de  tout  homme  qui  n'a 
point  de  religion  ,  beaucoup  plus  l'est-eîle  d'un  dé- 
serteur de  la  foi ,  lequel ,  après  avoir  eu  autrefois  de 
la  religion  ,  n'en  a  plus  maintenant,  mais  a  secoué  le 
joug  ,  et  dans  sa  révolte  a  dit  aussi  bien  que  l'infidèle 
Jérusalem:  Non  serviam  ;  car,  que  ne  peut-on  pas 
craindre  d'un  homme  qui  s'est  défait  de  la  crainte  de 
son  Dieu  ;  et  de  quoi  n'est-il  pas  capable  ,  puisqu'il 
a  été  capable  même  de  s'élever  contre  le  Tout-puis- 
sant? si  le  respect  du  à  ce  premier  Etre  n'a  pu  le 
retenir,  qui  l'arrêtera?  que  ne  méprisera-t-il  pas, 
après  avoir  méprisé  ce  que  tous  les  autres  révèrent  ? 
et  quelle  conscience  ne  se  formera-t-il  pas  ,  après 
avoir  pu  s'en  former  une  qui  semble  l'affranchir  du 
plus  inviolable  de  tous  les  devoirs ,  qui  est  le  culte 
de  son  créateur? 

De  là  ,  et  c'est  la  troisième  raison  que  j'ai  ajoutée  ? 
de  là  plus  de  lois  si  sacrées  qu'il  ne  foule  aux  pieds  , 
plus  d'engagemens  si  étroits  à  quoi  il  ne  renonce. 

(0  Matth.  4. 

TOME    III,  14 


2IO  SUR   LA   RELIGION 

Engagemens  de  dépendance  :  il  se  soulèvera,  si  l'oc- 
casion le  permet,  contre  les  puissances  les  plus  lé- 
gitimes ;  engagemens  de  justice  :  il  ne  respectera  ni 
l'innocence,  ni  le  bon  droit ,  et ,  s'il  est  nécessaire  ,  il 
sacrifiera  le  foible  et  le  pauvre;  engagemens  de  fidé- 
lité :  il  ira ,  sans  hésiter  ,  à  la  face  du  magistrat  et  de- 
vant les  autels,  démentir  sa  parole  et  se  parjurer; 
engagemens  du  sang  et  de  la  nature  :  il  vendra  ,  s'il 
le  faut ,  amis  ,  parens ,  frères  et  père  même.  Belle  le- 
çon pour  vous  ,  rois  de  la  terre  ,  qui  vous  apprend 
que  rien  n'est  plus  pernicieux  dans  la  cour  d'un 
prince  ,  que  ces  hommes  sans  religion;  belle  leçon, 
grands  du  monde  ,  qui  vous  apprend  à  éloigner  de 
vous  l'impiété  et  l'impie  ;  belle  leçon  maîtres  du 
siècle  ,  qui  vous  apprend  à  ne  souffrir  point  auprès 
de  vous  des  domestiques  libertins;  belle  leçon  pour 
nous  ,  mes  chers  auditeurs  ,  et  pour  nous  tous  ,  qui 
nous  apprend  à  n'avoir  jamais  de  liaison  avec  des 
gens  suspects  en  matière  de  créance  ,  et  à  ne  comp- 
ter pas  plus  sur  eux  que  sur  leur  foi.  Si  le  libertin  ose 
paroître  devant  nous ,  s'il  ose  ,  en  notre  présence , 
tenir  des  discours  scandaleux  ,  ne  le  ménageons  en 
rien;  mais  soyons  aussi  courageux  à  lui  résister,  à 
le  décréditer ,  à  défendre  le  Dieu  que  nous  adorons , 
qu'il  est  hardi  et  insolent  à  l'attaquer  ;  honorons 
notre  religion,  honorons-la  partout  et  en  tout,  dans 
ses  mystères ,  dans  son  sacrifice  ,  dans  ses  sacremens , 
dans  ses  cérémonies ,  dans  ses  observances.  Tandis 
qu'elle  subsistera  dans  nous,  Dieu  sera  avec  nous; 
ou ,  si  le  péché  nous  le  fait  perdre  ,  nous  aurons  tou- 
jours une  voie  pour  le  retrouver;  la  religion  ,  jusque 


ET    LA   PROBITÉ.  211 

dans  notre  pécha  ,  nous  parlera  ,  nous  rappellera , 
nous  tracera  le  chemin  et  nous  ramènera.  Mais  si  nous 
laissons  éteindre  cette  lumière  ,  où  sera  notre  res- 
source? marchant  dans  les  ténèbres,  et  dans  les  plus 
profondes  ténèbres,  quelles  chutes  ne  ferons-nous 
pas  ?  en  quels  abîmes  ne  nous  précipiterons-nous  pas  ? 
sous  une  vaine  montre  de  probité  ,  à  quelle  corrup- 
tion de  moeurs  et  à  quels  excès  ne  nous  porterons-nous 
pas?  point  de  probité  sans  religion  ,  mais  aussi,  point 
de  religion  sans  probité  :  c'est  la  seconde  partie. 

DEUXIÈME  PARTIE. 

Comme  il  y  a  une  espèce  d'hypocrisie  dont  l'effet 
est  de  tromper  les  autres,  aussi  y  en  a-t-il  une  bien 
plus  subtile  et  plus  déliée,  qui  consiste  à  se  tromper 
soi-même  en  ma'ière  de  religion;  et  quoique  la  pre- 
mière semble  avoir  plus  de  malignité  ,  puisqu'elle 
abuse  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  saint ,  qui  est  le  culte 
de  Dieu  ,  pour  nous  faire  paroître  aux  yeux  des 
hommes  ce  que  nous  ne  sommes  pas;  il  faut  néan- 
moins reconnoître  que  la  seconde  est  plus  dangereuse 
dans  un  sens  ,  puisqu'elle  ruine  le  principe  fonda- 
mental de  toute  la  conduite  de  l'homme  ,  qui  tst  la 
juste  connoissance  des  choses  ,  en  nous  donnant  une 
fausse  idée  de  la  religion ,  et  une  idée  souvent  plus 
difficile  à  corriger  que  l'irréligion  même.  C'est  cette 
seconde  espèce  d'hypocrisie  que  j'attaque  présente- 
ment, et  que  je  réduis  à  un  certain  genre  de  chré- 
tiens dont  ma  seule  proposition  vous  marque  le  carac- 
tère ;  et  qui ,  sans  un  dessein  prémédité  d'en  impo- 
ser au  public ,  sont  eux-mêmes  dans  l'erreur ,  se  flat- 

14. 


212.  SUR   LA   RELIGION 

tant  qu'ils  ont  de  la  religion  ,  et  cependant  n'ayant 
pas  ce  fonds  de  probité ,  d'intégrité  ,  de  sincérité  que 
le  monde  même  exige  de  ceux  qui  veulent  vivre  selon 
ses  lois  et  avec  honneur  :  car  il  n'y  en  a  que  trop 
dans  cette  illusion  ,  et  ce  sont  là  ceux  à  qui  je  parle. 
Je  prétends  qu'une  religion  sans  probité,  je  dis  sans 
probité  dans  le  sens  que  le  libertinage  même  et  le 
paganisme  l'entendent,  c'est-à-dire ,  sans  une  con- 
duite irréprochable  devant  les  hommes,  et  sans  une 
exacte  régularité  à  remplir  tous  les  devoirs  de  la  vie 
civile  ,  n;est  qu'un  fantôme  de  religion  et  qu'un  scan- 
dale de  religion  :  qu'un  fantôme  de  religion  ,  parce 
que  le  fond  de  la  religion  lui  manque  ;  qu'un  scan- 
dale de  religion  ,  parce  qu'elle  ne  sert  qu'à  déshono- 
rer la  vraie  religion.  Deux  vérités  terribles  pour  tant 
de  faux  chrétiens:  j'expose  l'une  et  l'autre  en  peu  de 
paroles. 

Non ,  mes  chers  auditeurs ,  ce  n'est  qu'un  fantôme 
de  religion  qu'une  religion  sans  probité  :  ainsi  l'Ecri- 
ture le  déclare-t-elle  dans  un  point  particulier,  mais 
dont  la  décision  juste  et  solide  ,  quoique  d'abord  elle 
semble  outrée  ,  peut  s'étendre  à  tous  les  autres.  Le 
voici  :  Si  qui  s  puiat  se  religiosum  esse  s  non  refrœ- 
nans  linguam  suam  3  sed  seducens  cor  suum ,  hu- 
jus  vana  est  religio  (i)  ;  ce  sont  les  paroles  de  saint 
Jacques  dans  son  épître  canonique.  Mes  frères  ,  di- 
soit  ce  grand  apôtre,  si  quelqu'un  de  vous  croit  avoir 
de  la  religion  ,  et  que  néanmoins  il  ne  réprime  pas 
sa  langue  et  qu'il  lui  donne  toute  liberté  de  parler , 
qu'il  sache  que  sa  religion  est  vaine.  Prenez  garde , 

(i)  Jac.  1. 


ET    LA    TROBITÉ,  21  3 

chrétiens  ,  il  ne  dit  pas:  Si  quelqu'un  de  vous  se  li- 
cencie en  quelques  rencontres  à  parler  contre  le  pro- 
chain :  car  ,  cela  peut  quelquefois  arriver  par  foi- 
blesse  ,  par  imprudence  ,  par  emportemen;  ,  lors 
même  qu'on  a  de  la  religion  ;  mais  l'Apôtre  dit  : 
Si  quelqu'un  de  vous,  ne  mettant  jamais  un  frein  à 
sa  langue,  se  fait  une  habitude  de  railler  l'un,  de 
mépriser  l'autre  ,  de  censurer  celui-ci  ,  de  décrier 
celui-là,  et  qu'il  croie  pouvoir  accorder  cette  licence 
effrénée  avec  la  vraie  religion  ,  c'est  un  aveugle  qui 
s'égare  ;  et  quoique  peut-  être  il  ne  s'en  estime  ni 
moins  spirituel,  ni  moins  parfait;  quoique  peut-être 
il  se  fasse  de  ses  médisances  même  un  point  de  reli- 
gion et  de  piété ,  comme  si  c'étoit  un  zèle  chrétien 
qui  l'inspirât ,  je  soutiens  ,  moi ,  et  je  conclus  qu'il 
n'a  qu'une  religion  imaginaire  :  Hujus  vana  est  re- 
ligïo.  Quelle  conséquence  ,  reprend  saint  Chrysos- 
tôme  !  n'étoit-ce  pas  assez  de  dire  que  cet  homme  , 
en  ne  retenant  pas  sa  langue ,  offense  la  religion  , 
qu'il  blesse  la  charité  ,  qu'il  engage  sa  conscience  et 
qu'il  se  rend  criminel  devant  Dieu?  non  ;  mais  pre- 
nant la  chose  dans  sa  source  ,  1  Apôtre  prononce  ab- 
solument que  c'est  un  homme  sans  religion  :  Hujus 
van  a  est  religio. 

Or ,  chrétiens ,  comprenez  toute  la  force  de  ce  rai- 
sonnement :  s'il  est  de  la  foi  qu'une  pareille  erreur , 
une  erreur  pratique  touchant  les  saillies  et  les  liber- 
tés d'une  langue  médisante  et  sans  retenue ,  suffit 
pour  détruire  dans  nous  l'esprit  de  la  religion  ,  que 
sera-ce  de  ces  désordres  essentiels  qui  détruisent  en- 
tièrement la  probité  dans  le  commerce  des  hommes, 


2l4  SUR  LA   RELIGION, 

et  que  certains  hommes  prétendroient  néanmoins 
pouvoir  accommoder  avec  la  religion  ?  que  sera-ce 
de  ces  duplicités  accompagnées  de  mille  protestations 
d'amitié  et  de  bonne  foi  ?  que  sera-ce  de  ces  avarices 
sordides  et  couvertes  d'un  voile  de  désintéressement 
dont  on  se  pare?  que  sera-ce  de  ces  animosités  pro- 
fondes et  invétérées  ,  si  contraires  à  la  charité  et  à 
la  paix ,  mais  à  qui  1  on  donne  une  fausse  couleur  de 
justice  ?  que  sera-ce  de  ces  excès  ,  de  ces  emporte- 
mens,  de  ces  duretés  envers  le  prochain,  que  l'on 
justifie  par  une  intention  prétendue  droite?  que  sera- 
ce  de  ces  fraudes  ,  de  ces  chicaues  ,  de  ces  vexations 
qui  ruinent  non-seulement  des  familles,  mais  des 
villes  ,  mais  des  provinces  eniières?  que  sera-ce  de 
mille  autres  désordres  qui  ne  sont  que  trop  connus 
et  qui  rompent  to-  s  les  liens  de  la  société  humaine? 
tout  cela  est-il   compatible  avec  une  religion  toute 
sainte  ,  avec  une  religion  toute  parfaite  ,  avec  une 
religion  toute  divine?  le  seroit-il  même  avec  le  pa- 
ganisme ?  Hé  quoi!  Seigneur  ,  un  païen  eût  cru  par 
là  renoncer  à  la  religion  qu'il  professoit  ;  avec  de 
telles  pratiques  ,  ou  l'eût,  parmi  des  païens  ,  traité 
d'anathême  ,  et  dans  un  si  monstrueux  dérèglement 
de  mœurs ,  nous  nous  flatterons  d'être  chrétiens  ! 

Remontons  au  principe.  Vous  me  demandez  pour- 
quoi la  religion  a  une  dépendance  si  nécessaire  de  la 
probité  ;  et  moi  je  vous  réponds  ,  que  c'est  par  un 
ordre  établi  de  Dieu  ,  et  que  Dieu  lui-même  ,  en 
quelque  sorte  ,  ne  peut  pas  changer.  Car ,  comme 
la  grâce  suppose  la  nature  ,  et  que  la  foi  est  entée  , 
pour  ainsi  dire  ,  sur  la  raison ,  aussi  la  religion  a-t  elle 


J 


ET   LA   PROBITÉ.  21  5 

pour  base  la  probité.  Détruisez  la  nature  ,  il  n'y  a 
plus  de  grâce  ;  pervertissez  la  raison  ,  il  n'y  a  plus 
de  foi  ;  et  ôtez  de  la  société  des  hommes  ce  que  nous 
appelons  probité  ,  il  n'y  a  plus  de  religion.  En  effet, 
la  religion  ,  dit  saint  Jérôme  ,  veut  un  sujet  digne 
d'elle  et  digne  de  Dieu.  Elle  nous  perfectionne  en 
nous  élevant  à  Dieu  ;  mais  elle  suppose  dans  nous  , 
ou  plutôt,  elle  commence  dans  nous  une  certaine 
perfection  ,  qui  nous  rend  tels  que  nous  devons  être 
à  l'égard  des  hommes  ;  et  si  nous  n'avons  ces  qua- 
lités et  ces  dispositions  ,  Dieu  ne  peut  agréer  notre 
culte ,  ni  s'en  tenir  honoré  :  car ,  ce  qui  n'est  pas 
même  bon  devant  les  hommes,  comment  le  seroit-il 
devant  Dieu,  dont  le  jugement  est  bien  encore  au- 
dessus  du  jugement  des  hommes?  Etre  juste  ,  être 
fidèle ,  être  désintéressé  ,  être  sans  reproche  dans 
1  estime  du  monde  ,  ou  du  moins  le  vouloir  être  , 
travailler  à  l'être  ,  et  pour  soutenir  ,  pour  sanctifier 
toutes  ces  vertus,  avoir  de  la  religion  et  être  chré- 
tien ,  voilà  l'ordre  invariable  et  auquel  il  faut  que 
la  religion  se  conforme.  Mais  que  faisons-nous?  nous 
renversons  cet  ordre  ,  et ,  par  l'illusion  la  plus  déplo- 
rable ,  nous  nous  formons  de  grandes  idées  de  reli- 
gion et  de  christianisme  ,  qui  ne  se  trouvent  ap- 
puyées sur  rien  ,  parce  qu'en  même  temps  nous 
négligeons  les  premiers  devoirs  de  la  fidélité  et  de 
la  justice  ,  c'est-  à  -  dire  ,  que  nous  bâtissons  sans 
fondement ,  ou  ,  pour  m'exprimer  avec  saint  Paul , 
que  nous  bâtissons  sur  un  fondement  de  paille.  Nous 
voulons  construire  un  édifice  de  pierres  précieuses, 
mais  nous  paroissons  devant  Dieu  semblables  à  cette 


2l6  SUR   LA    RELIGION 

statue  de  Nahuchodonosor  dont  parle  le  prophète 
Daniel.  Elle  avoit  la  tête  d'or  et  les  pieds»  de  terre. 
Cette  tête  d'or  représente  la  religion  ,  et  ces  pieds 
de  terre  nos  actions.  Or,qn'est-ce  que  cela,  sinon 
un  fantôme  et  une  chimère  ?  car  une  chimère  ,  dans 
la  signification  même  du  terme  ,  marque  un  com- 
posé d  espèces  différentes,  qui  n'ont  ensemble  nulle 
liaison  et  nul  rapport  :  un  visage  d'homme  avec  un 
corps  de  bête.  C'est  ainsi  que  les  fables  l'ont  figurée; 
et  ce  qui  est  impossible  dans  la  nature ,  n'est-ce  pas 
ce  que  nous  voyons  et  ce  que  nous  déplorons  dans 
la  conduite  de  la  plupart  des  chrétiens  ?  Combien 
peuvent  dire  ,  comme  saint  Bernard  ,  mais  avec 
tout  un  autre  sujet  que  saint  Bernard  :  Je  suis  la 
chimère  de  mon  siècle  ,  ou  plutôt  la  chimère  du 
christianisme.  J'honore  Dieu  ,  mais  j'offense  les 
hommes.  J'ai  des  scntimens  de  piété,  mais  je  parle, 
j'agis  en  mille  occasions  avec  moins  de  droiture  et 
moins  de  raison  que  les  plus  impies.  J'ai  du  zèle 
pour  certaines  œuvres  d  éclat  et  de  surérogation  ,  et 
je  n'en  ai  point  pour  des  œuvres  de  nécessité  et 
d'obligation.  Je  suis  éloquent  sur  la  discipline  de 
l'Eglise  et  sur  la  sévérité  de  l'évangile  ;  et  toute  ma 
vie  se  passe  à  former  des  partis  ,  à  nouer  des  in- 
trigues ,  à  répandre  des  calomnies  ,  à  déchirer  l'un  , 
à  détruire  l'autre  :  chimère  de  religion.  Il  faut  que 
la  religion  ,  la  vraie  religion  commence  par  les  devoirs 
généraux  d'équité,  de  charité,  de  reconnoissance , 
de  soumission  et  d'obéissance  ,  parce  que  c'est  ainsi , 
dit  l'apôtre  saint  Jacques,  que  l'on  se  défend  de  la 
malignité  et  de  la  contagion  du  siècle  ,  et  que  c'est 


ET    LA    PROBITÉ.  2iy 

en  quoi  consiste  la  religion  pure  et  sans  tache  :  Re- 
ligio  munda  et  immaculata  hœc  est ,  immaculatum 
se  custodire  ab  hoc  seculo  (i). 

Sans  cette  probité  sincère  et  reconnue  ,  non-seu- 
lement fantôme  de  religion  ,  mais  scandale  de  reli- 
gion. Je  m'explique.  J'appelle  scandale  de  religion  , 
ce  qui  expose  la  religion  au  mépris  et  à  la  censure; 
j'appelle  scandale  de  religion ,  ce  qui  lui  ôte  le  crédit 
et  l'autorité  qu'elle  doit  avoir  dans  les  esprits;  j'ap- 
pelle scandale  de  religion  ,  ce  qui  donne  au  liber- 
tinage une  espèce  de  supériorité  et  d'ascendant  sur 
elle.  Or  ,  n'est-ce  pas  là  ce  que  fait  la  conduite  d'un 
chrétien  sans  probité  ?  Si  le  christianisme  peut  de- 
venir méprisable  ,  par  où  le  deviendra- t- il  plus 
naturellement  que  par  là  ?  Je  sais  que  nous  ne  man- 
quons pas  de  réponses  pour  faire  taire  le  monde  ;  je 
sais  qu'il  faut  bien  distinguer  la  religion  ,  et  ceux  qui 
la  professent  ;  qu'il  ne  faut  pas  confondre  la  sainteté 
qui  lui  est  propre  ,  et  qu'elle  ne  perd  jamais  ,  avec 
nos  désordres  qu'elle  est  la  première  à  condamner 
et  à  nous  reprocher.  Mais  le  monde  est  -  il  assez 
équitable  pour  faire  ce  discernement  ?  est  -  il  assez 
bien  ,disposé  pour  le  vouloir  ?  ne  cherche-t-il  pas 
au  contraire  des  prétextes  contre  elle?  et  pour  peu 
qu'ils  autorisent  son  impiété  ,  ne  se  fait -il  pas  un 
plaisir  de  les  relever  et  de  les  exagérer  ?  Quand 
donc  on  voit  des  chrétiens  infidèles  dans  leurs  pa- 
roles, intéressés  dans  leurs  vues  ,  inflexibles  dans 
leurs  colères  ,  impitoyables  dans  leurs  vengeances, 
sans  modération  dans  leurs  excès  ,  sans  pudeur  dans 

Çi)  Jacob.  î. 


2i8  SUR   LA   RELIGION 

leurs  débauches  ,  dissimulés  ,   artificieux  ,   fourbes 
et  imposteurs  ,  qu'en  peut  penser  le  libertinage  ,  et 
qu'en  pense-t-il  en  effet?  N'en  tire-t-il  pas  avan- 
tage ,  et  n'est-ce  pas  un  triomphe  pour  lui  ?  Allez 
alors  lui  vanter  l'excellence  de  la  loi  de  Dieu  :  que 
n'aura-t-il  pas  ,  ou  que  ne  croira-t-il  pas  avoir  à  lui 
opposer?  il  la  traitera  ,  ou  d'hypocrisie  et  de  jeu,  ou 
de  spéculation  impraticable:  d'hypocrisie  et  de  jeu, 
puisqu'avec  de  si  belles  leçons  ,  avec  de  si  hautes 
maximes  ,  elle  ne  rend  pas  meilleurs  ceux  qui  l'em- 
brassent :    de  spéculation  impraticable  ,  puisqu'en 
faisant  même  profession  de  la  suivre  ,   on  n'en  ob- 
serve pas  les  règles  ,  et  qu'on  n'en  accomplit  pas  les 
devoirs.  Il  raisonnera  mal ,  j'en  conviens  ;  mais  enfin 
il  raisonnera  de  la  sorte  ;  et  voilà  les  impressions  que 
feront  sur  son  esprit  les  exemples  qu'il  aura  devant 
ses  yeux.  Car  ,  c'est  à  ces  exemples  qu'il  s'attachera  , 
c'est  sur  ces  exemples  qu'il  s'appuiera  ,  c'est  par  ces 
exemples  qu'il  jugera.  Que  ne  dit  -  on  pas  tons  les 
jours  de  la  dévotion  ?  vous  le  savez  :  que  pour  être 
dévot  par  état,  on  n'en  est  souvent  que  plus  dé- 
guisé, que  plus  vindicatif,  que  plus  fâcheux  aux 
autres ,  que  plus  amateur  de  soi-même.  On  le  dit , 
et  pourquoi  ?  parce  qu'on  voit  en  effet  des  dévots , 
j'entends   de    prétendus   dévots  ,    trompeurs  ,   des 
dévots  ulcérés  et  envenimés  les  uns  contre  les  autres , 
des  dévots  aigres  ,  chagrins  ,  bizarres  ,   des  dévots 
sensuels  et  délicats.  Or  ,  ce  qu'on  dit  en  particulier 
de  la  dévotion  ,  on  le  dira  en  général  de  la  religion. 
Ainsi ,  mes  frères  ,  s'il  nous  reste  encore  quelque 
zèle  pour  notre  religion ,  vivons  d'une  manière  non- 


ET   LÀ   PROBITÉ.  219 

seulement  qui  lui  fasse  honneur  ,  mais  qui  la  fasse 
aimer  de  ceux  mêmes  qui  lui  pourroient  être  les  plus 
opposés.  Or ,  je  vous  en  ai  appris  le  moyen.  Qu'ils 
voient  en  nous  de  la  probité  ,  c'est  ce  qui  les  édi- 
fiera. Nos  dévotions ,  nos  ferveurs ,  nos  pénitences , 
tout  cela  est  saint  ;  mais  à  peine  en  seront-ils  tou- 
chés :  leurs  vues  ne  vont  point  encore  jusque-là  , 
et  ils  attendent  que  nous  les  attirions  par  quelque 
chose  de  plus  proportionné  à  leurs  idées  et  à  l'im- 
perfection de  leur  état.  Soyons  bienfaisans  ,  doux  , 
affables ,    prévenans ,  humbles  dans  nos  pensées  , 
intègres  dans  nos  senlimens  ,  modestes  dans  la  for- 
tune ,  patiens  dans  l'adversité  ,  sans  détours  ,  sans 
artifices ,   sans  ostentation  ,  sans  hauteur  :  alors  , 
aidés  de  la  grâce  ,   nous  les  gagnerons  ,  nous  les 
convertirons  ,  nous  les  sanctifierons  ,  et  nous  nous 
sanctifierons  nous-mêmes  avec  eux.  Tel  est,   Sei- 
gneur ,  le  témoignage  que  vous  demandez  de  nous. 
Les  martyrs ,  pour  la  même  religion  que  nous  pro- 
fessons ,  ont  versé  leur  sang  et  donné  leur  vie.  Nous 
devons  être  dans  la  même  disposition  de  vous  sacri- 
fier tout  ;  mais  nous  ne  nous  trouvons  plus  dans  les 
mêmes  occasions.  Ah  !  mon   Dieu  ,  quelle  honte 
pour  un  chrétien  de  ne  pas  faire ,  au  moins  en  partie , 
par  l'innocence  de  ses  mœurs  ,  ce  que  tant  d  autres 
ont  fait  par  leur  inébranlable  constance  au  milieu 
des  plus  rigoureux  tourmens  !  Ce  ne  sera  pas  en  vain , 
Seigneur  ,  que  nous  vous  glorifierons  ,  puisque  vous 
avez  promis  à  ceux  qui  vous  honorent ,  une  gloire 
immortelle  ,  où  nous  conduise  5  etc. 


SERMON 


POUR  LE 

VENDREDI  DE  LA  TROISIÈME  SEMAINE. 


SUR  LA  GRACE. 

Respondit  Jesas,  et  dixit  ei  :  Si  scires  donum  Dei. 

Je, us-Christ  lui  répondit  :  Si  vous  connaissiez  le  don  de 
Dieu.  En  saint  Jean,  chap.  4. 

Sire, 

v>e  don  de  Dieu  que  ne  connoissoitpas  encore  cette 
femme  samaritaine  dont  il  est  parlé  dans  notre  évan- 
gile ,  et  que  le  Sauveur  des  hommes  lui  fit  connoître, 
c'est,  selon  tous  les  Pères  de  l'Eglise  et  tous  les  in- 
terprètes de  l'Ecriture  ,  la  grâce  même  de  Jésus- 
Christ.  Cette  grâce  sans  laquelle  nous  ne  pouvons 
rien  ,  et  avec  laquelle  nous  pouvons  tout;  celle  grâce , 
par  où,  comme  dit  l'Apôtre  ,  nous  sommes  tout  ce 
que  nous  sommes  ,  si  nous  sommes  quelque  chose 
devant  Dieu  ;  cette  grâce  qui  nous  éclaire  ,  qui  nous 
attire  ,  qui  nous  persuade  ,  qui  nous  convertit;  cette 
grâce  qui  nous  porte  au  bien  et  qui  nous  éloigne  du 
péché  ;  celte  grâce  qui  nous  met  en  état  de  gagner 
le  ciel  et  d'y  parvenir  ;  celte  grâce  qui  opère  en 
nous  et  avec  nous  tout  ce  que  nous  faisons  pour 
Dieu  ,  et  qui  ,  dans  l'ordre  du  saint ,  nous  donne 
par  son  efficace  ,  non  -seulement  le  pouvoir,  mais 


SUR    LA    GRACE.  221 

la  volonté  et  l'action  :  voilà ,  dis-je  ,  mes  chers  au- 
diteurs ,  l'excellent  don  qu'il  nous  est  si  important 
à  nous-mêmes  de  bien  connoître.  Don  parfait  ,  qui 
nous  vient  d'en -haut  et  qui  descend  du  Père  des 
lumières.  Don  au-dessus  de  tous  les  dons  de  la  na- 
ture ,  et  auprès  duquel  saint  Paul  regardoit  comme 
de  la  boue  tous  les  dons  de  la  fortune.  Don  des  dons, 
que  Jésus-Christ  seul  a  pu  nous  mériter ,  et  que  nous 
recevons  de  la  miséricorde  infinie  de  Dieu. 

Cependant ,  par  une  ignorance  grossière  ,  nous  ne 
le  connoissons  pas;  et  par  une  ingratitude  encore 
plus  criminelle  ,  nous  ne  prenons  pas  soin  de  le 
connoître.  De  là  vient  que  si  souvent  nous  le  rece- 
vons en  vain;  et  que,  bien  loin  de  nous  en  servir 
pour  glorifier  Dieu  ,  et  pour  nous  sanctifier  nous- 
mêmes  ,  nous  en  abusons  jusqu'à  nous  pervertir 
nous  -  mêmes  et  à  mépriser  Dieu.  Car  ,  c'est  pour 
cela  que  Jésus-Christ  nous  dit  comme  à  la  Samari- 
taine :  Si  scires  donum  Dei  (i)  ;  Si  vous  connoissiez 
le  don  deDieu.Tâchons  donc  aujourd'hui,  chrétiens, 
à  nous  en  former  une  juste  idée.  Entrons  dans  ce 
trésor  immense  des  miséricordes  divines.  Mesurons- 
en  ,  s  il  est  possible  ,  et  la  hauteur  et  la  profondeur  ; 
et  puisque  Marie  en  a  reçu  la  plénitude  ,  pour  parler 
utilement  de  la  grâce  _,  implorons  le  secours  du  Saint- 
Esprit  par  l'intercession  de  cette  mère  de  grâce ,  en 
lui  adressant  les  paroles  de  l'ange  :  Ave  s  Maria. 

Disposer  tout  avec  douceur  ,  et  tout  exécuter  avec 
force  ,   ce  sont  les  deux  excellentes  propriétés  que 

(0  Joan.  4- 


222  SUR   LA   GRACE. 

l'Ecriture  attribue  à  la  sagesse.  Mais  il  n'y  a  ,  dit 
saint  Augustin  ,  que  la  sagesse  de  Dieu  à  qui  ces 
deux  propriétés  conviennent  tout  à  la  fois  dans  le 
degré  de  perfection  qui  nous  est  exprimé  par  ces 
paroles  :  Sapientia  attingit  à  fine  usque  ad  finem 
fortiter  ,  et  disponit  omnia  suaviter  (i).  En  eiïet , 
la  sagesse  des  hommes  étant  aussi  bornée  qu'elle  est, 
se  trouve  sujette  à  deux  défauts  tout  contraires.  Est- 
elle douce  dans  sa  conduite  ?  il  est  à  craindre  qu'elle 
ne  devienne  foible  dans  l'exécution.  Est-elle  efficace 
et  ferme  dans  l'exécution  ?  il  y  a  danger  qu'elle  ne 
soit  dure  dans  sa  conduite.  Sa  douceur  ,  quand  elle 
prédomine  ,  se  tourne  en  mollesse  ,  et  sa  force  dé- 
génère dans  un  excès  de  sévérité.  Mais  il  n'appar- 
tient qu'à  la  sagesse  de  Dieu  ,  de  réunir  parfaitement 
ces  deux  vertus  ,  ce  semble  ,  si  opposées.  Car  ,  elle 
a  seule  l'avantage  ,  non  -  seulement  de  ne  séparer 
jamais  la  douceur  de  la  force  ,  mais  de  trouver  la 
force  dans  sa  douceur  ;  et  par  un  secret  inconnu  à 
tout  autre  qu'à  elle  ,  de  faire  consister  sa  force  dans 
sa  douceur  même.  Or,  ce  que  1  Ecriture  nous  dit 
de  la  sagesse  de  Dieu  ,  je  puis  le  dire  également  de 
la  grâce  ,  puisque  la  grâce  dont  je  parle  ,  n'agit  en 
nous  que  comme  l'instrument  de  cette  sagesse  sou- 
veraine ,  qui  est  en  Dieu  la  cause  principale  de  notre 
salut. 

Et  voilà,  chrétiens,  l'idée  la  plus  juste  que  je  puisse 
vous  donner  de  la  grâce  de  Jésus  -  Christ  :  en  voilà 
les  deux  caractères  ,  douceur  et  force.  Douceur  de 
la  grâce ,  dans  la  manière  engageante  dont  elle  dis- 

(i)  SaP.  8. 


SUR   LA    GRACE.  223 

pose  le  pécheur  à  sa  conversion.  Force  de  la  grâce  > 
dans  les  étonnantes  victoires  qu'elle  remporte  sur 
le  pécheur  au  moment  de  sa  conversion.  Or ,  sans 
chercher  d'autre  preuve  ,  il  me  suffit  de  vous  pro- 
poser pour  exemple  de  l'un  et  de  1  autre  cette  femme 
de  notre  évangile.  Car,  vous  verrez  d'abord  quelle 
fut  l'aimable  conduite  de  la  grâce  pour  gagner  le 
cœur  de  cette  pécheresse.  Vous  jugerez  ensuite  quel 
fut  le  merveilleux  pouvoir  de  la  grâce,  par  l'admi- 
rable changement  qu'elle  opéra  dans  le  cœur  de  cette 
pécheresse  :  Attingens  à  fine  usque  ad  finem  for- 
titer ,  et  disponens  omnia  suaviter.  La  grâce  de 
Jésus-Christ  employant  tous  les  charmes  de  sa  dou- 
ceur pour  convertir  la  Samaritaine  :  ce  sera  la  pre- 
mière partie.  La  grâce  de  Jésus  -  Christ ,  par  son 
efficace  et  par  sa  force  ,  convertissant  en  effet  la 
Samaritaine  ,  et  de  l'abîme  du  péché  où  elle  étoit 
plongée  ,  l'élevant  tout  à  coup  au  comble  de  la 
sainteté;  ce  sera  la  seconde  partie.  L'une  et  l'autre 
renferme  tout  mon  dessein ,  et  va  faire  le  partage  de 
ce  discours. 

première  partie. 

Il  ne  faut  pas  s'étonner  que  la  grâce,  qui  est  le  prin- 
cipe de  notre  conversion  ,  ait  pour  premier  caractère 
la  douceur,  puisqu'elle  procède  immédiatement  du 
cœur  de  Dieu  ,  et  que  c'est  le  terme  de  son  amour  le 
plus  pur  pour  nous.  Mais  il  nous  importe  de  bien  sa- 
voir en  quoi  consiste  cette  douceur  de  la  grâce ,  quels 
en  sont  les  traits  les  plus  insinuans,  ce  qu'elle  doit 
faire  en  nous  ?  de  quelle  manière  Dieu  veut  que  nous 


2.2+  SUR   LA    GRÂCE. 


y  répondions;  et  c'est  ce  que  le  Saint-Esprit  a  vi- 
siblement entrepris  de  nous  faire  connoîlre  dans  la 
conversion  de  cette  femme  samaritaine ,  dont  il  est 
aujourd'hui  question  de  nous  appliquer  l'exemple. 
Car,  que  fait  la  grâce  pour  triompher  pleinement 
d'un  cœur  rebelle  ,  et  pour  le  soumettre  à  Dieu?  Saint 
Augustin  ,  et  les  théologiens  après  lui ,  l'appellent 
grâce  victorieuse  ,  et  elle  l'est  en  effet.  Mais  voici 
une  conduite  bien  différente  de  la  conduite  ordinaire 
desconquérans.  Pour  triompher  de  nous,  elle  paroît 
en  quelque  sorte  s'assujettira  nous.  Ne  vous  offensez 
pas  de  ce  terme  ,  qui  ne  déroge  en  rien  ,  comme  vous 
le  verrez ,  ni  à  la  dignité  ,  ni  même  à  1  efficace  de  la 
grâce ,  et  qui ,  dans  ma  pensée  ,  ne  signifie  rien  autre 
chose  que  sa  douceur.  Elle  paroît ,  dis-je  ,  s'assujet- 
tir à  nous,  comment?  le  voici.  Car"elle  nous  attend 
jusqu'à   nous   supporter   des  années   entières.  Elle 
prend  les  temps  favorables  ;  et ,  par  une  condescen- 
dance que  nous  ne  pouvons  assez  reconnoître  ,  elle 
ménage  les  occasions  pour  nous  gagner.  Quelque 
intérêt  que  nous  ayons  à  la  rechercher  ,  elle  est  tou- 
jours la  première  à  nous  prévenir.  Au  lieu  de  nous 
arracher  par  violence  ce  qu'elle  veut  obtenir  de  nous , 
elle  nous  le  demande  ;  et  au  lieu  de  nous  le  deman- 
der avec  empire ,  elle  ne  l'obtient  que  par  voie  de 
sollicitation  et  d'invitation.  Elle  ne  nous  demande , 
dit  saint  Prosper  ,  que  pour  avoir  lieu  de  nous  don- 
ner ;  et  elle  nous  demande  peu ,  pour  nous  donner 
beaucoup.  Elle  s'accommode  à  nos  inclinations ,  à, 
nos  talens ,  aux  qualités  de  notre  esprit,  et  souvent 
même  ,  de  la  manière  que  je  l'expliquerai ,  à  nos  im- 
perfections 


SUR  LA  GRACE*  aaS 

perfections  et  à  nos  foiblesses.  Elle  ne  nous  engage  à 
rien  de  difficile  où  elle  ne  nous  fasse  trouver  de  l'at- 
trait ,  et  dont ,  malgré  nos  répugnances ,  elle  n'excite 
en  nous  le  désir.  Elle  ne  nous  oblige  à  mépriser  les 
biens  de  la  terre  ,  qu'à  mesure  qu'elle  nous  en  fait 
voir  le  néant.  Elle  ne  nous  fait  entreprendre  de 
grandes  choses  pour  Dieu ,  qu'en  nous  imprimant  une 
haute  idée  de  ses  perfections  et  des  récompenses  qu  il 
nous  promet.  Elle  ne  nous  porte  à  renoncer  à  nous- 
mêmes  et  à  nous  haïr  nous-mêmes ,  qu'en  nous  fai* 
sant  convenir  par  la  confession  de  nos  propres  dé-* 
sordres,  que  ce  renoncement  est  au  moins  juste  ,  et 
cette  haine  bien  fondée.  Car  telle  est ,  chrétiens ,  la 
conduite  de  la  grâce  ;  telle  en  est  la  douceur  :  et  c'est 
aussi  ce  que  nous  voyons  bien  clairement  dans  les 
démarches  que  fait  le  Sauveur  du  monde ,  pour  con^ 
venir  la  Samaritaine.  Conversion  que  Jésus-Christ 
nous  propose  comme  une  image  sensible  de  ce  qui 
se  passe  encore  tous  les  jours  entre  Dieu  et  nous ,  par 
îes  saintes  opérations  de  sa  grâce.  Ecoutez-moi ,  et 
reprenons  chaque  article  par  ordre.  Vous  y  trouverez 
abondamment  de  quoi  vous  instruire  et  de  quoi  vous 
édifier. 

Je  dis  que  souvent  la  grâce  attend  les  pécheurs 
jusques  à  lasser  la  patience  de  Dieu.  Voyez  Jésus- 
Christ ,  la  force  et  la  vertu  de  Dieu  même,  fatigué 
néanmoins ,  épuisé ,  assis  sur  le  bord  d'une  fontaine. 
Qu'attend-il  ?  une  ame  infidèle  qu'il  veut  sauver  ;  une 
pécheresse  qu'il  a  choisie.  Et  de  quoi  e^t-il  fatigué  ? 
si  nous  nous  en  tenons  à  la  lettre ,  c'est  de  la  longueur 
tome  m.  x5 


226  SUR   LA   GRACE. 

du  chemin  qu'il  a  fait  :  fatigatus  ex  ilinere  (i); 
mais  comme  cet  homme-Dieu  disoit  dans  le  même 
évangile  à  ses  apôtres,  qu'il  avoit  une  viande  à  man- 
ger ,  bien  plus  exquise  que  celle  qu'ils  lui  présen- 
toient ,  une  viande  mystérieuse  et  divine  qu'ils  ne 
connoissoient  pas  :  Ego  cibum  habeo  manducare 
quem  vos  nescitis  (2)  ,  aussi  éprouvoiï-il  alors  une 
toute  autre  lassitude  que  celle  qu  il  faisoit  paroître , 
et  cette  lassitude  lui  venoit  sans  doute  d'avoir  si 
long-temps  supporté  cette  malheureuse  dans  le  dé- 
règlement de  sa  vie  et  dans  l'habitude  de  son  crime. 
Car  voilà,  dit  saint  Augustin,  ce  qui  devoit,  tout 
Dieu  qu'il  étoit,  l'avoir  fatigué,  ce  qui  devoit  avoir 
presque  épuisé  sa  patience.  Cependant  il  ne  se  rebute 
point  ;  et  quelque  éloignée  de  Dieu  ,  quelque  endur- 
cie dans  son  péché  que  soit  cette  femme  ,  il  est  ré- 
solu de  l'attendre  :  usant  pour  elle ,  si  je  puis  me  ser- 
vir du  terme  de  l'Ecriture  ,  de  ces  lenteurs  adorables 
qui  arrêtent  les  coups  de  sa  justice,  et  qui  suspendent 
sa  colère  et  ses  vengeances  :  Sustentationes  Bel  (3). 
C'est  pour  cela  qu'il  est  assis  ,  et  qu'il  se  repose  : 
Fatigatus....  sedehat  (4).  Or,  ce  repos  d'un  Dieu 
dans  les  cmporiemens  et  les  révoltes  de  sa  créature  , 
c'est  ce  que  j'appelle  la  douceur  de  la  grâce.  Ah! 
chrétiens  ,  combien  de  pécheurs  dans  le  monde,  et 
peut-être  parmi  ceux  à  qui  je  parle  ,  sont  actuelle- 
ment dans  le  même  état  que  cette  femme  criminelle 
et  obstinée?  c'est-à-dire  ,  combien  de  pécheurs 
opiniâtres  ont  lassé  Dieu  ,  ont  outragé  la  bonté  de 

(1)  Joan.  4 —  (2)  Ibid.  —  (3)  Eccli.  a.  —  (4)  Joan.  4« 


SUR   LA   GRACE.  227 

Dieu ,  ont  irrité  le  courroux  de  Dieu  ;  et  à  force 
d'accumuler  pèche'  sur  péché  ,  rechute  sur  rechute , 
et  d'augmenter  par  là  chaque  jour  le  poids  de  leur 
iniquité  ,  sont  devenus  pour  Dieu  comme  de  pesans 
fardeaux  ,  mais  dont  néanmoins  ,  par  un  effet  de  son 
inépuisable  miséricorde  ,  il  veut  bien  attendre  le 
retour  ?  A  juger  de  Dieu  par  nous-mêmes  ,  peut-être 
cette  patience  seroit-elle  pour  nous  un  scandale  ; 
peut-être  nous  viendroit-il  dans  l'esprit  que  Dieu 
manque  de  zèle  pour  sa  gloire  ,  et  qu'il  ne  soutient 
pas  assez  hautement  la  souveraineté  de  son  être.  Mais 
c'est  en  cela  même  ,  disent  les  Pères ,  qu'il  la  soutient, 
et  qu'il  fait  éclater  sa  gloire  :  car  il  n'y  a  que  la  pa- 
tience d'un  Dieu  qui  puisse  aller  jusque-là.  Celle  des 
hommes  ,  qui  n'a  pas  plus  d'étendue  que  la  petitesse 
de  leur  cœur  ,  est  bientôt  à  bout  ;  mais  la  mesure 
de  la  patience  de  Dieu  ,  est  la  grandeur  de  Dieu 
même. 

En  effet ,  continue  saint  Augustin  ,  Dieu  est  pa- 
tient ,  parce  qu'il  est  éternel  ;  il  est  patient ,  parce 
qu'il  est  fort;  il  est  patient ,  parce  qu'il  est  Dieu  :  Pâ- 
ti ens  est  quia  œternus  est  ,  quia  fort i s  est ,  quia 
Deus  est  (1).  Et  rien  ,  à  le  bien  prendre  ,  ne  nous 
marque  mieux  sa  divinité ,  et  n'en  est  un  témoignage 
plus  invincible  ,  que  cette  tranquillité  surprenante 
avec  laquelle  il  dissimule  et  il  tolère  les  offenses  des 
hommes.  Mais  ,  de  ce  principe  ,  quelle  conséquence  , 
mes  chers  auditeurs  ,  devons-nous  tirer?  s'ensuit-il 
que  le  pécheur  ait  droit  de  différer  sa  conversion,  et 
de  faire  attendre  Dieu  ,  parce  que  Dieu  veut  bien 

(1)  Aug-ust» 

i5. 


228  SUH   LA   GRACE, 

l'attendre  ?  C'est  ainsi  qu'ont   toujours  raisonné  ,  et 
que  raisonnent  encore  les  libertins  et  les  mondains; 
et  c'est  ce  faux  raisonnement  et  cette  damnable  pré- 
somption ,  qui ,  de  tout  temps ,  les  a  confirmés  et  les 
confirme  tous  les  jours  dans  leur  libertinage  et  dans 
leurs   désordres.  Mais  à  Dieu  ne  plaise  ,  chrétiens, 
que  nous  fassions  nn  tel  abus  de  ses  miséricordes  ; 
et  quand  il  s'agit  de  pénitence,  l'erreur  la  plus  per- 
nicieuse où  nous  puissions  tomber  ,  est  de  nous  at- 
tendre que  Dieu  nous  attendra:  pourquoi  ?  par  mille 
raisons  qui  ne  souffrentpoint  de  réplique,  et  que  vous 
ne  pouvez  ignorer  sans  ignorer  au  même  temps  les 
r»lus  essentielles  maximes  de  votre  religion.  Ecoutez- 
les.  Parce  que  si  Dieu  nous  attend,    c'est  unique- 
ment à  sa  grâce  que  nous  en  sommes  redevables  : 
or ,  il  n'est  rien  de  plus  impie ,  ni  rien  de  plus  in- 
sensé ,  que  de  compter  sur  cette  grâce  ,  jusqu'à  s'en 
prévaloir  contre  Dieu  même  :  An  oculus  tuus  ne-> 
quant  est ,  quia  ego  bonus  sum  (i)  ?  Parce  qu'il  y  en 
a  plusieurs  que  Dieu  n'attend  pas  ,  et  sur  qui,  pour 
l'exemple  des  autres,  il  lui  plaît  d'exercer  sa  juste 
colère ,  en  les  laissant  mourir  dans  leur  péché  :  Ego 
vado  ,  et  quœretis  me  s  et  in  peccato  vestro  morie- 
mini  (2).  Parce  qu'à  l'égard  même  de  ceux  que  Dieu 
attend ,  il  y  a  un  terme  après  lequel  il  ne  les  attend 
plus  :  AdJiuc  quadraginta  dies ,  et  Ninire  subverte- 
tur  (3).  Parce  que  nous  ne  pouvons  savoir  jusqu'à 
quand  Dieu  nous  attendra,  ni  même  s'il  nous  atten- 
dra, et  que  c'est  le  secret  le  plus  impénétrable  pour 
nous  et  le  plus  caché  :  Quis  scit  si  coiwertatur ,  et 
(1)  Mattb.  20.  —  (2)  Joaa.  S.  —  (3)  Jon».  5. 


SUR    LA    GRACE.  229 

ignoscat  (1)  ?  Parce  que  notre  seule  présomption  ,  en 
nous  assurant  que  Dieu  nous  attendra ,  suffit  pour 
l'engager  à  ne  nous  attendre  pas  ;  de  peur,  comme 
remarque  Tertullien  ,  que  sa  patience  ,  qui  est  un  de 
ses  plus  saints  attributs ,  ne  servît  à  autoriser  et  à  fo- 
menter nos  crimes.  Tout  cela  ,  chrétiens,  autant  de 
vérités  incontestables  qui  doivent  nous  tenir  dans  un 
sage  tempérament  de  crainte  et  de  confiance.  \  érités 
qui  nous  laissent  toujours  dans  l'espérance  d'une 
grâce  assez  constante  pour  nous  attendre  ,  mais  qui 
nous  empêchent  bien  de  faire  fonds  sur  celte  espé- 
rance pour  vivre  dans  l'impénitence.  Vérités  dont  le 
merveilleux  enchaînement  nous  oblige  à  ne  pas  faire 
attendre  Dieu  trop  long-temps  ;  persuadés  qu'il  nous 
attend  encore  ,  mais  du  reste ,  qu'il  n'est  rien  de  si 
terrible  qu'un  Dieu  dont  la  patience  outrée  se  lasse 
enfin  d'attendre  un  pécheur  ,  ni  rien  de  si  punissable 
qu'un  pécheur  qui,  volontairement  et  de  plein  gré, 
fait  attendre  un  Dieu.  Cette  morale  demanderoit  un 
discours  entier.  Je  la  laisse  ,  et  je  passe  à  un  autre 
point. 

Non-seulement  le  Sauveur  du  monde  attend  la 
Samaritaine  ,  mais,  par  un  nouveau  trait  de  douceur 
que  je  découvre  dans  sa  grâce ,  il  prend  une  occasion 
commode  pour  traiter  avec  cette  pécheresse:  un  lieu 
séparé  du  bruit  et  du  tumulte,  où  il  sait  qu'elle  doit 
se  rendre  ;  un  temps  convenable  à  son  dessein  ,  011 
elle  vient  puiser  de  l'eau ,  et  où  rien  ne  pourra  in- 
terrompre les  leçons  toutes  divines  qu'il  se  prépare 
à  lui  faire.  Non  pas  que  Dieu,  pour  nous  communi- 

(1)  Joaae.  3. 


2D0  SUR   LA    GRACE. 

quer  sa  grâce  ,  ait  besoin  de  ces  ménagemens ,  ni  que 
la  grâce  de  Jésus-Christ  dépende  absolument  des 
temps  et  des  occasions  pour  produire  en  nous  son  ef- 
fet ;  puisqu'au  contraire  c'est  plutôt  la  grâce  qui  fait 
ces  temps  précieux  pour  le  salut,  et  ces  occasions  à 
quoi  notre  conversion  est  attachée.  Mais  en  cela 
même  ne  devons-nous  pas  admirer  l'ineffable  bonté 
de  notre  Dieu,,  qui ,  pour  nous  attirer  à  lui  et  pour 
nous  sauver  ,  veut  bien  ménager  ainsi  les  occasions: 
qui ,  dans  cette  vue ,  se  sert  avantageusement  de  celles 
que  nous  lui  présentons;  qui  lui-même  en  fait  naître 
auxquelles  nous  ne  pensons  pas  ;  qui ,  des  événemens 
les  moins  prémédités  3  fait  pour  nous  des  coups  de 
providence  ;  et  qui,  méritant  d'être  également  servi 
dans  tous  les  lieux  et  dans  tous  les  temps ,  ne  dé- 
daigne pas  d'atttacher  sa  grâce  à  certains  temps  et  à 
certains  lieux  ?  Quand  nous  lisons  dans  la  Genèse  , 
que  Flébecca  allant  abreuver  ses  troupeaux  à  une  fon- 
taine ,  y  rencontra  le  serviteur  d'Abraham ,  qui  lui 
annonça  son  bonheur  et  le  choix  que  Dieu  faisoit 
d'elle  pour  être  l'épouse  d'Isaac  :  ou  dans  le  livre 
des  Rois  ,  que  Saùl  cherchant  les  ânesses  de  son 
père ,  trouva  le  Prophète  qui  lui  déclara  les  vues 
de  Dieu  sur  lui ,  et  lui  apprit  que  le  Seigneur  l'avoit 
destiné  pour  être  le  chef  de  son  peuple  et  pour  ré- 
gner en  Israël  s  nous  bénissons  l'aimable  conduite 
de  la  Providence.  Mais  cette  conduite  si  aimable  , 
chrétiens ,  n'éloit  encore  qu'une  figure  de  ce  que 
Dieu  vouloit  faire  et  de  ce  qu'il  fait  tous  les  jours 
en  faveur  de  ses  élus.  Car  ,  n'est-ce  pas  ainsi  qu'il 
leur  oiïre  sa  grâce  en  de  favorables  conjonctures  ? 


SUR   LA    GRACE.  23l 

N'est-ce  pas  ainsi  ,  si  j'ose  m'exprimer  de  la  sorte  , 
qu  il  leur  dresse  de  saintes  embûches  dans  les  occa- 
sions que  sa  sagesse  a  disposées  pour  leur  conver- 
sion et  pour  leur  sanctification?  Et  n'est-ce  pas  de 
là  que  de  savans  théologiens  ,  entre  lesquels  on 
compte  même  cet  incomparable  docteur  de  l'Eglise, 
saint  Augustin  ,  ont  fait  consister  une  partie  du 
mystère  de  la  grâce  ,  je  dis  de  cette  grâce  que  nous 
appelons  efficace,  en  ce  qu'elle  est  donnée  dans  l'oc- 
casion où  Dieu  a  prévu  qu'elle  seroit  salutaire  ;  au 
lieu,  ajoutent-ils,  qu'il  donne  des  grâces  communes 
indifféremment ,  c'est-à-dire  ,  indépendamment  de 
ces  occasions  et  des  dispositions  particulières  où 
nous  pouvons  nous  trouver  en  les  recevant  ?  Ceci 
est  fondé  sur  ce  que  Dieu  dit  dans  l'Ecriture  à 
l'homme  juste  ,  ou  ,  si  vous  voulez  ,  au  pécheur  con- 
verti :  T empare  accepto  exaudivi  te  (i)  ;  C'est  dans 
le  temps  propre  que  je  vous  ai  exaucé  :  Et  in  die 
salutis  adjuvi  te  (2)  ;  et  c'est  au  jour  de  salut  que 
je  vous  ai  aidé.  Il  y  a  donc  ,  concluent-ils ,  et  non 
sans  raison  ,  dans  l'ordre  de  la  prédestination  des 
hommes  ,  des  temps  de  grâce  et  de  faveur  ,  où  le 
salut  est  non-seulement  plus  possible  et  plus  facile, 
mais  plus  infaillible  et  plus  sûr.  Nous  le  voyons  dans 
la  femme  samaritaine.  Mais  si  nous  y  prenons  bien 
garde  ,  ce  que  nous  voyons  dans  elle  ,  c'est  ce  qui 
se  passe  encore  tous  les  jours  dans  nous.  Car  ,  y 
a-t-ii  personne  que  Dieu  ait  autrefois  touché  et  qu'il 
ait  ramené  de  ses  égaremens  ,  qui  n'attribue  en  partie 
sa  conversion  à  certaines  rencontres  ,  et  qui  ne  se 

(1)  1.  Cor.  6.  —  (2)  Ibid. 


23a  SUR   LA   GRACE. 

souvienne  que  ce  fut  là  où  Dieu  lui  ouvrit  les  yeux 
et  lui  parla  au  cœur?  Ainsi  Ta  reconnu  saint  Au- 
gustin ;  et  l'aveu  qu'il  en  fait  est  une  espèce  d'hom- 
mage qu'il  a  cru  \  voir  à  la  grâce.  C'est  dans  ses 
confessions  ,  qu'il  a  pris  soin  lui  -  même  de  nous 
marquer  jusqu'aux  moindres  particularitésdu  combat 
qu'elle  lui  livra  ;  le  trouble  ,  l'agitation  où  il  se  trouva , 
le  jardin  où  il  se  retira ,  le  saint  ami  qui  l'y  accom- 
pagna ,  l'exemple  des  solitaires  qui  le  confondit , 
l'endroit  de  saint  Paul  qu'il  lut,  et  dont  il  se  sentit 
frappé  quand  cette  grâce  toute -puissante  le  trans- 
forma dans  un  homme  tout  nouveau  et  le  soumit 
enfin  à  Dieu.  Ainsi ,  dis-je ,  l'a- 1-  il  publié  ;  et  si 
nous  faisions  tous  une  pareille  confession  de  notre 
vie  ,  ne  pourrions-nous  pas  tous  ,  par  proportion  , 
rendre  de  nous-mêmes  un  témoignage  à  peu  près 
semblable  ? 

Quel  est  donc  pour  nous  le  point  capital  et  la 
grande  maxime  de  la  sagesse  chrétienne  ?  retenez-la 
bien  ,  mes  chers  auditeurs  ,  et  ne  l'oubliez  jamais. 
C'est  d'observer  avec  soin  ces  occasions ,  et  de  ne 
les  pas  manquer.  Car  ,  combien  de  choses  dont  vous 
ne  voyez  pas  les  conséquences  et  qui  vous  semblent 
venir  du  hasard,  sont  autant  de  moyens  que  Dieu 
a  choisis  pour  vous  retirer  du  monde  ,  et  dont  peut- 
être  il  lui  a  plu  de  faire  dépendre  votre  prédesti- 
nation même  :  par  exemple  ,  l'engagement  que  vous 
avez  avec  ce  serviteur  de  Dieu  ,  ce  livre  de  piété 
que  vous  goûtez,  ce  sermon  édifiant  et  convaincant 
*jue  vous  entendez,  cette  mort  subite  qui  vous  ef- 
fraie ,  cette  perte  de  biens  qui  vous  afflige  ,  cette 


SUR   LA    GRACE.  20Ô 

disgrâce  qui  vous  humilie  ,  cette  infirmité  qui  , 
malgré  vous,  vous  réduit  à  mener  une  vie  plus  ré- 
glée ,  et  vous  empêche  de  vous  porter  aux  mêmes 
excès.  Si  les  desseins  de  Dieu  vous  étoient  pleine- 
ment connus,  et  que  vous  sussiez  avec  certitude 
que  c'est  à  cela  qu'il  a  voulu  attacher  votre  salut , 
ne  les  ménageriez-vous  pas  ,  ces  occasions  si  impor- 
tantes ?  Or ,  vous  n'en  savez  que  trop  ,  pour  y  ado- 
rer au  moins  les  conseils  secrets  de  cette  Providence 
toute  paternelle  qui  vous  gouverne  ;  et  si  vous  n'en 
savez  pas  davantage  ,  c'est  ce  qui  vous  oblige  en- 
core à  vivre  dans  une  dépendance  plus  absolue  de 
cette  grâce  en  qui  vous  vous  confiez.  Mais  si  c'est 
une  occasion  de  salut ,  me  direz-vous  ,  et  que  Dieu 
y  ait  attaché  la  grâce  de  ma  conversion  ,  il  est  sûr 
que  je  me  convertirai.  Je  le  veux  ,  chrétiens  ;  mais 
il  n'est  pas  moins  sûr  que  vous  ne  vous  convertirez 
jamais  sans  uu  bon  usage  de  cette  grâce  et  de  l'oc- 
casion où  elle  vous  est  préparée.  Car  ,  de  quelque 
nature  que  soit  cette  grâce ,  il  est  de  la  foi  que  son 
etîet  ne  peut  être  séparé  de  votre  fidélité  ;  et  de 
quelque  manière  qu'elle  agisse ,  il  en  faut  toujours 
revenir  aux  deux  paroles  du  Sauveur  des  hommes  : 
Vigilate  et  orate  (i)  ;  Veillez  et  priez.  Priez  ,  parce 
que  vous  ne  pouvez  rien  sans  la  grâce  ;  et  veillez  , 
parce  que  la  grâce  ,  toute  puissante  qu'elle  est ,  ne 
fait  rien  sans  vous.  Priez ,  afin  qu'il  y  ait  pour  vous 
un  temps  et  un  jour  de  salut  ;  et  veillez  ,  afin  que 
ce  jour  de  salut  ne  vous  échappe  pas.  Voilà  en  deux 
(0  Matth,  26. 


*3  +  SUR   LA   GRACE. 

mots  les  deux  points  fixes  et  tout  le  pre'cis  de  la 
théologie  d'un  chrétien.  Poursuivons. 

J'ajoute  que  la  grâce  qui  opère  notre  conversion  , 
quelque  intérêt  que  nous  ayons  à  la  rechercher  ,  est 
toujours  la  première  à  nous  prévenir  :  et  c'est,  dans 
la  doctrine  des  Pères  ,  ce  qu'elle  a  de  plus  essentiel. 
Car  ,  si  je  la  pouvois  prévenir  ,  dès-là  elle  ne  seroit 
plus  grâce  ,  parce  qu'elle  supposeroit  en  nous  le 
mérite  de  l'avoir  prévenue.  Je  sais  que  nous  pou- 
vons ,  quoique  pécheurs ,  chercher  Dieu  par  la  grâce, 
et  le  trouver.  Mais  ,  reprend  saint  Bernard  ,  nous 
ne  chercherions  jamais  Dieu  par  la  grâce  ,  si  Dieu  , 
par  une  autre  grâce  ,  ne  nous  avoit  lui-même  cher- 
chés :  Ni'si  en/m  priùs  quœsita  ,  non  quœreres ,  sicut 
nec  digères  nisi  electa  (i).  Or,  c'est  ce  qui  paroît 
sensiblement  dans  la  conversion  de  cette  femme  de 
Samarie.  Le  Fils  de  Dieu  n'attend  pas  qu'elle  fasse 
quelque  avance  pour  venir  à  lui  :  il  l'aborde  ,  il  lui 
parle  ,  il  l'engage ,  sans  qu'elle  y  pense  ,  dans  un 
entretien  qui  doit  être  le  principe  de  son  salut.  Tel 
est  le  mystère  et  le  prodige  tout  ensemble  de  la  cha- 
rité de  mon  Dieu  ,  de  vouloir  bien  prévenir  lui- 
même  des  pécheurs  ,  c'est-à-dire  ,  de  vouloir  bien 
rechercher  lui-même  de  viles  créatures  ;  de  vouloir 
bien  appeler  lui  -  même  des  âmes  ingrates  et  re- 
belles ,  des  âmes  criminelles  et  dignes  de  toutes  ses 
vengeances  ,  des  âmes  foibles  et  inconstantes  ,  dont 
peut-être  il  prévoit  les  infidélités  et  les  rechutes: 
de  les  rechercher,  dis -je,  et  d'aller  au-devant 

(2)  Bern. 


SUR   LA   GRACE.  235 

d'elles  ,  dans  un  temps  où  elles  ne  pensent  point  à 
lui  ;  je  dis  plus  ,  dans  un  temps  où  elles  s'éloignent 
de  lui ,  où  elles  se  soulèvent  contre  lui ,  où  même 
elles  ont  en  quelque  sorte  horreur  de  lui.  Ah  !  Sei- 
gneur,  puis-je  m'écrier  ici ,  touché  du  sentiment  de 
saint  Bernard  ,  et  en  m'appliquant  ce  dogme  de  notre 
religion  si  opposé  au  pélagianisme  :  ah  !  Seigneur  , 
est-il  donc  vrai  que,  tout  aimable  que  vous  êies,  je 
ne  puisse  de  moi-même  vous  aimer ,  et  que  ma  mi- 
sère aille  encore  jusqu'à  ne  pouvoir  désirer  d'être 
aimé  de  vous  ,  si  vous  n'excitez  en  moi  ce  désir  ? 
Est-il  donc  vrai  que  ,  tout  Dieu  que  vous  êtes ,  vous 
soyez  dans  la  nécessité  de  faire  les  premières  dé- 
marches pour  me   réconcilier   avec  vous  ,   ou  de 
m'avoir  éternellement  pour  ennemi?  ne  seroit-ce 
pas  assez  que  vous  fussiez  disposé  à  me  recevoir  ? 
Mais  du  moins ,  ô  mon  Dieu ,  puisque  vous  voulez 
bien  commencer,  ne  répondrai  -  je  point  à  votre 
amour?  Ajouterai  -  je  à  1  impuissance  malheureuse 
de  vous  prévenir  t  le  crime  impardonnable  de  ne 
vous  pas  seconder  ?  Non  ,   Seigneur  ,  et  vous  me 
faites  trop  bien  comprendre  ce  que  je  vous   dois  , 
pour  que  mon  cœur  demeure  dans  une  si  mortelle 
indifférence.  Puisqu'il  est  de  l'honneur  de  votre  grâce 
que  ce  soit  elle  qui  me  recherche ,  je  veux  bien  me 
soumettre  à  cette  loi.  Oui ,  mon  Dieu  ,  je  veux  bien 
m'humilier  dans  cette  vue  ;  je  veux  bien  reconnoîue 
devant  vous  ma  foiblesse  ,  et  me  confondre  dans  la 
pensée  que  de  moi-même  je  ne  puis  faire  un   pas 
pour  aller  à  vous  ;  et  qu'avec  toutes  vos  perfections, 
je  ne  puis  vous  aimer  si  vous  ne  m'ainiez ,  et  si  vous 


236  SUR   LA    GRACE. 

ne  m'aimez  avant  que  je  vous  aime.  Mais  du  reste  , 
Seigneur ,  ce  sera  pour  moi  un  puissant  motif  de 
reconnoissance  et  de  fidélité;  et  le  souvenir  de  votre 
infinie  miséricorde  en  me  cherchant  malgré  toute 
mon  indignité  ,  en  me  prévenant ,  en  me  remettant 
dans  vos  voies ,  m'attachera  désormais  à  vous  d'un 
lien  si  étroit ,  que  la  nature  ,  que  la  passion ,  que  le 
monde  ,  avec  tous  ses  charmes  ,  que  rien  ,  quoi  que 
ce  puisse  être  ,  ne  le  pourra  rompre.  Tel  est  le  fruit 
que  l'ame  chrétienne  doit  tirer  de  ce  point  de  foi 
utilement  et  solidement  médité. 

Mais  encore  ,  comment  est-ce  que  la  grâce  nous 
prévient?  est-ce  avec  autorité  et  avec  empire  ?  non, 
dit  le  Prophète  royal ,  mais  par  des  bénédictions  de 
douceur  :  Prœvenisti  eum  in  benedictionibus  dul- 
cedinis  (i)  ;  car ,  si  elle  nous  prévient ,  c'est  en  nous 
demandant  ce  qu'elle  veut  obtenir  de  nous  ,  et  en 
cela  ,  remarque  saint  Prosper,  consiste  la  différence 
de  la  grâce  et  de  la  loi  :  la  loi  commande  ,  et  la 
grâce  invite  ;  la  loi  menace ,  et  la  grâce  attire  ;  la  loi 
contraint  ,  et  la  grâce  engage.  Or ,  c'est  ce  mélange 
de  la  loi  et  de  la  grâce  qui  fait  tout  le  mystère  de 
l'aimable  et  souveraine  domination  de  Dieu  sur  nos 
cœurs.  Il  ne  tenoit  qu'au  Sauveur  du  monde  d'user 
de  tout  son  pouvoir  ,  et  d'obliger  la  Samaritaine  à 
lui  rendre  d'abord  et  sans  réplique  ,  une  obéissance 
forcée;  mais  parce  que  c'est  sa  grâce  qui  agit  en 
elle  ,  il  veut  qu'elle  obéisse  ,  non  -  seulement  sans 
répugnance ,  mais  avec  joie  et  avec  amour.  Par  ou 
donc  commence-t-il  ?  il  la  prie  de  l'écouter  et  de 

(l)  Ps.  20. 


SUR    LA   GRACE.  z3j 

îe  croire  :  Mulier  ,  crede  mihi  (  i  ).  Car  ,  quoique 
Dieu ,  par  l'efficace  de  sa  grâce  ,  soit  maître  de  nos 
volontés ,  et  qu'il  puisse ,  comme  il  lui  plaît ,  disposer 
de  nous  ,  il  n'en  dispose  néanmoins  qu'avec  réserve , 
et ,  si  j'ose  me  servir  du  terme  de  l'Ecriture ,  qu'avec 
respect  ;  c'est-à-dire  5  en  nous  inspirant ,  en  nous 
persuadant,  en  nous  demandant  ce  qu'il  nous  veut 
faire  vouloir  :  Tu  autem  ,  dominaior  virtulis  ,  cum 
magnâ  reverentiâ  disponis  nos  (  2  ).  Je  dis  plus  , 
quoique  maître  absolu,   il  nous  demande  peu  pour 
nous  donner  beaucoup.  Que  demande  Jésus-Christ 
à  celte  Samaritaine  ?   un  peu  d'eau  :  Da  mihi  bi- 
lere  (3)  ;  et  pourquoi  de  1  eau  ?  pour  lui  faire  naître 
le  désir  d'une  eau  bien  plus  excellente  qu'il  lui  veut 
donner ,  de  celte  eau  salutaire  et  vivifiante  dont  la 
source  rejaillit  jusque  dans  la  vie  éternelle  :   Fons 
aciuœ  salicntis  in  vitam  œternam  (4)  ;  de  cette  eau. 
qui  doit  pour  jamais  étancher  notre  soif  et  nous  éta- 
blir dans  une  paix  et  dans  une  félicité  parfaite:  Qui 
biberit  ex  aquâ  ouam  ego  dabo  ei  ,  non  sitiet  in 
œternum  (5).  Belle  idée,  mes  chers  auditeurs  ,  de  ce 
que  nous  éprouvons  tous  les  jours  dans  la  conduite 
de  la  grâce.  Que  demande-t-elle  d'abord  ?  presque 
rien  :  un  peu  d'attention  sur  nous-mêmes  ,  un  peu 
de  règle  dans  nos  actions  ,  un  peu  de  discrétion  dans 
nos  paroles ,  un  peu  d'assujettissement  à  nos  devoirs. 
Donnez  -  moi  cela  ,  nous  dit  Dieu  ;  c'est  bien  peu  : 
mais  de  ce  peu  dépendent  toutefois  les  grâces  les 
plus  abondantes  ;  et  en  effet ,  c'est  souvent  par  ce 
peu  ,  je  veux  dire  ,   par  cette  petite  victoire  rem- 

(1)  Joan.  4«  —  (2)  Sap.  12.  (3)  Joan.  4-  —  (4)  Ibid.-»  (5)  Ibid, 


238  SUR  LA   GRACE. 

portée  sur  la  passion  ,  par  cette  petite  violence  faite 
à  l'humeur  ,  par  ce  petit  sacrifice  de  l'intérêt ,  par 
ce  petit  effort  de  la  charité  ,  par  ce  petit  retranche- 
ment d'une  vanité  mondaine  ,  que  nous  nous  met- 
tons en  état  de  recevoir  la  plénitude  des  dons  célestes 
et  des  miséricordes  du  Seigneur.  C'est  par  là  que 
commencent  les  grands  changemens  ,  les  grandes 
conversions  ;  et  ne  sommes-nous  pas  bien  coupables 
si  nous  refusons  à  Dieu  ce  qu'il  exige  de  nous,  quand 
l'avantage  qu'il  nous  promet  est  tellement  au-dessus 
de  ce  qu'il  attend  ? 

Disons  néanmoins  encore  quelque  chose  de  plus 
touchant.  Je  prétends  ,  avec  saint  Chrysostôme  ,  que 
la  grâce ,  pour  agir  avec  plus  de  douceur ,  s'accom- 
mode à  nos  inclinations ,  à  nos  goûts  ,  à  nos  talens , 
et  même  en  quelque  sorte  à  nos  foiblesses  ,  à  nos 
imperfections  ,  à  nos  défauts  :  j'en  ai  la  preuve  dans 
celte  femme  de  notre  évangile.  Un  autre  que  le  Fils 
de  Dieu  qui  l'eût  entendue  disputer  et  raisonner  sur 
les  points  les  plus  important  de  la  religion  ,  l'auroit 
rebutée  ;  un  autre  lui  eût  dit  qu'il  ne  lui  appartenoit 
pas  de  pénétrer  dans  ces  matières;  que  ces  questions 
épineuses  et  subtiles  n'étoient  pas  de  son  ressort ,  et 
que  la  grande  science  d'une  femme  devoit  être  de 
n'en  point  trop  savoir  ,  ou  de  ne  point  affecter  de 
paroître  en  trop  savoir  :  car  c'est  la  réponse  com- 
mune qu'ont  eue  de  tout  temps  à  essuyer  les  femmes 
curieuses ,  et  qu'on  a  toujours  fait  valoir  contre  elles  : 
mais  notre  divin  Maître  n'ignoroit  pas  que  ce  n'est 
point  ainsi  qu'on  les  convertit ,  et  que  cette  réponse 
mortifiante  pour  elles ,  bien  loin  de  les  corriger  ,  ne 


SUR   LA    GRACE.  239 

sert  qu'à  les  aigrir  et  à  les  irriter.  Que  fait-il  donc  ? 
Il  tient  une  conduite  toute  opposée.  Cette  femme 
est  vaine'  et  curieuse  ,  il  l'engage  par  sa  curiosité 
même  ;  elle  se  pique  d'être  savante  ,  il  ne  dédaigne 
point  de  raisonner  avec  elle  sur  ce  qu'il  y  a  dans  la 
religion  de  plus  profond  et  de  plus  sublime.  En  ins- 
truisant les  peuples,  il  se  servoit  de  paraboles ,  c'est- 
à-dire  ,  de  comparaisons  simples  et  familières ,  pour 
s'accommoder  à  la  grossièreté  de  leurs  esprits;  mais 
il  n'entretient  celle-ci,  toute  pécheresse  qu'elle  est, 
que  de  matières  élevées  et  en  des  termes  propor- 
tionnés à  la  grandeur  des  sujets  dont  il  veut  bien 
conférer  avec  elle  :  de  la  nature  de  Dieu  ,  de  la  per- 
fection de  son  être,  de  la  pureté  de  son  culte,  de 
l'adoration  en  esprit;  et  par  là  il  la  détrompe,  sans 
l'offenser  ,  des  finisses  idées  dont  elle  étoit  prévenue 
louchant  la  divinité  et  les  hommages  que  nous  lui 
devons.  Or ,  n'est-ce  pas  ainsi  que  la  grâce  agit  et 
sur  nos  esprits  ,  et  sur  nos  cœurs  ?  n'est-ce  pas  ainsi 
qu'elle  se  conforme  à  nous  ,  ne  nous  sanctifiant 
presque  jamais  (  remarquez  ceci ,  je  vous  prie  )  ,  ne 
nous  sanctifiant  presque  jamais  d'une  manière  con- 
traire à  nos  inclinations  naturelles  ,  mais  perfection- 
nant selon  Dieu  nos  inclinations  naturelles ,  pour 
nous  sanctifier.  Sommes  -  nous  ardens  et  agissans? 
elle  nous  anime  d'un  saint  zèle  ,  et  nous  porte  à  la 
pratique  des  bonnes  oeuvres  ;  sommes-nous  tendres 
et  affectueux  ?  elle  nous  inspire  pour  Dieu  une  ten- 
dresse d'amour  qui  nous  fait  quelquefois  répandre  à 
ses  pieds  des  torrens  de  larmes  ;  sommes-nous  d'une 
humeur  facile?  elle  rectifie  cette  facilité  d'humeur, 


2^0  SUR   LA   GRACE. 

et  la  convertit  en  charité  pour  le  prochain  ;  sommet 
nous  d'un  esprit  rigide  et  sévère  ?  elle  tourne  celte 
sévérité  en  ferveur  de  pénitence  ;  elle  prend  ,  dit 
l'apôtre  saint  Pierre,  par  rapport  à  nous  ,  autant  de 
différentes  formes  qu'elle  trouve  en  nous  de  dispo- 
sitions différentes  :  Multiformis  gratia  Dei  (  1  )  ; 
grâce  qui  nous  engage  à  être  saints  comme  on  vou- 
droit  l'être  ,  si  Dieu  nous  en  donnoit  le  choix  ,  et 
que  nous  n'eussions  qu'à  en  délibérer  avec  nous- 
mêmes  ;  afin,  dit  saint  Chrysostôme  ,  qu'il  ne  nous 
reste  nul  prétexte  pour  nous  dispenser  de  la  suivre  * 
puisqu'elle  veut  bien  se  servir  de  notre  fonds  pour 
l'accomplissement  de  ses  desseins  ;  puisqu'il  n'y  a 
rien  dans  nous  qu'elle  ne  mette  en  œuvre  pour  l'ou- 
vrage de  notre  salut  ;  puisqu'elle  ne  demande  point 
d'autre  naturel  que  le  nôtre  ,  point  d'autre  corn- 
plexion  que  la  nôtre  ,  point  d'autres  talens  que  les 
nôtres  ,  pour  faire  de  nous  ce  que  Dieu  veut  que 
nous  soyons;  enfin  ,  puisque  ,  dans  un  sens  que  vous 
entendez  assez  ,  nous  pouvons,  en  ne  cessant  point 
d'être  ce  que  nous  sommes  ,  devenir  par  elle  tout 
ce  que  nous  ne  sommes  pas. 

11  est  vrai ,  chrétiens  ,  que  ,  par  cette  grâce  ,  Dieu 
nous  oblige  à  mépriser  tout  ce  que  le  monde  estime  ; 
à  renoncer  de  cœur  aux  honneurs  du  monde  ,  aux 
plaisirs  du  monde ,  aux  biens  du  monde  ;  mais  ici 
même  voyez  encore  et  goûtez  combien  le  Seigneur 
est  doux  :  Gustate  et  videte ,  quoniam  suavis  est 
Dominus  (2)  ;  il  ne  nous  oblige  à  mépriser  le  monde 
qu'après  qu'il  nous  en  a  fait  connoître  par  sa  grâce 

(1)  1.  Petr.  4.  —  (2)  Ps.  33. 

1  illusion , 


SUR   LA    GRACE.  2^1 

l'illusion  ,  qu'après  nous  avoir  convaincus  que  le 
monde  ne  peut  jamais  nous  rendre  heureux  ;  il  ne 
nous  oblige  à  renoncer  au  monde  qu'après  nous 
avoir  ôté,  par  sa  grâce  ,  l'estime  et  l'amour  du  monde. 
Or ,  il  est  aisé  de  renoncer  à  ce  que  l'on  n'estime  et 
l'on  n'aime  plus  :  c'est  la  sainte  leçon  que  Jésus-Christ 
fait  à  la  Samaritaine  :  Omnis  qui  biberit  ex  aqud 
hâc  ,  sitiet  iterùm  (i)  ;  Quiconque  boira  de  cette 
eau  aura  encore  soif  ;  c'est-à-dire  ,  quiconque  aura 
de  l'ambition  dans  le  monde  ,  quelque  grand  qu'il 
puisse  être  ,  ne  sera  jamais  content  de  ce  qu'il  est  ; 
quiconque  voudra  s'enrichir  dans  le  monde, quelques 
biens  qu'il  possède  ,  n'en  aura  jamais  assez  à  son  gré; 
quiconque  sera  esclave  de  ses  sens ,  quoiqu'il  ne  leur 
refuse  rien  ,  ne  les  satisfera  jamais.  Quand  je  suis 
une  fois  persuadé  de  ce  principe  ,  je  me  détache  de 
tout  sans  peine  ;  et  n'en  sommes-nous  pas  invinci- 
blement persuadés  par  la  divine  impression  et  les 
saintes  lumières  de  la  grâce  ?  Il  est  vrai  que  cette 
grâce  m'oblige  quelquefois  à  faire  pour  Dieu  des 
choses  difficiles  et  pénibles  ;  mais  en  même  temps 
elle  m'y  fait  trouver  de  l'attrait  ;  et  comment  ?  par 
la  grandeur  des  motifs  qu'elle  me  propose  ,  et  par 
l'espérance  des  biens  inestimables  qu'elle  me  promet  : 
Si  s  cire  s  do  nu  m  Dei  ,  et  qui  s  est  qui  dicit  tibi  :  Da 
mihi  bibere  (2)  ;  Si  vous  saviez  ,  dit  le  Sauveur  à 
cette  femme  ,  quel  est  celui  qui  vous  parle;  c'est-à- 
dire,  si  vous  saviez,  chrétiens,  ce  que  c'est  que 
Dieu  ;  si  vous  saviez  ce  que  Dieu  a  fait  pour  vous 
et  ce  qu'il  mérite  de  vous  ;   si  vous  saviez  ce  que 

(1)  Joan.  /\.  —  (2)  Ibid. 

TOME    III.  j6 


2.1+2,  SUR   LA    GRACE. 

vous  avez  à  attendre  de  Dieu  ;  si  vous  saviez  les 
magnifiques  récompenses  qu'il  réserve  aux  humbles , 
qu  il  réserve  aux  pauvres  ,  qu'il  réserve  à  ceux  qui 
souffrent  et  qui  se  mortifient  pour  lui  ;  si  vous  le 
saviez  ,  ah!  il  n'y  auroit  rien  à  quoi  vous  ne  fussiez 
déterminés  ,  et  les  croix  les  plus  pesantes  vous  de- 
viendroient  ,  non  -  seulement  supportables  ,  mais 
aimables  ,  dans  la  seule  vue  de  lui  plaire.  Or ,  qui 
nous  apprend  tout  cela?  la  grâce  de  Jésus -Christ. 
Il  est  vrai  que  cette  grâce  va  ,  selon  l'évangile  , 
jusqu'à  nous  inspirer  la  haine  de  nous-mêmes;  mais, 
pour  nous  inspirer  cette  haine  évaugélique  ,  elle 
nous  fait  convenir  nous-mêmes  de  notre  bassesse  , 
de  notre  indignité  ,  de  notre  corruption  ,  de  nos 
désordres.  D'où  nous  concluons  nous-mêmes  aisé- 
ment que  notre  véritable  intérêt  est  de  nous  haïr 
dans  cette  vie  ,  si  nous  vouions  nous  aimer  pour  la 
vie  éternelle  :  aussi  le  Fils  de  Dieu  ,  pour  faciliter 
la  pénitence  à  cette  pécheresse  de  Samarie  ,  lui  fait-il 
faire  à  elle-même  la  confession  de  son  crime  ;  et. 
par  la  honte  salutaire  qu'elle  en  conçoit ,  la  réduit-il , 
presque  sans  qu'elle  l'aperçoive  ,  à  la  nécessité  de 
s'accuser  ,  de  se  condamner  ,  et  par  conséquent  de 
se  convertir  ,  puisque  c'est  dans  une  sincère  accu- 
sation et  dans  une  parfaite  condamnation  de  soi- 
même  que  consiste  la  vraie  conversion. 

Telle  est ,  chrétiens  ,  la  conduite  de  la  grâce:  voilà 
comment  Dieu  se  rend  maître  de  nos  cœurs.  Ce  n'est 
point  par  la  souveraineté  de  son  empire  ,  ce  n'est 
point  par  les  hautes  lumières  de  son  entendement 
divin  ,  mais  par  la  douceur  de  la  grâce  et  de  son 


SUR    LA    GRACE,  2^3 

esprit.  lia  fallu  ,  pour  gagner  le  cœur  des  hommes, 
que  sa  majesté  s'abaissât ,  et  que  ,  dans  la  personne 
du  Sauveur  ,  la  sagesse  incréée  de  Dieu  s'humiliât. 
Or ,  à  l'exemple  de  Dieu  ,  c'est  par  là  même  que 
nous  nous  insinuerons  dans  les  âmes  ,  et  que  nous 
y  exercerons  un  pouvoir  d'autant  plus  absolu ,  qu'il 
le  paroîtra  moins;  ce  ne  sera  point  par  l'autorité, 
beaucoup  moins  par  l'esprit  de  domination  ou  par 
l'ascendant  que  nous  prendrons  et  que  nous  affec- 
terons de  prendre  ,  ce  ne  sera  pas  même  par  l'habi- 
leté ,  ni  par  la  supériorité  de  génie  et  d'intelligence  , 
mais  par  les  sages  ménagemens  de  In  charité.  Il  faut , 
pour  engager  le  prochain  et  pour  le  toucher  ,  que 
nous  supportions  ses  défauts  ,  que  nous  compatis- 
sions à  ses  foiblesses  ,  que  nous  condescendions  à 
ses  humeurs ,  que  nous  soyons  sensibles  à  ses  mi- 
sères ,  que  nous  entrions  avec  zèle  dans  ses  besoins, 
et  que  ,  suivant  la  règle  et  l'expression  de  saint  Paul, 
nous  prenions,  comme  élus  de  Dieu  ,  des  entrailles 
de  miséricorde  :  Induite  vos  ,  sicut  clccti  Dei  ,  vîs- 
cera  misericordiœ  (  i  ).  Celte  instruction  nous  re- 
garde tous  ;  mais  nous  en  particulier  ,  mes  frères  , 
nous  ,  dis- je,  que  Dieu  a  spécialement  appelés  au 
ministère  de  la  conversion  et  de  la  sanctification 
des  âmes  ;  nous  qui ,  comme  prêtres  du  Seigneur  , 
sommes  les  dispensateurs  de  sa  grâce  ,  et  qui  devons 
par  conséquent  conformer  notre  conduite  à  celle  de 
la  grâce  même  ;  c'est  à  nous  ,  encore  une  fois,  que 
cette  morale  s'adresse  ;  souffrez  que  je  vous  l'ap- 
plique et  que  je  me  l'applique  à  moi-même.  Car  , 

(!)  CoJoss.  5. 

iG. 


244  SUR   LA   GRACE. 

voilà  votre  modèle  et  le  mien  ;  c'est  par  la  douceur 
de  notre  zèle  que  nous  devons  toucher  les  pécheurs, 
autrement  ,  nous  n'y  réussirons  jamais.  Ayez  ,  si 
vous  voulez  ,  toute  la  science  des  docteurs  ,  ayez 
toute  l'éloquence  des  prophètes  ,  parlez  le  langage 
des  apôtres  ,  et  même  des  anges  ;  si  tout  cela  n'est 
assaisonné  de  la  douceur  évangélique  ,  vous  ne  ferez 
rien  ;  c'est  elle  qui  doit  nous  préparer  les  voies  et 
nous  faire  entrer  dans  les  cœurs  ;  sans  elle  on  nous 
écoutera,  et  nous  viendrons  à  bout  de  tout  le  reste: 
nous  instruirons ,  nous  convaincrons ,  nous  confon- 
drons ,  nous  épouvanterons  ,  mais  nous  ne  converti- 
rons pas  ;  sans  elle  nous  troublerons  les  consciences  , 
nous  désespérerons  les  foibles ,  nous  révolterons 
les  opiniâtres,  mais  nous  ne  les  attirerons  jamais 
à  Dieu.  Le  Sauveur  du  monde  ne  parut  sévère  qu'à 
l'égard  des  pharisiens,  de  ces  hypocrites  qui,  sous 
un  masque  de  piété  ,  en  imposoient  au  peuple  et  le 
trompoient  ;  et ,  par  un  secret  jugement  de  Dieu  ,  ce 
fut  à  l'égard  des  pharisiens  que  son  zèle  demeura 
sans  effet.  Je  ne  dis  pas ,  mes  frères,  que  nous  de- 
vions flatter  les  pécheurs  par  de  lâches  complai- 
sances :  vous  n'ignorez  pas  combien  j'ai  ce  sentiment 
é  en  horreur;  je  ne  dis  pas  que  nous  ne  devons  point 
obliger  les  pécheurs  à  tout  ce  que  l'évangile  a  de 
plus  austère,  aux  rigueurs  de  la  pénitence  ,  au  cruci- 
fiement de  la  chair ,  à  la  mortification  de  l'esprit  : 
malheur  à  moi  si  j'en  rabattois  un  seul  point  !  Mais 
je  dis  qu'à  cette  sévérité  ,  qui  pourroit  seule  éloigner 
les  pécheurs ,  il  faut  joindre  cette  douceur  qui  les 
ramène  ;  je  dis  quM  faut  proportionner  cette  sévé- 


SUR   LA    GRACE.  2^5 

rite  aux  dispositions  des  sujets  ,  comme  la  grâce  elle- 
même  s'y  accommode  ,  et  non  pas  l'appliquer  sans 
discernement  et  sans  prudence  ,  aux  uns  trop  ,  aux 
autres  trop  peu  ,    à  ceux  -  ci  hors  de  leur  état  ,   à 
ceux-là  par -dessus  leurs  forces  ;  je  dis  qu'il  faut 
avoir  de  saintes  adresses  pour  faire  embrasser  celle 
sévérité  et  même  pour  la  faire  goûter ,   montrant 
qu'elle  est  praticable  ,  et  ne  portant  jamais  les  choses 
à  des  excès  qui  donnent  lieu  aux  mondains  de  les 
traiter  d'impossibles  ;  je  ne  dis  pas  encore  une  fois , 
qu'il  ne  faille  jamais  user  de  sévérité  dans  la  con- 
duite des  âmes  ;  mais  je  dis  que  ce  doit  être  une  sé- 
vérité discrète  ,  une  sévérité  qui  se  fasse  aimer  ,  une 
sévérité  qui  rende  le  joug  de  Dieu  supportable,  et 
non  point  une  sévérité  pharisaïque ,  une  sévérité  sans 
onction ,  une  sévérité  impérieuse  ,  une  sévérité  sèche 
et  rebutante  ,  une  sévérité  qui  ne  pourroit  convenir 
qu'à  des  esclaves  ,  mais  qui  ne  convient  nullement 
aux  enfans  de  Dieu.   Plût  au  Ciel  ,  mes  frères,  que 
nous  fussions  tous  bien  persuadés  de  cette  vérité  , 
puisque  rien  ne  contribueroit  davantage  à  la  sancti- 
fication du  christianisme  !  Quoi  qu'il  en  soit  ,  voici, 
mes  chers  auditeurs  t  ce  qui  nous  rendra  inexcu- 
sables au  jugement  de  Dieu  :  l'infinie  douceur  avec 
laquelle  Dieu  nous  gouverne.  Si  les  puissances  de 
la  terre  dont  nous  dépendons  se  comportoient  de  la 
sorte  envers  nous ,  nous  en  serions  idolâtres  :  Dieu 
veut  nous  gagner  par  sa  grâce  ,  et  nous  lui  sommes 
rebelles  !  Il  me  reste  à  vous  montrer  que  cette  grâce  , 
quoique  douce  dans  la  manière  dont  elle  engage  le 
pécheur ,  n'en  a  pas  moins  de  force  dans  son  action , 


Zfô  SUR   LA   GRACE. 

et  c'est  ce  que  vous  allez  voir  dans  la  suite  de  notre 
évangile ,  qui  fera  le  sujet  du  second  point. 

DEUXIÈME   PARTIE. 

Quelque  obscure  que  soit  notre  foi  ,  si  nous  la 
regardons  en  elle-même  et  dans  ses  mystères,  elle  a 
cependant ,  selon  la  pensée  de  tous  les  théologiens, 
une  espèce  d'évidence  dans  ses  motifs  ;  je  veux  dire, 
que  ce  qu'elle  nous  révèle  est  au  moins  évidemment 
croyable ,  par  la  qualité  des  motifs  qui  nous  obli- 
gent à  le  croire.  Or  ,  il  m'a  toujours  paru  et  il  me 
paroît  encore  qu'un  de  ces  motifs  les  plus  piiissans 
et  les  plus  convaincans  est  de  voir  ce  que  la  grâce 
opère  quelquefois  en  certaines  âmes  ,  que  Dieu  , 
comme  dit  le  grand  Apôtre  ,  a  prédestinées  pour  en 
faire  des  vases  de  miséricorde  :  ceci,  mes  chers  au- 
diteurs ,  vous  édifiera  et  vous  consolera.  Quand  les 
magiciens  de  Pharaon  virent  les  étonnans  prodiges 
que  faisoit  Moïse  dans  toute  l'Egypte  ,  par  le  seul 
attouchement  de  cette  baguette  mystérieuse  qui  leur 
donna  tant  de  terreur,  ils  confessèrent  enfin  que  le 
doigt  de  Dieu  étoit  là,  c'est-à-dire,  qu'ils  y  recon- 
nurent le  caractère  d'une  vertu  divine  dont  ce  lé«is- 

o 

lateur  étoit  l'instrument  :  El  dixerwit  malcfici  ad 
JPliaraonem  :  Digilus  Dei  est  Iiïc  (i).  Et  moi, 
chrétiens  ,  quand  je  n'envisagerois  que  la  conversion 
de  cette  femme  samaritaine,  telle  qu'elle  est  rapportée 
dans  l'évangile,  je  conclurois  ,  sans  hésiter,  qu'il  y 
H  un  principe  surnaturel  qui  agit  en  nous  ,  que  Dieu 
a  de  secrets  ressorts  pour  remuer  nos  cœurs  et  les 

(i)  Exod,  8, 


SUR   LA    GRACE.  2^J 

tourner  comme  il  lui  plaît ,  que  ms  recevons  du 
Ciel  des  impressions  qui  ne  peuvent  venir  que  de 
la  grâce ,  et  que  par  les  divines  opérations  de  cette 
grâce  ,  notre  liberté  ,  sans  rien  perdre  de  son  indif- 
férence et  de  ses  droits  ,  est  parfaitement  soumise  à 
l'empire  de  Dieu. 

Or  ,  en  quoi  consiste  le  miracle  de  cette  conver- 
sion ?  le  voici ,  par  rapport  aux  deux  puissances  de 
l'ame  à  qui  la  grâce  intérieure  est  immédiatement 
communiquée  ,  savoir,  l'entendement  et  la  volonté, 
ou ,  si  vous  voulez  ,  l'esprit  et  le  cœur.  Miracle  de 
la  grâce  dans  la  victoire  qu'elle  remporte  sur  l'esprit 
de  la  Samaritaine;  miracle  de  la  grâce  dans  le  chan- 
gement qu'elle  fait  du  cœur  de  la  Samaritaine;  mi- 
racle, dis-je,  opéré  d'une  façon  toute  miraculeuse, 
et  avec  des  circonstances  qui  ne  permettent  pas  de 
douter  que  ce  ne  soit  l'ouvrage  de  la  main  toute- 
puissante  de  Dieu  ;  Digilus  Dei  est  hic.  Ecoutez- 
moi  ,  chrétiens  ,  et  suppléez,  par  une  attention  toute 
nouvelle  ,  à  la  nécessité  où  je  me  trouve  d'abréger 
en  peu  de  paroles  ce  qui  demanderoit  un  discours 
entier. 

Miracle  de  la  grâce  et  de  sa  force  dans  la  victoire 
qu'elle  remporte  sur  l'esprit  de  la  Samaritaine.  Suivez 
le  texte  sacré  ,  et  vous  en  allez  convenir.  C'étoit 
tout  ensemble  une  infidèle  et  une  hérétique  ,  puis- 
que ,  selon  la  remarque  d'Origène  ,  les  Samaritains 
étoient  dans  le  fond  idolâtres,  et  adoroient  les  fausses 
divinités  de  leurs  ancêtres ,  et  que  néanmoins  ils  ne 
laissoient  pas  de  pratiquer  au  même  temps  une  espèce 
de  judaïsme  ,  mais  de  judaïsme  corrompu  par  leurs 


24*3  SUR   LA    GRÂCE. 

opinions  particulières  :  ce  qui  les  divisoit,  et ,  par  un 
schisme  déclaré  ,  les  séparoit  du  reste  des  Juifs  :  Non 
cnim  coûtuntur  Judœi  Samaritanis  (y).  C'étoit  une 
hérétique  vaine  et  suffisante,  opiniâtre  et  indocile, 
préoccupée  de  son  erreur  et  déterminée  à  la  soutenir, 
qui  se  piquoit  de  raisonner  et  d'être  subtile  en  ma- 
tière de  religion  :  car  tout  cela  paroît  dans  l'entretien 
que  Jésus-Christ  eut  avec  elle.  Or  vous  savez  l'ex- 
trême difficulté,  pour  ne  pas  dire  l'impossibilité  mo- 
rale de  réduire  un  esprit ,  encore  plus  l'esprit  d'une 
femme,  quand  elle  est  de  ce  caractère.  Vous  savez 
combien  il  est  rare  de  voir  une  femme  entêtée  d'une 
hérésie  (  je  «lis  entêtée  ;  car  ,  persuadée  par  raison  , 
à  peine  le  fut-elle  jamais  )  se  mettre  en  état  de  re- 
connoître  la  vérité  ,  la  chercher  de  bonne  foi ,  et  s'y 
soumettre.  Soit  que  par  une  malheureuse  fatalité 
l'hérésie  ait  cela  de  propre  ,  de  rendre  les  cœurs  in- 
flexibles et  de  les  endurcir;  soit  que  Dieu  ,  par  une 
punition  due  à  ce  péché  ,  qui  ,  de  tous  les  péchés , 
est ,  dans  un  sens ,  le  plus  grief  et  le  plus  punissable  , 
ait  coutume  de  répandre  dans  les  esprits  d'épaisses 
ténèbres  qui  les  aveuglent  toujours  de  plus  en 
plus  ,  et  que  saint  Augustin  appelle  pour  cela  : 
Pœnalcs  cœcitates  (2)  :  encore  une  fois  ,  vous  savez 
combien  ce  retour  de  l'hérésie  à  la  foi ,  de  l'orgueil 
de  l'une  à  l'humilité  de  l'autre,  demande  d'efforts, 
et  combien  dans  l'ordre  même  de  la  grûce  il  approche 
du  miracle.  Cependant ,  c'est  ce  que  la  grâce  opère 
aujourd'hui  ,  mais  par  une  vertu  qui  ne  pent  être 
que  la  vertu  du  Très-haut.  Jésus-Christ  convertit 

(1)  Joan.  4<  —  (2)  Augusf. 


SUR   LA   GRACE.  2^9 

cette  femme  :  de  samaritaine  qu'elle  étoit ,  il  la  ra- 
mène premièrement  à  la  pureté  du  culte  juif,  et  puis 
il  en  fait  une  parfaite  chrétienne.  Après  l'avoir  fait 
renoncer  aux  superstitions  de  ses  pères  et  au  schisme 
où  elle  a  été  élevée  ,  après  lui  avoir  fait  condamner 
les  erreurs  qu'elle  soutenoit  avec  tant  d'obstination 
et  tant  de  zèle,  il  lui  fait  connoître  ce  qu'il  est  et 
pourquoi  il  est  venu  ,  le  sujet  et  la  fin  de  sa  mission, 
sa  qualité  de  Christ  et  de  Sauveur,  sa  divinité  même; 
mystères   naturellement  incroyables  ,  et  qu'elle  ne 
pouvoit  découvrir  qu'à  la  faveur  des  plus  pures  lu- 
mières de  la  grâce  qu'il  lui  communique.  Non-seu- 
lement il   lui  révèle   ces  points  si  importans  et  si 
sublimes ,  mais  il  les  lui  persuade  ,  mais  il  les  lui  fait 
goûter.  Quoiqu'elle  eût  refusé  d'abord  de  traiter  avec 
lui,  elle  l'écoute  enfin  avec  docilité  et  avec  respect  : 
quoique  tout  ce  qui  venoit  des  Juifs  lui  fût  odieux , 
elle  veut  bien  ,  tout  juif  qu'il  est,  le  reconnoître  et 
l'adorer  comme  auteur  de  son  salut  :  quoiqu'elle  ne 
vît  en  lui  que  les  apparences  d'un  homme  ,  elle  pro- 
teste et  croit  fermement  qu'il  est  le  Christ ,  vrai  Fils 
de  Dieu.  Ne  faut-il  pas  confesser  qu'une  telle  conver- 
sion fut  l'œuvre  du  Seigneur  ,  et  s'écrier  avec  David  : 
Hœc  mutatio  dexterœ  Excel  si  (  1  )  ? 

Mais  en  changeant  l'esprit  de  cette  samaritaine,  la 
grâce  n'agit  pas  moins  puissamment  dans  son  cœur. 
Car  ,  outre  qu'elle  étoit  hérétique  et  obstinée  dans 
sa  fausse  créance ,  elle  étoit  impudique  et  libertine 
dans  ses  mœurs  :  péchés ,  dit  saint  Chrysostôme  ,  qui, 
malgré  leur  opposition ,  ne  laissent  pas  d'avoir  comme 

(i)  ps.  76. 


25o  SUR    LA    GRACE. 

une  espèce  d'affinité  ,  puisque  l'hérésie  ,  à  propre- 
ment parler,  n'est  autre  chose  qu'une  corruption  de 
l'esprit  ,  comme  l'adultère  et  l'impudicité  est  une 
rébellion  de  la  chair.  Or  Dieu,  ajoute  saint  Chrysos- 
tôme  ,  vengeur  de  l'un  et  de  l'autre  ,  punit  et  confond 
souvent  l'un  par  l'autre ,  en  permettant  que  ces  ré- 
voltes de  1  esprit  contre  la  vérité  soient  communé- 
ment suivies  des  plus  honteux  déréglemens  de  la 
sensualité.  Et  en  eiïet,  nous  voyons  ces  âmes  si  pré- 
somptueuses et  si  hères  sur  ce  qui  concerne  la  reli- 
gion ,  n'être  pas  ordinairement  les  plus  fermes  dans 
leur  devoir,  ni  les  plus  inébranlables  dans  la  tenta- 
tion. Telle  étoit  cette  pécheresse  de  Samarie  ,  avec 
sa  prétendue  science  et  sa  vaine  subtilité.  Elle  vivoit 
dans  un  concubinage  public  ,  dans  un  concubinage 
auquel  elle  s  étoit  abandonnée  ,  et  dont  elle  avoit 
contracté  même  une  longue  habitude  :  Quinque  enirn 
viros  hàbuisti  ;  et  nîinc  quem  habes ,  non  est  tuus 
pir  (i).  Or,  s'il  y  a  une  maladie  difficile  h  guérir  , 
c'est  celle-là  :  s'il  y  a  un  démon  capable  de  résister 
à  Dieu  et  à  sa  grâce  ,  il  est  évident  que  c'est  cet 
esprit  impur.  Mais  en  cela  même  la  grâce  de  Jésus- 
Christ  trouve  la  matière  de  son  triomphe.  Cette  pé- 
cheresse ,  celte  prostituée  ,  cette  femme  esclave  des 
plus  sales  passions ,  est  enfin  purifiée  et  sanctifiée. 
11  semble  que  Jésus-Christ  lui  ait  donné  un  antre 
cœur  ;  qu'après  lui  avoir  arraché  ce  cœur  charnel 
et  corrompu  d'où  procédoient  tant  de  désordres  ,  il 
ait  créé  en  elle  un  cœur  nouveau,  un  cœur  épuré 
non-seulement  de  toutes  les  souillures  du  péché  9 

(1)  Joan.  4* 


SUR   LA.   GRACE.  25l 

mais  de  toutes  les  affections  de  la  terre.  Ce  n'est 
plus  cette  Samaritaine  scandaleuse  qui  s'étoit  fait  un 
front  pour  le  crime,  et  qui  servoit  aux  âmes  de  dé- 
mon pour  les  perdre.  C'est  une  créature  toute  nou- 
velle en  Jésus-Christ:  Nova  in  CJiristo  creatura  (i); 
une  ame  transformée  en  Dieu  et  qui  ne  respire  plus 
rien  que  de  chaste  dans  ses  pensées  ,  que  de  modeste 
dans  ses  paroles ,  que  de  réglé  dans  ses  actions;  qui , 
par  sa  conduite  exemplaire  ,  est  désormais  un  modèle 
de  vertu  ,  et  qui  va  répandre  partout  l'odeur  de  sa 
sainteté.  Quel  prodige,  mes  chers  auditeurs  !  et  ne 
devons-nous  pas  toujours  reprendre  avec  le  Prophète: 
Hœc  mutatio  dexterœ  Excel  si  ? 

Maïs  si  la  grâce  de  Jésus -Christ  fait  un  miracle 
dans  la  conversion  de  cette  femme  ,  la  manière  mi- 
raculeuse dont  elle  le  fait  montre  encore  bien  quelle 
est  sa  force  et  sa  puissance.  Car  n'est-il  pas  étonnant , 
chrétiens  ,  que  deux  changemens  si  prodigieux  ne 
coûtent  au  Sauveur  du  monde  qu'un  moment  ?  Quand 
Dieu  agit  selon  les  lois  et  le  cours  ordinaire  de  sa 
providence,  il  garde  ,  ou  du  moins  il  paroît  garder 
des  mesures;  et  dans  l'ordre  surnaturel,  aussi  bien 
que  dans  l'ordre  naturel  ,  il  s'accommode  à  notre 
foiblesse.  Car  il  ne  fait  pas  les  saints  dans  un  ins- 
tant ;  il  les  sanctifie  peu  à  peu,  et ,  par  des  progrès 
quelquefois  insensibles  ,  il  les  conduit  de  degré 
en  degré  jusqu'au  terme  d'une  sainteté  consommée. 
Mais  quand  il  agit  souverainement  et  en  Dieu  ,  il 
ne  s'assujettit  point  de  la  sorte.  Il  ne  prépare  point 
le  sujet  qui  doit  servir  de  fond  à  son  action.  Une 

(»)a.  Cor.  5. 


25:2  SUR   LA   GRACE, 

parole  qu'il  profère  fait  sorlir  des  millions  d'êtres 
du  néant ,  étend  les  cieux  ,  affermit  la  terre  ,  donne 
à  ce  vaste  univers  toute  sa  perfection  :  Dixit  ,  et 
facta  surit  (i).  Ainsi  le  Fils  de  Dieu  ne  dit  qu'une 
parole  à  la  Samaritaine  :  Ego  sum  (2)  ;  Oui ,  c'est 
moi ,  moi  qui  suis  ce  Messie  que  vous  attendez;  et 
tout  à  coup  la  voilà  convaincue  ,  la  voilà  touchée , 
la  voilà  pénétrée  des  plus  saints,  mais  des  plus  vifs 
et  des  plus  tendres  sentimens.  Parole,  reprend  saint 
Augustin,  plus  efficace  que  celle  même  dont  Dieu 
créa  le  monde.  Parole  qui  ,par  une  seconde  création, 
mais  bien  plus  admirable  que  la  première  ,  réforma 
dans  le  cœur  de  cette  femme  l'ouvrage  de  Dieu  que 
le  péché  avoit  détruit.  Je  dis  création  plus  admirable 
que  la  première ,  puisque  dans  la  première  s  le  néant 
sur  lequel  Dieu  travaille  obéit  sans  contradiction  à 
sa  parole;  au  lieu  que  dans  celle-ci ,  Dieu  travailloit 
sur  le  néant  du  péché  ,  qui,  tout  néant  quil  est ,  est 
capable,  comme  péché, de  lui  résister.  Mais  encore, 
par  quelle  marque  sensible  le  Fils  de  Dieu  s'auto- 
risa-t-il  dans  l'esprit  de  la  Samaritaine  ,  et  par  où. 
trouva-t-il  une  si  facile  et  si  prompte  créance  ?  Le 
vit-elle  en  ce  moment  là  commander  aux  tempêtes 
€t  à  la  mer ,  guérir  les  aveugles-nés ,  ressusciter  les 
morts  de  quatre  jours  ?  Ah  !  chrétiens,  voici  la  mer- 
veille qui  surpasse  toutes  les  autres.  Le  monde  con- 
verti sans  miracles  ,  et  sans  miracles  devenu  chré- 
tien, si  l'on  vouloit  ainsi  le  supposer,  ce  seroit,  disoit 
saint  Augustin,  le  plus  grand  de  tous  les  miracles;  ce 
seroit  le  miracle  des  miracles ,  et  le  plus  convaincant 

(1)  Ps.  5a.  —  {■!)  Joau.  4- 


SUR    LA    GRACE.  .253 

pour  un  païen  qui  ne  croiroit  pas  les  autres  miracles. 
Or,  nous  le  voyons  ,  mes  chers  auditeurs  ,  ce  miracle 
des  miracles,  accompli  dans  cette  Samaritaine.  Les 
pharisiens  et  les  docteurs  de  la  loi  voyoient  tous  les 
jours  les  miracles  de  Jésus-Christ;  ils  en  étoient  les 
témoins  oculaires  ;  ils  partaient  à  Lazare,  qu'il  avoit 
publiquement  ressuscité  ,  aux  malades  qu'il  avoit 
guéris  ,el  cependant,  par  une  obstination  inflexible, 
ils  persistoient  dans  leur  incrédulité.  Mais  celle-ci , 
sans  miracles,  non -seulement  croit  en  lui,  mais 
s'attache  à  lui ,  se  donne  à  lui ,  renonce  à  tout  pour 
lui.  D'où  vient  cela  ?  de  la  toute -puissance  de  la 
grâce  ,  qui  n'a  besoin  que  d'elle-même  pour  triom- 
pher du  cœur  de  l'homme.  Ce  n'est  pas  tout.  Quand 
le  Fils  de  Dieu  convertissoit  les  autres  pécheurs  ,  ce 
n'étoit  qu'après  leur  avoir  donné  pour  sa  personne, 
par  quelque  signalé  bienfait  ,  un  fond  de  confiance 
et  d'estime.  Pour  sauver  leurs  âmes,  il  commençoit 
par  guérir  leurs  corps;  et ,  par  condescendance  à  leur 
foiblesse  ,  il  les  engageoit  à  croire  ce  qu'il  étoit ,  en 
leur  faisant  éprouver  dans  leurs  besoins  ce  qu'il 
pouvoit.  Mais  parce  qu'il  a  résolu  de  faire  paroîtie 
dans  cette  pécheresse  de  Samarie  toute  la  force  de 
la  grâce ,  il  la  convertit  purement  ,  je  veux  dire  , 
sans  autre  attrait  ,  sans  autre  engagement  d'intérêt 
que  celui  de  sa  conversion  même.  Elle  ne  croit  point 
en  lui  comme  la  femme  chananéenne  ,  parce  qu'il  a 
délivré  sa  fille  du  démon ,  ni  comme  l'hémorroïsse  , 
parce  qu'il  lui  a  rendu  la  santé  :  mais  elle  croit  en 
lui  pour  lui  seul  ;  elle  Rattache  à  lui  sans  autre  vue 
que  l'avantage  d'être  à  lui  et  de  ne  vivre  que  pour 


254  SUK    LA    GRACE. 

lui.  C'est  là  que  je  reconnois  le  caractère  d'une  grâce 
victorieuse  et  toute-puissante  :  Hœc  muiatio  dex- 
terœ  Excelsi. 

Enfin  le  miracle  de  la  grâce,  c'est  qu'en  sanctifiant 
cette  femme,  elle  sanctifia  tout  le  pays  de  Samarie, 
et  qu'elle  la  rendit  capable  de  communiquer  aux 
Samaritains  le  don  de  la  foi.  De  pécheresse  qu'elle 
éloit,  dit  saint  Grégoire  pape  ,  elle  se  trouve  mira- 
culeusement transformée  en  apôtre:  Qiiœ  advcnerat 
peccairix ,revertitur  prœdicatrix  (i).  Avant  que  les 
apôtres  aient  paru  ,  elle  va  annoncer  Jésus-Christ  à 
ceux  qui  ne  le  connoissent  pas;  et  sans  déroger  à  la  di- 
gnité de  saint  Pierre,  nia  celle  des  autres  apôtres,  on 
peutdirequela  première  apôtre  du  christianisme ,  c'est 
la  Samaritaine.  En  effet,  son  zèle  la  presse  de  telle 
sorte,  qu'elle  ne  peut  s'arrêter  un  moment  :  elle  laisse 
le  vaisseau  qu'elle  avoit  apporté  avec  elle,  elle  ne  pense 
plus  à  puiser  de  l'eau;  elle  quille  Jésus-Christ  pour 
Jésus-Christ  même;  elle  rentre  dans  la  ville  ,  elle 
invite  tout  le  monde  à  le  venir  voir  et  à  l'écouter  , 
aimant  mieux  aller  travailler  pour  sa  gloire  que  de 
goûter  plus  long-temps  les  douceurs  de  son  entre- 
tien ,  et  ressentant  déjà  ces  saintes  ardeurs  et  ces 
divins  empressemens  de  l'esprit  de  foi  ,  qui  n'est 
jamais  content  de  connaître  Dieu  s'il  ne  le  fait  en- 
core connoître  autant  qu'il  le  peut  et  qu'il  le  doit. 

De  tout  ceci ,  quelle  conclusion  ?  Ah  !  chrétiens, 
ne  disons  donc  plus  ,  dans  l'état  de  notre  péché ,  que 
nous  sommes  foibles ,  et  que  notre  foiblesse  est  un 
obstacle   insurmontable  à  notre  conversion  ;  mais 


SUR   LA   GRACE.  255 

disons  avec  l"Apôtre  ,  que  si  nous  sommes  foibles 
par  nous-mêmes  ,  nous  sommes  tout-puissans  avec 
la  grâce  et  par  la  grâce  :  Umnia  possum  in  eo   gui 
me  confortât  (i).  Défions-nous  de  nous-mêmes,  mais 
espérons  tout  de  Dieu.  Je  saisque  pour  vous  dégager 
de  l'esclavage  où  le  péché  vous   tient  asservis  ,  que 
pour  vous  interdire  ce  commerce,  que  pour  renoncer 
à  cet  attachement  ,  que  pour  étouiïer  cette  inclina- 
tion ,  que  pour  vaincre  le  monde  ,  il  y  a  des  efforts 
à  faire,  et  de  grands  efforts  ;  qu'il  y  a  ces  combats 
à  livrer  ei  de  rudes  combats  ;  mais  prenez  conliance  , 
puisque  Dieu  vous  répond  de  sa  grâce ,  dès  que  vous 
la  demanderez  de  bonne  foi,  et  qu'il  vous  assure  que 
sa  grâce  vous  suffit  :  Sujjlcit  tibi  gratîa    mea   (^i). 
C'est  dans  noire  infirmité  même  qu'elle  fait  éclaler 
toute  sa  vertu;  et  votre  retour  à  Dieu,  un   retour 
prompt ,  un  retour  parfait,  ne  sera  pas  un  plus  grand 
miracle  pour  elle  que  le  changement  merveilleux  de 
cetîe  pécheresse  de  l'évangile  :  Nam  virtus  in  infir- 
miiate  perficitur  (3).  Ce  n'est  pas  assez  ;  et  voici , 
mes  chers  auditeurs  ,  le  point  de  morale  par  où.  je 
finis.  Si  Dieu ,  par  sa  miséricorde  ,  vous  a  tirés  de 
l'abîme  ,  et  s'il  vous  a  fait  sentir  l'impression  de  sa 
grâce,  imitez  le  zèle  de  cette  Samaritaine.  Elle  n  étoit 
pas  plus  capable  que  vous  d'annoncer  l'évangile  de 
lhomme-Dieu  :  elle  n'avoit  point  de  caractère  par- 
ticulier qui  l'y  obligeât  plus  que   vous  :  pourquoi 
ne  le  ferez-vous  pas  comme  elle  ?  En  qualité  de 
chrétiens  ,  nous  devons  tous  ,  par  un   engagement 
indispensable,  chacun  dans  l'étendue  de  notre  condi- 

(i)  Pliil.  4.  —  (2)  2.  Cor.  îa.  —  (3)  Idem. 


^56  SUR    LA    GRACE. 

tion,  participer  au  ministère  apostolique;  et  il  n'y 
a  point  de  fidèle  ,  de  quelque  profession  qu'il  soit , 
qui  ne  doive  au  moins  ,  par   ses   œuvres  ,  par  ses 
exemples,  par  l'édification  de  sa  vie  ,  par  ses  chari- 
tables conseils  ,  prêcher  Jésus-Christ.  Un  père  le  doit 
prêcher  à  ses  enfans ,  et  se  souvenir  qu'il  est  leur 
premier  apôtre  ;  que  c'est  à  lui ,  comme  père  ,  de 
leur  inspirer  la  religion  ,  de  leur  en  donner  la  pre- 
mière teinture  ,  d'employer  tous  ses  soins  à  la  con- 
server  dans   leurs  âmes  ,  et  que   sans    cela,  il  ne 
mérite  pas  le  nom  de  père  ,  beaucoup  moins  celui 
de  père  chrétien.  Un  maître  le  doit  prêcher  à  ses 
domestiques  ,  persuadé  qu'il  est  pire  qu'un  infidèle 
s'il  néglige  un  devoir  si  nécessaire  ,   et  que  c  est , 
comme  dit  l'Apotre  en  termes  exprès,   renoncer  à 
sa  foi ,  que  de  laisser  dans  sa  maison  des  hommes  qui 
ignorent  la  loi  de  Dieu  et  qui  ne  la  pratiquent  pas  : 
Deum  negavit ,  et  est  injideli  deterior  (i).  Mais  les 
pécheurs  convertis  sont  ceux  ,  entre  tous  les  autres, 
qui  doivent  être  plus  touchés  de  cet  important  de- 
voir. Pourquoi  ?  parce  qu'ils  y  sont  obligés ,  et  par 
litre  de  reconnoissance  ,  et  par  titre  de  justice ,  et  par 
charité  envers  le  prochain  ,  et  par  intérêt  pour  eux- 
mêmes  ,  parce  qu'ils  ne  peuvent  autrement  réparer 
le  scandale  de  leur   vie  passée  ,  ni  rendre  à  Dieu 
ce  qu'ils  lui  doivent  pour  tribut  de  leur  conversion. 
Si  donc,  parmi  ceux  qui  m'écoutent,  il  y  en  avoit 
quelqu'un  de  ce   caractère  ,  c'est-à-dire  ,  autrefois 
libertin  et  dans  le  désordre,  mais  maintenant  changé 
par  la  grâce  ,  et  résolu  à  vivre  en  chrétien  ,  voilà  , 

(i)  i.  Tim.  5. 

lui 


SÛR   LA    GRACE.  2$J 

lui  dirois-je,  mon  cher  frère,  le  modèle  que  Dieu 
vous  met  aujourd'hui  devant  les  yeux  :  le  zèle  de  la 
Samaritaine  convertie.  Ramenez  comme  elle  à  Jésus- 
Christ  autant  de  pécheurs  que  votre  exemple  est 
capable  d'en  attirer  ,  mais  surtout  ceux  qui  furent 
les  complices  de  vos  désordres.  Dites-leur  ,  avec 
David,  ce  roi  pénitent  :  Venue,  auditc ,  et  nar- 
rabo  ,  omnes  qui  timetis  Deum  ,  quanta  jecit  animœ 
meœ  (i).  O  vous  qui  craignez  Dieu  ,  ou  plutôt  qui, 
par  sa  loi ,  avez  été  instruits  à  le  craindre  ,  venez  , 
écoutez  ,  et  je  vous  raconterai  ce  que  peut  faire  la 
miséricorde  du  Seigneur ,  et  ce  qu'elle  fait.  Il 
ne  vous  en  faudra  point  d'autre  preuve  que  mon 
exemple,  et  je  vous  dirai  ce  que  cette  infinie  misé- 
ricorde a  fait  pour  moi.  J'étois  dans  les  mêmes  enga- 
gemens  que  vous  ,  dans  les  mêmes  erreurs  que  vous, 
dans  les  mêmes  excès  que  vous  ;  mais  la  grâce  de 
mon  Dieu  a  rompu  les  liens  qui  m'attachoient ,  a 
dissipé  les  nuages  qui  m'aveugloient ,  a  éteint  les 
passions  qui  m'emportoient.  Je  prenois  aussi  bien 
que  vous  pour  folie  tout  ce  que  Ton  me  disoit  des 
vérités  éternelles  ;  mais  la  grâce  de  mon  Dieu  m'a 
détrompé ,  et  m'a  convaincu  moi-même  de  ma  propre 
folie.  Je  croyois  comme  vous  que  ce  changement 
étoit  impossible,  que  jamais  je  ne  pourrois  me  ré- 
soudre à  sortir  de  mes  habitudes  criminelles  ,  que 
jamais  je  ne  pourrois  soutenir  une  vie  plus  retirée  et 
plus  réglée,  que  ce  seroit  un  état  triste,  ennuyeux, 
insupportable  :  mais  par  la  grâce  de  mon  Dieu  > 
toutes  les  difficultés  se  sont  aplanies,  j'ai  triomphé 

(i)  Ps.  65. 

TOME    ITT.  17 


258  SUR   LA    GRACE. 

de  la  nature  et  de  l'habitude ,  je  me  suis  arraché  an 
monde  et  à  ses  enchantemens  ;  au  lieu  du  trouble  et 
de  l'ennui  que  je  craignois,  j'ai  trouvé  le  calme  et 
la  joie.  Et  que  ne  puis-je  vous  ouvrir  mon  coeur  l 
que  ne  puis-je  vous  faire  connoître  et  vous  faire 
sentir  ce  qu'il  sent  depuis  que  le  péché  n'y  domine 
plus,  et  qu'il  commence  à  jouir  d'une  sainte  liberté  ! 
Venue ,  audite ,  et  narrabo  quanta  jecit  animœ  meœ» 
Ah!  chrétiens  ,  que  ne  peut  pas  pour  la  gloire  de 
Dieu  une  amebien  convertie,  et  de  quelle  efficace  est 
son  témoignage  en  faveur  de  la  vertu  ?  La  Samari- 
taine convertit  seule  presque  tout  un  pays  ;  et  com- 
bien de  pécheurs,  par  leur  pénitence  ,  gagneroient 
des  villes  entières  ,  et  en  réformeroient  les  abus  ? 
Inspirez-nous  ce  zèle  ,  Seigneur  ,  inspirez-le  à  tous 
mes  auditeurs.  Répandez  sur  eux  votre  esprit ,  et 
que  ,  touchés  de  cet  esprit  de  douceur  ,  soutenus  de 
cet  esprit  de  force,  ils  rentrent  dans  vos  voies,  et  y 
fassent  rentrer  parleurs  exemples  ceux  qu'ils  en  ont 
retirés  par  leurs  scandales  :  en  sorte  que  nous  puis- 
sions tous  parvenir  un  jour  à.  la  même  gloire,  ou 
nous  conduise ,  etc. 


■a  i\  m 

POUR  LE 


f 


DIMANCHE  DE  LA  QUATRIÈME  SEMAINE. 


SUR  LA  PROVIDENCE. 

Cùm  sublevasset  oculos  Jésus,  et  vidisset  quia  multitude 
maxima  venit  ad  euin,  dixit  ad  Philippum  :  Uiulè  ememus 
panes  ,  ut  manducent  hi  l  Hoc  au  te  m  dicebat  teutans  eum  £ 
ipse  enim  sciebat  quid  esset  facturus. 

Jésus-Christ  levant  les  yeux  ,  et  voyant  qu'une  grande 
foule  de  peuple  venoit  à  lui ,  dit  à  Philippe  :  D'où  pourrons- 
nous  acheter  assez  de  pain  pour  donner  à  manger  à  tout  ce 
peuple  !  Or ,  il  disoit  ceci  pour  réprouver  ;  car  ilsavoit  bien 
ce  qu'il  allait  faire.  En  saint  Jean  ,  chap.  6. 

Sire, 

Oi  ce  qu'a  dit  saint  Augustin  est  vrai ,  que  les  mi- 
racles sont  la  voix  de  Dieu,  et  qu'autant  de  fois  qu'il 
fait  paroître  ces  signes  visibles  de  sa  toute-puissance, 
son  intention  est  de  nous  parler ,  de  nous  instruire 
et  de  nous  découvrir  quelque  importante  vérité,  il 
est  aisé  de  reconnoître  ce  que  le  Sauveur  du  monde 
a  voulu  nous  faire  entendre  par  ce  grand  miracle  de 
la  multiplication  des  pains.  Car,  que  voyons-nous 
dans  ce  miracle  ,  et  que  nous  représente  notre  évan- 
gile ?  tout  un  peuple  qui  s'abandonne  à  la  conduite 
de  Jésus-Christ  ;  des  milliers  d'hommes  qui  ,  sans 
provision,  sans  subsistance,  quittent  leurs  maisons 

11- 


260  SUR   LA   PROVIDENCE. 

pour  le  suivre  ;  un  Dieu  touché  de  compassion  pour 
eux  ,  un  Dieu  qui  pourvoit  lui-même  à  leurs  besoins  , 
un  Dieu  qui  lui-même  leur  distribue  ses  dons  libé- 
ralement ,  amplement  ,  magnifiquement  ;  et  cette 
nombreuse  multitude  enfin  nourrie  et  rassasiée  au 
milieu  dune  solitude  :  tout  cela  ne  nous  prêche-t-il 
pas  hautement  la  Providence  divine  et  l'obligation 
indispensable  de  nous  reposer  sur  ses  soins ,  et  de 
nous  confier  en   elle  ?   Interrogemus  ,  ce  sont  les 
paroles  de  saint  Augustin  ,  ipsa  Cliristi  miracula  : 
habent enim „  si intelligantur ,  linguam  suam  (i)  : 
Interrogeons  les  miracles  de  Jésus-Christ,  écoutons- 
les,  et  rendons-nous-y  attentifs.  Car,  comme  Jésus- 
Christ  est  substantiellement  le  Verbe   de  Dieu  ,  il 
n'y  a  rien  dans  lui  qui  ne  parle  ,  et  ses  actions  mêmes 
ont  pour  nous  leur  langage  et  leur  expression.  Or, 
ce   que  nous  dit   en  particulier  le  miracle   de  ces 
pains  si  promptementet  si  abondamment  multipliés  , 
c'est  qu'il  y  a  une  Providence  qui  gouverne  le  monde  j 
une  Providence  à  laquelle   nous  devons  tous  nous 
soumettre ,  non  pas  comme  le  reste  des  créatures , 
par  une  soumission  de  nécessité  ,  mais  comme  des 
créatures  raisonnables  ,  par  un  libre  consentement 
de  notre  volonté.  Voilà,  mes  frères,  la  voix  de  Dieu  , 
et  ce  qu'elle  nous  apprend.  Cependant ,  quelque  in- 
telligible et  quelque  éclatante  que  soit  cette  voix  ,  il 
y  a  encore  des  hommes  qui  ne  veulent  pas  l'entendre. 
Il  y  en  a  qui ,  pour  l'avoir  entendue,  n'en  sont  pas 
plus  dociles  ni  plus  soumis.  Et  c'est  pour  cela  que 
je  joins  à  cette  voix  du  miracle  de  Jésus-Christ ,  celle 

(i)  Angust. 


SUR   LA    PROVIDENCE.  2<il 

de  la  prédication  ,  qui ,  fortifiée  et  soutenue  par  la 
grâce  intérieure  que  le  Saint-Esprit  répandra  dans 
nos  cœurs  ,  y  produira,  comme  je  l'espère,  tout  le 
fruit  que  j'attends  de  ce  discours.  Adressons-nous  à 
Marie,  et  disons  lui  :  Ave ,  Maria. 

Deux  choses,  selon  saint  Augustin  ,  sont  capables 
de  toucher  l'homme  et  de  faire  impression  sur  son 
cœur,  le  devoir  et  l'intérêt;  le  devoir,  parce  qu'il 
est  raisonnable  ;  et  l'intérêt ,  parce  qu'il  s'aime  lui- 
même.  Voilà  les  deux  ressorts  qui  le  font  communé- 
ment agir.  Mais  il  faut,  ajoute  saint  Augustin,  que 
ces  deux  ressorts  soient  remués  tout  à  la  fois,  pour 
avoir  dans  le  cœur  de  l'homme  un  plein  elfet.  Car 
le  devoir  sans  l'intérêt  est  foible  et  languissant  ,  et 
l'intérêt  sans  le  devoir  est  bas  et  honteux.  L'un  et 
l'autre  joints  ensemble  ,  ont  une  vertu  comme  infail- 
lible ,  et  une  efficace  à  laquelle  il  est  presque  impos- 
sible de  résister.  J'entreprends  aujourd'hui ,  chré- 
tiens ,  de  vous  inspirer  une  parfaite  soumission  à  la 
Providence  de  Dieu.  J'entreprends  de  vous  présenter 
l'indispensable  obligation  que  nous  avons  tous,  de 
nous  attacher  à  celte  Providence  souveraine,  de  nous 
confier  en  elle  ,  de  nous  conformer  à  ses  ordres  ,  et 
d'en  faire  la  règle  de  notre  vie.  Or  ,  pour  vous,  y 
engager  ,  je  veux  vous  faire  voir  le  désordre  et  le 
malheur  de  l'homme  ,  lorsqu'il  refuse  à  Dieu  cette 
soumission  :  le  désordre  de  l'homme,  par  rapporta 
son  devoir  ,  et  le  malheur  de  l'homme,  par  rapport  à 
son  intérêt:  son  désordre  inséparable  de  son  malheur , 
puisqu'il  en  est   évidemment  et  infailliblement  la 


2G2  STR   LA   PROVIDENCE. 

source  :  son  malheur  inséparable  de  son  désordre  , 
puisque  ,  selon  les  lois  de  Dieu ,  il  en  est ,  comme 
•vous  verrez  ,  la  juste  punition.  En  deux  mots ,  rien 
de  plus  criminel  que  l'homme  du  siècle  qui  ne  veut 
pas  se  soumettre  à  la  Providence  ;  c'est  la  première 
partie.  Rien  de  plus  malheureux  que  l'homme  du 
siècle  qui  ne  veut  pas  se  conformer  à  la  conduite  de 
la  Providence  ;  c'est  la  seconde.  Mais  aussi ,  par  deux 
conséquences  toutes  contraires  ,  rien  de  plus  sage 
que  l'homme  chrétien  qui  prend  pour  règle  de  toutes 
ses  actions  la  foi  de  la  Providence  :  rien  de  plus  heu- 
reux que  l'homme  chrétien  qui  fait  consister  tout 
son  appui  dans  la  foi  de  la  Providence.  Deux  vérités 
édifiantes  et  touchantes  qui  vont  partager  ce  discours. 

PREMIÈRE   PARTIE. 

Pour  corriger  un  désordre,  il  faut  d'abord  s'ap- 
pliquer à  le  connoître ,  et  pour  le  connoître  ,  il  en 
faut  chercher  et  découvrir  le  principe.  Je  parle  ici , 
chrétiens ,  d'un  homme  du  monde  qui  vit  dans  un 
profond  oubli  de  Dieu,  qui  semble  avoir  secoué  le 
joug  de  Dieu ,  qui  s'est  fait  comme  une  habitude  et  un 
état  de  se  rendre  indépendant  de  Dieu  ;  enfin  ,  qui , 
sans  se  déclarer  néanmoins  ouvertement,  mais  par  la 
malheureuse  possession  où  il  s'est  établi  d'agir  selon 
son  gré  et  en  libertin,  est  devenu,  si  j'ose  m'exprimer 
ainsi ,  un  déserteur ,  ou  ,  si  vous  voulez ,  un  apostat  de 
la  providence  de  Dieu  :  conduite  la  plus  déplorable, 
mais  effet  le  plus  commun  de  la  dépravation  du 
siècle.  Je  veux  vous  en  faire  voir  le  dérèglement , 
et  voici  comment  je  le  conçois.  Quiconque  renonce 


SUR    LA    PROVIDENCE.  20*3 

à  la  Providence  et  veut  se  soustraire  à  l'empire  de 
Dieu ,  ne  le  peut  faire  qu'en  l'une  ou  en  l'autre  de 
ces  deux  manières ,  savoir  :  par  un  esprit  d'infidélité  , 
parce  qu'il  ne  reconnoît  pas  cette  Providence ,  et 
qu'il  ne  la  croit  pas  ;  ou  par  une  simple  révolte  de 
cœur  ,  parce  qu'en  la  croyant  même  et  en  la  sup- 
posant ,  il  ne  veut  pas  se  soumettre  à  elle.  Or ,  exa- 
minons ces  deux  principes  ,  et  voyons  dans  lequel 
des  deux  l'aveuglement  de  1  impie  est  plus  grossier 
et  plus  criminel. 

Si  c'est  par  un  esprit  d  infidélité  ,  et  parce  qu'il  ne 
croit  pas  la  Providence,  je  vous  demande  quel  dé- 
sordre est  comparable  à  celui-là  :  de  ne  pas  croire  ce 
qui  est,  sans  contestation  ,  non-seulement  la  chose 
la  plus  croyable,  mais  le  fondement  de  toutes  les 
choses  croyables;  de  ne  pas  croire  ce  qu'ont  cru  les 
païens  les  plus  sensés  par  la  seule  lumière  de  la  rai- 
son ;  de  ne  pas  croire  ce  qu'indépendamment  de  la 
foi  nous  éprouvons  nous-mêmes  sans  cesse  ,  ce  que 
nous  sentons,   ce  que  nous  sommes  forcés  de  con- 
fesser en  mille  rencontres  par  un  témoignage  que 
nous  arrachent  les  premiers  mouvemens  de  la  na- 
ture ;  mais  surtout  de  ne  pas  croire  la  plus  incontes- 
table vérité  par  les  raisons  mêmes  qui  l'établissent, 
et  qui  seules  sont  plus  que  suffisantes  peur  nous  en 
convaincre.  Or,  tel  est  l'état  du  mondain  qui  ne  veut 
pas  reconnoître  la  Providence.  Suivons  ceci  de  point 
en  point ,  et  instruisons-nous. 

Car  le  mondain  s'aveugle ,  dit  saint  Chrysostôme, 
dans  la  source  même  des  lumières ,  qui  est  l'être  de 
Dieu,   puisque  la  première  et  la  plus  immédiate 


S64  SUR    LA   PROVIDENCE, 

conséquence  qui  se  tire  de  l'être  de  Dieu  ou  de  l'exis- 
tence de  Dieu  ,  c'est  qu'il  y  a  une  Providence.  D'eu 
il  s'ensuit,  qu'en  renonçant  à  cette  Providence,  ou 
bien  i!  ne  commit  plus  de  Dieu;  affreuse  impiété  ! 
ou  bien  il  se  fait  un  Dieu  monstrueux  ,  c'est-à-dire  , 
un  Dieu  qui  n'a  nul  soin  de  ses  créatures;  un  Dieu 
qui  ne  s'intéresse  ni  à  leur  conservation  ,  ni  à  leur 
perfection;  un  Dieu  qui  n'est  ni  juste,  ni  sage,  ni 
bon  j  puisqu'il  ne  peut  rien  être  de  tout  cela  sans 
Providence.  De  là,  il  se  réduit,  ajoute  saint  Chry- 
sostôme ,  à  être  plus  que  païen  dans  le  christianisme , 
ou  tout  chrétien  qu'il  est ,  à  prendre  parti  avec  ce 
qu'il  y  a  eu  dans  le  paganisme  de  plus  vicieux  et  de 
plus  corrompu.  Car  à  peine  s'est-il  trouvé  des  sectes 
païennes  qui  aient  nié  la  Providence,  ou  qui  en 
aient  douté  ,  sinon  celles  qui ,  par  leurs  abominables 
maximes ,  portoient  les  hommes  aux  plus  infâmes 
excès  et  aux  plus  sales  voluptés;  celles  pour  qui  il 
étoit  à  souhaiter  qu  il  n'y  eût  dans  le  monde  ni  Dieu  , 
ni  loi,  ni  châtiment,  ni  récompense,  ni  providence, 
ni  justice. 

Ce  n'est  pas  assez  :  comme  le  mérite  de  la  foi  est 
de  nous  faire  espérer  contre  l'espérance  même  :  Con- 
tra spem  in  spem  (i)  ,  le  crime  du  mondain  sur  le 
sujet  de  la  Providence,  est  de  se  rendre  incrédule 
et  insensé  contre  sa  raison  même.  Car  enfin  ,  le  mon- 
dain lui-même,  suivant  le  seul  instinct  de  sa  raison, 
admet ,  sans  l'apercevoir,  une  Providence  à  laquelle 
il  ne  pense  pas.  Comment  cela?  Je  m'explique.  Il 
croit  qu'un  Elatne  peut  être  bien  gouverné  que  par 

(0  Rom.  4, 


SUR    LA   PROVIDENCE,  26S 

îa  sagesse  et  le  conseil  d  un  prince;  il  croît  qu'une 
maison  ne  peut  subsister  sans  la  vigilance  et  l'éco- 
nomie d'un  père  de  famille  ;  il  croit  qu'un  vaisseau 
ne  peut  être  bien  conduit  sans  l'attention  et  l'habi- 
leté d'un  pilote;  et  quand  il  voit  ce  vaisseau  yoguer 
en  pleine  mer,  cette  famille  bien  réglée,  ce  royaume 
dans  l'ordre  et  dans  la  pais  ,  il  conclut,  sans  hési- 
ter ,  qu'il  y  a  un  esprit ,  une  intelligence  qui  y  pré- 
side. Mais  il  prétend  raisonner  tout  autrement  à 
l'égard  du  monde  entier;  et  il  veut  que  sans  Provi- 
dence, sans  prudence  ,  sans  intelligence,  par  un 
effet  du  hasard  ,  ce  grand  et  vaste  univers  se  main- 
tienne dans  l'ordre  merveilleux  où  nous  le  voyons. 
N'est-ce  pas  aller  contre  ses  propres  lumières  et  con- 
tredire sa  raison?  Ajoutez  les  preuves  sensibles  et 
personnelles  que  le  mondain  ,  sans  sortir  hors  de 
lui-même,  trouve  dans  lui-même,  mais  sur  les- 
quelles son  obstination  l'aveugle  et  l'endurcit.  Car 
il  n'y  a  point  d  homme  qui ,  repassant  dans  son  es- 
prit les  années  de  sa  vie,  et  rappelant  le  souvenir 
de  tout  ce  qui  lui  est  arrivé  ,  ne  doive  s'arrêter  à  cer- 
tains points  fixes  ,  je  veux  dire  ,  à  certaines  conjonc- 
tures où  il  s'est  trouvé  ,  à  certains  périls  d  où  il  est 
échappé,  à  certains  événemens  heureux  ou  malheu- 
reux, mais  extraordinaires  et  singuliers,  qui  l'ont 
surpris  et  frappé  ,  et  qui  sont  autant  de  signes  visibles 
d'une  Providence.  Or ,  si  cela  est  vrai  de  tous  les 
hommes  sans  exception,  beaucoup  plus  encore  i'est-il 
de  ceux  qui  font  quelque  figure  dans  le  monde  ,  de 
ceux  qui  ont  part  aux  intrigues  du  monde  ,  de  ceux 
qui  entrent  plus  avant  dans  le  commerce  et  dans  le 


266  SUR    LA    PROVIDENCE. 

secret  du  monde;  et  plus  enfin  de  ceux  qui  vivent 
dans  le  centre  du  monde  ,  qui  est  la  cour.  Car ,  qu'est- 
ce  que  le  monde,  disoiî  Gassiodore  ,  sinon  le  grand 
théâtre  et  la  grande  e'cole  de  la  Providence  ,  où  , 
pour  peu  qu'on  fasse  de  réflexion  ,  Ion  apprend  à 
tous  momens  qu'il  y  a  dans  l'univers  une  puissance 
et  une  sagesse  supérieure  à  celle  des  hommes,  qui 
se  joue  de  leurs  desseins  ,  qui  ordonne  de  leurs  des- 
tinées ,  qui  élève  et  qui  abaisse  ,  qui  appauvrit  et 
qui  enrichit ,  qui  mortifie  et  qui  vivilîe  ,  qui  dispose 
de  tout  comme  l'arbitre  suprême  de  toutes  choses.  Il 
n'y  a  donc  point  d'hommes  dans  le  monde  qui , 
selon  les  règles  ordinaires  ,  dussent  croire  d'une  foi 
plus  ferme  la  Providence ,  que  ceux  qui  se  piquent 
d'avoir  la  science  du  monde  et  d'être  les  sages  du 
monde;  mais  par  un  secret  jugement  de  Dieu  ,  il  n'y 
en  a  point  qui  soient  communément  plus  infidèles 
touchant  la  Providence  ,  et  qui  semblent  plus  la  mé- 
connoître.  Et  comme  il  n'y  aura  jamais  d'hommes 
sur  la  terre  ,  et  qu'il  n'y  en  a  jamais  eu  à  qui  il  eût  été 
moins  pardonnable  de  former  quelque  doute  sur  la 
Providence  qu'au  patriarche  Joseph  ,  après  les  mi- 
racles éclatans  que  Dieu  avoit  opérés  dans  sa  per- 
sonne; aussi  ces  prétendus  sages  du  monde  sont-ils 
plus  coupables  en  rejetant  la  Providence,  de  refuser 
à  Dieu  l'hommage  d'un  attribut  dans  la  connoissanoe 
duquel  Dieu  prend  plaisir  ,  pour  ainsi  dire  ,  à  les 
élever. 

Leur  aveuglement  va  encore  plus  loin  ,  et  il  con- 
siste en  ce  qu'ils  ne  veulent  pas  rendre  librement  et 
chrétiennement  à  la  Providence  un  aveu  qu'ils  lui 


SUR    LA    PROVIDENCE.  267 

rendent  souvent  par  nécessité  ,  ou  plutôt  par  empor- 
tement de  chagrin  et  de  désespoir.  Car,  prenez  garde, 
chrétiens  ,  ce  mondain  ,  qui  oublie  Dieu  et  la  Pro- 
vidence ,  tandis  qu'il  est  dans  la  prospérité  et  que 
tout  lui  succède  selon  ses  désirs  ,  est  le  premier  à 
murmurer  contre  cette  même  Providence  et  contre 
Dieu,  quand  il  lui  survient  une  disgrâce  qu'il  n'avoit 
pas  prévue  :  comme  si  c'étoit  un  soulagement  pour 
lui  d'avoir  à  qui  s'en  prendre  dans  son  malheur,  il 
en  accuse  Dieu  ;  et .  par  la  plus  étrange  contradic- 
tion ,   il  l'attribue  à  cette  Providence   même   qu'il 
nioit  par  une  fière  et  orgueilleuse  impiété.  Or  ,  qu'y 
a-t-il  de  plus  bizarre  que  de  ne  vouloir  pas  recou- 
noître  une  Providence  ,   pour  lui  obéir  et  pour  se 
conformer  à  elle  ,  et  d'en  reconnoître  une  pour  l'ou- 
trager? Voici  encore  quelque  chose  de  plus  surpre- 
nant ;  c'est  que  souvent  le  libertin  veut  douter  de  la 
Providence  par  les  raisons  mêmes  qui  prouvent  in- 
vinciblement la  Providence,  et  qui  seules  devroient 
suffire  pour  la  lui  persuader  :  car  ,  sur  quoi  fonde- 
t-il  ses  doutes  touchant  la  providence  d'un  Dieu  ? 
sur  ce  qu'il  voit  le  monde  rempli  de  désordres  ;  et 
c'est  pour  cela  même,  dit  saint  Chrysosîôme ,  qu'il 
doit  conclure  nécessairement  qu'il  y  a  une  Provi- 
dence. En   effet ,   pourquoi  ces  désordres  dont  le 
monde  est  plein  sont-ils  des  désordres  ,  et  pourquoi 
lui  paroissenl-ils  désordres,  sinon  parce  qu'ils  sont 
contre  l'ordre  et  qu'ils   répugnent  à  l'ordre?  Or, 
qu  est-ce  que  cet  ordre  auquel  ils  répugnent ,  sinon 
la  Providence?  Il  se  fait  donc  une  difficulté  de  cela 
même  qui  résout  la  diiliculté ,  et  il  devient  infidèle 


*68  SUR   LA   PROVIDENCE. 

par  ce  qui  devoit  affermir  sa  foi.  Mais  s'il  y  avoir , 
dit-il,  une  Providence,  arriveroit-il  dans  ia  société 
des  hommes  tant  de  choses  dont  les  hommes  eux- 
mêmes  sont  scandalisés?  Et  moi  je  réponds  ;  Mais,  de 
ce  que  les  hommes  eux-mêmes  en  sont  scandalisés, 
n'est-ce   pas  une  preuve  authentique  de  la  Provi- 
dence ,  qui  ne  permet  pas  que  ces  choses  soient  auto- 
risées ,  et  qui  veut  pour  cela  que ,  parmi  les  hommes , 
elles  passent ,  et  qu'elles  aient  toujours  passé  pour 
scandaleuses?  Si  les  hommes  ne  se  scandalisoient  plus 
de  rien  ,  c'est  alors  qu'on  pourroit  peut-être  douter 
qu'il  y  eût  une  Providence,  et  que  peut-être  l'impie 
pourroit   dire  dans  son  cœur  qu'il  n'y  a  point  de 
Dieu.  Mais ,  tandis  qu'on  se  scandalise  de  l'insolence 
du  vice  ,  tandis  que  la  censure  même  du  monde  con- 
damne le   libertinage  ,    tandis  qu'on  abhorre  l'im- 
piété, tandis  que  la  haine  publique  s'élève  contre 
l'iniquité,  la  Providence  est  à  couvert,  et  rien  de' 
tout  cela  ne  prévaut  contre  elle  :  or  ,  on  se  scanda- 
lisera toujours  de  tout  cela  ,  parce  qu'il  y  aura  tou- 
jours un  Dieu  et  une  Providence.  Il  est  vrai ,  on  com- 
mettra dans  le  monde  des  crimes  honteux  ,  des  per- 
fidies noires  ,  des  trahisons  lâches  ;  mais  ces  crimes 
ne  seront  honteux  que  parce  qu'il  y  a  une  Provi- 
dence qui  y  attache  un  caractère  de  honte  ,  et  qui 
nous  le  fait  voir  ;  ces  perfidies  ne  seront  détestées 
comme  perfidies ,  que  parce  qu'il  y  a  une  Providence 
qui  fait  aimer  la  bonne  foi;  ces  trahisons  ne  seront 
réputées  lâches,  que  parce  qu'il  y  a  une  Providence 
qui  met  en  crédit  l'honneur  et  la  probité.  On  fera  des 
actions  dont  on  rougira,  qu'on  se  reprochera,  qu'on 


SUR   LA   PROVIDENCE.  269 

désavouera;  mais  ces  désaveux  ,  ces  remords,  cette 
confusion  seront,  dans  ces  actions-là  mêmes,  au- 
tant d'argumens  en  faveur  de  la  Providence.  Au 
contraire ,  quel  avantage  contre  elle  l'impie  ne  tire- 
roit-il  pas  ,  si  Ion  ne  les  désavouoit  plus,  si  l'on 
ne  s'en  cachoit  plus,  si  l'on  n'en  rougissoit  plus? 
Voilà  le  désordre  de  celui  qui  renonce  à  la  Provi- 
dence par  un  esprit  d'incrédulité. 

Mais ,  supposons  qu'il  le  fasse  sans  préjudice  de 
sa  foi  et  par  une  simple  révolte  de  cœur  :  autre  dé- 
sordre encore  moins  soutenable  ,  de  croire  une  Pro- 
vidence qui  préside  au  gouvernement  du  monde,  et 
de  ne  vouloir  pas  se  soumettre  à  elle  ,   de  ne  vouloir 
pas  se  régler  par  elle  ,  ni  agir  de  concert  avec  elle  ; 
d'être   assez   téméraire  ,  ou  plutôt  assez   insensé  , 
non-seulement  pour  aflecter  de  s'en  rendre  indé- 
pendant ,  mais  pour  prétendre  arriver  malgré  elle 
aux  fins  qu'on  se  propose ,  et  venir  à  bout  de  ses  en- 
treprises par  d'autres  moyens  que  ceux  qu'elle  a  mar- 
qués :   tel  est  néanmoins  le  désordre   où  conduit 
insensiblement  l'esprit  du  monde.  En  croyant  même 
une  Providence  ,  on  vit  dans  le  monde  comme  si 
l'on  ne  la  croyoit  pas  ;  car,  on  croit  une  Providence 
(  appliquez-vous  ,  mon  cher  auditeur  ,  et  reconnois- 
sez-vous  ici  )  ,  on  croit  une  Providence  ,   et  toute- 
fois on  agit ,  dans  les  affaires  du  monde  ,  avec  les 
mêmes  inquiétudes  ,  avec  les  mêmes  empressemens , 
avec  les  mêmes  impatiences ,  avec  le  même  oubli  de 
Dieu  dans  les  succès  ,  avec  le  même  abattement  dans 
les  afflictions  ,  avec  la  même  présomption  dans  les 
entreprises ,  que  si  cette  Providence  étoit  un  nom 


270  SUR   LA   PROVIDENCE, 

vide  ,  et  qu'elle  ne  décidai  de  rie  a  ,  ni  n'eût  part  h 
rien.  En  effet,  si  la  foi  de  la  Providence  entrait 
dans  la  conduite  de  noire  vie  autant  qu'elle  y  devroit 
entrer,  c'est-à-dire,  si  nous  ne  perdions  jamais 
cette  Providence  de  vue  ,  et.  si  chacun  de  noi  s  ne  se 
regardoil  que  comme  un  sujet  né  pour  exécuter  ses 
ordres,  dès  là  il  n'y  auroit  rien  dans  n  us  que  de 
raisonnable  ;  nous  ne  serions  ni  passionnés  ,  ni  em- 
portés, ni  vains,  ni  inquiets,  ni  fiers,  ni  jaloux,  ni 
ingrats  envers  Dieu  ,  ni  injustes  envers  les  hommes; 
soumis  à  cette  Providence  ,  nous  aurions  dans  le 
monde  des  intérêts  sans  attachement ,  des  prétentions 
sans  ambition  ,  des  avantages  sans  orgueil  ;  nous 
n'abuserions  ni  des  biens  ,  ni  des  maux,  et  nous  con- 
serverions en  toutes  choses  cette  sainte  modération 
de  sentimens  et  de  désirs,  qui ,  selon  la  maxime  de 
saint  Paul ,  nous  rendroit  modestes  dans  la  prospé- 
rité et  paliens  dans  l'adversité.  Pourquoi  ?  parce  que 
tout  cela  est  essentiellement  renfermé  dans  ce  que 
j'appelle  la  subordination  ou  la  soumission  d'une 
amc  fidèle  à  la  Providence  de  Dieu.  Mais  parce  que 
l'esprit  du  monde  qui  prédomine  en  nous  ,  nous  fait 
abandonner  celte  Providence  ,  par  une  suite  inévi- 
table ,  nous  tombons  en  mille  désordres;  nous  rece- 
vons de  Dieu  des  bienfaits  sans  les  reconnoître ,  et 
des  chàlimens  sans  en  profiter;  ce  qui  devroit  nous 
convertir  nous  endurcit,  et  ce  qui  devroit  nous  sanc- 
tifier nous  irrite  et  nous  désespère  ;  nous  nous  éle- 
vons où  il  faudrait  nous  humilier  ,  et  nous  nous 
troublons  où  il  faudrait  bénir  Dieu  et  nous  consoler; 
des   succès  d'autrui  nous  nous  faisons  ,  par  envie  , 


SUR   LA   PROVIDENCE.  27  I 

de  honteux  chagrins  ,  et  des  chagrins  d' autrui ,  de 
malignes  joies  ;  il  n'y  a  pas  un  mouvement  de  notre 
cœur  qui  ne  soit ,  pour  ai  nsi  parler ,  hors  de  sa  place, 
et  cela,  parce  que  ce  n'est  pins  du  premier  mobile, 
je  veux  dire ,  de  la  foi  d'une  Providence  ,  que  nous 
recevons  l'impression.  Or,  dès-là,  Seigneur,  com- 
ment ne  serions-nous  pas  de  toutes  vos  créatures  les 
plus  criminelles,  puisqu'en  nous  retirant  d'une  con- 
duite aussi  sainte  et  aussi  droite  que  la  vôtre  ,  il  ne 
nous  reste  plus  que  des  voies  trompeuses  et  détour- 
nées ,  où  nous  faisons  autant  de  chutes  que  de  pas? 
Prenez  garde  ,  chrétiens  ,   et ,   pour  bien   com- 
prendre la  vérité  que  je  vous  prêche  ,  remarquez  que 
cet  homme  du  siècle  ,  qui  se  détache  de  la  Provi- 
dence pour  ne  plus  dépendre  d'elle  ,  ne  le  fait,  ou 
que  pour  vivre  au  hasard  et  pour  suivre  en  aveugle 
le  cours  de  la  fortune,  dont  le  torrent  entraîne  toutes 
les  âmes  foibles ,   ou  que  pour  se  gouverner  selon 
las  vues  de  la  prudence  humaine,  dont  les  sa^es  du 
monde  prennent  le  parti.  Or,  je  soutiens  que  l'un 
et  l'autre  est  pour  Dieu  l'outrage  le  plus  sensible, 
et  il  n'y  a  personne  de  vous  qui  n'en  doive  convenir 
avec  moi  :  car ,  de  n'avoir  plus  d'autre  principe  de 
sa  conduite  que  la  fortune  ,   et  d'en  vouloir  suivre 
le  cours,   n'est-ce  pas  tomber  dans  l'idolâtrie  des 
païens  ,  qui ,   comme  l'observe  saint  Augustin  ,   au 
lieu  d'adorer  les  conseils  de  Dieu  dans  les  événemens 
du   monde,  aimèrent   mieux  se  faire  une  divinité 
bizarre  qu'ils  appelèrent  Fortune ,  jusqu'à  lui  ériger 
des  temples,  jusqu'à  l'invoquer  dans  leurs  besoins, 
jusqu'à  lui  offrir  des  sacrifices  pour  l'apaiser,  jusqu'à 


2^1  SUR   LA   PROVIDENCE. 

lui  rendre  des  actions  de  grâces,  quand  ils  suppo- 
soient  qu'elle  leur  étoit  favorable  ?  idolâtrie  dont  les 
sages  mêmes  du  paganisme  ne  pouvoient  supporter 
1  abus.  Quelle  indignité,  disoit  un  d'entre  eux,  de 
voir  aujourd'hui  la  fortune  adorée  partout,  invoquée 
partout,  et,  au  mépris  des  dieux  mêmes,  révérée 
partout  comme  la  divinité  du  monde?  Qiiid  enim 
est  qubd  nunc  toto  orbe  locisquc  omnihus  fortuna 
invocdtw ,  un  a  cogitatur ,  uua  nominatur  ,  una 
colitur  (i). 

Et  n'est-ce  pas  aussi ,  chrétiens ,  ce  que  Dieu  re- 
prochoit  aux  Israélites,  quand  il  leur  disoit,  par  la 
bouche  d'Isaïe  :  Et  vos  qui  dereliquistîs  Dominum  3 
et  obliti  estis  montem  sanctum  mcum  ,  qui  ponifis 
fortunée  mensam  ,  et  libotis  super  eam  ;  numerabo 
vos  in  gladio  (2)  ;  Pour  vous  ,  qui  avez  méprisé 
mon  culte  ,  vous  qui  dressez  un  autel  à  la  Fortune  , 
et  qui,  par  une  apostasie  secrète  ,  lui  faites  dans  le 
fond  de  vos  cœurs  des  sacrifices  ,  sachez  que  ma  jus- 
lice  vengeresse  ne  vous  épargnera  pas.  Or  ,  ce  sa- 
crilège n'a  pas  seulement  été  le  crime  des  Juifs  et 
des  païens  ,  on  le  voit  encore  au  milieu  du  chris- 
tianisme ,  surtout  à  la  cour  ,  et  c'en  est  un  des  plus 
grands  scandales.  Oui ,  mes  chers  auditeurs ,  et  vous 
ie  savez  mieux  que  moi  ,  l'idole  de  la  cour ,  c'est 
la  fortune;  c'est  à  la  cour  qu'on  l'adore,  c'est  à  la 
cour  qu'on  lui  sacrifie  toutes  choses  ,  son  repos ,  sa 
santé  ,  sa  liberté  ,  sa  conscience  même  et  son  salut; 
c'est  à  la  cour  qu'on  règle  par  elle  ses  amitiés ,  ses 
respects ,  ses  services  ,  ses  complaisances  ,  jusqu'à 

(1)  Pli».  —  (2)  haï.  65, 

ses 


SUR   LA   PROVIDENCE.  270 

ses  devoirs.  Qu'un  homme  soit  dans  la  fortune  ,  c'est 
une  divinité  pour  nous  ;  ses  vices  nous  deviennent 
des  vertus,  ses   paroles  des  oracles,  ses  volontés 
des  lois.  Oserai-je  le  dire  ?   qu'un  démon  sorti  de 
l'enfer  se  trouvât  dans  un  haut  degré  d  élévation  et 
de  faveur  ,  on  lui  oiï'riroit  de  l'encens.  Mais  que  ce 
même  homme  qu'on  idolâtroit  vienne  à  déchoir,  et 
qu'il  ne  se  trouve  plus  en  place  ,  à  peine  le  regarde- 
t-on  :   tous  ces  faux  adorateurs  disparoissent  et  sont 
les  premiers  à  l'oublier  :  pourquoi?  parce  que  cette 
idole  de  la  fortune  qu'on  respectuit  en  lui  ne  sub- 
siste plus.  Je  sais  qu'en  tout  cela  l'on  se  regarde  soi- 
même;  mais  c'est  justement  le  désordre  de  se  regar- 
der et  de  se  rechercher  ailleurs  soi-même  qu'en  Dieu 
et  dans  sa  providence  :  il  n'y  a  pas  jusqu'aux  gens 
de  bien   et   aux  spirituels,  qui  ne  se  laissent  sur- 
prendre à  l'éclat  d  une  fortune  mondaine  ,  et  qui, 
n  aient  quelque  part  à  cette  idolâtrie.  Non  pas  ,  après 
tout,  qu'il  soit  absolument  défendu  de  se  servir  de 
ceux  qui  sont  en  crédit ,  pourvu  qu'on  les  considère 
comme  les  ministres  de  la  Providence  ;  mais  alors 
on  ne  s'appuie  sur  eux  que  selon  les  vues  de  Dieu  ,  et 
l'on  ne  les  emploie  pas ,  ainsi  que  nous  le  voyons 
tous  les  jours  ,  pour  opprimer  l'un  ,  pour  supplanter 
l'autre,  pour  soutenir  l'injustice  et  pour  faire  triom- 
pher l'iniquité. 

Il  semble  que  le  parti  de  ceux  qui  abandonnent  la 
Providence  pour  se  conduire  selon  la  prudence  hu- 
maine, devroit  être  exposé  à  moins  de  désordres: 
mais  c'est  en  quoi  nous  nous  trompons.  Dans  ces 
partisans  de  la  fortune ,  il  y  a  plus  de  témérité ,  mais 

TOME    111.  18 


2y4  slJR   LA   PROVIDENCE. 

dans  ces  sages  du  monde,  il  y  a  plus  d'orgueil.  Or, 
rien  n'offense  plus  Dieu  que  l'orgueil  ;  et  n'est-ce 
pas  ici  qu'il  p'aroît  évidemment?  Car  quel  orgueil, 
qu'un  homme  faisant  fonds  sur  soi-même,  s'assurant 
de  soi-même  s  ne  comptant  que  sur  soi-même  ,  se 
croie  suffisamment  éclairé  pour  se  gouverner  soi- 
même  ,  et  pour  avoir  droit  ensuite  de  s'applaudir  à 
soi-même  de  ses  avantages  ,  jusqu'à  dire  intérieure- 
ment comme  ces  impies  dans  1  Ecrïiure  :  M  anus 
nostra  excelsa  ,  et  non  Dominus  ,  fecit  hœc  om- 
nia  (i)  ;  C'est  moi  qui  me  suis  fait  ce  que  je  suis  ; 
c'est  par  mon  industrie  et  par  mon  travail  que  je  sjûs 
parvenu  là  :  rétablissement  de  ma  maison  ,  le  succès 
de  mes  affairés ,  le  rang  que  je  tiens  ,  tout  cela  est 
l'ouvrage  de  mes  mains  ,  et  non  de  la  main  du  Sei- 
gneur. Quel  orgueil  que,  n'avant  pas  assez  de  lu- 
mières pour  nous  passer,  en  mille  conjonctures  ,  du 
conseil  des  hommes ,  nous  pensions  en  avoir  assez 
pour  n'être  pas  obligés  de  consulter  Dieu?  et  afin 
de  réduire  cette  vérité  à  quelque  espèce  particulière, 
quel  désordre,  par  exemple  ,  qu'un  père  suivant  les 
seules  maximes  de  la  sagesse  mondaine,  s'estime  ca- 
pable de  disposer  souverainement  de  ses  enfans  ,  de 
déterminer  leur  vocation  ,  de  les  engager  en  tels 
emplois ,  de  leur  procurer  tels  bénéfices  ,  de  leur 
faire  prendre  telle  ou  telle  route  ,  sans  examiner  si 
ce  sont  les  voies  de  Dieu  !  A  quoi  s'expose-t-il  par 
là  ,  et  quelles  en  sont  pour  lui,  aussi  bien  que  pour 
ses  enfans  ,  les  affreuses  conséquences  ;  puisque  tout 
cela ,  et  pour  ses  enfans,  et  pour  lui-même  ,  a  de  si 

(i)  Deut.  3a. 


SUR    LA    PROVIDENCE.  270 

étroites  liaisons  avec  le  salut?  Car  enfin  ,  du  moment 
que  l'homme  entreprend  de  se  gouverner  indépen- 
damment de  Dieu ,  il  se  charge  devant  Dieu  de  toutes 
les  suites.  Si  elles  sont  malheureuses,  il  en  prend  sur 
lui  le  crime  ;  et  comme  la  prudence  humaine  ,  même 
la  plus  raffinée  ,  est  sujette  à  mille  erreurs ,  qui  peut 
dire  combien  de  dettes  il  accumule  les  unes  sur  les 
autres  ,  dont  il  faudra  rendre  compte  un  jour  au  sou- 
verain juge  ?  Quand  j'ai  recours  à  Dieu ,  c'est-à-dire, 
quand,  après  avoir  mûrement  délibéré  selon  l'esprit 
de  ma  religion  ,  et  tâché  de  bonne  foi  à  connaître 
l'ordre  de  Dieu ,  je  viens  à  décider  et  à  conclure , 
je  puis  alors  avoir  cette  confiance  ,  ou  que  je  conclus 
sûrement ,  ou  que ,  si  je  manque  ,  Dieu  suppléera  à 
mon  défaut  :  que  ,  si  je  m'égare  ,  Dieu  aura  d'autres 
voies  pour  me  redresser  ,  et  qu'il  ne  m'imputera  pas 
mon   égarement  :   pourquoi?  parce  qu'autant  qu'il 
étoit  en  moi ,  j'ai  suivi  les  règles  de  la  prudence  chré- 
tienne ,  en  le   priant   de  m'éclairer  ,  et  usant   des 
moyens  qu'il  m'a  donnés  pour  m  instruire  de  sa  vo- 
lonté. Mais  quand  je  veux  moi-même  me  conduire, 
je  dois  répondre  de  moi-même  ,  et  en  répondre  à  un 
Dieu  jaloux  de  ses  droits,  et  qui,  offensé  de  mon 
orgueil ,   n'est  pas  dans  la  disposition  de  me  faire 
grâce.  De  là  en  quels  abîmes  vais-je  me  précipiter  ? 
Car,  pour  demeurer  toujours  dans  le  même  exem- 
ple ,  qu'un  père  dispose  de  ses  enfans  selon  les  idées 
de  cette  damnable  politique  du  monde  qui  lui  sert  de 
règle  ,  qu'arrive-t-il  ?  vous  le  savez  :  pour  en  élever 
un ,  il  sacrifie  tous  les  autres.  Par  prédilection  pour 
ceux-ci ,  il  ne  fait  à  ceux-là  nulle  justice.  Il  destine 

18, 


276  SUR    LA    PROVIDENCE. 

à  l'Eglise  ceux  qui  pouvoient  faire  leur  devoir  dans 
le  monde  ,  et  il  engage  dans  le  monde  ceux  qui  pou- 
voient utilement  servir  1  Eglise  :  et  parce  qu'il  est 
néanmoins  vrai  que  leur  destinée  temporelle  a  un 
enchaînement  presque  infaillible  avec  leur  prédes- 
tination éternelle  ,  en  pensant  les  établir  tous  ,  il  les 
damne  tons ,  et  lui-même  se  damne  avec  eux  et  pour 
eux.  S'il  s'étoit ,  en  père  chrétien  ,  adressé  à  Dieu , 
il  se  fût  préservé  de  tous  ces  désordres  :  mais  il  n'en 
a  voulu  croire  que  lui-même  ;  et  n'en  croyant  que 
lui-même ,  il  s'est  perdu,  il  a  perdu  ses  enfans  ,  et 
s'est  rendu  devant  Dieu  personnellement  responsable 
de  leur  perte  et  de  la  sienne. 

Voilà  pourquoi  le  plus  sage  des  hommes,  Salo- 
mon  ,  faisoit  à  Dieu  cette  excellente  prière  :  Da  milii 
sedium  tuarum  assistricem  sapientiam  ,  ut  meciun 
sit ,  et  mecum  laboret  ;  et  sciam  cjuid  acceptum  sit 
apud  te  (1).  Donnez-moi,  Seigneur,  cette  sagesse 
qui  est  assise  avec  vous  sur  votre  trône  ,  afin  qu  elle 
travaille  avec  moi ,  et  que ,  sans  me  tromper  jamais, 
elle  m'apprenne  comment  je  dois  agir  et  ce  qui  vous 
est  agréable.  Prière  ,  mes  chers  auditeurs  ,  que  nous 
devons  faire,  chacun  dans  notre  condition,  tous  les 
jours  de  notre  vie.  Prière  que  Dieu  écoutera  ,  parce 
que  ce  sera  un  hommage  que  nous  rendrons  à  sa  pro- 
vidence. Prière  qui  fera  descendre  sur  nous  les  plus 
abondantes  bénédictions  du  ciel ,  parce  qu'en  hono- 
rant Dieu,  elle  engagera  Dieu  à  s'intéresser  pour  nous. 
Sans  cela  ,  sans  cette  soumission  à  la  providence  de 
notre  Dieu,   nous  ne  serons  pas  seulement  les  plus 

(0  S*p.  9. 


SUR    LA    PROVIDENCE.  277 

criminels  ,  mais   les  plus  malheureux  de    tous  les 
hommes.  Vous  l'allez  voir  dans  la  seconde  partie. 

DEUXIÈME    PARTIE. 

C'est  un  sentiment  de  saint  Augustin  qui  ne  peut 
être  contesté  ,  et  qui  me  paroît  aussi  propre  à  nous 
imprimer  une  haute  idée  de  Dieu,  qu'à  nous  donner 
une  connoissance  parfaite  de  nous-mêmes,  savoir: 
que  Dieu  ne  seroit  pas  Dieu  ,  si,  hors  de  lui,  nous 
pouvions  trouver  un  bonheur  solide;  et  que  la  preuve 
la  plus  convaincante  et  la  plus  sensible  qu'il  est  notre 
dernière  fin  et  notre  souveraine  béatitude  ,  est  qu'en 
nous  éloignant  de  lui  par  le  péché,  nous  devenons 
malheureux.  Jussisti ,  Domine,  et  sic  est ,  utomnis 
animus  inordinatus  pœna  sit  ipse  sibi  (1)  ;  Vous 
l'avez  ordonné  ,  Seigneur,  disoit  ce  grand  homme  , 
faisant  à  Dieu  l'humble  confession  de  ses  misères  et 
les  déplorant ,  vous  l'avez  ainsi  ordonné  ,  et  l'arrêt 
s'exécute  tous  les  jours  :  que  tout  esprit  qui  se  dé- 
règle ,  et  qui  veut  sortir  des  bornes  de  la  sujétion 
et  de  la  dépendance  ,  en  se  séparant  de  vous  ,  trouve 
sa  peine  dans  lui-même.  Or  c'est-là  justement  , 
chrétiens  ,  la  seconde  proposition  que  j'ai  avancée  ; 
et  c'est  assez  de  l'avoir  conçue  ,  pour  en  être  per- 
suadé :  le  plus  grand  malheur  de  l'homme  est  de  se 
détacher  de  Dieu ,  et  de  vouloir  se  soustraire  aux 
lois  de  sa  providence  :  pourquoi  cela  ?  en  voici  les 
raisons.  C'est  qu'en  renonçant  à  cette  providence 
adorable,  l'homme  demeure  ,  ou  sans  conduite  ,  ou 
abandonné  à  sa  propre  conduite  ,  source  infaillible 

(1)  August. 


278  SUR   LA   PROVIDENCE, 

de  tous  les  maux.  C'est  qu'en  quittant  Dieu ,  il  oblige 
Dieu  pareillement  à  le  quitter,  et  à  retirer  de  lui 
cette  protection  paternelle,  qui  fait ,  selon  l'Ecriture  , 
toute  la  félicité  des  justes  sur  la  terre.  C'est  qu'il  se 
prive  par  là  de  la  plus  douce ,  ou  plutôt  de  l'unique 
consolation  qu'il  peut  avoir  en  certaines  adversités  , 
où  la  foi  seule  de  la  Providence  le  pourroit  soutenir. 
Enfin  ,  c'est  que  ,  ne  voulant  pas  dépendre  de  Dieu 
par  une  soumission  libre  et  volontaire  ,  il  en  dépend 
malgré  lui  par  une  soumission  forcée  ;  et  que  refu- 
sant de  se  captiver  sous  une  loi  d'amour ,  il  ne  peut 
éviter  d'être  assujetti  aux  lois  les  plus  dures  d'une 
rigoureuse  justice.  Quatre  raisons  qui  demanderoient 
autant  de  discours  pour  être  traitées  dans  toute  leur 
étendue  et  toute  leur  force ,  mais  dont  l'exposition 
simple  et  courte  suffira  pour  vous  convaincre  et  pour 
vous  toucher. 

Imaginez-vous  donc  d'abord ,  disoit  saint  Chrysos- 
tôme,  un  vaisseau  en  pleine  mer ,  battu  des  vents  et 
des  tempêtes,  bien  équipé  néaumoins,  etbienpourvu 
de  tout  le  reste,  mais  qui  n'a  ni  pilote,  ni  gouvernail  : 
tel  est  l'homme  dans  le  cours  du  monde  ,  quand  il 
n'a  plus  Dieu  pour  règle  de  sa  conduite.  Au  défaut 
de  la  Providence  ,  sur  quoi  peut-il  faire  fonds  ,  et 
à  quoi  peut-il  s'attacher  ?  S'il  trouvoit  hors  de  cette 
Providence  quelque  chose  de  stable  qui  l'arrêtât  et 
qui  îe  fixât ,  son  état  peut-être  seroit  moins  à  plain- 
dre ;  mais  il  faut  qu'il  convienne  avec  moi ,  qu'en 
renonçant  à  la  Providence ,  et  en  secouant  le  joug 
de  Dieu  ,  il  ne  lui  reste  que  l'un  ou  l'autre  de  ces 
deux  partis ,  je  veux  dire  ,  ou  de  mettre  son  appui 


SUR   LA    PROVIDENCE.  279 

dans  les  hommes ,  ou  d'être  réduit  à  n'avoir  plus 
d'autre  ressource  que  lui-même.  Or,  des  deux  côtés, 
sa  condition  est  également  déplorable;  et  quoiqu'il 
fasse,  il  est  inévitablement  et  incontestablement  mal- 
heureux :  car,  d'être  réduit  à  n'avoir  plus  d'autre 
ressource  que  lui-même  ,  qu'y  a-t-il,  à  le  bien  pren- 
dre ,  de  plus  terrible;  et  pour  peu  que  l'homme  se 
connoisse  ,  est-il  rien  qui  soit  plus  capable  de  le 
désoler  et  de  le  consterner  ?  Si  je  me  trouvais  seul 
et  sans  guide  dans  une  solitude  affreuse  ,  exposé  à 
tous  les  risques  d'un  égarement  sans  retour  ,  je  serois 
dans  des  frayeurs  mortelles.  Si ,  dans  une  pressante 
maladie ,  je  me  voyois  abandonné  ,  n'ayant  que  moi- 
même  pour  veiller  sur  moi ,  je  n'oserois  plus  compter 
sur  maguérison.  Si,  dans  une  atïaire  capitale,  où  il 
s'agiroit  pour  moi  non-seulement  de  ma  fortune  , 
mais  de  ma  vie ,  tout  autre  conseil  que  le  mien  me 
manquoit ,  je  me  croirois  perdu  et  sans  espérance. 
Gomment  donc  au  milieu  du  monde,  de  tant  d'écueils 
et  de  pièges  qui  m'environnent ,  de  tant  de  périls 
qui  me  menacent ,  de  tant  d'ennemis  qui  me  pour- 
suivent ,  de  tant  d'occasions  où  je  puis  périr  ,  sans 
autre  secours  que  moi-même  ,  pourrois-je  vivre  en 
paix,  et  n'être  pas  dans  de  continuelles  alarmes? 
Aussi,  chrétiens,  ce  qui  fait  tous  les  jours  le  malheur 
de  l'homme ,  c'est  l'homme  même  obstiné  à  ne  vou- 
loir dépendre  que  de  lui-même;  ce  qui  rend  1  homme 
malheureux  ,  ce  n'est  point  ce  qui  est  hors  de  lui , 
ni  ce  qui  est  au-dessus  de  lui ,  ni  ce  qui  parmi  même 
plus  déclaré  contre  lui;  mais  il  est  lui-même  la 
source  de  ses  peines,  parce  qu'il  veut  être  lui-même 


n8o  SUR    LA    TROVIDENCE. 

la  règle  de  ses  aelions.  Et  il  faut ,  par  nécessité ,  que 
cela  soit  ainsi.  Car  comme ,  selon  l'Ecriture  ,  les  pen- 
sées des  hommes  sont  incertaines,  confuses,  timides, 
surtout  à  l'égard  de  ce  qui  les  touche  :  Cogitationes 
mortalium  timidœ  (i)  ;  si  l'homme  ,  réduit  à  lui- 
même  ,  ne  suit  que  ses  propres  vues  ;  dès  -  lors  le 
•voilà  dans  l'inquiétude,  dans  l'irrésolution  ,  dans  le 
trouble,  ne  pouvant  plus  s'assurer  de  rien  ,  obligé  à 
se  défier  de  tout ,  livré  à  ses  caprices ,  à  ses  inéga- 
lités, à  ses  inconstances,  esclave  d'une  imagination 
qui  le  joue,  sujet  aux  altérations  d'un  tempérament 
qui  le  domine.  Comme  il  est  rempli  de  passions ,  et 
de  passions  toutes  contraires  ,  il  doit  s'attendre  à  en 
être  déchiré;  et  s'il  se  renferme  dans  lui-même, 
dès-lors  le  voilà  ,  selon  les  différentes  situations  , 
accablé  de  tristesse  ,  saisi  de  crainte  ,  envenimé  de 
haine,  infatué  d'amour ,  dévoré  d'une  ambition  dé- 
mesurée ,  desséché  des  plus  malignes  envies,  trans- 
porté de  colère,  outré  de  douleur  ,  trouvant  en  lui- 
même,  non  pas  un  supplice,  mais  un  enfer. 

Je  sais,  chrétiens  ,  qu'il  y  a  une  raison  supérieure 
à  tout  cela ,  dont  il  peut  et  dont  il  doit  s'aider  :  mais 
si ,  d'une  part,  elle  lui  est  de  quelque  secours  ,  que 
ne  lui  fait-elle  pas  souffrir  de  l'autre  ?  à  quoi  lui  sert, 
dit  saint  Augustin  ,  cette  raison  non  soumise  à  Dieu 
et  bornée  à  ses  foibles  lumières ,  sinon  à  le  rendre 
encore  plus  malheureux,  à  lui  découvrir  des  biens 
auxquels  il  ne  peut  parvenir  ,  à  lui  représenter  des 
maux  qu'il  ne  sauroit  éviter,  à  exciter  en  lui  des 
désirs  qu'il  ne   contente  jamais ,   à   lui  causer  des 

(0  Sap.  9. 


SUR   LA   PROVIDENCE.  281 

repentirs  qui  le  tourmentent  toujours,  à  lui  donner 
du  dégoût  pour  ce  qu'il  a  ,  à  lui  faire  sentir  la  pri- 
vation de  ce  qu'il  n'a  pas,  à  lui  faire  apercevoir  dans 
le  monde  mille  injustices  qui  le  désespèrent  et  mille 
indignités  qui  le   révoltent  ?  Il  raisonne  sur  tout , 
mais  ses  raisonnemens  l'affligent  ;  il  prévoit  tout , 
mais  ses  prévoyances  le  tuent;  il  affecte  d'être  pru- 
dent et  sage  ,  mais  n'est-ce  pas  de  cette  prudence 
même  et  de  celte  vaine  sagesse  que  naissent  ses  amer- 
tumes et  ses  chagrins  ?  S'il  se  laissoit  conduire  à 
Dieu, la  seule  vue  d'uneProvidence  occupée  à  veiller 
sur  lui  fixeroit  ses  pensées ,  borneroit  sa  cupidité  , 
adoucirent   ses  passions  ,  forliiieroit  sa  raison  ,  et , 
dans  ce  calme  de  toutes  les  puissances  de  son  ame, 
il  seroit  heureux  :  mais  parce  qu'il  veut  l'être  sans 
Dieu  et  par  lui-même,  il  ne  trouve  hors  de  Dieu  et 
dans  lui-même  que  misère  et  affliction  d'esprit. 

Que  fera-t-il  donc?  convaincu  de  son  insuffisance, 
et  ne  voulant  pas  s'attacher  à  Dieu  ,  mettra-t-il  sa 
confiance  dans  les  hommes?  Ah  !  mes  chers  audi- 
teurs ,  autre  misère  encore  plus  grande.  Car  ,  dit  le 
Saint  -  Esprit ,  malheur  à  celui  qui  s'appuie  sur 
l'homme  et  sur  un  bras  de  chair  :  Maledictus  qui 
confiait  in  homine  ,  et  ponit  carnem  brachium 
suum(i).  Et  en  effet,  sans  parler  du  reste,  à  quelle 
servitude  cet  état  n'engage-t-il  pas  ?  quelle  bassesse , 
en  secouant  le  joug  de  Dieu ,  de  s'imposer  le  joug 
dej'homme,  c'est-à-dire,  de  ne  plus  vivre  qu'au 
gré  de  l'homme,  de  ne  plus  subsister  que  par  son 
crédit ,  de  n'avoir  plus   d'autres  volontés  que  les 

(1)  Jerem.  17. 


282  SUR   LA  PROVIDENCE. 

siennes  ,  de  ne  plus  faire  que  ce  qui  lui  plaît ,  d'être 
obligé  sans  cesse  à  le  prévenir  ,  à  le  ménager  ,  à  le 
flatter  ;  d'être  toujours  en  peine  si  l'on  est  dans  ses 
bonnes  grâces  ou  si  l'on  n'y  est  pas ,  s'il  est  content 
ou  s'il  ne  l'est  pas  :  est-il  un  esclavage  plus  ennuyeux 
et  plus  fatigant  ?  Mais  dépendre  de  Dieu  ,  dont  je 
suis  sûr  que  la  providence  ne  me  peut  manquer , 
voilà  ce  qui  fait  ma  félicité  ,  et  ce  qui  faisoit  celle  de 
saint  Paul ,  quand  il  disoit  :  Scio  cui  credidi  (i)  ;  Je 
sais  à  qui  j'ai  confié  mon  dépôt.  Au  contraire ,  quand 
je  pense  qu'au  défaut  de  Dieu ,  sur  qui  je  ne  veux 
pas  me  reposer  ,  je  confie  ce  dépôt ,  c'est-à-dire  ,  ma 
destinée  et  mon  sort ,  à  des  hommes  volages  ,  à  des 
hommes  intéressés,  à  des  hommes  amateurs  d'eux- 
mêmes  ,  qui  ne  me  considèrent  que  pour  eux-mêmes , 
et  qui  compteront  pour  rien  de  m'abandonner  dès 
que  je  commencerai  de  leur  être  à  charge ,  ou  que  je 
cesserai  de  leur  être  utile  :  ah  !  chrétiens,  pour  peu 
que  j'aie  de  sentiment,  il  faut  que  j'avoue  qu'il  n'est 
rien  de  comparable  à  mon  malheur.  Et  certes ,  dit 
saint  ChrysQStôme  ,  si  cette  providence  aimable  d'un 
Dieu  pouvoit  être  suppléée  à  notre  égard  par  la  pro- 
tection des  hommes  ,  ce  seroit  surtout  par  celle  des 
princes  que  nous  regardons  comme  les  dieux  de  la 
terre  ,  ou  par  celle  de  leurs  minisires  et  de  leurs 
favoris,  qui  nous  semblent  tout-puissans  dans  le 
monde.  Or,  ce  sont  justement  là  ceux  sur  qui  l'Ecri- 
ture nous  avertit  de  ne  pas  établir  notre  espérance, 
à  moins  que  nous  ne  voulions  bâtir  sur  un  fondement 
ruineux  :   Nolite  conjidere  in  principibus  (2).  Et 

(i)  1.  Tim.  —  (3)  Ps.  i45. 


SUR   LÀ   PROVIDENCE.  283 

afin  que  l'expérience  nous  rendît  sensible  ce  point 
de  foi,  ce  sont  ceux  dont  la  faveur,  opiniâtrement 
recherchée  et  inutilement  entretenue,  par  une  juste 
punition  de  Dieu  ,  fait  tous  les  jours  plus  de  misé- 
rables ,  plus  d'hommes  trompés  ,  délaissés  ,  sacrifiés , 
et  par  conséquent  plus  de  témoins  de  celle  grande 
vérité  ,  que  dans  les  enfans  des  hommes ,  je  dis 
même  selon  le  monde ,  il  n'y  a  point  de  salut  :  In 
Jiliis  hominum ,  in  quibus  non  est  salus  (i). 

Cependant,  chrétiens,  voici  Je  comble  de  l'aveu- 
glement du  siècle.  Quelque  persuadé  que  l'on  soit 
d'une  vérité  dont  on  a  lant  de  preuves  ,  et  qu'il  nous 
est  si  important  de  bien  comprendre  ,  on  s'obstine 
à  la  combattre,  et  l'on  aime  mieux  être  malheureux 
en  dépendant  de  la  créature^  que  d'être  heureux  en 
s'assujettissant  au  créateur.  Malgré  les  rigoureuses 
épreuves  qu'on  fait  tous  les  jours  de  l'indifférence  , 
de  la  dureté  ,  de  l'insensibilité  de  ces  fausses  divinités 
de  la  terre  ,  par  une  espèce  d'enchantement ,  on  con- 
sent plutôt  à  souffrir  et  à  gémir  en  comptant  sur  elles , 
qu'à  jouir  de  la  liberté  par  une  sainte  confiance  en 
Dieu.  Demandez  à  ces  adorateurs  de  la  faveur,  à  ces 
partisans  et  à  ces  esclaves  du  monde ,  ce  qui  se  passe 
en  eux  ,  et  voyez  s'il  y  en  a  un  seul  qui  ne  con- 
vienne que  sa  condition  a  mille  dégoûts ,  mille  dé- 
boires ,  mille  mortifications  inévitables ,  et  que  c'est 
une  perpétuelle  captivité.  IN'est-ce  pas  ainsi  qu'ils  en 
parlent  dans  le  cours  même  de  leurs  prospérités  ? 
Mais  quand  ,  après  bien  des  intrigues  ,  leur  politique 
vient  à  échouer,  et  que,  par  une  disgrâce  imprévue 

(i)  Ps.  i45. 


284  SUR   LA    PROVIDENCE. 

qui  les  déconcerte  et  qui  dérange  tous  leurs  desseins, 
ils  se  voient  oubliés  ,  négligés  ,  méprisés  ,  ah!  mes 
frères  ,  s  écrie  saint  Augustin,  c'est  alors  qu'ils  ren- 
dent un  hommage  solennel  à  cette  Providence  dont 
ils  n'ont  pas  voulu  dépendre.  Et  c'est  alors  même 
aussi  que  Dieu  a  son  tour ,  et  que  ,  par  une  espèce 
d'insulte  que  lui  permet  sa  justice  et  qui  ne  blesse 
en  rien  sa  miséricorde ,  il  croit  avoir  droit  de  leur 
répondre,  avec  ces  paroles  du  Deutéronome:  Vbi 
sunt  dii  eorum  in  quibus  habebant  fiduciam  ?  Sur- 
gant et  opitulcntur  vobis  (i).  Où  sont  ces  dieux  dont 
vous  vous  teniez  sûrs  ,  et  qui  dévoient  vous  mainte- 
nir ?  ces  dieux  dont  la  protection  vous  rendoit  si 
fiers,  où  sont-ils?  Surgant ,  et  in  necessitate  vos 
protegant  (2) .-Qu'ils  promissent  maintenant,  etqu  ils 
viennent  vous  secourir.  C'étoient  vos  dieux  ,  et  vous 
faisiez  plus  de  fonds  sur  eux  que  sur  moi  :  hé  bien  ! 
adressez-vous  donc  à  eux  dans  l'extrémité  où  vous 
êtes  ;  et  puisque  vous  les  avez  servis  comme  des  divi- 
nités ,  qu'ils  vous  tirent  de  l'abîme  et  qu'ils  vous  re- 
lèvent :  Surgant ,  et  opitulentur  vobis. 

De  là  ,  chrétiens  ,  quelle  consolation  pour  un 
homme  ainsi  abandonné  de  Dieu  ,  après  qu  il  a  lui- 
même  abandonné  Dieu  ;  quelle  consolation  ,  dis-je, 
surtout  en  certains  élats  de  la  vie  ,  où  la  foi  seule 
d'une  Providence  nous  peut  soutenir?  Car,  tandis 
que  cette  foi  m'éclaire ,  et  que  je  suis  bien  persuadé 
de  ce  principe  ,  qu'il  y  a  un  Dieu  dispensateur  des 
biens  et  des  maux  ,  en  sorte  qu'il  ne  m* arrive  rien 
que  par  son  ordre  et  que  pour  mon  salut  et  pour  sa 
(i)  Deut.  52.  —  (2)  Ibid. 


SUR   LA    PROVIDENCE.  285 

gloire  ,  j'ai  dans  moi  un  soutien  contre  tous  les  acci- 
dens.  Quelque  indocile ,  quelque  révolté  même  que 
je  sois  selon  les  senîimens  naturels  ,  je  ne  laisse  pas 
au  moins  dans  la  partie  supérieure  de  mon  ame ,  et 
suivant  les  vues  que  me  donne  la  foi ,  de  me  dire 
à  moi-même  :  J'ai  tort  de  murmurer  et  de  me  plain- 
dre :  Dieu  l'a  ainsi  ordonné  ;  et  puisque  c'est  sa  vo- 
lonté ,  je  dois  m'y  soumettre.  Or  ,  en  me  condam- 
nant de  la  sorte,  je  me  console  ,  et  cette  pensée  me 
fortifie:  quoique  je  ne  la  goûte  pas  peut-être  d'abord, 
il  suffit  que  je  l'approuve  et  que  j'y  puisse  revenir 
«ïuand  il  me  plaira,  pour  qu'elle  me  soit  une  res- 
source   toujours   présente   dans   ma  douleur.  Mais 
quand  j'ai  une  fois  effacé  de  mon  esprit  cette  idée 
de  la  Providence  ,  s'il  me  survient  une  affliction  de 
la  nature  de  celles  où  la  raison  de  l'homme  est  à 
bout ,  et  qui  ne  peuvent  recevoir  de  la  part  du  monde 
aucun  sonlagement,  où  en  suis-je?  et  que  me  reste- 
t-il ,  sinon  de  boire  tout  le  calice ,  et  de  le  boire  tout 
pur,  comme  les  pécheurs  ,  sans  tempérament  et  sans 
mélange  ?  Verumtamen  fex  ejus  non  est  exinanita  : 
bibent  omnes pecca tores  terrœ  (i).  Or,  dans  le  cours 
de  la  vie  et  des  révolutions  qui  y  sont  si  ordinaires  ,  il 
n'est  rien  de  plus  commun  que  ces  sortes  d  états:  et 
Dieu  le  permet,  chrétiens,  pour  nous  convaincre 
encore  plus  sensiblement  de  la  nécessité  où  nous 
sommes  de  nous  attacher  à  sa  providence  ,  et  pour 
nous  faire  voir  la  différence  de  ceux  qui  se  confient 
en  elle  et  de  ceux  qui  refusent  de  marcher  dans  ses 
voies.  Car  de  là  vient  qu'un  juste  affligé  ,  persécuté  , 

(0  P*-  74- 


286  SUR   LA   PROVIDENCE. 

et ,  si  vous  voulez  ,  opprimé  ,  demeure  tranquille , 
possède  son  ame  dans  la  patience  et  dans  une  paix 
qui  ,  selon  l'Apôtre  ,  surpasse  tout  sentiment  hu- 
main ,  tire  de  ses  propres  maux  sa  consolation  :  pour- 
quoi ?  parce  qu'il  envisage  dans  Funivers  une  Provi- 
dence à  qui  il  se  fait  un  plaisir  de  se  conformer:  Do- 
minus  dédit,  Dominus  abstulit ;  sicut  Domino  pla- 
cuit ,  ita  factum  est  (i)  ;  C'est  le  Seigneur  qui 
m'avoil  donné  ces  biens,  c'est  lui-même  qui  m'en  a 
dépouillé  ;  que  son  nom  soit  à  jamais  béni.  Au  lieu 
que  l'impie,  frappé  du  coup  qui  l'atterre,  fait ,  pour 
ainsi  dire,  le  personnage  d'un  réprouvé,  blasphémant 
contre  le  ciel ,  trouvant  tout  odieux  sur  la  terre ,  ac- 
cusant ses  amis  ,  plein  de  fureur  contre  ses  ennemis  , 
se  désespérant,  et  ,  dans  son  désespoir,  n'ayant  pas 
même  ,  non  plus  que  ce  riche  de  l'enfer,  une  goutte 
d'eau  ,  c'est-à-dire  ,  d'onction  et  de  consolation  : 
pourquoi  ?  parce  que  c'étoit  dans  le  sein  de  la  Pro- 
vidence qu'il  la  pouvoit  puiser  ,  et  que  cette  source 
est  tarie  pour  lui.  Ce  qui  faisoil  dire  à  saint  Chry- 
sostôme,  que  quiconque  combat  la  Providence ,  com- 
bat son  bonheur ,  parce  que  le  grand  bonheur  de 
l'homme  est  de  croire  une  Providence  dans  le  monde 
et  de  lui  être  soumis. 

Que  dis-je,  chrétiens?  et  le  mondain,  tout  rebelle 
qu'il  est ,  n'est-il  pas  encore  sous  le  domaine  de  la 
Providence?  Oui,  il  y  est,  et  malgré  lui  il  y  sera; 
mais  c'est  cela  même  qui  achève  son  malheur:  car, 
de  deux  sortes  de  providences  que  Dieu  exerce  sur  les 
hommes,  l'une  de   sévérité,  et  l'autre   de  bonté; 

(i)  Job.  I. 


SUR   LA   PROVIDENCE.  287 

l'une  de  justice  ,  et  l'autre  de  miséricorde ,  au  même 
temps  qu'il  se  soustrait  à  cette  Providence  favorable  , 
en  qui  il  devoit  chercher  son  repos,  il  se  trouve  livré 
à  cette  Providence  rigoureuse  qui  le  poursuit  pour 
lui  taire  sentir  son  empire  le  plus  dominant.  Gomme 
si  Dieu  lui  disoit  :  Tu  n'as  pas  voulu  te  ranger  sous 
celle-ci ,  tu  souffriras  de  celle-là  :  car  je  les  ai  subs- 
tituées l'une  à  l'autre  par  une  loi  éternelle  et  irré- 
vocable ;  et  dans  l'étendue  que  je  leur  ai  donnée, 
rien  ne  peut  être  hors  de  leur  ressort.  La  providence 
de  mon  amour  n'a  pu  t'engager  ;  ce  sera  donc  dé- 
sormais la  providence  de  ma  justice  qui  le  contien- 
dra, qui  te  réprimera;  qui,  par  des  vengeances  tantôt 
secrètes  ,  tantôt  éclatantes,  se  fera  sentir  à  toi;  qui , 
tantôt  par  des  humiliations,  tantôt  par  des  afflictions, 
tantôt  par  des  prospérités  dont  tu  seras  enivré  ,  tantôt 
par  des  adversités  dont  tu  seras  accablé  ,  tantôt  par 
des  douceurs  qui  t'empoisonneront  le  cœur,  tantôt 
par  des  amertumes  qui  t'aigriront ,  qui  te  soulève- 
ront et  ne  te  corrigeront  pas,  te  réduira  malgré  toi 
dans  la  dépendance.  Et  voilà  comment  Dieu  tant  de 
fois  en  a  usé  envers  certains  pécheurs  de  maraue. 
Voilà  comment  il  a  traité  un  Pharaon  ,  un  Nabucho- 
donosor  ,  un  Anliochus,  et  bien  d'autres.  11  n'ont 
pas  voulu  le  reconnoître  comme  père  ;  ils  ont  été 
forcés  à  le  reconnoître  comme  juge.  Ils  n'ont  pas 
voulu  servir  à  glorifier  sa  providence  aimable  et  bien- 
faisante ;  ils  ont  servi  à  glorifier  sa  providence  sou- 
veraine et  toute-puissante.  Ponam  te  in  exemplum{\  ) : 
Je  ferai  un  exemple  de  toi ,  disoit-il  par  son  Pro- 

(1)  Na'aum.  3. 


288  SUR   LA   PROVIDENCE, 

phète  à  un  libertin;  et  c'est  ce  qu'il  a  fait  et  ce  qu'il 
fait  encore  du  peuple  juif.  Miracle  subsistant  de  la 
providence  d'un  Dieu  irrité.  Miracle  qui  seul  peut 
convaincre  les  esprits  les  plus  incrédules ,  qu'il  y  a  un 
premier  maître,  et  un  Dieu  dans  le  monde,  devant 
lequel  toute  créature  doit  s  humilier  ,  et  à  qui  il  est 
juste  que  tout  homme  mortel  obéisse.  Si  donc,  mes 
frères  ,  nous  avons  quelque  égard  à  notre  devoir  ou 
à  notre  intérêt,  soumettons-nous  à  lui  et  à  sa  provi- 
dence. Soumettons-lui  toutes  nos  entreprises  ;  et  sans 
négliger  les  moyens  raisonnables  qu'il  nous  permet 
d'employer  pour  les  faire  réussir  ,  sans  y  épargner 
nos  soins,  du  reste,  reposons-nous  tranquillement 
et  absolument  sur  lui  du  succès.  Bénissons-le  égale- 
ment ,  et  dans  les  biens  et  dans  les  maux  :  dans  les 
biens  ,  en  les  recevant  avec  reconnoissance  ;  dans  les 
maux,  en  les  supportant  avec  patience.  Demandons- 
lui  sans  cesse  que  sa  volonté  s'accomplisse  en  nous  ; 
qu'elle  s'accomplisse  sur  la  terre ,  et  qu'elle  s'accom- 
plisse dans  le  ciel  ;  sur  la  terre  ,  où  il  veut  nous  sanc- 
tifier ,  et  dans  le  ciel ,  où  il  veut  nous  couronner. 
C'est  ce  que  je  vous  souhaite ,  etc. 


SERMON 


SERMON 

POUR  LE 

LUNDI  DE  LA  QUATRIÈME  SEMAINE. 


SUR  LE  SACRIFICE  DE  LA  MESSE. 

Recordati   sunt  vero  Discipuli  ejus    quia  scriptum  est  : 
Zelus  doinûs  tua?  coruedit  me. 

Or,  les  Disciples  se  souvinrent  de  ce  qui  est  écrit  :  Le  zèle 
de  votre  maison  me  dévore.  En  saint  Jean,  chap.  2. 

I  uisqu'il  s'agissoit  de  la  maison  de  Dieu  ,  il  ne  faut 
pas  s'étonner  ,  chrétiens  ,  que  le  Sauveur  du  monde, 
envoyé  pour  soutenir  les  intérêts  et  pour  venger 
l'honneur  de  son  Père,  marquât  tant  de  zèle  contre 
ces  profanateurs  qu'il  chassa  du  temple  de  Jérusalem 
le  fouet  à  la  main  ,  et  dont  il  renversa  les  tables  et 
les  marchan dises.  C'est  à  ce  premier  temple  que  nos 
églises  ont  succédé;  mais  avec  d'autant  plus  davan- 
tage ,  que  nous  y  offrons  un  sacrifice  beaucoup  plus 
précieux  et  plus  auguste.  Car  ce  qui  distingue  parti- 
culièrement les  temples,  selon  la  remarque  de  saint 
Augustin  ,  ce  qui  les  consacre  et  ce  qui  leur  donne 
un  caractère  propre  de  sainteté,  c'est  le  sacrifice. 
Ils  sont  saints  par  la  majesté  divine  qui  les  remplit. 
Ils  sont  saints  par  les  exercices  de  religion  qu'on  y 
pratique.  Ils  sont  saints  par  les  prières  des  fidèles 
qui  s'y  assemblent.  Ils  sont  saints  par  les  louanges  de 
TOME  m.  19 


290  SUR    LE    SACRIFICE 

Dieu  qu'on  y  chaîne,  et  par  les  grâces  qu'il  y  ré- 
pand. Mais  du  resie  ,  reprend  sainl  Augustin  ,  Dieu 
se  trouve  partout ,  Dieu  fait  des  grâces  partout,  Dieu 
peut  être  prié  ,  béni ,  servi  ,  adoré  partout.  Il  n'y 
a  que  le  sacrifice  ,  j'entends  le  sacrifice  de  la  loi  de 
grâce  ,  qu'il  ne  soit  pas  permis  de  lui  offrir  partout , 
et  qu'on  ne  puisse  lui  présenter  que  sur  ses  autels. 
Quoi  qu'il  en  soit ,  chrétiens  ,  c'est  de  ce  sacrifice 
que  je  prétends  aujourd'hui  vous  entretenir;  c'est, 
dL-je,  de  l'adorable  sacrifice  de  la  messe.  Je  veux 
vous  apprendre  dans  quel  esprit  et  avec  quels  senti- 
niens  vous  y  devez  assister.  Je  veux  ,  autant  qu'il 
m'est  possible  ,  corriger  tant  d'irrévérences  et  tant 
d'abus  qui  s'y  commettent.  Ce  sujet  est  particulier; 
mais  il  y  a  de  quoi  allumer  tout  le  zèle  des  ministres 
de  Jésus-Christ.  Car,  il  n'est  pas  seulement  ici  ques- 
tion de  la  maison  de  Dieu  ,  mais  de  ce  qu'il  y  a  dans 
la  maison  de  Dieu  de  plus  vénérable  et  de  plus  grand  : 
et  en  vous  réformant  sur  ce  seul  point,  je  retranche- 
rai presque  tous  les  scandales  que  nous  voyons  dans 
nos  temples,  puisqu'il  est  vrai  que  le  sacrifice  en  est 
l'occasion  la  plus  ordinaire.  Vous   en  êtes  témoin  , 
Seigneur  ,  nous  en  sommes  témoins  nous-mêmes; 
et  pour  peu  que  nous  soyons  sensibles  à  votre  gloire, 
que  devons-nous  attaquer   avec  plus   de    force  ,  et 
combattre  avec  plus  d'ardeur?  J'ai  besoin  pour  cela 
de  voire  grâce,  et  je  la  demande  par  l'intercession 
de  Marie.  Ave  ,  Maria. 

Ne  perdons  point  de  temps,  chrétiens;  et  pour 
en  venir  d'abord  au  point  que  je  traite,  je  dis  que 


DE    LA    MESSE,  29  l 

rien  n'est  pins  cligne  de  notre  attention  et  de  nos  res- 
pects, que  l'excellent  et  le  très-saint  sacrifice  de  lu 
messe.  Deux  raisons  vont  vous  en  convaincre,  et 
feront,  en  deux  mots  ,  le  partage  de  ce  discours.  Car 
je  considère  cet  adorable  sacrilice  en  deux  manières 
et  sous  deux  rapports,  savoir,  par  rapport  à  sou 
objet  ,  et  par  rapport  à  son  sujet.  Or,  quel  en  est 
l'objet  ?  Dieu  même.  Et  quel  en  est  au  même  temps 
le  sujet?  un  Dieu.  Je  m'explique,  et  ceci  va  v ".us 
faire  entendre  toute  ma  pensée.  En  effet,  mes  chers 
auditeurs,  que  nous  proposons-nous  dans  le  sacrifice 
de  nos  autels?  d'honorer  Dieu;  et  voilà  comment 
Dieu  même  en  est  1  objet.  Mais  pour  mieux  honorer 
Dieu  dans  ce  sacrifice  ,  que  lui  présentons-nous  ? 
l'homme-Dieu  ;  et  c'est  ainsi  qu'un  Dieu  en  est  ie 
sujet.  De  là  je  forme  deux  propositions  que  je  vous 
prie  de  bien  méditer  ,  et  qui  doivent  vous  saisir  d'une 
sainte  frayeur  toutes  les  fois  que  vous  assistez  aux 
divins  mystères.  Sacrilice  de  la  messe  ,  sacrifice  sou- 
verainement respectable  :  pourquoi?  parce  que  c'est 
à  Dieu  même  qu'il  est  offert:  ce  sera  la  première 
partie.  Sacrifice  de  la  messe  ,  sacrifice  souveraine- 
ment respectable  :  pourquoi?  parce  que  c'est  un  Dieu 
qui  y  est  offert  :  ce  sera  la  seconde.  L'une  et  l'autre 
vous  instruira  d'une  des  plus  importantes  matières  , 
qui  est  le  sacrifice;  et  en  vous  inspirant  de  hautes 
idées  de  la  grandeur  de  Dieu  ,  réveillera  dans  vos 
cœurs  tous  les  sentimens  de  la  religion. 


"> 


2()2  SUR   LE    SACUIFICE 

PREMIÈRE    PARTIE. 

Que  faisons-nous ,  chrétiens ,  quand  nous  assis- 
tons aux  divins  mystères  et  au  sacrifice  de  notre  reli- 
gion ?  Ne  le  considérons  point  encore  selon  le  rapport 
particulier  qu'il  a  avec  la  personne  du  Sauveur  du 
inonde.  Arrêtons-nous  à  cette  qualité  générale  de 
sacrifice.  Qu'est-ce  que  sacrifice  ,  et  qu'entendons- 
nous  par  ces  paroles  :  assister  au  sacrifice  du  Dieu 
vivant?  Ah  !  chrétiens,  vous  ne  l'avez  peut-être  ja- 
mais compris ,  et  c'est  néanmoins  ce  que  vous  ne 
pouvez  trop  bien  comprendre ,  puisque  c'est  un  de 
vos  devoirs  les  plus  essentiels.  Assister  au  sacrifice  , 
c'est  être  présent  à  l'action  la  plus  auguste  et  la  plus 
sainte  de  la  religion  que  nous  professons;  aune  action 
dont  la  fin  prochaine  et  immédiate  est  d  honorer  la 
majesté  de  Dieu;  à  une  action  qui,  prise  dans  son 
fond  et  dans  sa  substance  ,  consiste  particulièrement 
à  humilier  la  créature  devant  Dieu  ;  à  une  action 
qui  désormais  est  l'unique  par  où  ce  culte  d  adora- 
tion ,  je  dis  d'une  adoration  suprême ,  puisse  être 
extérieurement  et  authentiquement  rendu  à  Dieu  : 
c'est,  dis-je  ,  y  assister  en  toutes  les  manières  qui 
peuvent  nous  inspirer  le  respect  et  la  révérence  due 
à  Dieu  ,  y  assister  comme  témoins  ,  y  assister  comme 
ministres,  y  assister  comme  victimes  :  comme  té- 
moins ,  pour  autoriser  le  sacrifice  par  notre  pré- 
sence ;  comme  ministres  ,  pour  le  présenter  avec  le 
prêtre  ;  comme  victimes  ,  disent  les  Pères  ,  pour  y 
être  immolés  nous-mêmes  spirituellement  avec  la 
première  victime ,  qui  est  Jésus-Ciirist.  Si  donc  nous 


DE    LA   MESSE.  298 

n'accomplissons  pas  ce  devoir  avec  toute  la  retenue 
et  toute  la  piété  qu'il  demande  ,  ne  faut-il  pas  con- 
clure que  le  principe  de  la  foi  est  ou  altéré,  ou  cor- 
rompu dans  nos  cœurs  ?  Reprenons  chacun  de  ces 
articles  ,  et  ne  perdez  pas  de  si  solides  instructions. 
Oui ,  chrétiens ,  assister  au  sacrifice  du  vrai  Dieu  , 
c'est  assister  à  l'action  la  plus  sainte  et  la  plus  auguste 
de  la   religion.  De  là  vient  que  dans  les  anciennes 
liturgies,  le  sacrifice  étoit  appelé  action  par  excel- 
lence; et  c  est  ainsi  que  nous  l'appelons  encore  au- 
jourd'hui, puisque, suivant  l'observation  d'un  savant 
cardinal  de  notre  siècle  ,  ces  mots  du  sacré  canon: 
Jnfra  actionem  ,  ne  signifient  rien  autre  chose  qu'In- 
Jra  sacrijicium  :  comme  si  l'Eglise  avoit  voulu  nous 
avertir  ,  qu'en  effet  la  grande  action  de  notre  vie  est 
le  sacrifice.  Et  voilà  ce  qui ,  de  tout  temps,  a  donné 
aux  peuples  de  si  hautes  idées  du  sacrifice  et  de  tout 
ce  qui  le  regarde.  Voilà  ce  qui  leur  a  rendu  si  véné- 
rable la  majesté  des  temples,  la  sainteté  des  autels, 
la  dignité  des  prêtres.  Sentiment  si  universel,  qu'on 
peut  le  mettre  au  rang  de  ceux  où ,  selon  la  pensée 
de  Tertullien  ,  il  semble  que  notre  ame  soit  naturel- 
lement chrétienne.  Mais  de  ce  principe  ,  quelle  con- 
séquence ne  puis-je  pas  tirer  d  abord  contre  vous;  et 
comment  arrive-t-il  que,  dans  une  action  où  il  pa- 
roît  que  la  nature  nous  ait  déjà  fait  à  demi  chrétiens  , 
la  corruption  du  libertinage  nous  fasse  tous  les  jours 
devenir  païens,  et  moins  que  raisonnables?  Car  enfin, 
mon  cher  auditeur  ,  vous  êtes  obligé  de  reconnoître 
que  ce  qu'il  y  a  pour  vous  de  plus  divin ,  et  par  con- 
séquent de  plus  respectable ,  c'est  le  sacrifice  du  Dieu 


294  SUR    LE    SACRIFICE 

que  vous  servez  ;  el  toutefois  vous  ne  craignez  pas 
de  vous  y  présenter  comme  si  c  éloit  l'action  la  moins 
sérieuse  ,  et  qui  pût  être  plus  impunément  négligée  : 
vous  y  venez  avec  une  imagination  distraite  ,  avec 
des  pensées  toutes  profanes  „  avec  des  yeux  égarés; 
el  vous  y  demeurez  avec  froideur,  avec  dégoût,  et 
dans  des  postures  pleines  d'indécence.  Qu'un  homme 
traitât  une  affaire  temporelle  avec  aussi  peu  de  ré- 
flexion ,  on  le  mépriseroit.  Ici  c'est  l'affaire  capitale  , 
on  ,  comme  parle  saint  Ambroise,  c'est  l'affaire  d'Etat 
qui  se  traite  entre  Dieu  et  l'Eglise  ;  et  vous  n'y  don- 
nez nulle  attention;  vous  n'y  avez  ni  modestie,  ni 
recueillement;  vous  y  assistez  par  coutume,  par  cé- 
rémonie ;  vous  n'y  appliquez  ni  votre  esprit ,  ni  voire 
cœur  :  n'est-ce  pas  outrager  Dieu ,  l'outrager  dans 
l'action  même  et  dans  le  temps  où  vous  devez  spé- 
cialement l'honorer? 

Je  dis  dans  l'action  même  où  vous  devez  spécia- 
lement 1  honorer  :  ceci  est  remarquable.  Car  ,  qu'est- 
ce  que  le  sacrifice  ,  en  le  regardant  par  rapport  à 
Dieu  ,  et  quelle  en  est  la  fin?  Le  sacrifice,  disent 
les  théologiens ,  est  un  acte  de  religion  dont  le 
caractère  propre  est  d'honorer  l'être  de  Dieu.  Mais 
quoi  !  toutes  nos  actions  saintes  et  vertueuses  ne  se 
rapportent-elles  pas  à  cette  fin?  il  est  vrai,  chré- 
tiens :  mais  ce  rapport  n'est  pas  le  même  que  dans  le 
sacrifice.  Voici  ma  pensée.  Dieu  est  la  fin  générale  et 
dernière  de  toutes  nos  actions;  c'est  ce  qu'elles  ont 
de  commun  :  mais  chaque  action  de  piété  a  de  plus 
une  fin  prochaine  et  particulière  qui  la  distingue  des 
autres  ,  et  d'où  sa  perfection  dépend.  Or  ,  je  dis  que 


DE    LA    MESSE.  2<V> 

la  fin  particulière  et  immédiate  qui  distingue  le  sa- 
crifice, est  d'honorer  Dieu.  Prenez  garde  :  dans  tous 
les  autres  devoirs ,  on  peut  presque  dire  que  l'homme 
agit  plutôt  pour  lui-même  et  pour  son  intérêt,  que 
pour  l'intérêt  de  Dieu.  Car,  si  je  prie,  c'est  pour 
m'attirer  les  grâces  de  Dieu  ;  si  je  fais  pénitence  , 
c'est  pour  m'acquilter  auprès  de  la  justice  de  Dieu; 
si  je  pratique  de  bonnes  œuvres  ,  c'est  pour  m  enri- 
chir de  mérites  devant  Dieu  ;  si  je  participe  au  divin 
sacrement,  c'est  pour  me  sanctifier  en  m'unissant  à 
Dieu.  Mais  quand  je  vais  au  sacrifice,  qu'est-ce  que 
j'envisage  ?  d'honorer  Dieu.  Voilà  le  seul  objet  que 
je  me  propose,  et  qui  doit  être  le  terme  de  mon  in- 
tention ,  si  mon  intention  est  conforme  à  la  nature 
de  mon  action.  Or ,  jugez  de  là  ce  qu'il  faut  penser 
d'un  chrétien  qui  fait  servir  à  déshonorer  Dieu  ce  qui 
doit  uniquement  servir  à  le  glorifier?  Qu'a  fait  Dieu, 
en  instituant  le  sacrifice  ?  Il  a  dit  à  1  homme:  Voilà 
l'hommage  que  je  demande  et  que  j'attends  de  toi. 
Tu  ne  savois  pas  encore  bien  reconnoître  la  souve- 
raineté de  mon  domaine  ,  et  je  veux  moi-même  te 
l'enseigner  :  c'est  par  le  devoir  que  je  te  prescris  ,  c  t 
à  quoi  tu  satisferas  en  assistant  au  sacrifice  de  mes  au- 
tels. Cela  supposé  j  reprend  saint  Jérôme  .,  profaner 
ce  sacrifice  par  des  immodesties  et  par  des  scan- 
dales; y  venir  comme  l'on  va  à  un  passe-temps,  à 
un  spectacle  ,  à  une  assemblée  mondaine  ;  en  sortir 
sans  y  avoir  eu  nul  sentiment ,  nul  souvenir  de  Dieu  : 
ah  !  mes  frères  ,  c'est  cette  espèce  d'abomination  que 
le  prophète  Daniel  avoit  prévue  avec  horreur ,  et 
qui  devoit  paroîlre  dans  le  lieu  saint. 


296  SUR   LE    SACRIFICE 

Elle  va  plus  loin  ,  et  comprenons-en  toute  l'indi- 
gnité. En  effet ,  si  la  fin  particulière  du  sacrifice  est 
d'honorer  Dieu  ,  en  quoi  consiste  cet  honneur  ,  que 
nous  rendons  ou  que  nous  devons  rendre  à  Dieu? 
Ce  culte ,  répond  saint  Thomas ,  consiste  dans  une 
protestation  actuelle  que  je  fais  à  Dieu  de  ma  dé- 
pendance ,  dans  un  aveu  respectueux  de  ma  misère 
et  de  ma  bassesse ,  dans  un  exercice  ,  pour  ainsi 
dire  ,  d'anéantissement ,  et  si  je  suis  pécheur,  dans 
une  confession  humble  el  sincère  de  mon  péché  :  car 
tout  cela  doit  entier  dans  le  sacrifice  considéré  de  la 
part  de  l'homme;  et  voilà  pourquoi  l'hostie  est  dé- 
truite et  consommée  ,  pour  marquer  que  l'homme 
n'est  qu'un  néant ,  el  dans  Tordre  de  la  nature  ,  et 
dans  celui  de  la  grâce.  En  quoi ,  dit  saint  Augustin  , 
paroîr  l'admirable  opposition  qui  se  rencontre  entre 
l'oraison  et  le  sacrifice.  Car  l'oraison  ,  en  élevant 
nos  esprits  à  Dieu  ,  nous  élève  au-dessus  de  nous- 
mêmes;  au  lieu  que  le  sacrifice  nous  rabaisse  au-des- 
sous de  nous-mêmes ,  en  nous  anéantissant  devant 
Dieu.  Par  le  sacrifice ,  j'honore  Dieu ,  si  je  puis  parler 
de  la  sorte  ,  aux  dépens  de  ce  que  je  suis;  et  dans 
l'oraison ,  Dieu ,  par  le  commerce  qu'il  veut  bien 
avoir  avec  moi ,  m'honore  en  quelque  manière  aux 
dépens  de  ce  qu'il  est.  Quoi  qu'il  en  soit ,  mon  sa- 
crifice est  inséparable  de  mon  humilité  ;  et  comme 
je  ne  puis  mieux  m'humilier  devant  Dieu  qu'en  lui 
offrant  le  sacrifice,  aussi  ne  puis-je  autrement  avoir 
part  au  sacrifice  qu'en  m'humiliant  devant  Dieu.  II 
n'en  est  pas  de  même  des  anges  ,  ajoute  saint  Chry- 
soslôme  :  les  anges  peuvent  être  présens  au  sacrifice 


DE   LA   MESSE.  297 

et  s'y  humilier  ;  mais  l'humilité  des  anges  ,  quelque 
profonde  qu'elle  puisse  être  ,  n'est  point  essentielle 
au  sacrifice ,  comme  celle  des  hommes.  Pourquoi  ? 
parce  que  le  sacrifice  qu'offre  l'Eglise  étant  le  sacri- 
fice des  hommes ,  et  non  des  anges  ,  il  ne  dépend 
point ,  pour  être  complet ,  de  l'humilité  des  anges  , 
mais  de  l'humilité  des  hommes.  De  là,  chrétiens, 
quel  désordre  ,  lorsque  des  hommes,  portant  sur  le 
front  le  caractère  de  la  foi ,  viennent  au  sacrifice  du 
vrai  Dieu  ,  non-seulement  sans  cette  humilité  reli- 
gieuse ,  mais  avec  tout  l'orgueil  du  libertinage  et  de 
limpiété  ;  lorsqu'à  peine  ils  y  fléchissent  le  genou , 
qu'ils  y  parlent ,  qu'ils  y  agissent  comme  il  leur  plaît 
et  sans  égard  ,  et  que  sur  cela  même  ils  rejettent 
avec  mépris  les  sages  remontrances  et  la  correction 
charitahle  des  ministres  du  Seigneur  ?  Mépris  qui 
ne  doit  point ,  mes  frères,  ralentir  l'ardeur  de  notre 
zèle  ,  ni  nous  fermer  la  bouche  par  un  silence  timide 
et  luche  ,  quand  le  devoir  de  notre  ministère  nous 
oblige  à  nous  expliquer.  Car,  où  en  seroit  notre  reli- 
gion ,  si  de  tels  abus  y  dévoient  être  tolérés?  Ah  ! 
chrétiens ,  assister  au  sacrifice ,  c'est  venir  protester 
à  Dieu  que  nous  dépendons  de  lui ,  que  nous  atten- 
dons tout  de  lui ,  que  nous  n'adorons  que  lui  ,  que 
nous  sommes  disposés  à  nous  anéantir  pour  lui  : 
mais  ,  mon  cher  auditeur  ,  pensez-vous  lui  dire  tout 
cela  ,  en  vous  comportant  comme  vous  faites;  en 
insultant ,  si  je  l'ose  dire  ,  à  l'autel ,  et  aux  sacrés 
mystères  qu'on  y  célèbre?  en  y  prenant  des  libertés 
que  je  ne  crains  pas,  puisqu'il  s'agit  de  l'honneur  de 
mon  Dieu  ,  de  traiter  d'insolences  ;  et  les  soutenant 


2C)8  SUR   LE    SACRIFICE 

jusque  dans  le  sanctuaire  avec  une  audace  et  une 
fierté  qui  ne  rougit  de  rien  ?  Et  vous,  femmes  chré- 
tiennes ,  est-ce  là  ce  que  vous  venez  lui  témoigner ,  en 
vous  faisant  une  si  fausse  gloire  de  paroîlre  dans  nos 
temples  avec  toutes  les  marques  de  votre  vanité?  Je 
n'entreprends  point  de  contrôler  partout  ailleurs  vos 
modes  et  vos  coutumes  :  mais  ici  je  ne  puis  dissimuler 
ce  qui  blesse  la  majesté  divine  et  le  respect  qui  lui 
est  dû.  Faut-il  donc  ,  quand  vous  entrez  dans  la  mai- 
son de  Dieu ,  que  tout  le  faste  du  monde  vous  y  ac- 
compagne ?  Faut-il  que  l'on  vous  y  distingue  par 
votre  luxe  et  par  vos  délicatesses  ;  que  vous  y  affec- 
tiez des  rangs  que  l'esprit  ambitieux  du  siècle  y  a 
érigés  en  de  prétendus  droits ,  et  que  vous  vous  y 
fassiez  rendre  des  services  dont  vous  sauriez  bien  vous 
passer  dans  le  palais  d'un  prince  de  la  terre?  Est  ce 
la  cette  humilité  si  essentielle  au  sacrifice?  et  si  la 
piété  vous  y  attirait,  une  piété  solide,  ne  diriez- 
vous  pas  à  Dieu  ?  Ah  !  Seigneur ,  je  ne  suis  que  trop 
vaine  au  milieu  du  monde  ,  mais  du  moins  serai-je 
humble  et  modeste  devant  vous  ;  et  puisque  le  sa- 
crifice est  le  tribut  d'humilité  que  je  vous  dois,  je 
n'irai  point  m'y  présenter  avec  ce  luxe  que  vous  ré- 
prouvez. Le  monde  en  use  autrement;  mais  le  monde 
ne  sera  pas  ma  règle  :  on  censurera  ma  conduite  ; 
mais  il  me  suffira  que  vous  l'approuviez.  Aussi  , 
disoit  ïerlullien  ,  parlant  à  des  femmes  chrétiennes 
comme  vous  ,  et  même  plus  chrétiennes  que  vous 
pourquoi  ces  ajustemens  dont  vous  êtes  si  curieuses? 
\  ous  avez  renoncé  aux  pompes  du  siècle  ,  vous  n'êtes 
plus  des  fêtes  des  païens:  pourquoi  donc  vous  parer 


DE    LA    MESàÉ.  2f)f> 

de  ces  restes  du  monde  ,  et  les  porter  au  sacrifice  de 
votre  Dieu?0  profanation,  s'écrioit-il ,  et  puis-je 
bien  m'écrier  après  lui!  Des  femmes  cherchent  à  se 
montrer  avec  des  habits  magnifiques  et  bi  illans ,  dans 
un  sacrifice  dont  l'essence  et  la  fin  principale  est 
l'humiliation  de  la  créature  en  présence  de  son  créa- 
teur. Elles  s'y  font  voir,  selon  l'expression  du  Pro- 
phète royal  ,  aussi  ornées  ,  et  plus  ornées  que  les 
autels  :  Circumornatœ  ut  simili tudo  templi  (i).  Elles 
y  emploient  tout  le  temps,  à  quoi?  à  s'étudier,  à  se 
contempler,  à  s'admirer,  à  recevoir  un  vain  encens 
et  à  s'attirer  de  sacrilèges  adorations,  comme  si  elles 
vouloient  s'élever  au-dessus  de  Dieu  même. 

Donnons  jour  encore  à  celle  pensée;  je  ne  dis  pas 
seulement  que  le  sacrifice  est  une  protestation  que 
l'homme  fait  à  Dieu  de  la  dépendance  de  son  être; 
mais  j'ajoute,  que  c'est  une  protestation  publique, 
une  protestation  solennelle  où  l'homme  appelle  toutes 
les  créatures  en  témoignasse  de  sa  soumission  et  de 
sa  religion,  comme  s'il  disoit  :  Gieux  et  terre,  anges 
et  hommes  ,  vous  m'en  serez  garans  ,  et  me  voici 
devant  vous  pour  m'en  déclarer.  Il  y  a  un  Dieu  que 
j'adore  ,  un  Dieu  souverain  auteur  ,  et  à  qui  seul 
toute  la  gloire  appartient;  c'est  dans  ce  sacrifice, 
et  par  ce  sacrifice  que  je  viens  hautement  reconnoître 
son  absolue  domination  et  m'y  soumettre.  Il  n'y  a 
proprement ,  chrétiens,  que  le  sacrifice,  où  l'homme 
puisse  parler  de  la  sorte  ;  quelque  autre  exercice  de 
religion  que  je  pratique,  ce  n'est  pas  là  ce  qu'il 
signifie,  ou  du  moins  ce  n'est  point  lace  qu'il  signiiie 

(1)  Psal.  1  ,3. 


3oo  SUR   LE   SACRIFICE 

authentiquement  ;  le  seul  sacrifice  est  l'aveu  juri- 
dique de  ce  que  je  suis  et  de  ce  que  je  dois  à  Dieu. 
Mais  ,  mes  frères  ,  par  un  renversement  bien  déplo- 
rable, quel  sujet  ne  donnons-nous  pas  aux  païens  et 
aux  infidèles  de  nous  faire  ,  jusques  au  milieu  du 
plus  saint  mystère  ,  la  même  demande,  ou  plutôt  le 
même  reproche  que  David  craignoit  tant  d'entendre 
de  la  bouche  des  ennemis  du  Seigneur  :  Ne  forte, 
dicant  in  gentibus  :  Ubi  est  Deus  eorum  (1)  ?  Car  , 
où  est  votre  Dieu  ,  peuvent  nous  dire  ces  idolâtres? 
vous  voulez ,  par  cette  cérémonie  extérieure  ,  nous 
faire  juger  du  culte  intérieur  que  vous  lui  rendez  ; 
et  c'est  de  là  même  que  nous  tirons  la  plus  sensible 
preuve  de  votre  irréligion.  Entrez  dans  nos  temples  , 
et,  sans  entreprendre  de  nous  instruire ,  instruisez- 
vous  vous-mêmes  par  nous.  Votre  Dieu ,  dites-vous , 
est  le  vrai  Dieu;  mais  au  moins  n'en  êtes- vous  que 
de  faux  adorateurs  :  au  contraire  ,  vous  prétendez 
que  nous  n'adorons  que  de  fausses  divinités;  mais  au 
moins  devez-vous  avouer  que  nous  les  adorons  sin- 
cèrement et  en  esprit.  Or  ,  supposant  même  vos 
principes  et  les  dogmes  de  votre  foi,  lequel  des 
deux  croyez-vous  le  plus  criminel ,  ou  d'être  reli- 
gieux comme  nous  le  sommes,  en  suivant  l'erreur  , 
ou  d'être  des  profanateurs  comme  vous  l'êtes  ,  en 
professant  la  vérité  ?  C'est  de  saint  Augustin  même 
que  j'ai  emprunté  cette  ligure  ,  et  c'est  là-dessus 
qu'il  déployoit  avec  tant  d'énergie  toute  la  force  de 
son  éloquence  et  de  son  zèle. 

N'en  demeurons  pas  là ,  chrétiens;  mais,  pour 

(i)  Ps.  78. 


DE    LA   MESSE.  3oi 

achever  de  nous  confondre  ,  voyons  en  quelles  qua- 
lités nous  assistons  au  divin  sacrifice.  Gomme  té- 
moins, disent  les  docteurs,  comme  ministres,  comme 
victimes.  Comme  témoins  :  oui ,  mes  frères ,  vous 
êtes  les  témoins  de  ce  qui  se  passe  de  plus  mysté- 
rieux et  de  plus  secret  entre  Dieu  et  les  hommes  ; 
c'est  dans  cette  vue  que  1  Eglise  vous  reçoit  à  son 
sacrifice  ,  et  qu'elle  vous  oblige  même  ,  par  un  pré- 
cepte particulier  ,  à  y  comparoître  :  honneur  qu'elle 
ne  fait  pas  indifféremment  à  toutes  sortes  de  sujets  , 
puisque  le  châtiment  le  plus  sévère  qu'elle  exerce 
envers  ses  enfans  rebelles  ,  est  de  leur  interdire  par 
ses  censures  le  sacrifice  qu'elle  offre  à  Dieu;  honneur 
dont  elle  exclut  même  les  catéchumènes,  quoique 
déjà  initiés  dans  les  mystères  de  la  foi,  parce  qu'ils 
n'ont  pas  encore  le  caractère  du  baptême  ;  elle  n'y 
admet  que  les  fidèles  dont  la  religion  est  connue  et 
dont  elle  veut  gratifier  la  piété  ;  mais  au  même  temps, 
elle  les  engage  à  soutenir  cette  qualité  de  témoins 
par  un  respect  digne  de  Dieu.  Quand  Dieu,  dans 
l'Ecriture  ,  prend  à  témoin  d'une  vérité  les  êtres  in- 
sensibles ,  les  cieux  en  sont  ébranlés:  Obstupcscite , 
cœli (i)  ,  et  la  terre  en  est  émue  jusque  dans  ses  fon- 
demens  :  Commota  est ,  et  contremuit  terra  (2).  Et 
vous ,  mon  cher  auditeur ,  témoin  vivant  du  redou- 
table sacrifice  qui  s'accomplit  sur  nos  autels ,  qu'y 
faites-vous  ?  Ah  !  mon  frère ,  s'écrie  saint  Jean  ,  pa- 
triarche de  Jérusalem  ,  n'avez-vous  pas  entendu  le 
prêtre  qui  vous  sommoit,de  la  part  de  Dieu,  de  vous 
rendre  attentif?  Ne  vous  a-t-il  pas  averti  d'élever 

(1)  Jerem.  2.  —  (2)  2.  Reg.  22. 


3o2  SUR   LE    SACRIFICE 

voire  cœur  au  ciel  :  Sursùm  corda  ,  et  n'avez-vous 
pas  répondu  qu'il  etoit  tourné  vers  le  Seigneur:  Ha- 
bemus  ad  Dominum  ?  Mais ,  à  ce  moment-là  même , 
vous  êtes  plus  occupé  de  la  terre  que  jamais  ;  mais, 
à  ce  moment-là  même  vous  ne  cherchez  ,  en  prome- 
nant partout  vos  regards  ,  que  des  objets  ou  qui  re- 
paissent voire  curiosité  ,  ou  qui  servent  d'amusement 
à  votre  oisiveté.  Est-ce  pour  cela  que  vous  êtes  ap- 
pelé à  l'autel  ?  est-ce  là ,  chrétiens ,  la  part  que  vous 
prenez  à  un  sacrifice  dont  vous  êtes  non-seulement 
les  témoins  ,  mais  les  ministres  ? 

Car,  vous  l'êtes,  mes  chers  auditeurs,  quelle  que 
soit  d'ailleurs  votre  condition  ;   et  ce  n'est  pas  sans 
sujet  que  saint  Pierre,  relevant  la  dignité  des  chré- 
tiens, entre  les  autres  titres  qui  leur  conviennent, 
leur  attribue  celui  du  sacerdoce  :  Regale  sacerdu- 
tium  (i)  ,  puisque  tout  chrétien  doit  oiFrir  à  Dieu  le 
sacrifice  de  sa  rédemption.  De  là  vient  que  le  prêtre, 
en  célébrant  dans  le  sanctuaire  ,  n'y  fait  pas  les  obla« 
lions  sacrées  comme  personne  particulière  ,   mais 
comme  représentant  tout  le  peuple  assemblé  ;  car  il 
ne  dit  pas  :  J'offre,  je  supplie  ,  je  voue  ,  je  proteste; 
mais  nous  protestons  ,  nous  vouons  ,  nous  offrons  , 
nous  supplions ,  parce  qu'en  effet  tout  le  peuple  offre 
et  supplie  avec  lui;  non  pas  que  tous  soient  pour 
cela  revêtus  du  caractère  de  l'ordre  ,  comme  l'ont 
avancé  quelques  hérétiques  ,  fondés  sur  une  parole 
de  Tertullien  mal  entendue  ;  mais  parce  que  tous  les 
fidèles  ,  sans  porter  ce  sacré   caractère   comme  le 
prêtre  ,  spécialement  député  de  Dieu  pour  présenter 

(1)  i.  Petr.  ?.. 


DE    LA   MESSE.  3o3 

le  sacrifice,  lui  sont  néanmoins  associés  dans  cette 
importante  fonction:  fonction  si  sainte,  écoulez  ceci, 
que  ,  par  cette  raison-là  même  ,  quelques-uns  ont 
prétendu  qu'un  chrétien  en  état  de  péché  ne  pou- 
voit ,  sans  se  rendre  coupable  d'un  nouveau  péché  , 
assister  au  sacrifice.  Je  sais  sur  ce  point  ce  qu'il  faut 
penser  ;  je  sais  que  c'est  une  doctrine  erronée  et 
même  scandaler.se  ,  puisqu'elle  donne  atteinte  au 
précepte  de  1  Eglise  ,  qu'elle  favorise  le  libertinage, 
et  qu'elle  ôte  enfin  au  pécheur  un  des  plus  puis^ans 
moyens  de  conversion  :  car,  que  peut  faire  un  pé- 
cheur de  plus  salutaire  ,  de  plus  édifiant ,  de  plus 
propre  à  lui  attirer  les  grâces  du  ciel ,  que  de  venir, 
comme  le  Publicain  ,  dans  le  temple,  et  d'y  offrir, 
tout  indigne  qu'il  est  ,  ce  sacrifice  propitiatoire  dont 
une  des  principales  vertus  est  d'apaiser  la  colère  de 
Dieu?  Qu'est-ce  que  les  prophètes  recommandoient 
davantage  aux  pécheurs  de  leur  temps,  que  de  flé- 
chir le  Seigneur  et  sa  justice  ,  par  l'oblation  des  vic- 
times de  l'ancienne  loi  ?  Ce  qui  servoit  alors  à  la 
sanctification  des  hommes  ,  serviroit-il  maintenant 
à  leur  damnation  ?  C'est  donc  une  opinion  outrée  et 
que  nous  devons  hautement  rejeter  ;  mais  ,  en  la  re- 
jetant ,  je  m'en  tiens  au  principe  sur  quoi  elle  est , 
disons  mieux,  sur  quoi  elle  paroîl  établie;  et  de  ce 
principe  inconteslable  ,  je  tire  bien  d'autres  consé- 
quences, qui  ne  doivent  pas  moins  nous  faire  trem- 
bler: car,  puisque  nous  participons  au  sacrifice  en 
qualité  de  ministres  ,  ce  ne  sera  point  une  exagéra- 
tion ,  si  je  conclus  que  tant  de  crimes  qu'on  y  com- 
met, doivent  être  comptés  pour  autant  de  profana- 


3o4  SUR   LE   SACRIFICE 

tions;  qu'un  entretien  ,  même  indifférent ,  à  raison 
de  sa  durée ,  y  renferme  deux  offenses  grièves ,  l'une 
-d'omission ,  et  particulière  à  ces  saints  jours  où  le 
sacrifice  est  commandé ,  l'autre  d  irrévérence  ou  de 
commission  ,  et  commune  à  quelque  temps  et  à 
quelque  jour  que  ce  puisse  être;  que  celui-là  ne 
satisfait  point  au  commandement  de  l'Eglise,  qui, 
sans  nulle  vigilance  sur  soi-même  ,  sans  nul  effort 
pour  se  recueillir  dans  la  grande  action  du  christia- 
nisme ,  laisse  impunément  et  volontairement  son  es- 
prit se  distraire  ;  si ,  dis-je  ,  je  tire  toutes  ces  consé- 
quences, c'est  sans  crainte  d'excéder,  puisque  je 
parle  après  les  plus  sensés  et  les  plus  savans  théo- 
logiens. 

Qui  le  croiroit ,  mes  frères?  souffrez  que  ,  sans 
insister  sur  les  autres  ,  je  m'attache  surtout  à  ce  dé- 
sordre que  déploroit  le  prophète  Ezéchiel  ,  et  dont 
il  faisoit  une  peinture  si  conforme  à  ce  qui  se  passe 
tous  les  jours  parmi  nous  :  qui  le  croiroit  ,  si  tant 
d'épreuves  ne  nous  l'avoient  pas  appris  et  ne  nous 
l'apprenoient  pas  encore  ,  qu'un  chrétien  ,  choisi  de 
Dieu  pour  lui  offrir  un  sacrifice  tout  divin  et  tout 
adorable  ,  voulût  faire  du  temple  même  un  lieu  de 
plaisir  ,  et  du  plus  infâme  plaisir  ;  qu'il  regardât  le 
sacrifice  comme  une  occasion  favorable  à  son  impu- 
dicité  ;  qu'il  n'y  vînt  que  pour  y  trouver  l'objet  de 
sa  passion  ,  que  pour  l'y  voir  et  pour  en  être  vu  , 
que  pour  lui  rendre  des  assiduités  ,  que  pour  lui 
marquer  ,  par  de  criminelles  complaisances  ,  son  at- 
tachement ,  que  pour  se  livrer  aux  plus  sales  désirs 
d'un  cœur  corrompu  ?  C'est  avec  douleur  que  j'en 

parle 


DE    LA    MESSE,  3o5 

^arle  et  que  je  révèle  votre  honte  ;  mais  je  serois 
prévaricateur  ,  si  je  la  djssimulois  ,  et  il  vaut  bien 
mieux  ,  comme  dit  saint  Cyprien  ,    découvrir  nos 
plaies  pour  les  guérir  ,  crue  de  les  cacher  sans  espé-* 
rance  de  remède.  Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  que  les 
Pères   s'en  sont  expliqués.    Saint  Jérôme  et   saint 
Chrysostôme  n'y  apportoient  pas  plus  d'adoucisse- 
ment que  moi  ,  quand  ils  disoienl  que  l'innocence 
et  la  pudicité  couroient  autant  de  risques  (  ne  pon- 
Voient-ils  pas  dire  plus  de  risques?)  dans  les  saints 
lieux  ,  que    dans  les  places  publiques  ;  qu'il  étoit 
quelquefois  aussi  dangereux  pour  une  femme  chré- 
tienne ,   ou  plutôt  pour  une   femme  mondaine  ,  de 
paroître  au  sacrifice  ,  que  dans  les  cercles  et  les  as- 
semblées du  monde  ;  qu'autrefois  on  consacroit  les 
maisons  des  chrétiens,  pour  en  faire  des  temples  a 
Dieu  ;  mais  que  ,  dans  la  suite  ,  les  temples  de  Dieu 
étoient  devenus  des  maisons  d'intrigues  et  de  com- 
merce. Ce  sont  leurs  expressions  ,  que  vous  enten- 
drez comme  il  vous  plaira  ;  mais  ?   de  quelque  ma- 
nière qu'elles  dussent  être  entendues  ,   ce  qui  me 
fait  gémir  ,  c'est  qu'elles  se  vérifient  presque  parmi 
nous  dans  toute  la  rigueur  de  la  lettre  ,  et  que  la 
calomnie  suscitée  du  temps  de  Tertuliien  contre  les 
fidèles ,  savoir  ,  que  les  plus  honteux  engagemens  se 
formoient  et  s'entrelenoient  à  la  faveur  des  autels  : 
Intcr  aras  lenocinia  tractari  (i)  ;  que  ce  reproche  , 
dis -je  ,  qui  fut  dans  ces  premiers  siècles  une  im- 
posture ,  ne   soit  dans  le  nôtre  qu'une  trop  juste 
accusation. 

(1)  TYrtull. 

TOME    III,  20 


3o6  SUR    LE    SACRIFICE 

Avec  cela,  chrétiens  ,  êtes-vousen  état  d'assister 
au  sacrifice  eu  qualilé  de  victimes  ?    êtes -vous  en 
état  d'y  être  immolés  vous-mêmes  avec  Jésus-Christ  ; 
et  n'est-ce  pas  ainsi  toutefois  que  vous  y  devez  être 
encore  présens  ?  Ecoutez  la  preuve   qu'en    donne 
saint  Augustin.  Car  ,   dit  ce  saint  docteur ,  Jésus- 
Christ  et  l'Eglise  ne  faisant  qu'un  même  corps  ,   il 
est  impossible   que    l'un  soit  immolé  sans  l'autre. 
Puisque  cet  homme  -  Dieu  est  le  chef  de  tous  les 
fidèles  ,  et  que  tous  les  fidèles  lui  sont  unis  comme 
ses  membres  ,   il  faut  qu'en  même  temps  qu'il   est 
sacrifié  pour  eux  ,  ils  le  soient  pareillement  avec  lui , 
et  que  ,    par  un  admirable  retour  ,  ce   Sauveur   du 
monde  offre  à  Dieu  toute  l'Eglise  dans  sa  personne  ? 
en  vertu  d'une  aciion  où  lui-même  il  est  offert  à 
Dieu  par  toute  l'Eglise  :   Cùm  aulem  sit  Christ  us 
Ecclesiœ  caput  ,  et  Ecclesia  Christi  corpus  ,  tam 
ipsa  per  ipsum  ,   quàm  ipse  per  ipsam  débet  of- 
ferri  (i).  Théologie  divine  ,  et  d'où  il  s'ensuit  que 
nous  ne  devons  donc  aller  au  sacrifice  de  notre  Dieu 
qu'avec  le  généreux  sentiment  de  l'apôtre  S.Thomas, 
je  veux  dire  ,  que  pour  y  mourir  spirituellement  avec 
Jésus  -  Christ  :   Eamus  et  nos  ,  et  moriamur  cum 
eo  (2).  Or  ,  comment  y  paroît  un  chrétien  ainsi  dis- 
posé ?  Représentez -vous,  mes  frères  ,  létal  de  ces 
anciennes  victimes  qu'on  immoloit  au  Seigneur,  et 
qu'on  mettoit  sur  l'autel  :   plies  étoient  liées  ,  elles 
étoient  privées  de  l'usage   des  sens  ,  elles  étoient 
brûlées  du  feu  de  l'holocauste.  Voilà  votre  modèle. 
Comme  victimes  de  ce  sacrifice  non  sanglant  que 

(1)  August.  —  (2)  Joan.  11. 


DE    LA    MESSE.  So? 

vous  présentez  ,  et  où  vous  êtes  présentes  vous- 
mêmes  ,  surtout  comme  victimes  spirituelles  et  rai- 
sonnables ,  selon  la  parole  de  saint  Pierre  :  Spiri^- 
tuales  hostias  (i)  ,  il  faut  que  la  religion  vous  lie  , 
et  qu'elle  vous  tienne  respectueusement  appliqués 
au  saint  mystère  ;  il  faut  qu'elle  vous  couvre  les 
yeux  ,  et  qu'elle  les  ferme  à  tous  les  objets  de  la 
terre  ;  il  faut  qu'elle  vous  consume  du  feu  de  la  cha- 
rité. Mais  ,  si  vous  imitez  le  crime  des  successeurs 
d'Aaron  ,  si  comme  eux  vous  portez  dans  le  taber- 
nacle un  feu  étranger  ,  si  c'est  une  habitude  vicieuse 
qui  vous  y  conduit  et  qui  vous  y  retient  ,  si ,  bien 
loin  d'y  captiver  vos  sens  ,  vous  leur  donnez  là 
toute  licence  :  ah!  mon  frère ,  conclut  saint  Chry- 
sostôme  ,  vous  êtes  toujours  alors  une  victime  ,  mais 
une  victime  de  malédiction  ;  une  victime  ,  non  plus 
de  la  miséricorde  ,  mais  de  la  colère  et  de  la  ven- 
geance de  Dieu. 

N'est  -  il  pas  surprenant,  chrétiens,  comme  l'a 
observé  le  savant  Pic  de  la  Mirande  ,  que  de  tant  de 
religions  qui  se  sont  répandues  dans  le  monde  et  qui 
y  ont  si  long -temps  dominé  ,  il  n'y  ait  eu  que  la 
religion  de  Jésus-Christ  dont  les  temples  aient  été 
profanés  par  ses  propres  sujets  ?  On  a  bien  vu  les 
Romains  violer  le  temple  des  Juifs  ;  on  a  vu  les 
chrétiens  briser  les  idoles  du  paganisme  ;  mais  a-t-on 
vu  des  païens  s'attaquer  eux-mêmes  à  leurs  dieux  , 
et  souiller  les  sacrifices  qu'ils  leur  offroient?  Pour- 
quoi cette  différence  ?  en  voici ,  ce  me  semble  ,  une 
raison  :  c'est  que  l'ennemi  de  notre  salut  ne  va  point 

(i)  i.  Petr.  i. 

20. 


3o8  SUR    LE    SACRIFICE 

tenter  les  païens  ,  ni  les  troubler  au  milieu  de  leurs 
sacrifices  ,  parce  que  ce  sont  de  faux  sacrifices  ,  et 
qu'il  reçoit  lui-même  l'encens  qu'on  y  brûle.  Au 
lien  qu'il  emploie  toutes  ses  forces  pour  nous  dé- 
tourner du  sacrifice  de  nos  autels ,  el  pour  nous  en 
faire  perdre  le  fruit  ,  parce  que  c'est  le  vrai  sacri- 
fice,  le  grand  sacrifice,  un  sacrifice  également  glo- 
rieux à  Dieu  et  salutaire  pour  nous.  Ainsi  ,  mes 
frères  ,  à  quelques  oésordres  que  soit  exposé  le  sa- 
crifice de  notre  religion  ,  n'entrons  pour  cela  en 
nulle  défiance  de  la  religion  même  que  nous  profes- 
sons ,  et  de  la  pureté  de  son  culte.  Malgré  tous  nos 
désordres  ,  elle  est  toujours  sainte  ,  puisqu'elle  les 
condamne  tous.  Mais  rentrons  dans  nous-mêmes  , 
confondons-nous  nous-mêmes  :  disons-nous  à  nous- 
mêmes  ,  avec  un  célèbre  écrivain  de  ces  derniers 
siècles,  qu'il  faut  que  la  religion  de  Jésus  -  Christ 
soit  une  religion  plus  qu'humaine  ,  puisqu'elle  se 
soutient  toujours  malgré  l'irréligion  des  chrétiens; 
et  qu'il  faut  aussi  que  l'irréligion  de5  chrétiens  soit 
bien  obstinée  el  bien  enracinée  ,  puisqu'ils  sont  si 
impies  parmi  tant  de  sainteté.  Sacrifice  de  la  messe, 
sacrifice  souverainement  et  doublement  respectable  , 
parce  que  c'est  à  Dieu  qu'il  est  offert  ,  et  que  c'est 
un  Dieu  qui  y  est  otfert.  Gomme  c'est  Dieu  même 
qui  en  est  l'objet ,  c'est  encore  un  Dieu  qui  en  est 
le  sujet  ;  vous  l'allez  voir  dans  la  seconde  partie. 

DEUXIÈME  TART1E. 

Je  trouve  la  pensée  de  saint  Chrysosiome  bien 
jusie  et  bien  vraie,  quand  ii  dit  que  les  temples  où 


DE    LA    MESSE.  3ng 

nous  nous  assemblons  pour  adorer  Dieu  ,  sont  tout 
à  la  fois  et  l'ornement  le  plus  auguste  ,  et  1  opprobre 
le  plus  visible  de  notre  religion  :  l'ornement  le  plus 
auguste  ,  puisqu'ils  sont  tous  les  jours  sanctifiés  par  le 
sacrifice  d'un  Dieu  sauveur  ;  et  l'opprobre  le  plus 
visible,  puisque  ce  sacrifice  ,  tout  divin  qu'il  est ,  sert 
si  souvent ,  non  par  lui-même  ,  mais  par  notre  liber- 
tinage ,  d'occasion  aux  chrétiens  pour  déshonorer 
la  maison  de  Dieu.  Ainsi  parloit  ce  saint  évèque  , 
en  gémissant  sur  les  scandales  qui  se  commettoient 
au  pied  des  autels  et  dans  le  sacrifice  de  la  loi  de 
grâce.  A  quoi  j'ajoute  la  pensée  de  Guillaume  de 
Paris,  que  je  vous  prie  de  remarquer  ,  parce  qu'elle 
me  paroit  également  solide  et  touchante.  Car  ,  dit 
ce  savant  homme  ,  quand  nous  aurions  vécu  ,  selon 
l'expression  de  saint  Paul  ,  sous  les  élémens  du 
monde  ,  c'est-à-dire,  sous  les  figures  de  l'ancienne 
loi,  et  que  nous  n'aurions  point  eu  d  autres  sacri- 
fices que  ces  sacrifices  imparfaits  dont  Dieu  avoit 
établi  l'usage  par  le  ministère  de  Moïse  ,  il  faudroit 
toujours  y  assister  avec  crainte  et  avec  tremblement  ; 
il  faudroit  toujours  respecter  ces  chairs  mortes  ,  tou- 
jours révérer  ces  taureaux  égorgés  et  sanglans  ,  tou- 
jours se  prosterner  devant  ces  autels  chargés  des 
oblations  et  des  prémices  de  la  terre.  G'étoient  des 
créatures  ,  il  est  vrai  ;  mais  ces  créatures  étoient  les 
victimes  et  les  holocaustes  du  Dieu  vivant ,  et  cela 
seul  les  élevoit  à  un  ordre  supérieur  et  les  consa- 
crent. Aussi ,  mes  frères  ,  poursuit  le  même  docteur, 
voyez  avec  quelle  révérence  Dieu  vouloit  que  les 
Juifs  entrassent  dans  le  sanctuaire  ,  pour  lui  offrir 


OïlQ  SUR    LE    SACRIFICE 

leurs  sacrifices  et  le  sang  des  animaux  qu'ils  inirao- 
ioient,  Voyez  avec  quel  soin  lui-même  il  les  y  dis— 
posoit  ;  combien  de  préceptes  ,  combien  de  céré- 
monies ,  combien  de  pratiques,  combien  de  purifi- 
cations il  leur  prescrivoit  ?  A  peine  les  livres  entiers 
de  l'Ecriture  ont -ils  suffi  pour  leur  en  tracer  les 
règles ,  et  pour  leur  faire  entendre  sur  cela  ses  ordres. 
Mais  admirez  encore  plus  la  constance  et  l'inviolable 
fidélité  de  ce  peuple  ,  d'ailleurs  si  indocile  et  si  gros- 
sier, à  s'acquitter  de  ce  devoir.  Dans  les  plus  pres- 
santes extrémités  ,  dans  l'embarras  et  le  désordre  des 
guerres  ,  dans  le  siège  même  de  Jérusalem  ,  rien 
jamais  ne  les  fit  manquer  à  ce  culte  extérieur ,  ni  à 
la  solennité  de  leurs  fêtes  et  des  sacrifices  qui  leur 
étoient  ordonnés.  Jusque-là  ,  disoit  du  temps  même 
des  apôtres  un  ancien  auteur  ,  que  le  général  de 
3'armée  romaine  en  parut  surpris  ,  et  que  ,  tout 
païen  ,  tout  ennemi  qu  il  étoit,  il  en  fut  touché  ,  et 
ne  put  refuser  des  éloges  à  leur  zèle  et  à  leur  reli- 
gion :  Slupebat  Pompeius  acres  virorum  animas  , 
à  quibus  in  média  belli  fur  are  „  sacrorum  reveren* 
tice  niliil  defuit  (i).  Tel  étoit  le  caractère  de  cette 
nation.  Le  Sauveur  du  monde  leur  reprocha  tous  les 
autres  vices  ;  mais  il  ne  les  accusa  jamais  d'impiété 
dans  les  sacrifices  qu'ils  présentoient  à  Dieu.  Cepen- 
dant ,  chrétiens  ,  dans  leurs  sacrifices  les  plus  so- 
lennels ,  qu'avoient-ils  autre  chose  que  les  ombres 
seulement  et  que  les  figures  du  sacrifice  de  la  loi 
nouvelle  ?  Mais  c'éloit  assez  pour  eux  ,  reprend  saint 
Augustin,  c'étoit,  dis  -  je  ,  assez  pour  leur  rendre 

(i)  Regcsip, 


DE    LA    MESSE.  oi  I 

vénérables  jusqu'à  ces  ombres  et  à  ces  figures,  que 
ce  fussent  les  figures  et  les  ombres  du  grand  sacri- 
fice que  les  prophètes  leur  annonçoient  dans  la  suite 
des  siècles.  C  étoit  assez  pour  les  saisir  d'une  sainte 
horreur  toutes  les  fois  qu'ils  assistoient  à  l'immola- 
tion de  ces  victimes  qui  ,  quoique  viles  et  abjectes, 
leur  représentoient  cette  victime  pure  et  précieuse , 
cette  hostie  divine  qui  devoit  être  immolée  pour  eux 
et  pour  nous.  Or  ,  qu'eussent-ils  pensé  ,  qu'eussent- 
ils  fait,  s'ils  eussent  vu  comme  nous  la  vérité  ;  et 
que  devons  -  nous  penser  ,  que  devons  -  nous  faire 
nous-mêmes  ?  Sur  cela  ,  mes  chers  auditeurs  ,  voici 
trois  considérations  que  je  me  contente  de  vous  pro- 
poser ,  plutôt  par  forme  de  méditation  que  de  dis- 
cours ,  et  par  où  je  finis  en  me  les  appliquant  à 
moi-même.  Ne  les  perdez  pas. 

Première  considération.  Quand  je  vais  au  sacrifice 
que  célèbre  l'Eglise  ,  je  vais  au  sacrifice  de  la  mort 
d'un  Dieu  ;  le  même  qui  fut  offert  sur  le  Calvaire  , 
le  même  que  Jésus-Christ  consomma  sur  la  croix  , 
le  même  où  ce  Dieu-homme  consentit ,  pour  parler 
avec  l'Apôtre  ,  à  être  détruit  et  anéanti.  Ce  n'est 
point  une  supposition  ,  c'est  un  point  de  foi.  J  as- 
siste à  un  sacrifice  dont  réellement  et  sans  figure  la 
victime  est  le  Dieu  même  que  je  sers  et  que  j'adore. 
Par  conséquent ,  dois  -  je  conclure  et  devez  -  vous 
conclure  avec  moi ,  si ,  par  mes  respects  et  mes  ado- 
rations ,  je  ne  relève  pas ,  autant  qu'il  m'est  pos- 
sible ,  les  abaissemens  de  ce  Dieu  Sauveur  ,  si  j'ajoute 
aux  humiliations  de  sa  croix  qui  sont  ici  renouve- 
lées ,  celles  qui  lui  viennent  de  mes  irrévérences  et 


OI2  SUR    LE    SACRIFICE 

de  mes  scandales  ;  si ,  le  contemplant  sur  l'autel  , 
mon  cœur  ne  se  brise  pas  comme  les  pierres  se  fen- 
dirent au  moment  qu'il  expira;  si  celte  hostie  mou- 
rante ne  fait  pas  naître  dans  mon  ame  une  componc- 
tion aussi  vive  et  aussi  religieuse  que  le  fut  la  douleur 
du  centenier  et  celle  des  Juifs  ,  qui  se  convertirent 
à  sa  mort  ;  si  par  de  sensibles  outrages  ,  j'insulte 
encore  à  son  agonie  ,  comme  les  soldats  et  les  bour- 
reaux qui  l'avoient  cruciiié  :  ah  !  ne  suis-je  pas  digne 
de  ses  plus  rigoureuses  vengeances  ,  et  ne  faut- il 
pas  me  traiter  d'anathème  ? 

Seconde  considération.  Pourquoi  ce  Dieu  de  mi- 
séricorde s'immole  - 1- il    dans  le   sacrifice   de  nos 
autels  ?  Pour  nous  apprendre  ,  disent  les  Pères  ,  ce 
que  nous  ne  pouvons  apprendre  que  de  lui  ;   pour 
nous  aider  à  faire  ce  que  nous  ne  pouvons  faire  sans 
lui  et  que  par  lui  ,  je  veux  dire  ,  à  honorer  Dieu 
alliant  que  Dieu  le  mérite  et  qu'il  le  demande. Car, 
c'est  pour  cela,  reprend  saint  Thomas  ,  qu'il  a  fallu 
un  sujet  d'un  prix  infini  et  offert  d'une  manière  in- 
finie.   Or  ,  ce  sujet  d'un   prix  infini  ,  c'est  Jésus- 
Christ  dans  le  sacré  mystère.  Ce  sujet,  offert  d'une 
manière  infinie  ,  c'est  Jésus-Christ  en  état  de  vic- 
time ,  en  état  d'anéantissement  ,  et  sacrifié  ,  selon 
la  prédiction  de  Matachie  ,  dans  tous  les   temps  et 
dans  tous  les  lieux  du  inonde.  Voilà  ce  qui  éioit  dû 
a  Dieu,  et  de  quoi  l'homme- Dieu  est  venu  nous 
instruire  aux  dépens  de  lui-même.    Ce  sacrifice  de 
son  corps  et  de  son  sang  est  la  preuve  authentique 
qu'il  nous  en  donne  ,   et  la  perpétuelle  leçon  qu'il 
liQUS  en  fait.   Que  nous  dit -il  donc,  cet  excellent 


DR    LA    MESSE.  3l3 

maître  ,  autant  de  fois  que  nous  nous  présentons  à 
son  sacrifice  ?  C'est  là ,  mes  frères ,  que  son  sang  , 
ce  sang  adorable  ,  plus  éloquent  que  celui  d'Abel , 
semble  nous  crier  sans  cesse  et  nous  faire  entendre 
ce  que  le  même  Sauveur  disoit  aux  Juifs  :  Ego  hono- 
rijico  Patrem  (  i  )  ;  Vous  voulez  savoir  ce  que  je 
fais  ici  :  j'honore  mon  Père  ,  je  glorifie  mon  Père  , 
je  satisfais  à  la  justice  de  mon  Père  ;  je  répare  les 
injures  qu'il  a  reçues,  et  je  rétablis  ses  intérêts;  je 
fais  triompher  sa  miséricorde,  éclater  sa  puissance  , 
connoître  sa  sainteté;  je  lui  rends,  et  à  toutes  ses 
perfections,  des  hommages  proportionnés  à  sa  gran- 
deur. Tel  est  le  dessein  qui  me  fait  descendre  invi- 
siblement  sur  cet  autel ,  qui  me  fait  prendre  entre 
les  mains  des  prêtres  comme  une  seconde  naissance, 
qui  me  fait  subir  dans  le  même  sens  comme  une 
seconde  mort  :  Ego  honorijico  Patrem.  Oui  ,  chré- 
tiens ,  c'est  ce  qu'il  nous  dit  ;  si  nous  ne  profilons  pas 
de  son  exemple  ,  écoutez  ce  qu'il  ajoute:  Et  vos  in- 
hoîiorastis  me  (2)  ;   Mais  vous  ,  ne  semble-t-il  pas 
que  vous  preniez  à  tâche  de  détruire  ,  par  le  plus 
criminel  attentat,  tout  ce  que  je  rends  d'honneur  à 
mon  Père  par  le  sacrifice  de  mon  humanité,  et  n'est-ce 
pas  sur  moi  que  retombent  tous  les  outrages  quil 
reçoit  de  vous  ?  J'obscurcis  toute  ma  gloire ,    et  je 
m'ensevelis  tout  vivant  en  sa  présence  ;  et  vous  vous 
élevez  devant  lui  et  contre  lui.  Je  lui  offre  dans  ma 
personne  un  Dieu  humilié  ,  un  Dieu  soumis  et  obéis- 
sant ;  et  vous  venez  étaler  avec  ostentation  devant 
ses  yeux  le  faste  du  monde  et  le  vain  éclat  d'une 

(1)  Joan.  8.  —  (a)  Idem* 


3  1  4  sUtt   LE    SACRIFICE 

pompe  humaine.  Je  lui  présente  dans  mon  corps 
une  chair  innocente  et  virginale  ;  et  vous  cherchez 
jusqu  à  son  autel  de  quoi  exciter  et  de  quoi  nourrir 
les  brutales  cupidités  d'une  chair  criminelle  et  im- 
pure. Je  travaille  à  répandre  le  feu  de  son  amour, 
d'un  amour  tout  sacré  et  exprimé  de  son  sein  même  ; 
et  vous  ne  pensez  jusque  dans  son  temple  et  à  ses 
pieds  qu'à  inspirer  ,  par  des  nudités  immodestes  , 
par  des  postures  indécentes ,  par  des  airs  libres  et 
sans  pudeur  ,  un  amour  sensuel.  J'emploie  tous  les 
attraits  de  ma  grâce  à  sanctifier  les  âmes  et  à  les  lui 
attacher;  et  vous  employez  tous  les  artifices  et  tous 
les  enchantemens  de  votre  mondanité  à  les  cor- 
rompre et  à  les  lui  dérober.  Est-ce  ainsi  qu'on  l'ho- 
nore ?  ou  n'est  -  ce  pas  ainsi  qu'on  lui  marque  le 
mépris  le  plus  insultant  ,  et  que  l'on  renverse  tous 
mes  desseins?  Et  vos inhonoraslis  me.  Mais  voulez- 
vous  en  effet  ,  chrétiens  ,  l'honorer  ,  et  l'honorer 
autant  par  proportion  qu'il  le  doit  être  et  qu'il  l'attend 
de  vous?  Allez,  comme  Jésus-Christ  obscur  et  caché, 
vous  prosterner  devant  cette  majesté  suprême  ,  et 
faire  à  la  vue  de  ses  grandeurs  une  humble  confes- 
sion de  votre  indignité.  Allez,  comme  Jésus-Christ 
obéissant  et  soumis  à  la  voix  de  ses  ministres  ,  re- 
lever son  pouvoir  par  les  sentimens  d'une  soumis- 
sion parfaite  et  par  tous  les  témoignages  d'une  obéis- 
sance entière  et  sans  réserve.  Allez  dans  un  esprit 
de  sacrilice,  comme  Jésus-Christ  immolé  ,  lui  pré- 
senter les  hommages  de  son  Fils  ,  les  abaissemens 
de  son  Fils  ,  le  sang  de  son  Fils,  ses  souffrances, 
sa  passion  ,  sa  mort ,  tous  ses  mérites  ,  et  vous  les 


DE    LA    xMLSSE.  ôl  O 

appliquer  pour  être  plus  en  état  de  le  glorifier.  Allez 
vous  dévouer  vous  -  mêmes  ,  vous  immoler  vous- 
mêmes  ,  sinon  par  une  véritable  destruction  de  vous- 
mêmes  ,  au  moins  par  une  mort  spirituelle  et  par 
une  totale  destruction  des  désirs  déréglés  de  votre 
cœur  :  ainsi  vous  1  enseigne  ce  Dieu  victime  de  la 
gloire  d'un  Dieu  ,  et  en  cette  qualité  même  de  vic- 
time ,  votre  modèle  :  Ego  honorifico  Patrem, 

Troisième  considération.  Que  fait  encore  Jésus- 
Christ  dans  ce  sacrilice  ?  Achevons  ,  chrétiens  ,  de 
nous  confondre  ,  et  rougissons  de  notre  insensibi- 
lité. Non-seulement  il  apprend  aux  hommes  à  ho- 
norer Dieu  ,  mais  il  y  traite  de  leur  réconciliation 
avec  Dieu.  Comme  médiateur ,  il  plaide  leur  cause 
et  il  offre  le  prix  de  leur  rédemption.  Il  ne  se  con- 
tente pas  de  dire  qu'il  glorifie  son  Père  :  Ego  hono- 
rifico Patrem  ;  mais,  s'adressant  à  son  Père  même, 
et  lui  montrant  les  fidèles  assemblés  ,  il  lui  dit  d'une 
voix  secrète  :  Ego  pro  eis  sanctifico  meipsum  (i)  ; 
c'est-à-dire  ,  suivant  l'explication  de  saint  Jérôme  : 
Je  me  donne  moi-même  ,  je  me  sacrifie  moi-même 
pour  eux.  Paroles  ,  ajoute  ce  saint  docteur  ,  qui 
convenoient  aux  victimes ,  et  dont ,  pour  la  pre- 
mière fois  ,  ce  Sauveur  des  hommes  se  servit ,  lors- 
qu'actuellement  il  instituoit  cette  divine  paque  où 
il  se  consacroit  en  effet  lui-même  pour  les  pécheurs  : 
mais  paroles  qu'il  répète  encore  tous  les  jours  ,  et 
qu'il  répétera  jusqu'à  la  fin  des  siècles  ,  autant  de 
fois  qu'on  l'offrira  sur  nos  autels  :  Ego  pro  eis  sanc- 
tifico meipsum.  Oui ,  mon  Père  ,  c'est  pour  eux  que 

(1)  Joan.  17. 


3lG  SUR   LE    SACRIFICE 

je  suis  ici  présent  ;  c'est  pour  tous  les  hommes  en 
général  ,  et  en  particulier  pour  mon  Eglise  ;  c'est 
spécialement  pour  ceux  que  vous  voyez  dans  votre 
maison  et  auprès  de  votre  sanctuaire  ,  occupés  main- 
tenant ,  ou  devant  l'être  ,  à  ce  mystère  du  salut. 
Recevez-les ,  mon  Dieu  ,  dans  votre  grâce  :  ils  sont 
criminels ,  mais  me  voici  à  leur  place  pour  vous 
satisfaire  :  et  que  ne  peuvent  point  réparer  les  satis- 
factions infinies  d'un  Dieu  comme  vous  ?  Ego  pro 
eis  sanctjjico  mcipsum. 

Ali  !  mes  frères,  reprend  S.  Bernard,  en  s'écriant, 
et  réduisant  à  une  figure  sensible  cette  importante 
vérité  ,  ma  cause  étoit  désespérée  ,  et  j'étois  perdu  : 
le  souverain  juge  alloit  prononcer  contre  moi  un 
arrêt  de  mort.  Mais  le  fils  unique  du  prince  vient 
à  le  savoir,  et  que  fait- il  ?  touché  de  compassion  , 
il  se  substitue  pour  moi  ,  et  il  veut  lui-même  porter 
la  peine  de  mou  péché.  Dans  cette  vue  ,  il  sort  de 
son  palais  ,  il  dépose  toutes  les  marques  de  sa  dignité, 
il  gémit,  il  prie,  il  va  s'offrir  à  la  justice  de  son 
Père.  Belle  image,  chrétiens  ,  de  ce  que  fait  Jésus- 
Christ  dans  le  sacrifice  de  son  corps  et  de  son  sang. 
Toutefois,  poursuit  saint  Bernard  sans  être  instruit 
du  péril  où  je  me  trouvois  exposé  ,  bien  loin  d'y 
penser,  je  m'arrêtois  à  un  vain  divertissement.  Mais 
tout  à  coup  j'aperçois  mon  roi  ;  je  le  vois  pénitent 
et  humilié  :  je  m'approche  ,  j'en  demande  la  raison  ; 
enfin  ,  j'apprends  que  c'est  de  moi  qu'il  s'agit  ,  et 
que  c'est  pour  moi  qu'il  s'est  livré.  C'est  ce  que  nous 
voyons  si  souvent  nous-mêmes  ,  mes  chers  auditeurs , 
sur  cet  autel.  Or  ,  conclut  le  même  Père  ,  oserai-je 


DE    LA   MESSE.  3l  7 

encore  retourner  à  mes  premiers  amusemens?  que 
dis-je?  oserai-je  encore  me  faire  du  sacrifice  de  mon 
Sauveur  un  amusement  et  un  jeu  ?   et  serai-je  assez 
insensé  pour  mêler  à  ses  gémissemens  et  à  ses  larmes 
des  ris  profanes  et  scandaleux  ?  Adhucne  ludam  et 
deludam  lacrymas  ejus.  Pensée  touchante  que  saint 
Jean  de  Jérusalem  exprimoit  en  des  termes  moins 
figurés, mais  non  moins  énergiques  ni  moins pressans. 
Examinez  ,   disoit  -  il  ,  considérez  ce  qui  se  passe. 
C'est  pour  vous  que  l'autel  est  dressé  :  Pro  te  merisa 
mysteriis  exstructa  est  (  1  ).  C'est  pour  vous  que 
l'Agneau  va  être  immolé  :  Pro  te  Agnus  immolatur» 
C'est  pour  vous  que  le  prêtre  s'intéresse  ,  et  qu'il 
sollicite  :  Pro  te  ansitur  Sacerdos.  Vous  êtes  le  cou- 
pable dont  on  ménage  la  grâce  ,  et  ce  sacrifice  est 
le  pacte  même  et  le  contrat  en  vertu  duquel   elle 
vous  est  accordée.  De  là  ,  jugez  quels  scntimens  vous 
doivent  donc  occuper  dans  ce  sacrilice  d'expiation. 
Ne  sont-ce  pas  ceux  d'un  pécheur  contrit,  et  d  un 
pécheur  reconnoissaut  ?  D'un  pécheur  contrit:  car, 
c'est  par  cette  pénitence  du  cœur,  par  cette  contri- 
tion du  cœur  que  doit  être  ,  pour  ainsi  dire  ,  scellé 
et  ratifié  le  traité  de  paix  qui  se  négocie  entre  Dieu 
et  vous  ;  et  comme  l'Apôtre  accomplissoit  dans  son 
corps  ce  qui  manquoit  à  la  passion  de  Jésus-Christ , 
c'est  par  là  ,  selon  le  même  langage  ,  que  nous  devons 
accomplir  ce  qui  manque  au  sacrifice  de  Jésus-Christ. 
D'un  pécheur  reconnoissaut ,  au  souvenir  et  à  la  vue 
des  miséricordes  infinies  d'un  Dieu  qui ,  tout  offensé 
qu'il  est,  tout  juge  qu  il  est,  se  fuit  lui-même,  pour 

(1)  Joan.  Hier, 


3l8  SUR    LE    SACRIFICE 

vous  racheter  ,  votre  rançon  et  le  gage  de  votre  salut, 
David  disoit  :  Que  rendrai-je  au  Seigneur  pour  tout 
ce  qu'il  m'a  donné?  (Juid  rétribuant  Domino  (i)? 
Je  prendrai  le  calice  de  mon  Sauveur  ,  ajouloit  le 
même  prophète  ,  et  j'invoquerai  le  nom  de  mon 
Dieu  :  Calicem  salutaris  accipiam  ,  et  nomen  Do- 
mini  invocabo  (2).  Ce  n'est  pas  assez  ,  pour&uivoit 
encore  ce  saint  roi  ;  mais ,  en  invoquant  le  Seigneur  , 
je  le  bénirai  mille  fois  ;  et  ,  sans  oublier  jamais  les 
grâces  dont  il  m'a  comblé  ,  je  lui  présenterai  sans 
cesse  le  juste  tribut  de  mon  amour  et  le  sacrifice  de 
mes  louanges  :  Laudans  invocabo  Dominum  (3). 
Voilà  ce  qui  doit  faire  chaque  jour  devant  l'autel 
notre  plus  commun  entretien. 

Mais  peut-être  ,  mes  chers  auditeurs  ,  n'êtes*vous 
pas  bien  persuadés  de  la  vérité  et  de  la  grandeur  du 
divin  mystère  dont  je  vous  parle  ;  peut-  être  une 
infidélité  secrète  est -elle  la  source  de  tant  de  dé- 
sordres qui  s'y  commettent.  Car  ,  il  en  faut  venir  au 
principe.  Quand  on  vous  dit  que  ce  sacrifice  est  le 
renouvellement  de  la  mort  de  votre  Dieu ,  et  comme 
la  consommation  du  grand  ouvrage  de  votre  salut  , 
peut-être  avez -vous  peine  à  le  comprendre.  Or, 
sur  cela  ,  sans  entreprendre  de  vous  convaincre  ,  je 
n'ai  qu'un  simple  raisonnement  à  vous  opposer,  et 
c'est  par  là  que  je  finis.  Ou  vous  croyez  ce  que  la 
foi  nous  enseigne  du  sacrifice  de  notre  religion  ,  ou 
vous  ne  le  croyez  pas.  Quelque  parti  que  vous  pre- 
niez ,  vous  êtes  sans  excuse.  Car,  si  vous  le  croyez; 
si ,  dis-je  ,  vous  croyez  que  c'est  un  sacrifice  offert 

(1)  Ps.  n5.  —  (2)  Ibid.  —  (3)  Ps.  17. 


DE    LA    MESSE.  3iQ 


au  vrai  Dieu  ,  et  où  le  vrai  Dieu  lui-même  est  offert , 
je  conclus  que  vous  êtes  donc  en  quelque  sorte  plus 
criminels  que  les  Juifs  ,  plus  criminels  que  tant  d'hé- 
rétiques dont  vous  avez  en  horreur   les  sacrilèges 
profanations.   Il   est  vrai  ,   les  Juifs   ont  crucifié  , 
comme  parle  saint  Paul ,  le  Seigneur  de  la  gloire  ; 
mais  en  le  crucifiant ,  ils  ne  le  connoissoient  pas  ; 
et  s'ils  l'eussent  connu,  dit  l'Apôtre,  ils  n'auroient 
pas  porté  sur  lui  leurs  mains  parricides  :  Si  enim 
cognovissent  ,   numquàtn   Dominum  gloriœ  cruci- 
fixissent  (  i  ).  11  est  vrai ,  les  hérétiques  ont  porté 
le  feu  et  le  fer  dans  ses  temples  pour  les  détruire  , 
ils  ont  souillé  ses  autels  ,    ils  ont  brisé  ses  taber- 
nacles ,  ils  l'ont  lui-même  foulé  aux  pieds  :  mais  en 
cela  même  ,  après  tout ,  ils  agissoient  conséquem- 
ment   à    leur   erreur.  Au  lieu  que  ,   par  une  con- 
tradiction insoutenable  ,    fidèles    et   infidèles    tout 
ensemble  ,    fidèles  de   créance  et  de  spéculation  , 
infidèles  de  mœurs  et  de  pratique  ,  vous  profanez  ce 
que  vous  adorez.  Que  si  d'ailleurs  c'est  absolument 
la  foi  qui  vous   manque  ,    si    vous    ne  croyez  pas 
Jésus-Christ  présent  dans  ce  que  nous  appelons  son 
sacrifice,  pourquoi  donc  y  assistez  -  vous  ?  Que  ne 
levez-vous  le  masque  ,  et  pourquoi  vous  faites-vous 
un  devoir  de  célébrer  avec  nous  nos  fêles,  et  d'obéir 
à  une  loi  qui ,  selon  vos  fausses  idées  ,  n'est  plus  un 
commandement  ,  ni  une  obligation  pour  vous?  Ah  ! 
chrétiens,  à  quoi  nous  réduisez-vous?  à  douter  de 
vitre  foi,  à  souhaiter  que  vous  vous  retranchiez  de 
la  communion  des  lidèles  ,  que  vous  vous  bannissiez 

(x)  i.  Cor.  3. 


320         SUR   LE   SACRIFICE    DE    LA    MESSE. 

vous-mêmes  de  nos  assemblées ,  et  que  vous  n'ayez 
plus  de  part  à  nos  cérémonies.  Que  dis  -  je  ?  Non  , 
mes  frères  ,  ce  n'est  point  là  le  souhait  que  je  forme. 
J'attends  tout  un  autre  fruit  de  ce  discours.  Nous 
irons  toujours  à  la  sainte  montagne  sacrifier  au  Sei- 
gneur ;  mais  ce  sera  désormais  le  Seigneur  lui-même 
qui  nous  y  attirera.  Nous  irons  nous  prosterner  devant 
lui ,  nous  entretenir  avec  lui ,  nous  unir  à  lui.  Nous 
irons  lui  présenter  nos  hommages,  et  il  les  agréera; 
lui  offrir  nos  vœux  ,  et  il  les  écoutera;  lui  demander 
ses  grâces  ,  et  il  les  versera  sur  nous  avec  abondance. 
Nous  irons  réparer  nos  scandales  passés  ,  édifier 
l'Eglise  ,  nous  sanctifier  nous-mêmes.  Nous  irons 
nous  laver  ,  nous  purifier  dans  le  sang  de  cette  di- 
vine hostie  ,  qui  doit  être  pour  nous  le  prix  de  l'éter- 
nité bienheureuse,  où  vous  conduise,  etc. 


SERMON 


SERMON 

POUR  LE 

MERCREDI  DE  LA  QUATRIÈME  SEMAINE, 


SUR  L'AVEUGLEMENT  SPIRITUEL. 

Praeteriens  Jésus  viclit  hominem  cscura  à  nativitate. 

\ 
Lorsque  Jésus  passoit  ,  il  vit  un  homme  qui  était  aveugla 
dès  sa  naissance.  Eu  saint  Jean  ,  cliap.  g» 

Sire, 

\jiE  fut  un  prodige  bien  surprenant  que  celui  qui 
parut  dans  le  monde  ,  et  qui  est  rapporté  dans  l'Ecri» 
ture  au  chapitre  dixième  de  Y  Exode  ,  quand  Moïse  , 
disposant  à  son  gré  ,  ou  plutôt  selon  l'ordre  et  le  gré 
de  Dieu  ,  des  ténèbres  et  de  la  lumière  ,  partagea 
tellement  l'Egypte  ,  que  tout  ce  qui  étoit  habité  par 
les  Egyptiens  se  trouva  couvert  dune  obscure  et 
profonde  nuit ,  en  sorte  qu'ils  ne  se  distinguoient 
pas  les  uns  des  autres  ;  au  lieu  que  les  Israélites, 
dans  l'étendue  du  même  pays,  jouissoient  d'un  jour 
pur  et  serein  :  Et  factœ  ôu/it  tenebrœ  horribiles  in 
uni  vers  a  terra  JEgypti  ;  uhicumtjuè  autem  habita-' 
bant  Jilii  Israël ,  lux  erat  (  i  ).  Mais  j'ose  dire  , 
chrétiens  ,  que  voici  encore  quelque  chose  de  plus 
prodigieux  dans  notre  évangile  ,  où  le  Saint-Esprit 
nous  fait  paroitre  des  hommes  aveuglés  par  le  même 

(1)  Exod.  3o. 

TOME   III.  21 


322  sur  l'aveuglement 

miracle  qui  sert  à   ouvrir    les  yeux   aux  aveugles 
mêmes  ,  et  à  leur  rendre  l'usage  de  la  vue.  En  effet, 
le  Sauveur  du  monde  ,  usant  de  ce  pouvoir  absolu 
qa  il  avoit  reçu  de  son  Père  et  qu'il  exerçoit  comme 
Dieu,  guérit  un  pauvre  ,   aveugle  depuis  sa  nais- 
sance ;  et  ce  miracle  produit  tout  à  la  fois  deux  effets 
bien  opposés.  Il  éclaire  l'aveugle-né  ,  et  il  aveugle 
les  pharisiens.  Il  éclaire  l'aveugle-né  ,  en  lui  faisant 
connonre  ,  beaucoup  plus  encore  par  les  yeux  de 
l'esprit  que  par  les  yeux  du  corps  ,  l'auteur  de  son 
salut ,  et  en  l'engageant  à  l'adorer  et  à  lui  rendre 
hommage   comme  à  son  Dieu  :   Et  procidens  ado- 
ravit  eum  (1).  Et  il  aveugle  les  pharisiens,  en  leur 
servant  d'occasion  pour  s'obstiner  davantage  dans 
leur  incrédulité  ,  et  pour  refuser  plus  opiniâtrement 
de  se  soumettre  à  la  vérité  connue.  Deux  effets  en 
quoi  consistoit  ce  jugement  adorable  ,  mais  redou- 
table ,  dont  parloit  le  Fils  de  Dieu  ,  et  pour  lequel 
il  avoit  été  envoyé.  Car  je  suis  venu  dans  le  monde  s 
disoït—  il  ;  et  le  jugement  que  j'y  dois  exercer  ,  est 
que  ceux  qui  ne  voient  pas  verront ,  et  que  ceux  qui 
voient  cesseront  de  voir:  In  judicium  ego  in  hune 
mundum  veni ,  ut  qui  non   vident  videant ,  et  qui 
vident  cœci fiant  (2)  ;  c'est-à-dire ,  je  suis  venu  pour 
guérir  l'aveuglement  intérieur  des  âmes  humbles  el 
dociles  ,  qui  cherchent  Dieu  de  bonne  foi  ;  et  pour 
redoubler  ,   au  contraire  ,  par  la  soustraction  des 
dons  de  la  grâce  ,  l'aveuglement  de  ces  âmes  pré- 
somptueuses et  superbes  que  leur  orgueil  éloigne  de 
Dieu. 

(i)  Joan.  9.  —  (a)  IliiL 


SPIRITUEL.  323 

Or  voici,  chrétiens,  ce  jugement  accompli.  Car 
l'aveugle  de  notre  évangile  étoit  un  homme  simple 
et  ignorant,  et  les  pharisiens  étoient  les  sages  et  les 
spirituels  du  judaïsme.  Cependant  ,  ces  sages  de- 
meurent dans  une  infidélité  criminelle  ,  et  ce  pauvre 
est  rempli  des  plus  pures  lumières  de  la  foi  ;  ces  spi- 
rituels et  ces  intelligens  deviennent  plus  aveugles 
que  jamais  ,  et  cet  aveugle  est  tout  à  coup  instruit , 
et  pénètre  ce  qu'il  y  a  de  plus  saint  et  de  plus  divin 
dans  la  religion  :  Ut  qui  non  vident  videant ,  et  qui 
vident  cœci  fiant.  Jugement  qui  se  renouvelle  en- 
core tous  les  jours  au  milieu  de  nous.  Mais  ,  sans 
m'arrêter  à  ce  qu'il  a  de  favorable  pour  les  uns  ,  sur 
qui  Dieu  répand  toutes  les  richesses  de  sa  miséri- 
corde ,  je  veux  seulement  vous  le  représenter  dans 
ce  discours  par  ce  qu'il  a  de  terrible  et  d'effrayant 
pour  les  autres  ,  sur  qui  Dieu  déploie  toute  la  sévé- 
rité de  sa  justice.  C'est  donc  ,  mes  chers  auditeurs, 
de  l'aveuglement  spirituel  que  je  prétends  vous  en- 
tretenir ;  de  cet  aveuglement  intérieur  qui  va  jusqu'à 
l'ame  ,  et  qui  la  tient  plongée  dans  les  plus  grossières 
et  les  plus  funestes  erreurs;  de  cet  aveuglement  dont 
saint  Augustin  disoit,  en  s'adressant  à  Dieu  :  Malheur 
à  ces  aveugles  qui  ne  vous  voient  point,  ô  mon  Dieu  l 
et  dont  les  yeux  9  couverts  d'un  nuage  épais  ,  ne  dé- 
couvrent point  vos  divines  vérités  :  Vœ  caliginan-> 
tibus  ocuïis  qui  te  non  vident*  Je  vais  vous  en  faire 
connoître  les  différentes  espèces  ,  après  que  nous 
aurons  invoqué  le  Saint-Esprit  par  l'intercession  d»î 
Marie.  Ave,  Maria* 


2Î, 


324  sur  l'aveuglement 

Il  n'y  a  point  de  matière  sur  laquelle  l'Ecriture  se 
soit  expliquée  dans  des  termes  plus  diilerens ,  et  même 
en  apparence  plus  contraires  ,  que  sur  l'aveuglement 
spirituel  ;  car  tantôt  elle  l'impute  à  la  malice  des 
hommes  :  Excœcavit  Mo  s  malitia  eorum  (i)  ;  tantôt 
à  la  vengeance  de  Dieu  :  Excœca  cor  populi  hu- 
jus  (2.)  ;  tantôt  au  démon ,  qu'elle  appelle  le  dieu 
du  siècle  :  In  quihus  deus  hujus  scculi  excœcavit 
mentes  infiâclium  (3).  Quelquefois  elle  déplore 
cet  aveuglement  intérieur  comme  malheureux  ,  et 
d'autres  fois  elle  le  déteste  comme  criminel;  quel- 
quefois elle  en  fait  un  sujet  d'excuse:  Ignosce  Mis  , 
nesciunt  enim  quid faciunt  (4)  ;  et  d'autres  fois  un 
sujet  de  reproche  :  Vœ  vobis  duces  cœci  ,  et  duces 
cœcorum  (  5  ).  Or ,  c'est  la  diversité  ,  ou ,  si  vous 
voulez  ,  l'apparente  contrariété  de  ces  expressions 
qui  a  fait  naître  sur  cette  matière  tant  d  embarras  , 
et  uni  l'a  rendue  si  difficile  à  développer.  Cepen- 
dant ,  pour  ^rlaircir  autant  qu'il  m'est  possible  ,  et 
pour  accorder  ensemble  tous  ces  textes  de  l'Ecri- 
ture ,  voici  le  dessein  que  je  me  propose  et  que  je 
vous  piie  de  bien  comprendre.  Je  distingue  ,  avec 
le  docteur  angélique  saint  Thomas  ,  trois  sortes 
d'aveuglemens  :  un  aveuglement  qui  de  lui-même 
est  péché,  un  aveuglement  qui  est  la  cause  du  pé- 
ché ,  et  un  aveuglement  qui  est  1  effet  du  péché. 
Aveuglement  péché  ,  c'est  celui  qui  nous  est  marqué 
dans  ces  paroles  de  la  Sagesse  :  Leur  propre  milice 
les  a  aveuglés  :  Excœcavit  Mos  malitia  eorum  (6). 

':)  Sap.  1.  —  (2)  Tsaï.  6.  —  (3)    2.    Cor.   4.  —  (4)  Luc.  23.   — 
(5)  r<iatlh.  -20.  —  (6)  Sap.  2. 


SPIRITUEL.  325 

Aveuglement  cause  du  péché  ,  ce  fut  celui  de  saint 
Paul ,  qui  disoil  de  lui-même  :  J'ai  été  un  blasphé- 
mateur ,  j'ai  été  un  persécuteur  de  l'Eglise  ,  mais 
du  resle ,  je  lai  été  par  ignorance  :  Ignorans  feci (i). 
Aveuglement  effet  du  péché  ,  c'est  celui  dont  parloit 
Isaïe,  en  demandant  à  Dieu  qu'il  aveuglât  le  cœur 
de  son  peuple:  Excœca  cor  populi  hujus.  Vous  verrez 
le  rapport  qu'ont  à  ces  trois  points  toutes  les  ques- 
tions qui  regardent  l'aveuglement  de  1  esprit.  Mais 
auparavant ,  je  fonde  sur  ces  pi  incipes  dt  S.  Thomas 
trois  propositions  qui  me  paroisseut  d'une  utilité  in- 
finie pour  l'édification  de  vos  âmes  ,  et  qui  vont 
partager  ce  discours.  Car,  je  dis  que  l'aveuglement 
qui  de  lui-même  est  péché  ,  est  de  tous  les  péchés 
le  plus  pernicieux  et  le  plus  contraire  au  salut;  c  est 
la  première  partie.  Je  dis  que  l'aveuglement  qui  est 
cause  du  péché,  est  communément,  pour  servir  de 
prétexte  au  péché  ,  l'excuse  la  plus  frivole  et  la  moins 
recevable  ;  c'est  la  seconde  partie.  Je  disque  l'aveu- 
glement qui  est  l'effet  du  péché  ,  est  la  peine  la  plus 
terrible  dont  Dieu,  dans  cette  vie,  puisse  punir  le 
pécheur  ;  ce  sera  la  conclusion.  Aveuglement  comble 
du  péché  ,  vaine  excuse  du  péché  ,  et ,  dans  cette 
vie  ,  dernière  vengeance  du  péché  :  donnez  à  ces 
trois  points  importans  toute  votre  attention. 

PREMIÈRE    PARTIE. 

Soit  que  nous  consultions  la  foi,  soit  que  nous  en 
jugions  par  les  principes  de  la  droite  raison  ,  il  est 
certain  qu'il  y  a  un  aveuglement  qui  de  lui  -  même 

(1)  i.  Tim.  1. 


026  sur  l'aveuglement 

est  criminel  ,  parce  qu'il  est  volontaire  et  même  af- 
fecté. C'est-à-dire  ,  qu'il  y  a  un  aveuglement  que 
nous  entretenons  dans  nous  ,  d'où  nous  ne  voulons 
pas  sortir  ,  et  que  nous  préférons  secrètement  à 
toutes  les  lumières  de  la  vérité;  un  aveuglement  qui 
fait  que  le  pécheur  craint  de  trop  voir  ,  et  qu'il  évite 
cle  connoître  ou  le  mal  qu'il  fait ,  ou  le  bien  qu'il  ne 
fait  pas  et  qu'il  est  intérieurement  déterminé  à  ne 
pas  faire.  Gomme  s  il  disoit  :  Je  ne  veux  pas  être 
plus  éclairé  que  je  suis  ;  j'ignore  mes  obligations  , 
mais  je  veux  bien  les  ignorer,  ou  du  moins  ne  les 
pas  approfondir  ;  mon  aveuglement  me  plaît ,  il 
m'est  commode  ,  et  bien  loin  d'en  être  en  peine  et 
de  vouloir  le  corriger  ,  je  m'en  fais  un  fonds  de 
tranquillité  et  de  paix  d'où  dépend  toute  la  douceur 
et  tout  le  bonheur  de  ma  vie.  Telle  est  la  nature  de 
ce  péché.  Mais,  se  trouve- 1- il  dans  le  monde  des 
âmes  assez  insensées  pour  en  venir  jusque-là  ?  Oui , 
mes  chers  auditeurs  ,  le  monde  en  est  plein  ;  et ,  ce 
qui  marque  encore  bien  plus  la  corruption  du  monde, 
c'est  que  l'on  en  vient  jusque-là  sans  passer  pour 
insensé  :  car  ,  si  ce  péché  étoit,  dans  l'opinion  des 
îiommes  ,  généralement  décrié  et  reconnu  pour  fo- 
lie ,  il  seroit  plus  rare  et  moins  contagieux  ;  mais 
aujourd  bui  c'est  un  désordre  commun  ,  que  l'esprit 
perverti  du  monde  a  su  même  en  quelque  façon  au- 
toriser par  le  nombre  et  la  qualité  de  ceux  qui  y  sont 
engagés. 

En  effet ,  chrétiens,  prenez  garde  à  cette  induc- 
tion ,  qui  va  vous  développer  ma  pensée  ,  et  qui  me 
servira  d'abord  de  preuve.  Je  dis  que  cet  aveugle- 


SPIRITUEL.  027 

ment  volontaire  et  affecté  ,  est  le  péché  des  libertins 
et  des  prétendus  athées  ,  qui  dans  eux-mêmes  et  par 
les  seules  vues  naturelles  ,  ont  des  lumières  plus 
que  sullisantes  pour  connoître  Dieu  ,  et  qui  par  con- 
séquent ne  peuvent  l'effacer  de  leur  esprit ,  ni  cesser 
de  croire  en  lui  ,  que  parce  qu'ils  ne  veulent  pas 
s'assujettir  à  lui ,  et  qu'à  force  de  l'offenser  ,  ils  par- 
viennent enfin  à  l'oublier  et  ensuite  à  le  mécon- 
noître.  Excellente  idée  que  Tertullien  donnoit  au- 
trefois de  l'athéisme,  lorsqu'après  avoir  démontré 
que  Dieu  ,  en  qualité  de  premier  Etre  ,  est  le  plus 
connu  de  tous  les  êtres,  il  concluoit  que  le  désordre 
des  impies  étoit  de  ne  vouloir  pas  reconnoîlre  celui 
qu'ils  ne  pouvoienl  jamais  absolument  ignorer  :  El 
liœc  est  summa  delicti nolentium  recognoscere  quem 
ignorare  non  possunt.  Où  vous  remarquerez  que 
ce  grand  homme  ,  bien  éloigné  de  donner  dans  les 
vaines  subtilités  de  certains  théologiens  modernes  , 
ni  de  raisonner  comme  eux  en  faisant  de  dangereuses 
suppositions  sur  ce  qui  regarde  l'existence  et  la  foi 
d'un  Dieu  ,  n'admettoit  point  d'ignorance  de  Dieu  , 
qui,  selon  lui,  ne  fût  un  crime  monstrueux  ;  et  cela 
fondé  sur  la  parole  expresse  de  saint  Paul  ,  lequel 
a  toujours  traité  d'inexcusables  ceux  qu'une  témé- 
raire présomption  aveugle  jusqu'à  douter  de  la  di- 
vinité :  ïnvisibilia  cjus  s  per  ea  quœ  facta  su  ni  , 
intellecta  ,  conspiciunlur  ,  ita  ut  sint  inexcusab- 
les (1);  L'insensé,  dit  le  Saint-Esprit,  a  balancé 
entre  sa  raison  et  son  cœur  :  sa  raison  lui  a  dit  qu'il 
y  avoit  un  Dieu  ,  et  son  coeur  rebelle  lui  a  dit  qu'il 

(1)  Rom.  1. 


328  SUR   L AVEUGLEMENT 

n'y  en  avoit  point  :  et  parce  que  son  cœur  a  malheu- 
reusement prévalu  sur  sa  raison  ,  malgré  les  vues  de 
sa  raison  ,  il  a  suivi  le  mouvement  de  son  cœur , 
jusqu'à  conclure  conformément  à  ses  désirs  ,  qu'il 
n'y  a  point  de  Dieu  dans  l'univers  :  Dixit  insipiens 
in  corde  suo  :  Non  est  Deus  (1).  Aveuglement  vo- 
lontaire et  affecté ,  qui ,  dans  la  société  des  hommes , 
fait  les  libertins  de  créance  et  de  religion. 

Je  dis  que  c'est  le  péché  de  certains  hérétiques 
de  mauvaise  foi  ,  qui  ne  sont  tels  que  parce  qu'ils 
sont  déterminés  à  l'être.  Car ,  il  y  en  a  dont  la  pré- 
vention va  jusqu'à  ne  vouloir  pas  même  s'instruire, 
jusqu'à  rejeter  indifféremment  et  sans  choix  tout  ce 
qui  seroit  capable  de  les  convaincre ,  jusqu'à  con- 
cevoir une  secrète  aversion  pour  la  vérité  ,  jusqu'à 
se  faire  un  point  de  conduite  et  un  principe  de  ne 
revenir  jamais  de  leurs  erreurs.  Prévention  que  saint 
Augustin  condamnoit  dans  les  Manichéens,  quand 
il  leur  reprochoit  qu'ils  avoient  moins  de  docilité 
pour  les  sacrés  oracles  de  l'Ecriture  et  pour  la  pa- 
role de  Dieu  ,  que  pour  les  traditions  humaines  et 
pour  les  livres  des  profanes.  Aveuglement  volon- 
taire et  affecté  ,  qui  fait  les  schismatiques  et  les  hé- 
rétiques. 

Je  dis  que  c'est  le  péché  des  sensuels  et  des  vo- 
luptueux ,  qui ,  pour  goûter  avec  moins  de  trouble 
leurs  infâmes  plaisirs  ,  ne  veulent  pas  même  entendre 
parler  des  vérités  éternelles  ,  et  ont  l'audace  de  dire 
à  Dieu  ce  que  le  saint  homme  Job  leur  meltoit  dans 
la  bouche  ,  pour  exprimer  le  malheur  ou  plutôt  le 

(i)  Ps.  5a. 


SPIK1TUEL.  329 

dérèglement  de  leur  conduite  :  Et  dixerunt  Deo  : 
Recède  à  nobis  ,  scienliam  viarum  tuarum  nolu- 
mus  (1);  Ils  ont  dit  à  Dieu  :  Retirez-vous  de  nous, 
Seigneur  ,  et  cessez  de  répandre  dans  nos  esprits 
cette  science  ,  quoique  divine  ,  qui  nous  découvre 
malgré  nous  les  voies  du  salut.  C'est  une  science 

o 

importune  ;  et  dans  la  possession  où  nous  sommes 
de  vivre  au  gré  de  nos  passions  et  de  satisfaire  nos 
sens  ,  elle  ne  feroit  que  nous  inquiéter  et  que  nous 
alarmer.  Réservez  pour  d'autres  ces  vives  lumières 
qui  sont  les  dons  précieux  de  votre  grâce  :  nous  ne 
sommes  pas  encore  disposés  à  les  recevoir  ;  il  en 
coûte  trop  pour  les  suivre  ,  et  même  il  en  coûteroit 
trop  ,  si  nous  les  avions,  pour  ne  les  pas  suivre,  il 
vaut  mieux  ,  pour  notre  repos  ,  que  nous  en  soyons 
privés.  Il  est  vrai  que  la  science  de  vos  comman- 
demens  et  de  votre  loi  est  la  science  des  saints  ;  mais 
elle  engage  à  des  choses  trop  pénibles  et  trop  con- 
traires à  toutes  nos  inclinations  ,  pour  souhaiter 
même  que  vous  nous  l'accordiez.  Ce  renoncement 
à  soi-même ,  ce  crucifiement  de  la  chair  ,  cette  né- 
cessité indispensable  de  la  pénitence  :  tout  cela  ,  si 
nous  y  pensions  ,  nous  désoleroit ,  et  la  vue  que 
nous  en  aurions  empoisonneroit  ce  qu'il  y  a  pour 
nous  dans  le  monde  de  plus  agréable  et  de  plus  doux. 
Nous  aimons  mieux  passer  nos  jours  dans  une  igno- 
rance profonde  ,  et  être  moins  instruits  ,  Seigneur, 
de  ce  que  vous  nous  commandez ,  afin  de  pouvoir 
jouir  sans  remords  des  plaisirs  que  vous  nous  dé- 
fendez. Car ,  c'est  ainsi  que  ces  partisans  du  monde  , 

(1)  Job.  21. 


QQ 


ÔÔO  SUR   L AVEUGLEMENT 

esclaves  de  la  passion  et  dominés  par  la  sensualité  , 
s'en  expliquent ,  ou  du  moins  c'est  ainsi  qu'ils  le 
pensent.  Aveuglement  volontaire  et  affecté  ,  qui  fait 
les  charnels  et  les  impudiques. 

Je  dis  que  c'est  le  péché  de  certains  esprits  pleins 
d'eux  -  mêmes  ,  qui ,  par  un  effet  pitoyable  de  leur 
orgueil,  ne  peuvent  supporter  la  vérité,  du  moment 
que  la  vérité  les  humilie  ;  qui ,  dès-là  ,  s'opiniâtrent 
à  la  fuir  ,  au  lieu  qu  ils  devroient  ,  pour  cela  même , 
la  chercher  ;  qui ,  comme  dit  saint  Augustin,  aiment 
cette  vérité  quand  elle  leur  est  favorable ,  mais  qui 
la  haïssent ,  qui  la  rejettent  quand  ils  en  craignent  la 
censure  :  Amant  luccntem  ,  oderunt  redarguentem. 
Le  péché  de  ceux  qui  ,  possédés  de  leur  amour- 
propre  ,  ne  veulent  pas  voir  leurs  défauts  ,  quoique 
grossiers ,  et  ne  peuvent  souffrir  d'en  être  repris  ; 
qui  prennent  pour  offenses  les  plus  charitables  avis 
qu'on  leur  donne  ,  et  les  plus  salutaires  remontrances 
qu'on  leur  fait  ;  qui ,  bien  loin  de  les  recevoir  comme 
de  bons  offices ,  s'en  font  des  sujets  de  ressentiment 
et  d'aigreur ,  et  ne  se  tiennent  obligés  qu'à  ceux  qui, 
par  une  fausse  amitié  ou  par  une  lâche  complaisance, 
ont  soin  de  leur  cacher  tout  ce  qui  les  blesse  ,  de 
leur  dissimuler  tout  ce  qui  les  mortifie  ,  quelque  vrai 
qu'il  puisse  être  d'ailleurs  ,  et  quoiqu'il  fût  si  utile  et 
si  nécessaire  pour  eux  de  le  connoilre.  Le  péché  de 
ceux  qui  veulent  même  qu'on  leur  applaudisse  jusque 
dans  leurs  foiblesses,  et  qu'on  les  loue  ,  comme  parle 
l'Ecriture  ,  jusque  dans  les  désirs  de  leurs  âmes  , 
c'est-à-dire,  jusque  dans  leurs  passions  les  plus  vio- 
lentes et  dans  leurs  entreprises  les  plus  injustes  ;  qui 


SPIRITUEL.  33l 

mettent  tout  leur  bonheur  à  être  flattés  et  trompés  ; 
qui  comptent  le  mensonge  pour  un  bienfait ,  et  l'adu- 
lation pour  une  marque  de  respect  :  Hi  nimirùm  , 
ce  sont  les  termes  de  saint  Jéiôme  dans  la  belle 
peinture  qu'il  nous  en  a  tracée  :  gaudent  ad  circum- 
ventionem  suam  ,  et  illusion empro  heneficio  ponunt. 
Aveuglement  volontaire  et  aiiêcté  ,  qui  fait  les  in- 
corrigibles. 

Enfin ,  je  dis  que  c'est  le  péché  d'une  infinité  de 
chrétiens,  qui,  par  une  autre  erreur  encore  plus 
damnable  ,  ne  veulent  pas  s'éclaircir  sur  certains  faits, 
sur  certains  doutes  ,  sur  certains  troubles  de  cons- 
cience ,  parce  qu'ils  sentent  bien  s  pour  peu  qu'ils  se 
sondent  eux-mêmes,  qu'ils  ne  sont  pas  dans  la  dis- 
position d'accomplir  des  devoirs  à  quoi  cet  éclair- 
cissement leur  feroit  voir  qu'ils  sont  obligés  ;  et  voilà 
ceux  que  le  Prophète  avoit  en  vue  dans  le  pseanme 
trente-cinquième  ,  et  dont  il  disoit  :  Noluit  iniclîî- 
gere  ut  benè  ageret  (i);  Le  pécheur  n'a  pas  voulu 
savoir  le  bien  ,  parce  qu'il  ne  l'a  pas  voulu  faire. 
Ainsi  un  homme,  auparavant  obscur  et  inconnu, 
s'est  poussé  ,  par  ses  intrigues  ,  dans  ces  emplois  où  , 
sans  un  miracle  de  la  grâce  ,  il  est  presqu'aussi  im- 
possible de  se  sauver,  qu'il  est  facile  de  s'enrichir  en 
très-peu  d'années;  on  l'a  vu  s'élever  ,  de  l'extrême 
indigence  ou  d'un  état  médiocre  ,  à  une  prospérité 
qui  scandalise  le  public  ;  chargé  de  l'administration  du 
bien  d'autrui ,  dans  le  maniement  qu'il  en  a  fait ,  ii 
n'a  eu  ni  l'exactitude  ,  ni  peut-être  la  bonne  foi  né- 
cessaire pour  ne  pas  confondre  les  intérêts  du  pro^ 

(1)  Psat.  55. 


332  sur  l'aveuglement 

chain  avec  les  siens  propres.  Celui-ci ,  dans  les  fonc- 
tions de  la  magistrature,  a  cent  fois  montré,  aux 
dépens  du  foible  et  du  pauvre,  ce  qu'il  pouvoit  en 
faveur  de  ses  amis  :  celui-là  ,  pourvu  dans  l'Eglise 
de  bénéfices ,  en  a  joui  et  en  a  dissipé  les  revenus, 
sans  avoir  égard  aux  obligations  onéreuses  qui  y  étoient 
attachées.  Si ,  dans  chacun  de  ces  états ,  l'on  venoit , 
après  quelque  temps  ,  à  entrer  dans  la  discussion  des 
choses ,  et  à  peser  tout  dans  la  balance  du  sanctuaire , 
il  est  évident  qu'on  y  trouveroit  bien  des  comptes 
à  rendre ,  bien  des  injustices  à  réparer  ,  bien  des 
restitutions  à  faire  :  or  ,  tout  cela  embarrasseroit  et 
réduiroit  à  des  extrémités  fâcheuses.  Que  fait-on  ? 
pour  s'en  ôter  l'inquiétude  et  le  scrupule,  on  s'en 
ôtelaconnoissance;  on  s'étourdit  là-dessus,  on  prend 
le  parti  de  n'y  point  penser.  Faut-il  cependant  s'ac- 
quitter d'un  devoir  de  religion  ?  faut-il ,  pour  satis- 
faire au  précepte  de  l'Eglise  ,  approcher  du  tribunal 
de  la  pénitence  ?  on  cherche  un  confesseur  com- 
mode ,  c'est-à-dire  ,  un  confesseur  peu  habile  ,  ou 
peu  zélé  ,  qui,  content  de  voir  à  ses  pieds  l'iniquité  , 
couverte  des  apparences  de  l'humilité ,  délie  sur  la 
terre  ce  que  Dieu  dans  le  ciel  ne  déliera  jamais  ,  et , 
sans  rien  exiger  davantage  qu'une  confession  légère 
et  superficielle  ,  bénit  encore  Dieu  d'une  prétendue 
conversion  sur  laquelle  les  anges  de  la  paix  et  les 
vrais  ministres  du  Seigneur  ne  peuvent  assez  amère- 
ment pleurer.  Aveuglement  qui  fait  les  insensibles 
et  les  endurcis. 

Or,  j'ai  ajouté  et  je  soutiens  que  ,  de  tous  les  pé- 
chés dont  l'homme  est  capable,  il  n'y  en  a  point  de 


SPIRITUEL.  333 

plus  contraire  au  salut  :  pourquoi  ?  en  voici  la  raison  , 
qui  est  sans  réplique  :  parce  que  cet  aveuglement 
volontaire  exclut  la  première  de  toutes  les  grâces , 
qui  est  la  lumière  divine  ,  et,  par  l'exclusion  de  cette 
première  grâce  ,  nous  met  dans  une  espèce  d  impos- 
sibilité de  parvenir  à  aucune  autre  grâce.  C'est  la 
pensée  de  saint  Augustin  :  d'où  il  s'ensuit  que  ce 
péché  ferme ,  pour  ainsi  dire ,  à  Dieu ,  la  porte  de 
notre  cœur  ,  et  réduit  Dieu  ,  tout  Dieu  qu'il  est ,  à 
moins  qu'il  n'use  de  son  souverain  empire  et  qu'il  ne 
fasse  un  dernier  effort  de  sa  miséricorde  ,  comme 
dans  l'impuissance  de  nous  sauver  :  écoutez-moi ,  et 
vous  en  allez  convenir.  Point  de  péché  plus  contraire 
au  salut  que  celui-là  :  car  ,  dans  tous  les  principes  de 
la  théologie  ,  la  première  grâce  du  salut ,  c'est  la  lu- 
mière qui  nous  découvre  les  voies  de  Dieu ,  et  qui 
nous  fait  connoître  nos  devoirs:  lumière  absolument 
nécessaire,  puisque,  dans  l'ordre  de  la  grâce  aussi 
bien  que  dans  l'ordre  de  la  nature,  pour  agir  libre- 
ment il  faut  connoître ,  et  pour  connoître  il  faut  être 
éclairé  de  Dieu.  Que  faisons-nous  donc  quand  nous 
rejetons  cette  lumière?  nous  détruisons  dans  nous- 
mêmes  le  fondement  du  salut,  et,  par  l'obstacle  que 
nous  apportons  à  cette  seule  grâce,  nous  renonçons , 
autant  qu'il  est  en  nous,  à  toutes  les  autres  grâces, 
que  Dieu  ternit  en  réserve  dans  les  trésors  de  sa  mi- 
séricorde ,  et  par  où  il  vouloit  nous  convertir  et  nous 
attacher  à  lui. 

Car,  négliger  cette  lumière,  beaucoup  plus,  la 
craindre  et  la  fuir ,  c'est  dire  à  Dieu  que  nous  ne  vou- 
lons pas  qu'il  nous  prévienne  de    son  amour ,  que 


334  sur  l'aveuglement 

nous  ne  voulons  pas  qu'il  nous  imprime  la  crainte 
de  ses  jugemens ,  que  nous  ne  voulons  pas  même 
qu'il  nous  donne  de  la  confiance  en  lui ,  que  nous 
ne  voulons    pas  qu'il  touche  notre  cœur ,   et  qu'il 
en  fasse  un  cœur  pénitent  et  contrit  :  comment  cela? 
parce  que  ,  dans  la  doctrine  de  saint  Augustin  ,  la 
crainte  de  Dieu,  l'amour  de  Dieu,  la  confiance  en 
Dieu,  la  haine  du  péché ,  sont  autant  de  grâces  d'ins- 
piration et  d'affection,  qui  supposent  essentiellement 
les  grâces  de  lumière  et  de  connoissance.  Du  mo- 
ment donc  que  nous  renonçons  par  un  aveuglement 
volontaire  à  cette  grâce  de  connoissance,  nous  nous 
rendons  incapables  de  tous  les  autres  dons  de  Dieu 
et  de  tous  les  senlimens  qui  pouvoient  nous  ramener 
à  Dieu.  Or  ,  je  vous  demande  si  l'on  peut  rien  con- 
cevoir de  plus  directement  opposé  au  salut?  Prenez 
garde ,  s'il   vous  plaît  :  tandis  que  nous  avons  ces 
connoissances  qui  nous  règlent  par  rapport  au  salut , 
quelque  pécheurs,  du  reste,  que  nous  soyons,  Dieu 
agi*  encore  dans  nous  ,  et ,  malgré  la  corruption  de 
nos  mœurs,  nous  sommes  toujours,  en  quelque  ma- 
nière, sous  l'empire  de  sa  grâce.  D'où  vient  que  le 
Sauveur  disoit  :  Marchez  pendant  que  vous  avez  la 
lumière  :  Ambulate  dum  luccm  habetis  (i).  Mais, 
dès  que  cette  lumière  nous  manque,  toutes  les  opé- 
rations de  la  grâce  cessent ,  et  nous  pouvons  dire 
que  nous  cessons  d'être  nous-mêmes  dans  la  voie  du 
salut.  Je  dis  plus;  car,  non-seulement  ce  péché  d'un 
aveuglement  volontaire  nous  ôte  la  lumière  ,   mais 
il  nous  ôte  même  le  désir  d'avoir  la  lumière;  non- 

(i)  Joan.  12. 


SPIRITUEL.  335 

seulement  il  nous  fait  sortir  de  la  voie  du  salut, 
mais  il  nous  fait  perdre  ,  en  quelque  façon  ,  l'espé- 
rance d'y  rentrer  ,  puisqu'il  est  certain  que  le  pre- 
mier pas  pour  rentrer  dans  la  voie  du  salut ,  est  de 
la  chercher,  de  l'étudier,  de  vouloir  l'apprendre: 
or  ,  c'est  à  quoi  ce  péché  a  une  essentielle  opposition. 
Saint  Chrysostôme  nous  en  donne  la  figure  et  la 
preuve  dans  l'exemple  de  l'aveugle  de  Jéricho  :  cet 
aveugle  eût-il  jamais  été  guéri  par  le  Fils  de  Dieu  , 
s'il  ne  l'avoit  ardemment  désiré?  non;  mais  il  cria, 
mais  il  pressa  ,  mais  il  importuna  ,  mais  il  témoigna 
une  envie  extrême  de  voir:  Domine „  ut  videam  (1); 
et  c'est  pour  cela  que  Jésus-Christ  lui  rendit  la  vue. 
Nous  ne  faisons  rien  de  semblable  ,  c'est-à-dire  , 
nous  n'avons  pas  même  ce  désir  que  Dieu  nous 
éclaire  ,  et  nous  ne  pensons  pas  à  l'exciter  ni  à  le 
demander  :  nous  sommes  donc  dans  le  dernier  éloi- 
gnement  où  nous  puissions  être  du  royaume  de 
Dieu.  Je  me  trompe ,  il  y  a  encore  quelque  chose  de 
plus  affreux  dans  ce  péché  :  et  quoi  ?  c'est  que  sou- 
vent ,  bien  loin  d'avoir  cette  volonté  sincère  d'être 
éclairés  de  Dieu ,  nous  en  avons  une  toute  contraire; 
et  qu'au  lieu  de  dire  à  Dieu  :  Seigneur  ,  que  je  voie, 
nous  nous  disons  secrètement  à  nous  mêmes,  par  un 
attachement  opiniâtre  à  notre  désordre  :  Que  je  ne 
voie  jamais  ce  qui  me  gêne  et  ce  qui  ne  serviroit  qu'à 
me  troubler. Péché  que  je  n'appelle  plus  simple  péché, 
mais  ,  si  j'ose  le  dire  ,  une  fureur  pareille  à  celle  de 
l'aspic  ,  qui,  selon  la  comparaison  du  Saint-Esprit , 
se  bouche  les  oreilles,  pour  n'entendre  pas  la  vois 

(0  Luc.  18. 


336  sur  l'aveuglement 

de  l'enchanteur  :  Furor  Mis  sccundùm  simili 'tudi- 
nem  serpentis  :  si  eut  a  s  pi  dis  surdœ  3  et  obturant i s 
mires  suas  (i)  ;  avec  cette  différence  ,  dit  saint  Ber- 
nard, que  quand  l'aspic  bouche  ses  oreilles,  c'est 
pour  conserver  sa  vie  :  au  lieu  que  ,  quand  nous 
fermons  les  yeux  à  la  vérité ,  c'est  pour  notre  ruine 
et  pour  notre  mort. 

J'ai  dit  que  ce  péché  seul  mettoit  Dieu  dans  une 
espèce  d'impuissance  de  nous  sauver  ,  et  l'obligeoit 
à  nous  dire  ,  quoique  dans  un  autre  sens  ,  ce  que 
Jésus-Christ  dit  à  l'aveugle  dont  je  viens  de  vous  pro- 
poser l'exemple  :  Quid  tibi  vis  faciam  (2)  ?  A  quoi 
m'obliges-tu,  pécheur;  et,  dans  l'état  malheureux 
où  je  te  vois,  que  veux-tu  que  je  fasse?  Que  je  te 
sauve  sans  grâce  ?  cela  n'est  pas  dans  mon  pouvoir. 
Que  je  te  donne  des  grâces  sans  lumières?  il  n'y  en 
eut  jamais  de  la  sorte.  Que  ,  par  des  lumières  for- 
cées, je  te  sanctifie  malgré  toi  ?  ce  n'est  point  l'ordre 
de  ma  providence.  Que  ,  par  un  miracle  spécial ,  je 
change  pour  toi  les  lois  de  cette  providence  ?  ma  jus- 
tice s'y  oppose ,  et  ma  miséricorde  même  ne  l'exige 
pas.  11  faut  donc ,  en  m'accommodant  à  tes  disposi- 
tions,  que  je  te  laisse  périr;  et,  parce  que  tu  veux 
t'aveugler,  que  j'arrête  le  cours  de  mes  grâces,  puis- 
qu'il n'y  en  a  aucune  qui  te  puisse  convertir  tandis 
que  tu  persisteras  à  ne  vouloir  pas  connoître  les  vé- 
rités du  salut. 

Je  sais ,  chrétiens  ,  que  Dieu  peut ,  indépendam- 
ment de  nous  ,  pénétrer  nos  esprits  de  ses  lumières. 
Je  sais  qu'il  est  de  leur  essence,  en  tant  que  ce  sont  des 

(1)  Psa!.  57.  —  (2)  Luc.  18. 

grâces , 


SPIRITUEL.  337 

grâces,  d  être  produites  dans  nous  sans  nous-mêmes: 
In  nobis  sine  nobis  ,  dit  saint  Augustin.  Je  sais  qu'il 
ne  nous  est  pas  libre  de  les  recevoir  ou  de  ne  les  pas 
recevoir ,  quoiqu'il  nous  soit  libre ,  après  les  avoir 
reçues  ,  d'en  bien  ou  d'en  mal  user.  Mais  il  est  tou- 
jours vrai  que   quand  nous  haïssons  ,  quand  nous 
fuyons  ces  lumières,  nous  formons  tout  l'obstacle  à 
notre  salut  qu'une  créature  de  sa  part  y  peut  former, 
et  que  ,  pour  surmonter  cet  obstacle ,  il  faudroit  que 
Dieu  employât  des  grâces  extraordinaires  ,  et  qu  il 
fît  un  miracle  de  sa  toute—puissance.  Or  ,  cela  me 
suffit  pour  avoir  droit  de  dire  que  ceue  espèce  d'aveu- 
glement est  donc,  de  tous  les  péchés,  le  plus  op- 
posé à  la  conversion  et  au  salut  de  l'homme.  Péché  , 
mes  chers  auditeurs ,  où  nous  devons  tous  craindre 
de  tomber,  mais  encore  plus  ceux  qui ,  dominés  par 
leurs  passions  ,  se  laissent  emporter  au  torrent  du 
monde.  Et  voilà  pourquoi  je  voudrois  que  tous  ceux 
qui  m' écoutent  se  proposassent  aujourd'hui  de  faire 
tous  les  jours  à  Dieu  cette  prière  que  faisoit  si  sou- 
vent David  ,  et  qui  marquoit  si  bien  la  droiture  de 
son  cœur:  Révéla  oculos  meos  (1)  ;  Seigneur,  éclai- 
rez-moi ,  et  ouvrez-moi  les  yeux.  Illumina  tenebras 
meas  (2)  :  Seigneur ,    dissipez  les  ténèbres  de  mon 
esprit.  Illustra  faciem  tuam  super  servum  tuum  (3)  : 
Faites  rejaillir  l'éclat  de  votre  visage  sur  votre  servi- 
teur.  Détrompez -moi  des   erreurs  et   des  fausses 
maximes  du  siècle.  Je  suis  aveugle  ,  il  est  vrai;  mais 
au  moins ,  par  votre  miséricorde  ,  ô  mon  Dieu  !  je 
ne  me  plais  pas  dans  mon  aveuglement ,  puisqu'au 

(1)  Psal.  1 18.  —  (2}  Ps.  17.  —  (3)  ?i,  3a. 

T031E    III.  22 


338  sur  l'aveuglement 

contraire  je  le  déplore  et  je  l'ai  en  horreur.  Je  marche 
dans  1  obscurité  d'une  foi  languissante  et  imparfaite  : 
mais  au  moins  je  désire  vos  saintes  lumières  ,  je  vous 
les  demande  ,  je  suis  dans  l'impatience  de  les  obte- 
nir ,  je  les  préfère  à  toute  la  sagesse  mondaine ,  je 
veux  me  disposer  à  les  recevoir.  Et  parce  que  je 
sais  que  ce  n'est  poiut  dans  le  bruit  et  le  tumulte 
du  monde  que  vous  les  répandez,  et  qu'au  contraire 
c'est  là  qu'elles  s'évanouissent,  je  veux  désormais  me 
séparer  du  monde  ;  je  veux  régler  mes  occupations 
et  mes  conversations,  et  en  retrancher  le  superflu; 
je  veux  m'occuper  de  vous  et  de  moi-même  ,  afin 
que ,  dans  le  silence  d'une  vie  tranquille  et  intérieure , 
je  puisse  entendre  votre  voix  et  profiler  de  vos  di- 
vines instructions.  Ah!  mon  Dieu  ,  changez  donc  et 
purifiez  mon  cœur  :  Cor  mundum  créa  in  me  , 
Deus  (i).  Et  comme  il  ne  peut  être  réglé  que  par 
les  connoissances  de  l'esprit ,  renouvelez  le  mien  : 
Et  spiritum  rectum  innova  in  çisceribus  meis  (2). 
Donnez-moi  cette  intelligence  qui  fait  les  prédestinés 
et  les  saints  :  Da  milii  intellect  um  ,  ut  s  ci  a  m  justi- 
ficationes  tuas  (3).  Si  je  vous  la  demande  ,  Seigneur, 
ce  n'est  point  pour  me  rendre  plus  habile  dans  les 
affaires  du  monde;  ce  n'est  point  pour  avoir  l'estime 
et  l'approbation  du  monde  ;  ce  n'est  point  pour  me 
distinguer  et  pour  m'élever  dans  le  monde:  je  serai 
toujours  assez  distingué  ,  Seigneur  ,  quand  je  serai 
devant  vous  et  auprès  de  vous;  je  serai  toujours  assez 
grand  quand  je  vous  craindrai.  Mais  donnez-la-moi 
pour  n'ignorer  rien  ,  dans  ma  condition  ,  de  tous 

i  (1)  Ps,  5*.  —  (2)  lbid.  —  (3)  Psal.  11S. 


SPIRITUEL.  339 

mes  devoirs,  pour  savoir  tontes  vos  volontés  et  pour 
les  accomplir.  Je  puis  me  passer  de  tout  le  reste,  et 
je  renonce  même  absolument  à  tout  le  reste,  s'il  ne 
me  conduit  là  :  Ut  sciam  juslificationes  tuas.  C'est 
ainsi  ,  chrétiens  ,  que  vous  vous  préserverez  de  ce 
premier  aveuglement  qui  de  lui-même  est  péché  : 
parlons  maintenant  du  second  ,  qui  est  la  cause  du 
péché  :  c'est  la  seconde  partie. 

DEUXIÈME  PARTIE. 

J'appelle  aveuglement  cause  du  péché  ,  quand 
l'homme  ne  pèche  que  parce  qu'il  est  aveugle,  et 
que ,  dans  la  disposition  où  il  se  trouve  ,  il  ne  pé- 
cheroit  pas  s'il  avoit  certaines  vues  qu'il  n'a  pas  en 
effet ,  mais  qu'il  pourroit ,  et  par  conséquent  qu'il 
devroit  avoir.  Car  il  est  vrai  de  dire  alors  que  son 
aveuglement,  ou  que  son  ignorance  est  la  cause  de 
son  désordre,  puisque  son  ignorance  venant  à  ces- 
ser ,  son  désordre  cesseroit  de  même.  En  fut-il  ja- 
mais un  exemple  plus  authentique,  et  tout  ensemble 
plus  terrible  ,  que  le  crime  des  J;iifs  commis  dans  la 
personne  du  Sauveur  du  monde  ?  Un  Dieu  livré  a  la 
cruauté  des  hommes,  un  Dieu  moqué,  outragé, 
condamné  ,  crucifié  ,  voilà  sans  doute  un  péché  dont 
la  seule  idée  fait  horreur  ,  et  cependant  un  péché 
dont  l'ignorance  a  été  le  principe.  Les  pharisiens 
avoienl  entrepris  de  perdre  Jésus-Christ  ;  mais  ils  ne 
savoient  pas  que  Jésus-Christ  étoit  le  Messie  et  le 
Fils  unique  de  Dieu.  Oui ,  mes  frères,  leur  dit  saint 
Pierre,  prêchant  dans  leur  synagogue,  je  sais  que 
vous  avez  agi  en  cela ,  aussi  bien  que  vos  magistrats, 

22. 


34o  sur  l'aveuglement 

par  ignorance  :  Sed  et  mine  scio  quia  per  ignoran- 
tiam  fecistis ,  si  eut  et  principes  cestri  (i).  Vous 
avez  opprimé  le  Juste  ,  vous  avez  donné  la  mort  à 
l'auteur  même  de  la  vie,  vous  lui  avez  préféré  un  vo- 
leur public  ;  mais  vous  l'avez  fait  parce  que  vous 
étiez  dans  l'erreur.  Jésus-Christ  ne  le  lémoigna-t-il 
pas  lui-même  ,  lorsque  sur  la  croix  ,  il  dit  à  son  Père  : 
Pardonnez-leur,  mon  Père  ,  parce  qu'ils  ne  savent 
pas  ce  qu'ils  font  :  Ignosce  illis  ;  nesciunt  enim  quid 
faciunt.  Cependant  ils  commettoient  le  plus  abomi- 
nable de  tous  les  crimes  :  mais ,  encore  une  fois  , 
d'où  procédoit  ce  crime  si  abominable  ?  de  l'aveu- 
glement où  la  passion  et  la  haine  les  avoit  plongés. 
Rien  de  plus  commun  dans  le  christianisme ,  que 
ces  ignorances  qui  font  tomber  les  hommes  dans  le 
péché  ,  ou  que  ces  péchés  causés  par  l'ignorance  des 
liommes.  Combien  d'injustices  dans  le  commerce, 
combien  d'usures ,  de  prêts  où  laconcience  est  blessée, 
faute  de  savoir  ce  que  la  loi  de  Dieu  permet  et  ce 
qu'elle  défend  ?  Si  j'en  avois  été  instruit ,  dit-on  ,  je 
n'aurois  eu  garde  de  m'engager  dans  cette  affaire  : 
car,  à  Dieu  ne  plaise  que,  pour  nul  intérêt  du 
inonde  ,  je  risque  jamais  mon  salut  !  Vous  le  pensez 
de  la  sorte ,  mon  cher  auditeur ,  et  je  le  veux  croire  ; 
mais  cependant  vous  avez  fait  ce  que  le  Seigneur 
condamne  hautement  dans  l'Ecriture  :  d'un  argent 
qui  devoit  être  le  secours  des  pauvres  et  la  matière 
de  votre  charité  ,  vous  avez  retiré  un  profit  injuste  ; 
et  cette  usure  déguisée  ,  palliée  tant  qu'il  vous 
plaira  ,  a  été  la  suite  de  votre  ignorance.  De  même 
(0  Act.  3. 


SPIRITUEL.  34l 

combien  d'aversions,  de  haines  secrètes,  d'inimitiés 
même  déclarées,  qui  n'ont  point  d'autre  fondement 
que  la  prévention  et  l'erreur  ?  Voilà,  disoit  Tertul- 
lien  ,  faisant  l'apologie  des  premiers  fidèles  ,  d'où, 
viennent  toutes  les  violences  qu'exercent  contre  nous 
les  païens.  Ce  qui  les  porte  à  ces  extrémités  ,  c'est  la 
haine  qu'ils  ont  conçue  pour  la  religion  chrétienne, 
ïlaine  fondée  sur  l'ignorance  :  car  ils  ne  haïssent  les 
chrétiens  que  parce  qu'ils  ne  les  connoissent  pas; 
et  du  moment  qu'ils  les  connoissent,  ils  commen- 
cent à  les  aimer  :  Hœc  causa  iniquitatis  illorum  erga 
christianos  ;  ubi  desinunt  ignorare  ,  cessant  odisse. 
Or ,  de  chrétien  à  chrétien  ,  c'est  ce  qui  arrive  en- 
core tous  les  jours.  Car ,  combien  ,  par  exemple  , 
de  péchés  contre  la  charité  ,  combien  de  discours 
injurieux  et  de  médisances  ,  combien  même  de  ca- 
lomnies dont  l'ignorance  est  la  source  ?  si  l'on  s'étoit 
bien  instruit  de  la  vérité  des  choses ,  on  auroit  parlé 
sagement  ,  équitabîemenl ,  charitablement  ;  et  ren- 
dant justice  au  prochain  ,  on  auroit  par  là  conservé 
la  paix.  Mais  parce  qu'on  s'est  prévenu ,  parce  qu'on 
ne  s'est  pas  mis  en  peine  de  démêler  le  vrai  d'avec 
le  faux  ,  parce  que  sur  un  léger  soupçon  ou  sur  un 
rapport  infidèle  ,  on  a  cru  ce  qui  n'éloit  pas  ;  en  un 
mot ,  parce  qu'on  a  ignoré  la  vérité  ,  on  a  con- 
damné l'innocence  ,  on  a  blessé  l'honneur  et  détruit 
la  réputation  de  son  frère  ,  on  s'est  piqué  ,  on  s'est 
aigri ,  on  s'est  emporté  ,  et  de  là  tous  les  désordres 
que  l'animosité  et  la  vengeance  ont  coutume  de  pro- 
duire. On  vous  l'a  dit  cent  fois ,  femmes  chrétiennes  , 
et  l'on  ne  peut  trop  vous  le  redire  :  en  matière  d'im- 


342  sur  l'aveuglement 

pureté,  notre  religion  condamne  mille  libertés  comme 
criminelles,  qui,  dans  l'estime  commune,  passent 
pour  de  simples  vanités  ,  et  pour  des  légèretés  dont 
on  ne  peut  croire  que  Dieu  se  tienne  si  grièvement 
offensé.  Si  l'on  étoit  bien  persuadé  que  ce  sont  des 
péchés  et  souvent  des  péchés  mortels ,  est-il  croyable 
que  tant  de  personnes  élevées  dans  la  piété  fussent 
néanmoins  là-dessus  si  peu  régulières,  et  quelles 
voulussent  exposer  ainsi  leur  salut?  Non  :  mais  parce 
que  le  monde  ,  ou  ,  pour  mieux  dire  ,  parce  que  le 
libertinage  du  monde  s'est  mis  en  possession  de  qua- 
lifier tout  cela  comme  il  lui  plaît ,  sans  consulter 
d'autre  règle,  on  se  le  permet  sans  scrupule,  et  ce 
sont  ces  erreurs  du  monde  qui  entretiennent  dans  les 
âmes  le  règne  de  l'esprit  impur.  Laissons  ce  détail , 
qui  seroit  infini ,  et  venons  au  point  important  que 
j'ai  présentement  à  développer. 

On  demande  donc  ,  et  voici  la  grande  règle  d'où 
dépend  dans  la  pratique  et  dans  l'usage  de  la  vie  le 
jugement  exact  que  chacun  doit  faire  de  ses  actions: 
on  demande  si  cet  aveuglement  qui  est  la  cause  du 
péché  ,  peut  toujours  devant  Dieu  ,  notre  souverain 
juge  ,  nous  tenir  lieu  d'excuse  et  nous  justifier. 
Mais  si  cela  étoit,  répond  saint  Bernard,  Dieu, 
dans  l'ancienne  loi ,  auroit-il  ordonné  des  sacrifices 
pour  l'expiation  des  ignorances  de  son  peuple?  Dav  ici, 
dans  la  ferveur  de  sa  contrition ,  auroit-il  dit  à  Dieu  : 
Seigneur  ,  oubliez  mes  ignorances  passées  :  Belicta 
mventutis  meœ  s  et  ignorant/as  mens  ne  memine- 
ris  (1)  ?  N'auroil-il  pas  dû  dire  ,  au  contraire  :  Sou- 
<i)  P6.  24- 


SPIRITUEL.  343 

venez- -vous  de  mes  ignorances  ;  car  puisqu'elles  me 
sont  favorables,  et  qu'elles  me  doivent  servir  d'ex- 
cuse auprès  de  vous  ,  il  est  de  mon  intérêt  que  vous 
en  conserviez  la  mémoire.  Est-ce  ainsi  qu'il  parle  ? 
Non  ;  mais  il  dit  à  Dieu  :  Oubliez-les  ,  eilacez-les  de 
ce  livre  redoutable  que  vous  produirez  contre  moi 
quand  vous  viendrez  me  juger.  Il  n'est  donc  pas  vrai 
que  l'ignorance  soit  toujours  une  excuse  légitime  , 
lorsqu'il  est  queslion  de  péché. 

Je  vais  encore  plus  loin  :  car,  je  prétends  qu'elle 
ne  l'est  presque  jamais  pour  la  plupart  des  chrétiens. 
Ceci  vous  surprendra,  mais  je  l'avance  sans  hésiter; 
et  je  dis  hautement  que  ,  dans  le  siècle  où  nous  vi- 
vons ,  une  des  excuses  les  moins  sontenables  est 
communément  l'ignorance  :  pourquoi  ?  parce  que 
dans  le  siècle  où  nous  vivons  ,  il  y  a  trop  de  lu- 
mières pour  pouvoir  s'autoriser  de  ce  prétexte  :  Si 
non  venissem  ,  et  loculus  fuissem  eis  ,  peccatum 
non  haberent  (1);  Si  je  n'étois  pas  venu  ,  disoit  le 
Fils  de  Dieu  ,  et  que  je  ne  leur  eusse  point  pailé, 
leur  incrédulité  seroit  excusable  ;  mais  maintenant 
que  je  leur  ai  annoncé  le  royaume  de  Dieu ,  et  que 
je  ne  leur  ai  rien  caché  des  vérités  éternelles ,  ils  n'ont 
plus  d'excuse  dans  leur  péché  :  Nunc  autem  excu- 
sationem  non  habent  depeccalo  suo  (2).  Appliquons- 
nous  ce  reproche  que  Jésus-Christ  faisoitaux  Juifs. 
Si  nous  vivions  au  milieu  de  la  barbarie ,  dans  un 
siècle  où  la  parole  de  Dieu  fût  aussi  rare  qu'elle  l'étoit, 
selon  l'Ecriture ,  du  temps  de  Samuel  ;  si  l'on  nous 
avoit  déguisé  les  vérités  de  l'évangile,  si  on  ne  les 

{1)  Joan.  i5.  —  (2)  Jbid. 


3+4  sur  l'aveuglement 

avoir  proposées  qu'en  énigmes  et  en  figures  ,  si  l'on 
n'avoit  pas  eu   soin   de  nous  les  représenter  dans 
toute  leur  force,  peut-être   aurions-nous  droit   de 
faire  fonds  sur  notre  ignorance  ,  et  nous  seroit-elle 
de  quelque  usage  devant  le  tribunal  de  Dieu.  Mais 
dans  un  royaume  aussi  chrétien  que  celui  où  Dieu 
nous  a  fait  naître  ;  mais  dans  un  temps  où  la  parole 
de  Dieu  ,  ce  pain  d'entendement  et  de  vie ,  selon  l'ex- 
pression du  Sage  :  Panem  viiœ  et  intellectûs  (i) ,  se 
distribue  si  amplement  et  si  souvent  ;  mais  dans  une 
cour  où  ceux  qui  écoutent  cette  parole,  se  piquent 
de  tant  d'esprit  et  de  pénétration  ,  dire  :  Je  n'avois 
pas  assez  de  lumières ,  et  j'ai  péché  par  ignorance , 
c'est  un  abus,  chrétiens.  Une  telle  excuse  est  vaine, 
et  n'a  point  d'autre  effet  que  de  nous  rendre  encore 
plus  criminels.  C'est  ce  voile  de  malice  dont  saint 
Pierre  nous  défend  de  nous  couvrir  ,  en  rejetant  sur 
Dieu  ce  que  nous  devons  avec  confusion  nous  impu- 
ter à  nous-mêmes. 

Mais  enfin  ,  me  direz-vous,  malgré  cette  abon- 
dance de  lumières ,  on  ignore  encore  cent  choses 
essentielles  au  salut ,  surtout  à  l'égard  de  certains  de- 
voirs. Ah  !  mes  chers  auditeurs  ,  je  l'avoue  :  mais 
c'est  justement  sur  quoi  je  gémis  ,  que  dans  un  aussi 
grand  jour  que  celui  où  nous  sommes  ,  il  y  ait  en- 
core tant  de  choses  que  nous  ne  voyons  pas  ;  et  qu'au 
milieu  de  tant  de  clartés  qui  nous  environnent , 
notre  aveuglement  subsiste.  Voilà  ce  qui  me  sur- 
prend ,  et  ce  que  je  condamne.  Quand  les  pharisiens 
protestèrent  qu'ils  ne  connoissoient  pas  Jésus-Christ , 

(i)  Eccii.  i5. 


SPIRITUEL.  3  +  5 

et  qu'ils  ne  savoient  pas  même  d'où  il  e'toit  :  Hune 
autem  nescimus  undè  sit  (1),  bien  loin  que  cetle 
raison  fermât  la  bouche  à  l'aveugle-né  ,  elle  ne  fit 
qu'allumer  son  zèle  :  C'est  ce  qui  paroît  bien  éton- 
nant ,  leur  répliqua-t-il ,  que  vous  ne  sachiez  pas 
d'où  il  est ,  et  que  ce  soit  pourtant  lui  qui  m'ait  ou- 
vert les  yeux  :  In  hoc  mirabilc  est ,  quia  vos  nés- 
citis  undè  sit ,  et  aperuit  oculos  mens  (2).  Comme 
leur  disant  qu'après  un  miracle  aussi  visible  que 
celui-là  ,  ils  ne  dévoient  plus  chercher  d'excuse  dans 
leur  ignorance,  parce  que  ce  miracle  que  Jésus- 
Christ  venoit  de  faire  ,  l'avoit  hautement  et  pleine- 
ment réfutée.  Je  dis  le  même  de  vous  et  de  moi. 
Oui  ,  mes  frères  ,  il  est  bien  étonnant  que  sans  y 
penser  et  sans  le  savoir ,  nous  péchions  tous  les  jours 
par  ignorance  ,  et  que  Dieu  néanmoins  ait  si  abon- 
damment pourvu  à  notre  instruction  ;  qu'il  s'ex- 
plique à  nous  par  tant  de  voix  ,  qu'il  nous  parle  par 
tant  d'organes,  qu'il  ait  établi  tant  de  ministres  pour 
nous  déclarer  ses  volontés  ,  tant  de  docteurs  pour 
nous  interpréter  ses  commandemens  ,  tant  de  guides 
pour  nous  diriger  et  pour  nous  conduire  :  In  hoemi- 
rabile  est  (3)  ;  voilà  le  prodige  ,  mais  le  prodige  de 
notre  iniquité  ,  dont  il  seroit  bien  indigne  qu'on  osât 
se  prévaloir  contre  Dieu.  C'étoit  une  erreur  du  mau- 
vais riche  dans  l'enfer ,  de  croire  que  ses  frères,  qui 
vivoient  encore  sur  la  terre  ,  et  qui  menoient  une  vie 
aussi  corrompue  que  la  sienne  ,  pussent  s'excuser  sur 
leur  ignorance  ,  jusqu'à  ce  que  Lazare  ou  quelqu'un 
des  morts  leur  eût  été  envoyé  pour  leur  parler  de  la 

(1)  Joan.  9.  —  (2)  Ibid.  —  (5)  Ibid. 


346  SUR   Ls AVEU  CLEMENT 

part  de  Dieu,  et  pour  les  instruire  du  malheureux 
état  où  ils  se  trouvoient engagés.  Non,  non  ,  lui  ré- 
pondit Abraham  ,  il  n'est  pas  besoin  que  Lazare  pour 
cela  sorte  du  lieu  de  son  repos;  ils  ont  Moïse  et  les 
prophètes  ;  qu'ils  les  écoutent  :  s'ils  ne  les  écoutent 
pas  ,  il  n'y  a  plus  d'ignorance  qui  les  justifie. 

Voilà,  chrétiens,  comment  Dieu  nous  traite  quand 
notre  ignorance  nous  fait  tomber  dans  le  désordre, 
et  que  noire  infidélité  présomptueuse  et  orgueilleuse 
nous  fait  souhaiter  d'être  instruits  par  des  voies  ex- 
traordinaires. Hahent  Moïsen  et  Prophetas  (i)  :  Ils 
ont  Moïse  et  les  prophètes  :  c'est-à-dire ,  ils  ont  ma 
loi  d'un  côté  ,  et  ils  ont  de  l'autre  des  pasteurs,  des 
prédicateurs,  des  confesseurs,  pour  leur  en  donner 
l'intelligence  :  s'ils  ne  l'accomplissent  pas ,  leur  igno- 
rance n'est  pins  pour  eux  une  raison  :  Nunc  autem 
excusationem  non  liaient  de  peccato  suo  (2).  Et  en 
effet,  quand  après  cela  nous  péchons  par  ignorance  , 
nous  sommes  non-seulement  coupables,  mais  inex- 
cusables; pourquoi?  observez  ceci:  parce  qu'alors 
nous  agissons  ,  ou  contre  nos  propres  lumières,  ou 
du  moins  contre  nos  doutes.  Contre  nos  propres  lu- 
mières: car,  au  milieu  des  ténèbres  de  notre  igno- 
rance ,  nous  ne  laissons  pas  d'avoir  des  lumières 
confuses  qui  nous  suffisent  pour  éviter  le  péché,  si 
nous  voulions  nous  en  servir ,  et  qui  ne  nous  de- 
viennent inutiles  que  faute  de  réflexion.  Or  ,  nous 
est-il  pardonnable  de  faire  si  peu  de  réflexion  à  l'af- 
faire capitale  du  salut?  s'il  s'agissoit  d'une  affaire 
temporelle ,  l'esprit  ne  nous  manqueroit  pas ,  et  nous 

(1)  Luc.  16.  —  (2)  Joan.  i5. 


SPIRITUEL.  347 

saurions  bien  trouver  des  lumières  pour  en  venir  à 
bout  :  mais  pour  le  saint ,  nous  n'en  trouvons  point, 
et  je  dis  qu'il  n'y  a  pas  d'apparence  que  Dieu  se  con- 
tente de  cela.  Contre  nos  doutes  :  car  ,  quand  même 
nous  n'aurions  pas  assez  de  lumières  pour  juger  des 
choses ,  nous  en  avons  souvent  assez  pour  douter. 
Or,  du  moment  que  nous  en  avons  assez  pour  douter  , 
si  nous  passons  outre  ,  nous  en  avons  assez  pour  pé- 
cher. Je  doute  si  celte  affaire  est  selon  les  règles  de 
la  conscience ,  et  néanmoins  je  m'y  embarque  :  je 
ne  suis  pas  moins  coupable  que  si  je  commettons  le 
péché  avec  une  évidence  entière  du  péché.  Je  doute 
si  ce  bien  m'est  légitimement  acquis,  et  toutefois 
sans  nulle  recherche  je  le  reliens  et  j'en  dispose  :  c'est 
comme  si  je  l'enlevois  par  une  violence  ouverte  ;  pour- 
quoi ?  parce  qu'il  ne  nous  est  pas  permis  d'agir  sur 
une  conscience  douteuse;  et  qu'un  doute  que  je  ne 
veux  pas  éclaircir ,  m'empêche  d'être  dans  la  bonne 
foi ,  sans  laquelle  il  n'y  a  point  d'ignorance  qui  me 
puisse  disculper.  Ainsi  raisonnent  les  théologiens. 

Ah  !  chrétiens,  souvenons-nous  que  la  première  de 
toutes  les  obligations  est  de  savoir.  Souvenons-nous 
qu'un  péché  ne  peut  jamais  servir  d'excuse  à  un  autre 
péché  ;  et  par  conséquent,  qu'il  est  inutile  de  vou- 
loir justifier  nos  omissions  et  nos  transgressions  par 
nos  ignorances  ,  qui  sont  elles-mêmes  de  véritables 
péchés.  Souveuom-nous  qu'on  est  souvent  plus  cri- 
minel devant  Dieu  ,  ou  aussi  criminel,  de  dire:  Je 
ne  l'ai  pas  su  ,  que  de  dire  :  Je  ne  l'ai  pas  fait.  C'est 
sur  ce  principe ,  mes  chers  auditeurs  ,  que  nous  de- 
vons aujourd'hui  nous  examiner.  Il  ne  suffit  pas  de 


3^8  sur  l'aveuglement 

nous  l'appliquer  personnellement  à  nous-mêmes,  i! 
faut  qu'il  s'étende  sur  tous  ceux  dont  Dieu  nous  a 
chargés  et  dont  il  nous  demandera  compte.  Car 
voici  le  désordre  :  permettez-moi  de  vous  le  repro- 
cher. Vous  avez  des  enfans  à  élever ,  et  vous  les 
élevez  tous  les  jours  dans  une  ignorance  grossière 
des  points  les  plus  essentiels  au  salut.  Vous  leur  ap- 
prenez tout  le  reste ,  hors  à  connoîire  Dieu  et  à  le 
servir.  Vous  leur  donnez  des  maîtres  pour  les  former 
selon  le  monde ,  et  vous  ne  leur  pardonnez  pas  là- 
dessus  les  moindres  négligences  :  mais  s'ils  sont  bien 
instruits  de  leur  religion  ,  mais  s'ils  ont  la  crainte  de 
Dieu ,  mais  s'ils  s'acquittent  exactement  des  exercices 
ordinaires  du  christianisme ,  c'est  à  quoi  vous  pensez 
très-peu ,  et  peut-être  à  quoi  vous  ne  pensez  jamais. 
Vous  ,  mesdames ,  vous  avez  de  jeunes  filles  qui  vous 
doivent  la  naissance  et  à  qui  vous  devez  l'éducation: 
qu'elles  pèchent  par  ignorance  contre  les  règles  d'une 
civilité  mondaine,  vous  les  reprenez  avec  aigreur; 
mais  qu'elles  pèchent  par  ignorance  contre  la  loi  de 
Dieu,  c'est  ce  que  vous  leur  passez  aisément.  Vous 
avez  des  domestiques  :  ils  sont  chrétiens ,  et  à  peine 
savent-ils  ce  que  c'est  que  d'être  chrétien;  ils  viennent 
au  tribunal  de  la  pénitence  ,  et  à  peine  savent-ils  ce 
que  c'est  que  pénitence  ;  ils  se  présentent  à  nos  sa- 
cremens  ,  et  ils  y  commettent  des  sacrilèges.  Leur 
ignorance  les  excuse-t-elle  ?  non  ;  mais  elle  vous 
excuse  encore  moins  qu'eux  :  car,  s'ils  sont  obligés 
de  s'instruire,  vous  êtes  obligés  de  pourvoir  à  ce  qu'ils 
le  soient ,  et  c'est  en  partie  pour  cela  que  Dieu  veut 
qu'ils  dépendent  de  vous.  Vous  me  demandez  à  qui 


SPIRITUEL.  34g 

vous  les  adresserez  pour  leur  enseigner  les  élémens 
du  salut?  Ne  vous  offensez  pas  de  ce  que  je  vais  vous 
répondre.  A  qui,  dites-vous,  les  adresser?  mais 
moi  ,  je  vous  dis  :  Pourquoi  sera-ce  à  d'autres  qu'à 
vous-mêmes ,  puisque  Dieu  vous  les  a  confiés?  croi- 
riez-vous  donc  vous  déshonorer,  en  faisant  auprès 
d'eux  l'office  même  des  apôtres  ?  Mais  encore  ,  à  qui 
aurez-vous  recours  ,  si  vous  n'en  voulez  pas  prendre 
le  soin  ?  à  tant  de  ministres  zélés  qui  se  tiendront 
heureux  de  s'employer  à  un  si  saint  ministère.  Ose- 
rai-je  le  dire?  à  moi-même.  Oui,  à  moi,  qui  me 
ferai  une  gloire  de  cultiver  ces  âmes  rachetées  du  sang 
de  Jésus-Christ.  D'autres  s'appliqueront  à  vous  con- 
duire vous-mêmes  ,  et  vous  en  trouverez  assez.  Mais 
pour  ces  pauvres ,  aussi  chers  à  Dieu  que  tout  ce 
qu'il  y  a  de  grand  dans  le  monde ,  je  les  recevrai.  Je 
serai  leur  prédicateur  ,  comme  je  suis  maintenant  le 
vôtre.  Je  vous  laisserai  le  pouvoir  de  leur  comman- 
der, et  je  me  réserverai  la  charge  ou  plutôt  l'honneur 
de  leur  faire  entendre  les  ordres  du  souverain  maître 
à  qui  nous  devons  tous  obéir ,  et  de  leur  expliquer 
sa  loi.  Je  les  tirerai  de  celte  ignorance,  qui ,  bien  loin 
d'être,  et  pour  vous  et  pour  eux ,  un  titre  de  justi- 
fication ,  vous  expose  encore  à  tomber  dans  un  troi- 
sième aveuglement ,  qui  est  l'effet  du  péché  et  le 
sujet  de  la  dernière  partie. 

TROISIÈME    PARTIE. 

C'est  une  vérité  incontestable  ,  que  Dieu  aveugle 
quelquefois  les  hommes  ;  et  quand  l'aveuglement  des 
hommes  entre  dans  l'ordre  des  divins  décrets  ,  il  est 


35o  SUR   L'AVEU  CLEMENT 

de  la  foi  que  c'est  un  elïet  du  péché  ,  parce  que  c'est 
une  des  peines  dont  Dieu  punit  le  péché.  Ainsi  le 
prophète  Isaïe  le  faisoit-il  entendre  ,  lorsqu'il  disoit, 
en  parlant  des  Juifs  infidèles  :  Excœcavit  Deus  ocu- 
los  eorum  (  i  )  ;  C'est  Dieu  qui  les  a  aveuglés  :  ce 
Dieu  ,  le  centre  des  lumières  ,  ce  Dieu  ,  dans  qui  il 
n'y  a  point  de  ténèbres  ,  ce  Dieu  qui  éclaire  tout 
homme  venant  au  monde  ,  c'est  lui  néanmoins  qui 
les  a  précipités  dans  l'aveuglement  où  ils  sont  ;  et 
leur  aveuglement  est  tel ,  qu'ayant  des  yeux,  ils  ne 
voient  plus  ,  et  qu'ayant  des  cœurs  ,  ils  ne  com- 
prennent rien  ,  ni  ne  sont  touchés  de  rien:  Ut  non 
videant  oculis  ,  et  non  intelligant  corde  (2).  Or,  il 
est  évident  qu  Isaïe  s'espliquant  ainsi ,  considéroit 
cet  aveuglement  comme  un  mystère  de  la  justice  de 
Dieu  ,  comme  un  eiFet  de  sa  colère,  comme  une 
vengeance  du  ciel.  Il  est  donc  vrai  que  non-seule- 
ment Dieu  aveugle  les  pécheurs ,  mais  qu'il  ne  les 
aveugle  qu'en  conséquence  et  en  haine  de  leur  pé- 
ché ;  d'où  il  s'ensuit  que  l'aveuglement  est  alors 
l'eUet  du  péché. 

De  savoir  ,  chrétiens ,  de  quelle  manière  s'accom- 
plit une  punition  en  apparence  si  contraire  à  la  sain- 
teté de  Dieu  ,  et  comment  Dieu  ,  qui  est  la  lumière 
même  ,  peut  aveugler  une  créature  raisonnable  et 
intelligente  ,  c'est  un  des  secrets  de  la  prédestina- 
tion ,  ou  ,  si  vous  voulez  ,  de  la  réprobation  des 
hommes  ,  que  nous  devons  révérer  ,  mais  qu'il  ne 
nous  appartient  pas  de  pénétrer.  A  prendre  les 
termes  dans  toute  leur  rigueur  ,  on  diroit  que  Dieu  , 

(1)  Isaï.  apud  Jrmn.  \i.  —  (2)  Ibid. 


SPIRITUEL.  35l 

par  une  action  réelle  et  positive  ,  opère  lui  -  même 
cet  aveuglement  intérieur  ;  et  je  conviens  de  bonne 
foi  qu'il  y  a  sur  ce  point  ,   dans  le  texte  sacré  ,  des 
expressions  très-fortes,  et  qui  demandent  du  discer- 
nement et  de  la  précision  pour  ne  s'y  pas  laisser 
surprendre.  Car ,  quand  saint  Paul  dit,  par  exemple, 
que  Dieu  enverraàceux  qui  périssent,  c'est-à-dire, 
aux  réprouvés  ,    un  esprit  d'erreur  pour  croire  au 
mensonge  :  Ideà  miitet  illis  Deus  operationem  er- 
rons ,  ut  credant  mendacio  (i),  qui  ne  concluroit 
de  là  que  Dieu  agit  en  effet  dans  une  ame  criminelle 
pour  lui  inspirer  le  mensonge  ,  comme  il  agit  dans 
une  ame  juste   pour  y  répandre    la  lumière  de  sa 
grâce?  Et  quand  nous  lisons  dans  le  livre  des  Rois, 
que  Dieu  ,  par  un  dessein  formé  ,  suscita  un  démon 
pour  séduire  Achab  ,  qu'il  lui  en  donna  la  commis- 
sion expresse,  et  qu'an  même  temps ,  il  mit  un  esprit 
de  mensonge  dans  la  bouche  des  prophètes  en  qui 
cet  infortuné   monarque   avoit  plus  de   confiance  : 
Nunc  igitur  dédit  Deus  spiritum  mendacii  in  ore 
omnium  propJietarum  (2)  ,   prenant  la  chose  à  la 
lettre  ,  ne  diroit-on  pas  que  Dieu  ,  par  une  provi- 
dence à  lui  seul  connue  ,  est  la  cause  immédiate  qui 
produit    l'aveuglement   du    pécheur  ?   Mais  ,   mes 
frères  ,  dit  saint  Augustin  ,  il  n'en  va  pas  ainsi.  Dieu  , 
l'éternelle  et  l'essentielle  vérité,  ne  peut  jamais  être 
l'auteur  du  mensonge;  et  ,  tout  Dieu  qu'il  est ,  il  ne 
peut  jamais  nous  tromper  ,  parce  qu'il  ne  peut  jamais 
cesser  d  être  un  Dieu  fidèle.  S'il  nous  aveugle,  c'est 
par  voie  de  privation  ,  et  nou  d'action;  c'est  en  r©- 

(1)  2.  Thess.  2.  —  (2)  3.  Reg.  22. 


352  sur  l'aveuglement 

tirant  ses  lumières ,  et  non  en  nous  imprimant  l'er- 
reur ;  c'est  en  nous  abandonnant  à  nos  propres  vues 
et  aux  suggestions  des  médians ,  et  non  en  nous 
donnant  lui-même  des  vues  fausses.  Car,  de  quelques 
termes  que  l'Ecriture  se  soit  servie  ,  la  foi  nous 
oblige  à  les  interpréter  de  la  sorte.  Il  y  a  plus  ,  et 
j'ajoute  que  ,  suivant  le  sentiment  du  même  saint 
Augustin  ,  dont  le  concile  de  Trente  nous  a  proposé 
sur  ce  point  la  doctrine  pour  règle,  on  doit  conclure 
que  Dieu  n'aveugle  jamais  tellement  les  hommes  en 
cette  vie  ,  qu'il  les  laisse  dans  une  privation  entière 
et  absolue  des  lumières  de  sa  grâce  :  pourquoi?  parce 
que  des  hommes  tomberoient  par  là  dans  une  im- 
puissance absolue  et  entière  de  garder  sa  loi ,  et 
qu'elle  leur  deviendrait  impraticable.  Or  ,  c'est  une 
maxime  de  religion  d  autant  plus  sûre  ,  qu'elle  est 
nécessaire  pour  réprimer  le  libertinage  ;  que  Dieu  , 
souverainement  juste  ,  souverainement  sage  ,  sou- 
verainement bon  ,  ne  nous  demande  jamais  rien 
d'impossible  :  Impossibilia  non  jubet  ,  ce  sont  les 
paroles  de  saint  Augustin  citées  par  le  concile  ,  sed 
jubendo  monet ,  et  facerc  cjuod  possis  s  et  petere 
quod  non  possis  ,  et  adjuvat  ut  possis  (i).  Il  nous 
laisse  donc  toujours  des  lumières  su  [lisantes ,  sinon 
pour  marcher  dans  la  voie  du  salut,  au  moins  pour 
la  chercher  ;  sinon  pour  agir,  au  moins  pour  prier; 
sinon  pour  savoir  ,  au  moins  pour  douter.  Or  ,  il 
n'en  faut  pas  davantage  ,  Seigneur ,  pour  être  en 
pouvoir  d'accomplir  voire  loi  ,  et  pour  faire  que 
dans  vos  plus  sévères  jugemensvous  soyez  irrépro- 

(i)  August. 

diable , 


SPIRITUEL.  353. 

chable ,  si  nous  ne  l'accomplissons  pas  :  Ut  justijï- 
ceris  in  sermonibus  tu/s  ,  et   vincas  cùm  jndica- 
ris  (i).  Que  fait  donc  Dieu  pour  nous  aveugler  et 
pour  nous  punir  ?  rien  aulre  chose  ,  chrétiens  ,  que 
de  s'éloigner  de  nous  ,  et  de  nous  livrer  à  nous- 
mêmes.  C'est-à-dire,  que  Dieu,  en  punition  de  nos 
infidélités  et  de  nos  désordres  ,  ne  nous  donne  plus 
certaines  lumières  qu'il  nous  donnoit  autrefois  :  lu- 
mières vives  et  pénétrantes ,  lumières  de  faveur  et 
de  choix  ,  lumières  qui  nous  détacheraient  du  monde 
et  qui  nous  en  découvriraient  sensiblement  la  va- 
nité ,    qui  nous  feraient  goûter  Dieu  et  nous  ren- 
draient son  joug  aimable  ,  qui ,  dans  la  pénitence  la 
plus  austère  ,   nous  feraient  trouver  de  saintes  dé- 
lices ,  et  dans  les  croix  les  plus  dures  9  des  sources 
de  consolation  ;  lumières  qui  cent  fois  ont  produit 
des  miracles  de  pénitence  dans  les  pécheurs  les  plus 
opiniâtres  ;  en   tel  et  en  tel  ,  mon  cher  auditeur, 
dont  vous  avez  connu  les  égaremens  ,   et  que  vous 
avez  vusensuite,  touchés  de  ces  victorieuses  lumières, 
prendre  hautement  le  parti  de  la  piété  :  lumières 
dont  nous  avons  nous-mêmes  senti  la  vertu,  tandis 
que  nous  vivions  dans  l'ordre  ,   et  qui  ne  se  sont 
éclipsées  que  parce  que  le  péché  nous  a  séparés  de 
Dieu.  Ce  sont-là  ,  chrétiens  ,  les  lumières  dont  Dieu 
nous  prive  quand  nous  l'irritons  ,    et  c'est  la  perte 
de  ces  lumières  qui  fait  notre  aveuglement. 

Or  ,  je  prétends  ,  et  voici  la  dernière  pensée  avec 
laquelle  je  vous  renvoie  ,  je  prétends  que  cet  aveu- 
glement ,  ainsi  expliqué  ,  est  l'effet  le  plus  redou- 

(1)  Ps.  5o. 

TOME  III.  zZ 


354  sur  l'aveuglement 

table  de  la  justice  de  Dieu  vindicative ,  le  châtiment 
le  plus  rigoureux  que  Dieu  puisse  exercer  sur  les 
pécheurs,  celui  qui  approche  davantage  de  la  répro- 
bation ,  et  que  l'on  peut  dire  être  déjà  une  répro- 
bation anticipée.  C'est  pourquoi  ,  remarque  saint 
Chrysostôme  ,  quand  Isaïe  ,  brûlé  de  zèle  pour  les 
intérêts  de  Dieu  ,  sembloit  vouloir  engager  Dieu  à 
punir  les  impiétés  de  son  peuple  ,  il  se  contenloit 
de  lui  dire  :  Excœca  cor  populi  hujus  (i)  ;  Aveu- 
glez ,  mon  Dieu  ,  le  cœur  de  ce  peuple  :  car  il  savoit 
que  Dieu ,  dans  les  trésors  de  sa  justice  ,  n'a  point 
de  vengeance  plus  terrible  que  cet  aveuglement  du 
cœur.  Vous  me  demandez  en  quoi  elle  surpasse 
toutes  les  autres  ?  en  voici  la  raison ,  chrétiens  ,  que 
vous  n'avez  peut  -  être  jamais  comprise  ,  et  qui 
néanmoins  est  une  des  plus  solides  vérités  de  votre 
religion  :  c'est  que  l'aveuglement  où  Dieu  permet 
que  nous  tombions  en  conséquence  de  nos  crimes, 
est  un  mal  tout  pur ,  sans  aucun  mélange  de  bien. 
Ecoutez-moi  :  tous  les  autres  maux  de  la  vie  sont , 
il  est  vrai ,  des  chat  irriens  du  péché  ;  mais  ils  ne 
laissent  pas  d'être  ,  si  nous  le  voulons ,  des  moyens 
de  salut  ;  et  il  n'y  en  a  point ,  si  nous  en  savons 
bien  user ,  que  nous  ne  puissions  mettre  au  nombre 
des  grâces  ,  parce  qu'au  même  temps  que  Dieu  nous 
en  fait  porter  la  peine  par  sa  justice  ,  il  nous  les 
rend  utiles  par  sa  bonté;  ce  sont  des  maux,  dit 
saint  Chrysostôme  ,  qui  nous  purifient  en  nous 
affligeant  ,  qui  nous  corrigent  ,  qui  nous  servent 
d'épreuves  ,  qui  nous  aident  à  rentrer  dans  nous- 

(i)  Isaï.  G. 


SPIRITUEL*  355 

mêmes,  qui  nous  détachent  des  objets  créés  9  et 
nous  forcent  de  retourner  à  Dieu  ;  mais  l'aveugle- 
ment  est  un  mal  stérile  dont  nous  ne  pouvons  tirer 
aucun  profit.  Il  y  a  ,  disent  les  théologiens  ,  deâ 
peines  médicinales  ,  il  y  en  a  de  salisfactoires ,  il  y 
en  a  de  méritoires  :  de  médicinales  ,  pour  nous  pré-* 
server  du  péché  ;  de  salisfactoires  ,  pour  l'expier  | 
de  méritoires  ,  pour  nous  sanctifier  ;  mais  dans 
l'aveuglement ,  ni  précaution  ,  ni  satisfaction  >  ni 
sanctification.  Quand  Dieu  m'envoie  des  adversités  ^ 
une  maladie,  une  humiliation  ,  j'ai  toujours  de  quoi 
me  consoler;  car,  dans  ma  peine,  je  lui  dis  :  SeU 
gneur  ,  soyez  béni  ;  vous  me  châtiez  en  père  :  cette 
maladie  ,  dans  l'ordre  de  votre  providence  ,  est  pour 
moi  un  purgatoire  et  un  exercice  de  patience  :  trop 
heureux  si  j'en  fais  un  tel  usage.  J'abusois  de  ma 
santé  pour  mener  une  vie  mondaine  et  dissipée  ;  en 
me  l'étant ,  vous  m'avez  ,  malgré  moi ,  séparé  du 
monde  :  peine  médicinale.  J'avois  horreur  de  la  pé^ 
nitence  ;  vous  me  la  faites  faire  par  nécessité  :  peine 
satisfactoire.  J'étois  lâche  dans  votre  service  et  né- 
gligent dans  les  devoirs  du  christianisme  ;  mais  ,  si 
je  ne  vous  honore  pas  en  agissant ,  vous  me  donnez 
de  quoi  vous  honorer  en  souffrant:  peine  méritoire* 
Voilà  ce  qui  adoucit  mes  maux  ;  mais  quand  je 
tombe  dans  l'aveuglement  ,  je  ne  puis  rien  penser 
de  tout  cela  :  pourquoi?  c'est  que,  par  ce  genre  de 
peine  ,  je  ne  satisfais  point  à  Dieu,  je  ne  mérite  rien 
devant  Dieu  ,  je  ne  deviens  pas  meilleur  selon  Dieu; 
Dieu  me  punit ,  et  rien  de  plus. 

Or  ,  en  cela  ,  chrétiens  ,  le  châtiment  dont  je  parle 

23. 


356  sur  l'aveuglement 

ressemble  encore  à  celui  des  réprouvés.  Car ,  quel 
est  f  pour  les  réprouvés ,  le  comble  de  la  misère  ? 
c'est  que  jamais  Dieu  ne  sera  satisfait  de  leurs  souf- 
frances ,  et  que  ,  plus  ils  souffrent  ,  plus  ils  sont 
obstinés  dans  leur  malice.  De  même  l'aveuglement , 
bien  loin  d'effacer  nos  péchés  ,  les  augmente  ;  bien 
loin  de  soumettre  nos  cœurs  ,  les  révolte;  bien  loin 
d'apaiser  Dieu  ,  le  courrouce  :  il  a  tout  le  mal  de  la 
peine  ,  sans  en  avoir  aucun  effet  salutaire.  Peine 
éternelle  ,  ajoute  saint  Chrysostôme  ,  aussi  bien  que 
celle  des  réprouvés.  Tous  les  autres  maux  ,  quelque 
grands  qu'ils  soient ,  ont  un  terme  ;  l'aveuglement 
n'en  a  point  :  la  mort ,  qui  finit  tout  le  reste  ,  au 
lieu  de  le  faire  cesser  ,  lui  donne  ,  pour  ainsi  parler , 
un  caractère  de  perpétuité  ;  et  comme  un  saint ,  en 
mourant ,  passe  ,  selon  l'expression  de  saint  Paul , 
de  lumière  en  lumière ,  et  de  clarté  en  clarté  ,  c'est- 
à-dire  ,  de  la  lumière  de  la  foi  à  la  lumière  de  la 
gloire  ,  et  de  la  clarté  des  justes  à  celle  des  bienheu- 
reux :  A  claritate  in  claritatem  (i)  ;  aussi  la  mort 
fait-elle  passer  un  mondain  que  Dieu  réprouve  ,  de 
ténèbres  en  ténèbres  ,  et  d'aveuglement  en  aveugle- 
ment ,  je  veux  dire  ,  de  l'aveuglement  temporel  à 
l'aveuglement  éternel ,  et  des  ténèbres  du  péché  aux 
ténèbres  de  l'enfer. 

Après  cela,  conclut  admirablement  saint  Augus- 
tin ,  dites  que  Dieu  ,  dès  cette  vie  ,  ne  punit  pas 
spécialement  les  pécheurs  et  les  libertins  ;  dites  qu'il 
n'a  point  pour  eux  de  châtiment ,  qui  ,  dès  C;lte 
vie ,  les  distingue  de  ses  élus ,  et  qu'en  toutes  choses 

(i)  2.  Cor.  3. 


SPIRITUEL.  3Ô7 

il  les  confond  avec  les  gens  de  bien.  Vous  tous 
trompez  ,  mes  frères,  reprend  ce  saint  docteur  ; 
Dieu  juge  les  mondains  dès  cetie  vie  ,  et ,  dès  cette 
vie  ,  il  met  entre  eux  et  ses  élus  une  terrible  diffé- 
rence ,  par  la  différente  manière  dont  il  les  châtie: 
Utiquè  est  Deus  judicans  eos  in  terra  ;  il  n'attend 
pas  jusqu'à  la  fin  des  siècles  pour  séparer  le  bon 
grain  d'avec  la  paille  ;  mais  il  a  ,  dès  maintenant  , 
une  espèce  de  peine  qui  lui  suffit  pour  ce  triage  ,  et 
c'est  l'aveuglement  dans  le  péché.  Si  nous  ne  l'ap- 
préhendons pas  ,  si  nous  n'en  avons  pas  autant  d'hor- 
reur que  de  l'enfer  même  ,  malheur  à  nous.  Ah  ! 
Seigneur  ,  s'écrioit  le  même  Père  ,  que  vous  êtes 
adorable  et  impénétrable  dans  vos  jugemens  !  mais 
que  vous  l'êtes  surtout  dans  cette  loi  fatale  qui  vous 
fait  répandre  de  si  affreuses  ténèbres  sur  les  hommes, 
pour  punir  les  désirs  injustes  et  déréglés  de  leurs 
cœurs  !  Quàm  secrctus  es  ,  habitans  in  excelsis  5  in 
silentio  !  Deus  solus  et  Deus  m  a  g  nu  s  ,  lege  infati- 
gabdi  spargens  pœnales  cœcitates  super  illicitas 
cupiditales  !  Si  ce  Dieu  vengeur  n'a  pas  encore 
exercé  sur  vous,  mes  frères  ,  cette  rigoureuse  jus- 
tice ;  s'il  n'a  pas  encore  permis  que  vous  soyez  tom- 
bés dans  ce  triste  état ,  ce  n'est  pas  peut-être  que 
vous  ne  l'ayez  déjà  bien  mérité  ;  mais  c'est  qu'il  a  usé 
envers  vous  d'une  plus  grande  miséricorde  qu'à 
l'égard  de  tant  d'autres.  Cependant ,  prenez  garde  que 
cette  bonté  ne  se  lasse  enfin  ,  et  craignez  la  patience 
même  d'un  Dieu  qui  frappe  d  autant  plus  rudement , 
qu'il  a  plus  long -temps  arrêté  ses  coups.  Qui  sait 
s'il  a  résolu  d'attendre  davantage  ?  qui  sait  si  ce  ne 


358  sur  l'aveuglement  spirituel, 
sera  pas  après  le  premier  péché  que  vous  aliez  corn- 
©lettre  ,  qu  il  éteindra  pour  vous  ses  lumières  et  qu  il 
vous  aveuglera?  qui  ne  doit  pas  être  saisi  de  frayeur, 
en  pensant  qu'il  y  a  un  péché  que  Dieu  a  marqué 
comme  le  dernier  terme  de  sa  grâce  ,  je  dis  de  cette 
grâce  sans  laquelle  nous  ne  nous  sauverons  jamais  ? 
Unel  est  -  il  ,  ce  péché  ?  je  ne  puis  le  connoître  ; 
après  quel  nombre  de  péchés  viendra-t-il  ?  c'est  ce 
que  j'ignore  ;  de  quelle  nature ,  de  quelle  espèce 
est  -  il  ?  autre  mystère  pour  moi  ;  est  -  ce  un  péché 
particulier  et  extraordinaire  ?  est-ce  un  péché  ordi- 
naire et  commun?  abîme  où  je  ne  découvre  rien. 
Tout  ce  que  je  sais  ,  ô  mon  Dieu  !  c'est  que  je  ne 
dois  rien  oublier  ,  rien  ménager  ,  pour  prévenir  le 
malheur  dont  vous  me  menacez.  Heureux  que  vous 
m'ayez  fait  voir  le  danger  !  non  moins  heureux  que 
vous  vouliez  encore  m'aider  à  en  sortir  !  souverai- 
nement heureux  ,  si  je  marche  désormais  à  la  faveur 
de  vos  divines  lumières  ,  jusqu'à  ce  que  j'arrive  à  la 
gloire  où  nous  conduise  ,  etc. 


HOMELIE 

POUR  LE 

MERCREDI  DE  LÀ  QUATRIÈME  SEMAINE. 


SUR  L'EVANGILE  DE  L'AVEU  GLE-NE. 

Practerîens  Jésus  vid.it  hominem  caecum  à  nativitate. 

Jésus  passant  vit  un  homme   qui  étoit  aveugle  depuis  sa 
naissance.  Eu  saint  Jean  ,  cliap.  q. 


E  tous  les  faits  qu'ont  rapportés  les  historiens  sa- 
crés ,  et  dont  ils  ont  composé  leurs  saints  évangiles  , 
nous  pouvons  dire  ,  chrétiens  ,  qu'il  n'en  est  point 
où  ils  se  soient  étendus  dans  un  plus  long  dé'.ail ,  ni 
qu'ils  nous  aient  représenté  avec  des  traits  plus  vifs, 
que  la  guérison  miraculeuse  de  cet  aveugle-né  ,  à  qui 
le  Sauveur  du  monde  ouvrit  les  yeux  ,  et  en  qui  il 
voulut  faire  éclater  sa  gloire.  Il  semble  que  le  fidèle 
évangéliste  qui  nous  en  fait  aujourd'hui  le  récit ,  ait 
pris  à  tâche  de  n'en  pas  omettre  une  circonstance  ; 
et  la  peinture  qu'il  nous  en  trace  est  si  naturelle  et  si 
sensible  ,  que  nous  croyons  ,  en  lisant  ce  miracle  , 
y  être  présens  nous-mêmes  ,  et  voir  tout  ce  qui  s'y 
passe.  Je  ne  puis  donc  ,  ce  me  semble  ,  mes  chers 
auditeurs  ,  mieux  contenter  votre  piété  ,  qu'en  sui- 
vant de  point  en  point ,  dans  ce  discours ,  tout  l'évan- 
gile de  ce  jour,  pour  eu  tirer,  comme  dans  une  sainte 
homélie ,  les  instructions  salutaires  qui  se  présente- 


36o  homélie  sun  l'évangile 

ront  et  qui  serviront  à  l'édification  de  vos  âmes.  Or, 
dans  toute  la  suite  de  cet  évangile  ,  je  remarque  sur- 
tout deux  sortes  de  personnes  qui  s'y  distinguent  s  et 
qui  doivent  particulièrement  occuper  noire  atten- 
tion. Nous  les  entendrons  parler  ,  mais  du  reste  ,  te- 
nir deux  langages  bien  diffe'rens.  Nous  les  verrons 
agir  ,  mais  avec  des  sentimens  bien  opposés.  D'une 
part ,  c'est  l'aveugle  même  guéri  par  Jésus-Christ , 
et  bénissant  à  haute  voix  son  bienfaiteur  :  mais, 
d'autre  part  ,  ce  sont  les  pharisiens  ,  ennemis  de 
Jésus- Christ,  et  piqués  d'une  mortelle  envie  contre 
ce  Dieu  Sauveur.  Touché  delà  plus  juste  reconnois- 
sance ,  et  se  faisant  un  devoir  indispensable  de  con- 
fesser et  de  publier  la  vérité  à  la  gloire  de  cet  homme- 
Dieu  ,  qui  vient  d'opérer  en  sa  faveur  un  prodige 
si  merveilleux  ,  1  aveugle  reconnoît  de  bonne  foi  et 
déclare  avec  assurance  le  bienfait  qu'il  a  reçu ,  en 
nomme  l'auteur,  en  marque  toutes  les  particularités, 
et  se  reprocheroit  comme  un  crime  et  une  mons- 
trueuse infidélité  ,  non-seulement  de  rien  dire  qui 
pût  obscurcir  ce  miracle ,  mais  de  rien  taire  de  tout 
ce  qui  en  peut  rehausser  l'éclat.  Voilà  comment  s'ex- 
plique un  cœur  droit:  et  ,  par  une  règle  toute  con- 
traire ,  voici ,  dans  l'exemple  des  pharisiens  ,  com- 
ment se  laissent  aveugler  des  cœurs  préoccupés ,  des 
cœurs  envenimés ,  en  un  mot  qui  exprime  encore 
mieux  ma  pensée,  des  cœurs  intéressés.  Car,  selon 
les  vues  de  ces  faux  docteurs  de  la  loi ,  il  étoit  de 
leur  intérêt  de  rabaisser  les  œuvres  de  Jésus-Christ 
et  de  les  décréditer  ,  parce  que  lui-même  ,  par  ses 
œuvres,  il  diminuoit  leur  crédit:  et  c'est  pour  cela 


de  l'aveugle-né,  36i 

que  ,  malgré  l'évidence  du  miracle  fait  dans  la  per- 
sonne de  1  aveugle-né  ,  ils  ne  peuvent  jamais  se  résou- 
dre à  en  convenir  ,  et  qu'ils  en  prennent  même  oc- 
casion de  calomnier  le  Fils  de  Dieu  et  de  le  traiter  de 
pécheur.  De  là  nous  comprendrons  d'abord  en  quel 
aveuglement  l'intérêt  propre  est  capable  de  nous 
plonger  et  nous  plonge  tous  les  jours  comme  les 
pharisiens  :  ce  sera  la  première  partie.  Et  nous  ap- 
prendrons ensuite  ,  du  témoignage  de  l'aveugle  ,  à 
dissiper ,  par  les  lumières  de  la  foi ,  les  ténèbres  de 
Terreur,  et  à  confondre  le  mensonge  par  une  sainte 
confession  de  la  vérité  :  ce  sera  la  seconde  partie. 
Pour  vous  faire  bien  entendre  l'un  et  l'autre  ,  j'ai  be- 
soin des  grâces  du  ciel;  je  les  demande  par  l'inter- 
cession de  Marie  :  Ave ,  Maria. 

PREMIÈRE    PARTIE. 

C'est  une  chose  étonnante,  et  qui  sert  même  encore 
aujourd'hui  de  prétexte  à  l'infidélité  ,  que  les  miracles 
du  Sauveur  du  monde  ,  ayant  été  aussi  éclatans  et 
aussi  publics  que  nous  l'apprenons  de  l'évangile,  il 
se  soit  trouvé  non-seulement  des  hommes  ,  mais  des 
sages  et  des  savans  ,  tels  qu'étoient  les  pharisiens , 
qui  n'en  aient  pas  été  persuadés  ,  et  qui  se  soient 
aveuglés  jusqu'à  ce  point  s  que  de  n'en  vouloir  pas 
reconnoître  l'auteur ,  de  lui  disputer  sa  mission ,  et 
de  s'opposer  à  sa  prédication.  Car  enfin  ,  me  direz- 
vous  dans  une  juste  surprise  ,  quel  aveuglement , 
quelque  affecté  et  quelque  obstiné  qu'on  le  suppose  , 
pouvoit  résister  à  la  conviction  sensible  de  tant  de 
prodiges  que  cet  homme-Dieu  faisoit  dans  la  Judée 


Sr)2.  HOMELIE    SUK    L  ÉVANGILE 

à  la  vue  d'un  million  de  témoins  !  Mais  dans  un  mot , 
chrétiens ,  j'ai  répondu  à  celte  difficulté  par  la  pro- 
position que  j'ai  avancée,  quand  j'ai  dit  que  l'intérêt 
dont  les  pharisiens  étoient  préoccupés  ,  et  qui  fut 
leur  passion  dominante ,  avoit  été  la  source  de  ce 
désordre.  Car,  si  la  prévention  de  l'intérêt  propre 
peut  bien  aveugler  les  hommes  dans  les  choses  mêmes 
qui  tombent  sous  les  sens  ,  et  qui  n'excèdent  pas  la 
raison  humaine ,   comme  nous  le  voyons  tous  les 
jours  ,  que  ne  peut-elle  point  dans  celles  qui  sont  du 
ressort  de  la  foi  ,  tel  qu'étoit  en  particulier  le  dis- 
cernement du  véritable  Messie  ;  c'est-à-dire  ,  dans 
celles  où  la  raison  ne  suffisant  pas  ,  il  faut  que  la 
grâce  agisse;  où  le  mystère  de  la  prédestination  s'ac- 
complit ;  où  ,  par  un  secret  jugement  ,  Dieu  a  droit 
de  retirer  ses  lumières  ,  et  où  le  châtiment  le  plus 
commun  dont  il  use  ,  selon  la  doctrine  des  Pères  , 
surtout  de  saint  Augustin  ,  est  de  répandre  des  té- 
nèbres  sur  les  cupidités  injustes   de  notre  cœur? 
S  par  gens  pœnales  cœcitates  super  iïlîciias  cupidit  ci- 
tes. Voilà,  chrétienne  compagnie,  ce  qui  a  fait  mé- 
eonnoître  aux  pharisiens  la  lumière  même,  je  veux 
dire  ,  le  Verbe  envoyé  de  Dieu  ,  et  ce  qui  a  produit 
en  eux,  à  l'égard  de  Jésus-Christ  ,  cet  aveuglement 
terrible,  mais  volontaire,  que  nous  avons  peine  à 
concevoir.  C'étaient   des  esprits  intéressés  ,   pleins 
d'une  malheureuse  ambition  qui  les  possédoit ,  ja- 
loux de  l'autorité  qu'ils  s'éloient  acquise,  ou  plutôt 
qu'ils  avoient  usurpée  sur  les  peuples  ,  et  parce  qu'ils 
en  tiroient ,  selon  le  monde  ,  de  grands  avantages , 
déterminés  à  tout  pour  la  maintenir.  Dès  que  Jésus- 


DE   L'AVEU  G  LE -NÉ.  3K'S 

Christ  parut  ,  ils  le  regardèrent  comme  un  homme 
contraire  à  leurs  desseins,  comme  l'ennemi  de  leur 
hypocrisie,  comme  le  destructeur  de  leur  secte;  et 
de  là  vient  qu'ils  se  firent  un  intérêt  de  le  ruiner  et 
de  le  perdre.  Car  c'est  pour  cela ,  dit  l'évangile  ,  qu'ils 
avoient  conspiré  ,  et  résolu  que  quiconque  le  recon- 
noîtroit  pour  le  Christ ,  seroit  chassé  de  la  synagogue  : 
Jam  cnim  conspir  avérant ,  ut  si  qui  s  eum  confit 'c- 
retur  esse  Christum  ,  extra  synagogam  fier  et  (i). 
Cet  intérêt  qu'ils  avoient  devant  les  yeux  ,  cette  po- 
litique à  laquelle  toute  leur  conduite  se  rapportoit, 
cette  envie  de  dominer  et  de  régner  :  voilà  ce  qui  les 
aveugla  ,  voilà  l'origine  d'où  procéda  la  malice  et 
l'iniquité  de  tous  les  jugemens  qu'ils  formèrent ,  soit 
de  la  personne  du  Sauveur  ,  soit  de  ses  miracles. 
Commençons  par  sa  personne;  et,  dans  un  exemple 
aussi  authentique  que  celui-ci ,  apprenons  combien 
il  est  dangereux  de  suivre  en  aveugle  le  mouvement 
d'une  passion  au  préjudice  de  la  vérité. 

Le  crédit  du  Fils  de  Dieu  étoit  incommode  aux 
pharisiens,  et  se  trouvait  opposé  à  leurs  intérêts.  Il 
n'en  falloil  pas  davantage  pour  le  décrier  dans  leur 
estime  ,  et  pour  leur  faire  croire  de  lui  tout  ce  que 
l'aversion  la  plus  violente  et  la  haine  la  plus  enveni- 
mée fùtcapable  de  leur  suggérer.  En  effet  Jésus-Christ 
passoit  pour  un  prophète  ,  pour  un  homme  de  Dieu  , 
et  ils  étoient  convaincus  que  c'étoit  un  pécheur.  Nos 
scimus  quia  hic  homo  peccator  est  :  Nous  le  savons , 
disoient-iîs,  que  cet  homme  est  un  méchant  et  un 
hypocrite  ;  et  l'assurance  que  nous  en  avons  nous 

(x)  Joan.  9. 


364  HOMÉLIE   SUR   L'ÉVANGILE 

oblige  à  rendre  ce  témoignage  contre  lui.  Mais  cet 
homme,  leur  répliquoit-on  ,  est  exaucé  de  Dieu; 
mais  cet  homme  fait  des  miracles,  mais  cet  homme 
esi  irrépréhensible  daus  ses  mœurs:  il  n'importe; 
c'est  un  pécheur  ,  et  nous  le  savons  :  Nos  scimus. 
Mais  pourquoi  le  savoient-ils  ?  parce  qu'ils  vouloient 
que  cela  fût,  et  qu'il  étoit  de  leur  intérêt  qu'on  le 
crût  de  la  sorte.  Or  ,  en  ceci  leur  intérêt  étoit  la  règle 
de  leur  jugement,  et  ce  qu'ils  vouloient  étoit  uni- 
quement ce  qui  les  persuadoit.  Si  le  Sauveur  du 
monde  se  fût  déclaré  pour  eux,  s'il  eût  été  de  leur 
parti ,  s'il  se  fût  conformé  à  leurs  maximes  ,  il  eût  eu 
leur  approbation  ;  et  sans  être  ni  plus  juste ,  ni  plus 
saint  qu'il Tétoit ,  ils  l'auroient  canonisé.  Mais  parce 
qu'il  condamnoit  leurs  erreurs;  mais  parce  qu'il  ré- 
véloit  le  mystère  de  leur  fausse  piété  ;  mais  parce 
qu'il  désabusoit  le  peuple  séduit  par  l'apparence  de 
leur  religion  et  par  leur  pernicieuse  doctrine,  quoi 
qu'il  fit ,  c'étoit  un  pécheur  et  un  homme  de  mauvaise 
vie  :  Nos  scimus  quia  hic  homo  peccator  est. 

Excellente  idée  ,  chrétiens  ,  de  la  malignité  de 
l'esprit  du  monde.  Qu'est-ce  qui  nous  aveugle  pour 
l'ordinaire  dans  nos  opinions  et  dans  nos  préjugés 
contre  le  prochain  ?  Je  vous  l'ai  dit,  l'intérêt  qui 
nous  domine.  Nous  jugeons  des  hommes  ,  non  point 
par  le  mérite  qui  est  en  eux  ,  mais  par  1  intérêt  qui 
est  en  nous  ;  non  point  sur  le  pied  de  ce  qu'ils  sont, 
mais  de  ce  qu'ils  nous  sont;  non  point  pour  les  qua- 
lités ,  bonnes  ou  mauvaises,  qui  leur  conviennent, 
mais  par  le  bien  ou  le  mal  qui  nous  en  revient.  Car 
de  là  naissent  les  injustices  énormes  que  nous  corn- 


de  l'aveugle-né.  3&5 

mettons  à  l'égard  de  leurs  personnes.  De  là  les  en- 
têtemens  en  faveur  des  uns ,  de  là  les  déchaînemens 
bizarres  contre  les  autres,  delà  les  censures  odieuses 
des  plus  dignes  sujets ,  de  là  les  louanges  outrées 
des  sujets  les  plus  médiocres ,  de  là  les  préférences 
iniques  de  ceux-ci  et  les  exclusions  de  ceux-là  ,  de 
là  ces  abus  presque  infinis  que  déploroit  David ,  et 
qui  lui  faisoient  conclure  que  les  enfans  des  hommes 
n'étoient  que  vanité  ;  que  leurs  balances  ,  c'est-à-dire , 
celles  de  leur  estime  ou  de  leur  blâme,  étoient  des 
balances  trompeuses  ,  et  qu'eux-mêmes  ,  par  leurs 
désirs  et  leurs  prétentions  intéressées ,  ils  travailloient 
sans  cesse  à  s'aveugler  et  à  se  tromper:  Verumta- 
men  vani  filii  hominum  ,  mendaccs  filii  hominum 
in  stateris ,  ut  decipiant  ipsi  de  vanitate  in  idip- 
sum  (i). 

Rien  de  plus  vrai ,  chrétiens  ,  et  c'est  ce  que  notre 
expérience  propre  nous  découvre  tous  les  jours. 
Qu'un  homme  soit  dans  nos  intérêts ,  ou  que  nous 
ayons  intérêt  à  le  faire  valoir ,  dès-là  nous  nous  figu- 
rons qu'il  vaut  beaucoup  ;  sans  autre  litre  que 
celui-là ,  il  est ,  dans  l'étendue  de  notre  idée  ,  propre 
à  tout  et  capable  de  tout  :  au  contraiie  ,  que  l'intérêt 
nous  aliène  de  lui ,  si  nous  nous  en  croyons ,  il  n'est 
plus  rien  et  ne  peut  plus  rien  ;  cette  passion  d'inté- 
rêt nous  le  dépeint  tel  que  nous  le  voulons  ,  nous  le 
contrefait,  nous  le  déguise,  nous  cache  les  défauts 
qu'il  a  ,  ou  nous  fait  voir  ceux  qu'il  n'a  pas ,  nous 
diminue  ses  perfections  ou  nous  les  augmente  , 
nous  les  représente  sous  autant  de  caractères  difTérens 

(i)Ps.6i. 


366  HOMÉLIE    SUR    L'ÉVANGILE 

qu  il  y  a  de  différentes  faces  dans  l'intérêt  qui  lions 
fait  agir.  Pourquoi  un  père  tombe-t-il  dans  l'aveu- 
glement le  plus  grossier  sur  le  sujet  de  ses  enfans  ? 
parce  que  son  grand  et  essentiel  intérêt  est  dans  ses 
enfans  ;  pourquoi  n'apercoit-il  pas  en  eux  ce  qui  les 
rend  ou  méprisables  ,  ou  insupportables  à  tout  le 
monde?  parce  qu'il  a  lui  seul  un  intérêt  en  eux  que 
tout  le  monde  n'a  pas;  pourquoi  approuve-t-il  jus- 
qu'à leurs  folies  ,  à  leurs  extravagances  ?  parce  que 
leurs  extravagances  et  leurs  folies  out  du  rapport  à 
son  intérêt  :  c'est  ainsi  que  l'intérêt  corrompt  et  af- 
foiblit  la  raison. 

Mais  cet  allbibîissement  et  cette  corruption  de  la 
raison  par  l'intérêt ,  paroît  encore  bien  plus  dans 
l'opposition  de  deux  intérêts  contraires:  car,  que  ne 
peut  point  l'aliénation  des  esprits  et  des  coeurs ,  pour 
nous  prévenir  des  erreurs  les  plus  visibles  au  dé- 
savantage d'un  ennemi;  et  dans  quelle  disposition  ne 
nous  met-elle  pas  de  ne  pouvoir  plus  lui  rendre  jus- 
tice, parce  que  nous  sommes  déterminés  à  le  désap- 
prouver et  à  le  condamner?  il  s'est  attiré  notre  dis- 
grâce ,  cela  suffit  ;  avec  cela ,  en  vain  feroit-il  des 
miracles ,  ces  miracles  mêmes  nous  le  feroient  pa- 
roître  odieux;  en  vain  posséderoit-il  toutes  les  ver- 
tus ,  les  vertus  les  plus  sincères  prennent  dans  notre 
imagination  la  couleur  et  la  teinture  des  vices  les 
plus  honteux  :  s'il  est  dévot ,  nous  le  regardons  comme 
un  séducteur;  s'il  est  honnête  et  obligeant,  nous  le 
traitons  de  lâche  et  de  flatteur;  s'il  est  réservé  ,  nous 
l'accusons  de  dissimulation  et  de  fourberie;  s'il  est 
ouvert. ,  c'est  à  ce  qu'il  nous  semble  ,  imprudence  et 


DE    L'AVEUGLE-NÉ.  067 

inconsidération  ;  il  a  beau  se  distinguer  par  le  mérite 
de  ses  actions  ,  cet  intérêt ,  au  travers  duquel  nous 
l'envisageons  ,  nous  défigure  et  noircit  à  nos  yeux  les 
actions  les  plus  saintes;  les  autres  ont  beau  lui  donner 
des  louanges ,  cet  intérêt  qui  nous  préoccupe ,  nous 
fait  juger  que  tous  les  autres  se  trompent ,  et  qu'il  n'y 
a  que  nous  qui  le  connoissions  ;  en  même  temps 
qu'on  lui  applaudit ,  comme  les  femmes  d'Israël  ap- 
plaudissoient  à  David  ,  cet  intérêt  dont  nous  sommes 
dominés,  nous  envenime  contre  lui ,  de  même  qu'il 
envenima  Saûl. 

Et  voilà  ,  chrétiens ,  encore  une  fois  ,  le  caractère 
de  tous  les  esprits  ambitieux  ,  surtout  de  ceux  qui , 
selon  l'expression  de  saint  Ambroise  ,  se  sentent  pi- 
qués de  l'aiguillon  de  l'envie  :  Qu/bus  ambitionis 
stùnuîus  invidia  est.  Comme  l'ambition  et  l'envie 
ont  pour  objet  le  plus  délicat  de  tous  les  intérêts, 
qui  est  la  gloire,  aussi  ont-elles  une  malignité  plus 
subtile  pour  aveugler  l'homme  dans  toutes  les  occa- 
sions où  cet  intérêt  d'honneur  et  de  gloire  se  trouve 
en  compromis  ;  de  là  vient  que  ,  par  une  fatalité  , 
ou  plutôt  une  indignité  que  nous  ne  pouvons  nous 
reprocher  assez  ,  il  ne  nous  est  presque  pas  possible 
de  conserver  des  sentimens  équitables  pour  ceux  qui 
prétendent  avoir  les  mêmes  rangs  que  nous  ,  pour 
ceux  qui  sont  en  état  de  nous  les  disputer,  beaucoup 
moins  pour  ceux  qui  les  obtiennent  et  qu'on  nous 
préfère  :  pourquoi  cela  ?  parce  que  l'intérêt  est  comme 
un  nuage  entre  eux  et  nous,  que  notre  raison  n'a  pas 
la  force  de  dissiper.  Nous  jugeons  sainement  de  tout 
ce  qui  est  au-dessus  ou  au-dessous  de  notre  sphère , 


368  HOMÉLIE   SUR   L'ÉVANGILE 

j'entends  de  ceux  qui ,  par  leur  élévation  ou  par 
leur  obscurité  ,  ne  peuvent  être  des  obstacles  à  nos 
entreprises  ;  mais  de  ceux  que  la  concurrence  des 
mêmes  honneurs  et  la  poursuite  des  marnes  droits 
nous  suscite  pour  adversaires  ,  nous  en  jugeons  d'une 
manière  pitoyable  et  la  plus  déraisonnable. 

Caractère,  non-seulement  des  esprits  ambitieux  , 
mais  des  esprits  factieux  ,  auprès  de  qui ,  comme  re- 
marque Tertullien  ,  être  de  leurs  adhérens,  c'est  le 
souverain  mérite  ;  n'en  être  pas  ,  c'est  le  souverain 
décri  :  Ubi  ipsum  illic  esse  ,  promercri  ;  non  esse  9 
demereri  est.  Si  vous  êtes  dévoués  à  leur  parti ,  ne 
vous  mettez  plus  en  peine  d'acquérir  de  la  capacité, 
de  la  probité  ,  de  la  piété  ;  votre  dévouement  vous 
tiendra  lieu  de  tout  le  reste.  Caractère  particulier  de 
l'hérésie  ,  dont  le  propre ,  selon  l'observation  de 
saint  Augustin  ,  a  toujours  élé  d'élever  jusqu'au  ciel 
ses  fauteurs  et  ses  sectateurs,  et  d'abaisser  jusqu'au 
néant  ceux  à  qui  Dieu  inspiroit  le  zèle  de  l'attaquer 
et  de  la  combattre  ;  et  ce  caractère  est  admirablement 
exprimé  dans  les  pharisiens  de  notre  évangile  ,  qui , 
tout  corrompus  qu'ils  éioient ,  ne  parloient  d'eux- 
mêmes  qu'en  termes  honorables;  et,  tout  éclairé, 
tout  sanctifié  qu'était  ce  pauvre  qui  les  contredisoit, 
n'avoient  pour  lui  que  du  mépris.  Car  ,  pour  nous, 
lui  disoient-ils  ,  nous  observons  inviolablemenl  la 
loi ,  nous  sommes  les  véritables  disciples  de  Moïse  , 
nous  maintenons  les  traditions  dans  leur  pureté  : 
Nos  Moysi  discipuli  sumus  (i)  ;  mais  vous  ,  vous 
êtes  un  misérable   chargé  de  péchés  ,  et  qui ,   bien 

(i)  Joan.  g. 

loin 


DE    L  AVEUGLE-NÉ.  3G«J 

loin  de  pouvoir  nous  instruire  ,  n'êtes  pas  digne  de 
recevoir  nos  leçons  :  In  peccatis  natus  es  totus ,  et 
tu  doccs  nos  (1)  ?  Or,  ils  ne  le  méprisoient  de  la 
sorte ,  et  il  n'étoit  un  misérable  ,  dans  leur  opinion  , 
que  parce  qu'il  ne  parloit  pas  comme  ils  vouloient  t 
et  comme  il  éloil  de  leur  intérêt  qu'il  parlât  :  voilà  » 
dit  saint  Augustin  ,  ce  qui  arrivoit  dans  les  schismes 
qui  se  sont  formés  entre  les  fidèles,  et  qui  ont  di- 
visé l'Eglise  de  Dieu.  La  manière  des  hérésiarques 
étoit  de  s'ériger  eux-mêmes  premièrement ,  et  puis 
leurs  partisans  et  leurs  associés  ,  en  hommes  rares  et 
extraordinaires;  tout  ce  qui  s'attachoità  eux  devenoît 
grand  ;  et  ce  seul  titre  d'être  dans  les  intérêts  du 
parti  étoit  un  éloge  achevé;  il  n'y  avoit  parmi  eux, 
à  les  entendre,  que  des  génies  sublimes,  que  des 
prodiges  de  science  et  de  vertu  ;  ils  s'appeloient  sans 
hésiter  ,  les  vrais  disciples  des  premiers  Pères  de 
l'Eglise ,  et  étolent  seuls  en  droit  de  dire  :  Nos 
Moysi  discipuli  sumus  ;  c'étoit  chez  eux  que  se 
.  trouvoit  la  ferveur  de  l'ancienne  discipline  et  la  so* 
liclité  de  l'esprit  chrétien;  hors  de  chez  eux,  ils  ne 
"voyoient  rien  qui  ne  leur  fît  pitié  ;  les  plus  intellî- 
gens  et  les  plus  habiles  du  parti  catholique  leur  pa-» 
roissoient  des  hommes  foibîes  et  ignorans  ;  tout  ce 
qui  ne  les  favorisoit  pas  n'étoit  que  relâchement  et 
que  désordre  ;  n'être  pas  dans  leurs  sentimens ,  c'étoit 
être  abandonné  de  Dieu  et  réprouvé.  En  effet ,  ils 
le  croyoient  ainsi,  et  quoique  tout  cela  fût  autant 
d'illusions  et  de  chimères,  à  force  de  souhaiter  et  de 
vouloir  que  ces  chimères  et  ces  illusions  fussent  des 

(1)  Joan.  9» 

TOME    III,  24 


370  HOMÉLIE   SUR   L'ÉVANGILE 

■vérités, ils  s'en  faisoientdesvéritéseten  triomphoient: 
tant  il  est  vrai  qne ,  du  moment  que  le  ressort  de 
1  intérêt  joue ,  la  raison  ne  juge  plus  qu'au  gré  de  la 
volonté  aveuglée  et  passionnée. 

Non  ,  chrétiens  ,  plus  d'équité  quand  une  fois 
l'intérêt  prévaut;  et  cela  est  si  constant,  que  les 
hommes,  qui  sont  nés  pour  la  société  ,  et  dont  tout 
le  commerce  roule  sur  une  bonne  foi  réciproque ,  ne 
reconnoissent  plus  cette  bonne  foi,  et  n'ont  plus  de 
créance  les  uns  pour  les  autres,  dès  qu'ils  aperçoi- 
vent dans  les  affaires  qui  se  traitent  entre  eux  ,  le 
moindre  mélange  d'intérêt.  Quelque  probité  qu'ait  un 
juge ,  s'il  est  intéressé  dans  une  cause ,  on  se  croit 
bien  fondé  à  le  récuser  ,  et  l'on  ne  croit  point  lui 
faire  tort  d'en  appeler  à  un  autre  jugement  que  le 
sien;  quelqu'irréprochable  d'ailleurs  que  soit  un  té- 
moin, si  son  intérêt  se  trouve  joint  à  son  témoignage, 
son  témoignage  passe  pour  nul  :  comme  si  les  hom- 
mes ,  d'un  commun  accord ,  se  rendoient  à  eux- 
mêmes  cette  justice ,  de  confesser  que ,  quand  leur 
intérêt  est  de  la  partie ,  ils  ne  sont  plus  capables  de 
garder  les  règles  de  la  justice.  Il  ne  faut  donc  pas 
s'étonner  que  les  pharisiens  ,  s'élant  fait  un  intérêt 
contraire  à  Jésus-Christ ,  s'aveuglassent  sur  le  sujet 
de  sa  personne  ;  car  c'étoil  une  conséquence  natu- 
relle ,  et  il  y  eût  eu  du  miracle ,  si  cet  aveuglement 
n'avoit  pas  été  l'eliet  de  cet  intérêt  ;  mais  il  faut  s'éton- 
ner de  ce  que  la  personne  de  Jésus-Christ ,  étant  aussi 
sainte  et  aussi  accomplie  qu'elle  l'étoit ,  les  pharisiens 
sefaisoient  un  intérêt  de  lui  être  contraires.  Car  voilà, 
mes  chers  auditeurs ,  ce  qui  les  perdit .  et  ce  qui  nous 


DE   L'AVEUGLE-NÉ.  371 

perd  ;  nous  nous  faisons  des  intérêts  qui  vont  pre- 
mièrement à  nous  aveugler ,  et  puis ,  par  un  enga- 
gement infaillible  ,  à  nous  choquer,  à  nous  aigrir  ,  à 
nous  emporter  contre  des  gens  dignes  de  toute  notre 
estime  ,  et  avec  qui  la  charité  chrétienne  nous  devoit 
unir.  O  intérêt,  que  tu  as  perverti  de  jugemens  au 
préjudice  de  cette  divine  charité  ,  et  que  tu  as  fait  de 
plaies  à  cette  vertu ,  par  tes  funestes  impressions  dans 
les  esprits  des  hommes! 

Mais  voyons  encore  ceci  plus  clairement  dans  la 
suite  de   notre   évangile  ;  et  de  l'aveuglement  des 
pharisiens  touchant  la  personne  du  Sauveur ,  passons 
à  celui  qui  eut  pour  objet  l'action  particulière  de  cet 
homme-Dieu ,  et  le  miracle  qu'il  venoit  d'opérer. 
Car  c'est  ici  que  la  malignité  de  l'intérêt  achève  de  se 
produire ,  et  qu'elle  se  découvre  toute  entière.  Prenez 
garde  ,  chrétiens  :  Jésus-Christ  a  miraculeusement 
guéri  un  aveugle-né  ,  et  ce  miracle  est  opposé  à  l'in- 
térêt de  ses  ennemis.  Que  font-ils  ?  quelque  éclatant 
que  soit  ce  miracle  ,  ils  le  contestent  et  le  désavouent. 
Obligés  enfin  d'en  convenir  ,  ils  nient  au  moins  que 
Jésus-Christ  en  soit  l'auteur.  Us  le  nient,  dis-je ,  sans 
raison  ,  et  contre  toute  apparence  de  raison  ,  parce 
qu'ils  ont  intérêt  à  le  nier.  Si  ce  miracle  les  accom- 
modoit ,  quelque  incroyable  qu'il  leur  parût ,  ils  le 
croiroient  ;  mais  parce  que  ce  miracle  les  décon- 
certe ,  quelque  authentique  qu  il  puisse  être  ,  c'est 
dans  leur  idée  un  miracle  supposé.  De  là  ,  ce  soin 
avec  lequel  ils  l'examinent,  non-seulement  dans  la 
rigueur  ,  mais  d'une  manière  pleine  de  malice.  Car  , 
de  quels  artifices  n'usent-ils  pas,  et  quelles  enquêtes 

24» 


3/2  HOMÉLIE    SUR    L'ÉVANGILE 

ne  font-ils  pas?  De  là  ,  ceite  détermination  à  écou- 
ter avec  joie  toul  ce  qui  semble  être  favorable  à  leur 
incrédulité,  et  à  ne  supporter  qu'avec  chagrin  tout 
ce  qui  la  combat  et  qui  la  convainc.  De  là  ,  cet  esprit 
de  censure  qui  les  porte  à  condamner  ce  que  l'évi- 
dence de  la  chose  ne  leur  permet  plus  de  révoquer 
en  doute.  De  là  ,  cette  fausse  régularité  qui  les  fait 
chicaner  sur  la  circonstance  du  jour  ,  ne  voulant  pas 
qu'un  malade  puisse  être  guéri  le  jour  du   sabbat , 
ni  que  ce  sabbat  soit  un  jour  de  miracles.  De  là  ,  celte 
extrémité  où  le  désespoir  les  réduit,  leur  faisant  at- 
tribuer plutôt  au  démon  ce  qui  est  visiblement  l'œu- 
vre de  Dieu,  que  de  les  forcer  ,  s'ils  reconnoissoient 
que  c'est  lœuvre  de  Dieu ,  de  rendre  honneur  à  Jésus- 
Christ.  Delà  ,  cette  conduite  violente  qu'ils  tiennent 
envers  l'aveugle  même  et  ses  parens  ,  les  traitant 
avec  hauteur  et  les  intimidant  pour  leur  fermer  la 
bouche  et  leur  imposer  silence.  Tout  cela ,  parce 
que  l'intérêt  les  possède ,  et  que  jusque  dans  les  faits 
publics  qui  devroient  être  naturellement  moins  con- 
testés, le  caractère  de  l'intérêt  est  de  nous  faire  voir 
les  choses  ,  non  pas  comme  elles  sont  et  comme  elles 
se  passent ,  mais  comme  il  nous  seroit  expédient  , 
selon  nos  vues,  qu'elles  fussent  et  qu'elles  se  pas- 
sassent en  effet.  Or,  dans  cette  disposition  de  cœur, 
le  moyen  que  les  pharisiens  avouassent  sincèrement 
et  de  bonne  foi  le  miracle  de  Jésus-Christ  ;  et  la  jus- 
tice elle-même,  toute  lumineuse  qu'elle  est,  étoit- 
elle  assez  perçante  pour  entrer  dans  des  esprits  in- 
fectés d'une  telle  contagion  ?  Ceci  vous  surprend  ,  et 
doit  vous  donner  de  l'horreur  pour  l'esprit  d'intérêt. 


DE   l'àVEUGLK-NÉ.  o;j 

Mais  achevons,  chrétiens,  de  nous  appliquer  cette 
morale  ,  et  rougissons  <3e  ce  qu'au  milieu  du  christia- 
nisme ,  cet  esprit  intéressé  produit  encore  aujour- 
d'hui les  mêmes  effets  ou  les  mêmes  erreurs  ,  non  plus 
sur  ce  qui  regarde  simplement  les  miracles  du  Fils  de 
Dieu  ,  mais  généralement  sur  les  points  les  plus  es- 
sentiels et  les  plus  incontestables  de  la  religion  ; 
mais  sur  les  devoirs  de  la  conscience  les  plus  natu- 
rels et  les  mieux  établis;  mais,  ce  qui  paroîiroit 
presque  impossible  ,  sur  les  faits  les  plus  évidens 
qui  ont  rapport  et  à  la  justice  et  à  la  charité  envers 
le  prochain.  Confondons-nous  de  ce  que ,  tout  chré- 
tiens que  nous  sommes  ,  l'intérêt  sur  tout  cela  nous 
rend  plus  aveugles  que  jamais  les  pharisiens  ne  l'ont 
été.  Je  dis  sur  les  points  les  plus  essentiels  de  la 
religion  :  car  pourquoi  le  libertinage  va-l-il  à  douter 
de  tout,  et  à  n'être  convaincu  ni  touché  de  rien? 
pourquoi  se  fait-on  secrètement  des  systèmes  de 
créance,  ou,  pour  mieux  dire,  d'impiété  et  d'infi- 
délité selon  lesquels  on  vit ,  sinon  parce  qu'il  seroit 
de  l'intérêt  du  libertin  que  la  religion  fût  éteinte, 
et  qu'il  n'y  eût  rien  de  vrai,  que  ce  qui  le  flatte,  et 
que  ce  qui  lui  plaît  ?  Nous  ne  comprenons  pas 
quelquefois  comment  les  païens  pou  voient  être  si 
grossiers,  que  d'adorer  des  dieux  infâmes,  inces- 
tueux ,  adultères  ;  et  saint  Augustin  nous  assure 
qu'il  le  comprend  bien  :  c'est,  dit-il,  qu'ils  étoient 
intéressés  à  avoir  des  dieux  comme  ceux-là,  et  qu'il 
leur  étoit  avantageux  dans  le  moment  qu'ils  succom- 
boient  à  une  passion  honteuse  ,  de  pouvoir  s'autori- 
ser d'un  tel  exemple.  Voilà  tout  le  fond  de  l'idolâtrie 


3;4  HOMÉLIE   SUR   L'ÉVANGILE 

et  du  paganisme.  Mais  nous  n'avons  pas  besoin  de 
remonter  si  haut,  et  il  ne  faut  ici  que  nous  consul- 
ter nous-mêmes.  Car  ,  quelque  obstiné  que  soit  un 
libertin  du  siècle,  il  ne  désavouera  pas,  s'il  veut  ré- 
pondre sans  déguisement  ,  qu'il  n'a  commencé  à 
douter  de  l'autre  vie,  que  quand  il  a  été  de  son  intérêt 
que  tout  se  terminât  à  celle-ci  ;  que  l'enfer  ne  lui  a 
paru  une  erreur  populaire  ,  que  quand  il  a  été  de  son 
intérêt  qu'il  n'y  eût  plus  d'enfer  ;  qu'il  n'a  traité  le 
péché  de  bagatelle  et  de  galanterie,  que  quand  il  a 
été  de  son  intérêt  que  le  péché  ne  fût  plus  péché  ; 
et  que  s'il  en  est  venu  ,  comme  l'athée ,  jusqu'à  con- 
clure dans  son  cœur  qu'il  n'y  a  point  de  Dieu  ,  ce 
n'est  que  quand  il  a  été  de  son  intérêt  que  l'être  de 
Dieu  fût  anéanti. 

Je  dis  sur  les  devoirs  de  la  conscience  les  plus 
importans  et  les  mieux  établis.  Car  comment  et  par 
où  se  forment  tous  les  jours  tant  de  consciences  er- 
ronées ?  par  l'intérêt.  Proposez  ,  à  quelque  homme 
que  ce  soit ,  une  affaire  à  traiter ,  une  question  à  dé- 
cider ,  un  point  de  conscience  à  résoudre  ,  et  cachez- 
lui  l'intérêt  qu'il  peut  y  avoir;  pour  peu  qu'il  soit 
versé  en  ces  sortes  de  matières ,  il  vous  donnera  la 
décision  la  plus  équitable  et  la  plus  juste  ,  il  vous 
convaincra  par  les  raisons  les  plus  sensibles  et  les 
plus  palpables  ,  il  vous  prescrira  les  règles  les  plus 
droites  et  même  les  plus  étroites  ,  il  répondra  à 
toutes  vos  difficultés  ,  et  vous  mettra  devant  les  yeux 
la  vérité  dans  toute  son  évidence.  Mais  tirez  en 
même  temps  le  voile  ,  et  découvrez-lui  dans  cette 
même  affaire ,  dans  ce  même  point  de  conscience 


DE   L'AVEUGLE-NÉ.  075 

et  cette  même  décision  ,  quelque  intérêt  particulier 
qui  le  regarde  ;  c'est  alors  que  les  objets  commen- 
ceront à  changer  pour  lui  de  face  ,  et  qu'ils  lui  pa- 
roîtront  tout  autres  qu'il  ne  les  avoit  considérés.  Ces 
maximes  sur  lesquelles  il  s'appuyoit ,  et  qu'il  croyoit 
indubitables ,  ne  lui  sembleront  plus  si  certaines. 
Ces  objections  qu'on  lui  faisoit  et  qu'il  rejetoit  comme 
insoutenables  ,  ne  seront  plus  ,  à  son  sens  ,  si  frivo- 
les. Il  examinera  ,  il  raisonnera  ,  il  subtilisera;  et  à 
force  de  subtilités  et  de  raisonnemens  que  l'amour- 
propre  ne  manquera  pas  de  lui  suggérer  ?  il  en  vien- 
dra souvent  à  autoriser  ce  qu'il  condamnoit  d'une 
première  vue  lorsqu'il  n'y  voyoit  point  son  intérêt 
engagé.  Et  n'est-ce  pas  ainsi  que  tant  de  gens  dans 
le  christianisme  ,  sages  du  reste  ,  consciencieux  et 
même  dévots,  ou  passant  pour  l'être  ,  ne  se  font  nul 
scrupule  de  mille  choses  dont  le  public  se  scanda- 
lise ,  et  a  raison  de  se  scandaliser  ?  On  demande 
comment  ils  peuvent  accorder  ceci  ou  cela  ,  avec  la 
piété  et  avec  la  sévérité  de  leur  morale  sur  tous  les 
autres  sujets.  On  ne  le  comprend  pas  ;  mais  eux ,  ils 
le  comprennent  parfaitement  ,  ou  pensent  le  bien 
comprendre.  Ce  qui  troubleroit  les  plus  relâchés  et 
cequilesferoit  trembler,  ne  leur  cause  pas  le  moindre 
remords.  Ils  ont  leurs  principes  qu'ils  suivent  sans 
inquiétude  ;  et  à  la  faveur  de  ces  principes  >  ils  de- 
meurent tranquilles  ,  et  ne  réforment  rien  de  leur 
conduite  ordinaire.  De  quelque  manière  que  le 
monde  puisse  parler  ,  ils  se  tiennent  en  assurance  du 
côté  de  Dieu  :  ils  vont  à  l'autel ,  ils  célèbrent  les 
saints  mystères ,  ils  participent  aux  sacremens  :  c'est- 


3^6  HOMÉLIE    SUR    L'bVANGïLE 

à-dire  ,  qi.'ils  ont  leurs  intérêts  qui  leur  fascinent 
les  t\  eux  de  l'ame  ,  et  qui  éteignent  toutes  les  lumière.» 
de  leur  esprit  ;  parce  qu'il  est  infaillible  que  partout 
OÙ  l'intérêt  entre ,  il  attire  après  soi  l'aveuglement  et 
l'erreur. 

Je  dis  sur  les  faits  les  plus  sensibles  ,  qui  ont  rap- 
port et  à  la  justice  et  à  la  charité  envers  le  prochain. 
Et  en  effet  ,  pourquoi  nous  entêtons-nous  de  mille 
fausses  suppositions  que  nous  voulons  soutenir  pour 
vraies,  el  pourquoi  les  appuyons-nous  sur  une  infinité 
çlr  jugemens  vains  et  téméraires?  Pourquoi  nous  figu- 
rons-nous que  ce  qui  n'a  jamais  été  pensé  ,  a  été  dit  ; 
et  que  ce  qui  a  été  fait  évidemment ,  ne  l'a  pas  été  ? 
Pourquoi  comptons-nous  sur  nos  imaginations  comme 
sur  des  choses  réelles,  ce  qniesl  la  source  malheureuse 
de  la  plupart  de  nos  aversions  ,  de  nos  inimitiés,  de 
nos  vengeances? c'est  qu'il  y  a  dans  nous  des  intérêts , 
qui,  occupant  toute  la  capacité  de  notre  cœur,  ne 
laissent  à  notre  esprit  aucun  exercice  de  réhrxioii 
et  de  raison.  Il  faut  donc  ,  mes  chers  auditeurs  ,  si 
vous  voulez  être  des  enfans  de  lumière  ,  renoncer  à 
cet   intérêt  qui   nous  empêche  de  oonnoître  Dieu  , 
qui  nous  ôle  la  connoissance  de  nous-mêmes  ,  qui 
nous  rend  incapables  de  ce  discernement  si  néces- 
saire du  bien  el  du  mal,  qui  nous  cache  la  corrup- 
tion de  nos  désirs  ,  qui  nous  déguise  nos  intentions  , 
qui  nous  fait  ignorer  nos  obligations  ,  et  qui ,  pour 
la  conduite  de  la  vie  ,  nous  jette  dans  des  abîmes 
d'obscurités   plus  déplorables  et  plus  funestes  que 
celle  de  l'enfer.  Et  voilà  ,  dit  saint  Bernard,  ce  qui 
nous  doit  donner  de  l'horreur  pour  cel  esprit  inté- 


de  l'aveugle-né.  3^7 

ressé  ,  quand  nous  venons  à  en  considérer  les  suites 
par  rapport  au  jugement  de  Dieu.  Car ,  sur  tout  cela, 
qu'aurons-nons  à  répondre  à  Dieu?  ces  consciences 
erronées  nous  justifieront-elles  devant  lui  ?  ces  préoc* 
cupations  et  ces  préventions  nous  serviront-elles 
d'excuses  ?  ces  idées  fausses  sur  lesquelles  nous  avons 
agi,  diminueront-elles  l'injustice  et  la  malice  de  nos 
actions?  Dieu  n  aura-t-il  pas  toujours  droit  de  nous 
ramener  au  principe,  et  de  dire  à  chacun  de  nous: 
11  est  vrai  ,  tu  as  été  aveuglé  ,  préoccupé  ,  trompé  ; 
mais  lu  n'as  été  tout  cela  que  parce  que  tu  as  été  in- 
téressé; tu  n'as  jugé  faussement  et  désavantageuse- 
ment  de  ton  frère  ,  que  quand  l'intérêt  t'a  divisé  de 
lui;  tu  n'as  ignoré  tes  propres  devoirs,  que  quand 
l'intérêt  t'a  dominé.  Or  ,  de  vouloir  excuser  un  péché 
par  un  autre  péché,  c'est  une  présomption  insoute- 
nable et  pleine  de  folie.  C'est  ainsi,  dis-je  ,  que  le 
Fils  de  Dieu  condamnoil  les  pharisiens  dans  notre 
évangile ,  et  c'est  ainsi  qu'il  nous  condamnera ,  si  nous 
nous  trouvons  coupables  du  même  désordre.  Nous 
ne  pouvons  mieux  l'éviter  qu'en  opposant  aux  té- 
nèbres de  l'erreur  les  lumières  de  la  foi,  et  en  con- 
fondant le  mensongp ,  comme  l'aveugle  de  notre  évan- 
gile ,  par  une  sainte  confession  de  la  vérité.  C'est  le 
sujet  de  la  seconde  partie. 

DEUXIÈME    PARTIE. 

C'est  à  la  foi ,  chrétiens  ,  de  confondre  par  ses  lu- 
mières ,  l'aveuglement  volontaire  des  hommes  ;  et 
c'est  à  elle  d'opposer  le  zèle  de  sa  confession  à  ce  faux 
zèle  de  l'intérêt ,  dont  les  esprits  mondains  sepréoc- 


878  HOMÉLIE   SUR   L'ÉVANGILE 

cupent  pour  résister  à  la  vérité  :  Credimus ,  disoit 
le  grand  Apôtre, propter  quod  et  loquimur  (1)  ;  Nous 
croyons  ,  et  c'est  pour  cela  que  nous  parlons ,  afin  que 
le  témoignage  de  notre  bouche  s'accordant  avec  la 
persuasion  in  térieure  de  notre  esprit ,  1  infidélité  même 
soit  obligée  de  se  rendre.  Voilà ,  mes  chers  auditeurs , 
la  règle  qu'a  suivie  l'aveugle-né  de  notre  évangile , 
pour  honorer  le  double  miracle  fait  dans  sa  personne , 
c'est-à-dire ,  le  miracle  de  sa  guérison  et  le  miracle 
de  sa  conversion.  Il  a  cru ,  et  il  a  parlé.  Il  a  cru  en 
Jésus-Christ,  etil  a  confessé  Jésus-Christ.  Et  je  trouve 
que  le  zèle  qu'il  a  montré  dans  cette  confession  ,  a  eu 
quatre  qualités  admirables  pour  confondre  l'aveugle- 
ment des  pharisiens.  Car  il  a  été  sincère  pour  con- 
fondre tous  les  artifices  de  leur  duplicité  ;  généreux  , 
pour  confondre  l'orgueil  de  leur  prétendue  autorité  ; 
convaincant ,  pour  confondre  la  foiblesse  de  leur  vaine 
Science  ,  ou ,  pour  mieux  dire ,  de  leur  ignorance  ; 
et  constant ,  pour  confondre  la  dureté  de  leur  obs- 
tination. Appliquez-vous;  et  dans  l'exposition  suc- 
cincte que  je  vais  vous  faire  de  la  victoire  et  du  triom- 
phe de  notre  foi  ,  apprenez  ce  qu'elle  doit  faire  en 
vous  et  ce  que  vous  devez  faire  avec  elle. 

L'aveugle  guéri  par  le  Fils  de  Dieu  ,  fut  sincère 
jusqu'à  la  naïveté  ,  dans  le  témoignage  qu'il  rendit 
du  miracle  dont  il  venoit  lui-même  d'être  le  sujet  ; 
et  c'est  ce  qui  jeta  les  pharisiens  dans  la  confusion. 
Car  ils  eurent  beau  l'interroger  et  le  questionner  , 
pour  tacher  de  le  surprendre  dans  ses  paroles  ,  il 
persista  toujours  à  soutenir  ce  qu'ils  ne  vouloieni 

(1)  2.  Cor.  4- 


DE   LAVEUGLE-NÉ.  379 

pas  entendre  ;  et  par  la  simplicité  de  sa  déposition  , 
il  rendit  inutiles  toutes  les  ruses  dont  leur  esprit 
double  et  artificieux  se  servoit  pour  obscurcir  la 
gloire  du  Sauveur.  Oui,  leur  déclara- 1- il  jusqu'à 
plusieurs  fois  ,  c'est  moi  qui  suis  cet  aveugle  de  nais- 
sance que  vous  avez  vu  mendier  dans  la  place  pu- 
blique. Je  vous  l'ai  dit,  je  vous  le  dis  encore  :  cet 
homme  que  vous  appelez  Jésus  ,  est  celui  qui  a 
opéré  dans  moi  cette  merveille  ;  et  puisqu'il  faut 
pleinement  vous  en  éclaircir  ,  voici  la  manière  et  les 
circonstances  qu'il  y  a  observées.  Il  a  pris  un  peu  de 
boue  ,  il  me  l'a  mise  sur  les  yeux  ,  il  m'a  commandé 
d'aller  à  la  piscine  de  Siloë  ,  et  de  m'y  laver.  J'ai 
obéi  à  son  ordre  ,  et  vous  en  voyez  l'effet.  Si  ce  qu'il 
leur  disoit  eût  été  un  mensonge  et  une  imposture , 
à  force  de  le  presser  et  d'exiger  de  lui  à  plusieurs 
reprises  un  compte  exact  de  la  chose  ,  ils  l'auroient 
embarrassé  ,  il  se  seroit  coupé  dans  ses  réponses , 
et  à  peine  auroit-il  pu  éviter  de  tomber  en  quelque 
contradiction.  Mais  parce  qu'il  confesse  la  vérité,  et 
que  la  vérité  est  toujours  la  même  ,  ils  ne  se  dément 
point ,  et  n'a  qu'un  même  témoignage  toujours  uni- 
forme :  Lulum  mihi  posuit  super  oculos  ;  et  lavi , 
et  video  (1).  Mais  cet  homme  est  un  pécheur  !...  Siï. 
est  pécheur  ,  comme  vous  dites,  c'est  ce  que  j'ignore; 
tout  ce  que  je  sais  ,  c'est  qu'étant  aveugle  comme 
jétois  ,  je  ne  le  suis  plus  :  Si  peccator  est ,  nescio  : 
union  scio  ,  quia  cœcus  cùm  essem  ,  mode  video  (2). 
Or ,  ce  témoignage  ,  encore  une  fois  ,  rendoit  les 
pharisiens  d'autant   plus  confus  ,    qu'il   étoit  plus 

(1)  Joan.  9.  —  (2)  Ibid. 


38o  HOMÉLIE    SUR    i/ÉVÀNGILK 

simple  et  plus  naïf.  Car  ,  qne  pouvoienl  -  ils  faire 
pour  l'éluder  ?  Il  s'agissoit  d'un  fait  qui  portoit  en 
soi  son  éclaircissement  el  sa  preuve.  C'étoit  un  mi- 
racle subsistant  dans  la  personne  de  ce  pauvre.  Ce 
pauvre  parloil  et  se  produisoit.  Quepouvoitla  finesse 
et  l'intrigue  contre  une  semblable  sincérité? 

Et  voilà  ,  chrétienne  compagnie,  ce  qui  confond 
encore  aujourd'hui  l'aveuglement  de  certains  liber- 
tins du  monde  ,  qui  ,  dans  le  progrès  malheureux 
de  leur  vie  déréglée  ,  en  sont  venus  jusqu'à  ne  plus 
rien  croire  et  à  renoncer  leur  foi.  Voilà  ce  qui  les 
désespère  :  le  récit  de  certains  miracles  ,  qui  même 
humainement  doivent  être  crus  ,  et  que  la  prudence 
la  plus  raffinée  ,  la  plus  défiante  et  la  moins  crédule  , 
est  forcée  de  reconnoîire  :  le  rapport  d'un  homme, 
non-seulement  irréprochable  et  digne  de  créance  , 
mais  digne  même  de  respect  ,  qui  dit  :  Je  l'ai  vu  , 
c'est  à  moi  que  la  chose  est  arrivée  ,  et  j'en  parle  par 
mon  expérience  propre.  Car  ,  de  prétendre  que  tous 
ceux  qui  ont  jamais  tenu  ce  langage  ,  aient  été  des 
imposteurs  ou  des  visionnaires  ;  que  parce  qu'il  y 
en  a  eu  quelques-uns  ou  même  plusieurs  ,  il  faille 
ainsi  juger  de  tous  les  autres  ,  et  que  ,  sans  discus- 
sion ni  discernement  ,  il  n'y  ait  qu'à  s'inscrire  en 
faux  contre  tous  ces  témoignages  ,  c'est  une  voie  bien 
courte  pour  maintenir  l'impiété  el  l'irréligion,  mais 
encore  plus  courte  pour  autoriser  l'extravagance  et 
la  témérité.  J'avoue  qu'en  matière  de  miracles  ,  il 
y  a  eu  des  hommes  trompés  ,  et  je  veux  bien  même 
avouer  qu'il  y  en  a  en  qui ,  de  dessein  formé  ,  ont 
entrepris  de  tromper  les  autres.  Dieu  l'a  permis  de 


de  l'aveugle- né.  38 1 

îa  sorte  ,  dit  Tertullien  ,  pour  l'épreuve  de  ses  élus. 
Mais  de  se  mettre  en  tête  que  tous  ont  été  ,  sans 
exception  ,  de  l'un  ou  de  l'autre  de  ces  deux  carac- 
tères ;  et  que  d'un  si  grand  nombre  de  gens  éclai- 
rés ,  de  sages  ,  de  saints  qui  rapportent  ces  elï'ets 
extraordinaires  de  la  puissance  de  Dieu  ,  et  qui 
assurent  les  avoir  vus,  il  n'y  en  a  pas  un  seul  qui 
ait  dit  la  vérité  ,  c'est  un  sentiment ,  selon  le  chan- 
celier Gerson  ,  qui  tient  de  l'impudence  ,  et  qu'un 
homme  qui  a  quelque  reste  de  raison  et  de  modes- 
tie ,  ne  ^)eut  pas  avancer  sans  rougir.  En  eiFet, 
quand  saint  Augustin  ,  dans  l'excellent  traité  de  la 
Cité  de  Dieu  ,  raconte  les  miracles  qui  se  faisoient 
de  son  temps  à  Garthage  ;  quand  il  dit  qu'il  y  étoit 
présent  avec  tout  le  clergé  de  la  ville  ;  quand  il  en 
décrit  jusqu'aux  moindres  particularités  ,  il  n'y  a 
point  d'esprit  solide  et  bien  sensé  ,  qui  s'avise  de 
lui  en  donner  le  démenti ,  et  il  n'y  a  point  d'esprit 
libertin  qui  ne  soit  déconcerté  dans  son  libertinage. 
Car  ,  de  dire  que  saint  Augustin  s'imaginoit  voir  ce 
qu'il  ne  voyoit  pas  ;  ou  de  le  soupçonner  de  mau- 
vaise foi ,  comme  s  il  avoit  pris  plaisir  à  en  imposer 
au  monde  et  à  répandre  des  faussetés  dans  une  ma- 
tière aussi  essentielle  que  celle-là  ,  c'est  ce  que  le 
désespoir  seul  de  se  défendre  contre  la  vérité,  peut 
suggérer  à  une  ame  infidèle.  Cependant  ,  c  est  à 
quoi  l'impie  en  est  réduit.  Or,  en  être  réduit  là  ,  c'est 
ce  que  j'appelle  la  confusion  de  1  impiété. 

Mais  passons  plus  avant.  Si  l'aveugle  de  notre 
évangile  fut  sincère  dans  son  témoignage  en  faveur 
de  Jésus-Christ,  il  ne  fut  pas  moins  généreux.  Car, 


382  HOMÉLIE   SUR   L'ÉVANGILE 

il  n'eut  point  pour  les  pharisiens  ces  lâches  égards 
qu'il  auroit  eus  infailliblement  s'il  eût  consulté  la 
prudence  humaine.  Il  ne  se  lit  point  esclave  de  cette 
autorité   impérieuse    qu'ils    s'arrogeoient    parmi  le 
peuple  ,   et  qui  empêchoil  la  plupart  des  Juifs   de 
se  déclarer  pour  le  vrai  Messie.  Il  n'examina  point 
si  son  procédé  pourroit  les  choquer  et  leur  déplaire  ; 
et  sachant  bien  même  qu'ils  s'en  offenseroient  ,  il 
ne  crut  pas  pour  cela  devoir  parler  moins  librement. 
Se  sentant  redevable  à  Jésus  -  Christ  d'une  grâce 
aussi  spéciale  que  celle  qu'il  en  avoit  reçue  ,  il  mé- 
prisa tout  pour  publier  sa  gloire  ;    et  le  scandale 
même  des  pharisiens  lui  fut  un  motif  pour  ne  les 
pas  ménager.  Ses  parens  et  ceux  à  qui  il  appartenoit 
n'en  usèrent  pas  ainsi.  Comme  ils  vouloient  se  con- 
server ,  ils  respectèrent  la  synagogue;  et  par  une 
vaine  politique  ,  ils  dissimulèrent  l'obligation  qu'ils 
avoient  au  Sauveur  du  monde  ,  pour  ne  pas  s'atti- 
rer la  haine  du  peuple.  Nous  confessons  ,  dirent-ils , 
que  c'est  là  notre  fds  ,  et  qu'il  est  né  aveugle  ;  mais 
de  savoir  comment  il  voit  maintenant  ,  et  quel  est 
celui  qui  lui  a  rendu  la  vue  ,    c'est  ce  qui  nous  est 
inconnu  ,  interrogez-le  ,  il  peut  bien  lui-même  ré- 
pondre. Or  ,  c'étoit  la  crainte  ,  ajoute  l'évangéliste  , 
qui  les  faisoit  parler  de  la  sorte  :  Hœc  dixerunt pa- 
rentes ejus  ,   quoniam  timebant  (  i  ).   Mais   pour 
l'aveugle ,   sanctifié  et   éclairé  de  la  lumière  de  la 
grâce  ,    cette  crainte  n'est  point  capable  d'affaiblir 
son  zèle.  Sa  bouche  parle  de  la  plénitude  de  son 
cœur.  Les  pharisiens  lui  demandent  ,  en  le  mena- 

(i)  .Toan.  9.  I 


de  l'aveugle-né.  383 

çant ,  quel  est  donc  enfin  cet  homme  qui  lui  a  ouvert 
les  yeux  :  et  lui  ,  avec  une  sainte  liberté  ,  proteste 
que  ce  doit  être  au  moins  un  prophète  et  un  homme 
de  Dieu  :  Quia propheta  est  (i).  Ils  se  scandalisent 
de  cet  éloge  ,  et  il  leur  soutient  que  cet  éloge  est 
justement  dû  à  Jésus-Christ.  Ils  veulent  encore  une 
fois  savoir  pourquoi  :  Mais  à  quoi  bon  tant  de  dis- 
cours ,  reprend  ce  pauvre  ?  ne  me  suis-je  pas  déjà 
assez  expliqué  ,  et  ne  devez-vous  pas  être  plus  que 
satisfaits  sur  ce  point  ?  Est-ce  que  vous  voulez  aussi 
devenir  ses  disciples  ?  Numauid  et  vos  vultis  disci- 
puli  ejusfieri  (2)?  Gela  les  aigrissoit;  et,  piqués 
de  ces  paroles  ,  ils  s'emportoient  contre  lui  jusqu'aux 
injures  ;  mais  lui  ne  se  soucioit  ni  de  leur  aigreur, 
ni  de  leurs  injures;  et  il  comptoit  pour  rien  d'etie 
chargé  de  leurs  malédictions  ,  pourvu  qu'il  honorât 
celui  qui  l'avoit  favorisé  d'une  si  efficace  et  si  salu- 
taire bénédiction.  Générosité,  dit  saint  Augustin , 
qui  humilioit   ces  esprits  superbes  ,   accoutumés  à 
dominer  et  à  n'être  jamais  contredits  dans  leurs  plus 
grandes  erreurs.  Mais  générosité  qui  condamne  en- 
core bien  davantage  la  foiblesse   d'un  million  de 
chrétiens  ,   persuadés   de  la  vérité  ,   et  néanmoins 
lâches  et  timides  ,  quand  il  s'agit  de  la  soutenir. 

Car  voilà ,  mes  chers  auditeurs  ,  avouons-le  ici  à 
notre  honte,  voilà  le  désordre  du  christianisme.  On 
veut  plaire  à  tout  le  monde.  On  ne  veut  choquer 
personne.  Quoiqu'il  s'agisse  des  intérêts  de  Dieu , 
de  la  religion  ,  de  la  piété  ,  on  se  fait  un  intérêt  de 
son  peu  de  zèle  ;  on  ne  parle  qu'à  demi ,  on  observe 

(1)  Joan.  9.  —  (2)  Il> id. 


384  HOMÉLIE    SUR    L'ÉVANGILE 

des  mesures ,  on  ménage  les  esprits.  Cependant  le 
libertinage  prévaut  ,  cependant  le  vice  s'autorise  , 
cependant  l'abus  et  le  dérèglement  passe  en  usage  et 
en  coutume  ,  cependant  l'erreur  prend  tous  les  jours 
de  nouvelles  forces.  S'il  y  avoit  un  esprit  généreux 
et  déterminé  à  mépriser  tout  ce  qui  s'appelle  respect 
humain  ,  rien  de  tout  cela  ne  ticndroit  contre  lui. 
Mais  parce  qu'on  ne  veut  pas  défendre  la  cause  de 
Dieu  à  ses  dépens  ;  mais  parce  que  l'on  considère 
celui-ci ,  et  qu'on  appréhende  celui-là  ,  de  là  vient 
que  la  justice  et  la  vérité  sont  opprimées  par  le 
mensonge.  Qu'est-ce  qui  fermoit  la  bouche  à  tant 
de  catholiques  dans  la  naissance  des  hérésies  ,  et 
qu'est-ce  qui  les  faisoit  parler  d'une  manière  à  douter 
presque  s'ils  n'en  étoient  pas  les  fauteurs  ?  vous  le 
savez  ,  la  crainte  du  parti.  Ils  ne  vouloient  pas ,  non 
plus  que  le  père  et  la  mère  de  l'aveugle -né  ,  avoir 
la  synagogue  contre  eux  ,  et  ils  aimoient  mieux  pa- 
roître  moins  zélés  pour  leur  foi ,  que  de  s'exposer 
à  la  haine  d'une  faction  considérable.  Qu'est-ce  qui 
a  fait  de  tout  temps  des  chrétiens  prévaricateurs  de 
leur  propre  zèle ,  et  des  sentimens  que  Dieu  leur 
inspiroit?  la  crainte  de  s'attirer  les  impies  en  s'éle- 
vant  contre  l'impiété.  Et  d'où  vient  encore  aujour- 
d'hui que  les  derniers  scandales  ,  non  -  seulement 
sont  soufferts  avec  impunité,  mais  sont  proposés 
pour  modèles  et  pour  règles  de  conduite  ?  c'est  qu'on 
craint  de  se  faire  des  ennemis  en  les  combattant.  Il 
faudroit,  pour  rendre  témoignage  à  la  vérité  contre 
les  erreurs  qui  régnent  dans  chaque  condition  ,  en- 
courir la  haine  de  toutes  les  conditions.  Il  faudroit 

se 


de  l'aveugle-né»  385 

Se  résoudre  à  déplaire  aux  ecclésiastiques  ,  en  leur 
faisant  sur  leur  devoir  des  leçons  odieuses  qu'ils  ne 
veulent  jamais  écouter;  aux  juges,  en  leur  décou^ 
vrant  mille  injustices  dans  leur  justice  même;  à 
toute  une  cour ,  en  reprochant  à  ceux  qui  la  com- 
posent leurs  moeurs  corrompues  et  leurs  déborde^ 
mens.  Il  faudroit ,  dis-je  ,  des  hommes  du  caractère 
de  notre  aveugle  ,  assez  désintéressés  pour  vouloir 
bien  se  sacrifier  à  la  défense  de  la  vérité  ,  et  asseî 
intrépides  pour  aller  contre  le  torrent  de  la  corrup- 
lion  ,  quelque  autorisée  qu'elle  puisse  être.  Or  3  où 
irouve-t-on  des  âmes  de  celte  trempe  ?  C'est  à  vous  » 
Seigneur  ,  à  les  susciter  dans  le  monde  et  dans  votre 
Eglise. 

Outre  que  le  témoignage  de  l'aveugle-né  fut  sin- 
cère et  généreux  ,  j'ajoute  que  ce  fut  un  témoignage 
convaincant.  Car  ,  admirez  ,  chrétiens  ,  le  pouvoir 
et  la  vertu  de  la  foi ,  quand  Dieu  entreprend  de  la 
faire  agir  dans  le  sujet  même  le  plus  foible.  Tout 
ignorant  qu'est  cet  aveugle ,  il  réfute  les  pharisiens 
par  leurs  propres  principes  ;  et  des  mêmes  choses 
qu'ils  avancent  pour  justifier  leur  incrédulité  >  il  tire 
autant  de  preuves  pour  les  convaincre»  Nous  savons  i 
disent  les  pharisiens  ,  que  Dieu  a  parlé  à  Moïse  ; 
mais  pour  cet  homme  que  vous  nommez  Jésus  i  nous 
ne  savons  pas  même  d'où  il  est  :  Hune  autem  nés- 
cimus  unclè  sit  (i).  Ah!  reprend  le  pauvre  i  animé 
et  rempli  de  l'esprit  de  Dieu  ,  c'est  ce  qu'il  y  a  de 
bien  étonnant  que  vous  ne  sachiez  pas  d'où  il  est  $ 
<?t  que  ce  soit  lui  néanmoins  qui  m'ait  ouvert  le§ 

(i)  Joan.  5. 

TOME  III.  a 5 


386  HOMÉLIE   SUR   L'ÉVANGILE 

yeux  :  comme  leur  disant  que  ce  miracle  de  Jésus- 
Christ  parloit  assez  hautement  pour  lui  ;  comme  leur 
reprochant  que  s'ils  ne  le  reconnoissoient  à  cette 
marque  ,  ils  n'avoient  aucune  connoissance  des  choses 
de  Dieu  ;  comme  les  forçant  d'avouer  qu'après  un 
prodige  aussi  visible  que  celui-là  ,  leur  ignorance 
ne  pouvoit  plus  être  que  volontaire  et  affectée  :  In 
hoc  mirabile  est  3  quia  vos  nescitis  undè  sit  (  i  ).  Et 
en  effet ,  l'argument  éloit  sans  réplique ,  et  il  y  avoit 
à  douter  ,  dit  saint  Ghrysostôme  ,  lequel  des  deux 
miracles  étoit  le  plus  surprenant  ,  ou  celui  de  la 
toute -puissance  du  Fils  de  Dieu  ,  qui  avoit  ouvert 
les  yeux  à  un  aveugle-né ,  ou  celui  de  l'endurcisse- 
ment des  pharisiens  ,  qui  ne  vouloient  pas  les  ouvrir 
à  une  vérité  si  éclatante. 

Ils  s'opiniâlroient  à  dire  que  Jésus-Christ  étoit  un 
pécheur  :  Scimus  quia  hic  homo  peccator  est  (  2  ). 
Mais  c'est  en  cela  ,  réplique  l'aveugle  ,  que  vous  êtes 
livrés  au  sens  réprouvé.  Car  ,  on  sait  bien  que  Dieu 
n'exauce  point  les  pécheurs  ,  surtout  quand  ils  lui 
demandent  des  miracles  en  confirmation  d'une  er- 
reur ,  puisqu'il  s'ensuivroit  alors  que  Dieu  autori- 
seroit  le  mensonge.  Or ,  cet  homme  qu'on  appelle 
Jésus  ,  a  été  exaucé ,  comme  vous  voyez  ,  pour  faire 
ce  miracle  dans  ma  personne  ;  et  il  ne  la  fait  que 
pour  confirmer  qu'il  éloit  lui  -  même  l'envoyé  de 
Dieu.  Il  faut  donc  qu'il  le  soit  véritablement ,  ou 
que  Dieu  soit  le  garant  de  la  plus  criminelle  et  de 
la  plus  grossière  imposture.  Car  voilà ,  selon  saint 
Augustin  ,  le  sens  de  celte  admirable  parole  :  Scimus 

(1)  Joan.  9.  —  (2)  nid» 


DE   L3AVEUGLE-NÉ.  387 

quia  pecca tores  Deus  non  audit  (1);  et  ce  que  les 
théologiens  enveloppent  dans  des  raisonnemens  in- 
finis ,  ce  pauvre  le  conçut  en  un  mot  :  Scimus , 
Nous  le  savons.  Et  de  qui  l'avoit  -  il  appris  ,   sinon 
de  ce  divin  Maître  ,  qui,  dans  un  moment ,  instruit 
les  esprits  soumis  et  dociles  ?  Si  ce  miracle  ,  pour- 
suit-il ,  pressant  toujours  ces  faux  docteurs  ,   si  ce 
miracle  étoit  une  action  équivoque  qui  pût  être  di- 
versement interprétée ,  votre  erreur  seroit  excusable; 
mais  que  quelqu'un  ait  ouvert  les  yeux  à  un  aveu- 
gle-né ,  c'est  ce  qu'on  n'a  jamais  entendu ,  c'est  ce 
qui  n'a  point  d'exemple  dans  le  cours  de  tous  les 
siècles  ,  c'est  ce  qui  n'est  point  du  ressort  de  la  na- 
ture ,  et  qui  ne  peut  partir  que  d'un  Dieu  :  A  seculo 
non   est  audilum  quàd  quis  aperuit  oculos    cœci 
nati  (2).  Qu'auroit  pu  dire  de  plus  fort  un  homme 
consommé  dans  l'étude  de  la  religion  ,  et  que  pou- 
voit  opposer  à  cela  toute  la  synagogue  ? 

Ah  !  chrétiens  ,  voilà  ce  que  le  Saint-Esprit  ap- 
pelle la  victoire  de  notre  foi  :  Et  hœc  est  victoria 
quœ  vincit  mnndum  ,  jides  nostra  (3)  ;  voilà  ce  qui 
a  rendu  les  apôtres  ,  c'est-à-dire  ,  de  simples  pé- 
cheurs ,  les  maîtres  du  monde  ;  voilà  ce  qui  lit  triom- 
pher un  Spiridion  ,  à  la  vue  de  tout  un  concile  ,  de 
l'arrogance  et  de  l'orgueil  des  philosophes  ;  voilà  ce 
qui  fait  tous  les  jours  qu'une  aine  fidèle  ,  avec  son 
ignorance  prétendue ,  confondra  le  plus  fier  libertin 
et  le  fera  taire.  Mais  du  reste  ,  disoit  le  savant  Pic 
de  la  Mirande  ,  étudions  notre  religion  ,  et  ne  nous 
réduisons  pas  volontairement ,  en  matière  de  chris- 

(1)  Joan.  9 (a)  Ibid,  —  (3)  i.  Joau.  $. 

25. 


388  HOMÉLIE   SUR   i/ÉVANGILE 

tianisme ,  à  une  simplicité  méprisable  ;  souvenons- 
nous  que  ce  christianisme  doit  être  ,  dans  nos  per- 
sonnes ,  aussi  solide  et  aussi  raisonnable  contre  ceux 
qui  l'attaquent ,  qu'édifiant  pour  nous  -  mêmes  qui 
le  défendons  ;  ne  tombons  pas  dans  ce  désordre  , 
aujourd'hui  si  déplorable  et  si  commun  ,  de  pro- 
fesser une  créance  et  d'en  ignorer  les  preuves  essen- 
tielles ;  faisons  -  nous  un  devoir  de  les  bien  com- 
prendre ,  et ,  selon  la  maxime  de  saint  Pierre ,  d'être 
toujours  prêts  à  en  rendre  compte.  Que  Dieu  trouve 
en  nous  ,  sinon  des  martyrs  fervens  ,  puisque  le 
temps  de  la  persécution  n'est  plus  ,  au  moins  des 
confesseurs  éclairés  ,  pour  soutenir  son  culte  contre 
la  vaine  présomption  du  libertinage  :  car  c'est , 
chrétiens  ,  à  quoi  nous  sommes  appelés.  Vous  de- 
mandez quelquefois  ce  qui  pourroit  vous  occuper, 
au  défaut  des  diverlissemens  profanes  et  des  joies 
du  siècle  ?  Je  vous  le  dis  ,  l'étude  de  votre  religion  : 
à  peine  vous  y  êtes-vous  jamais  appliqués  ;  et  ,  par 
une  négligence  dont  vous  répondrez  à  Dieu  ,  à  peine 
avez-vous  une  idée  confuse  de  ce  que  vous  croyez , 
c'est-à-dire ,  de  ce  qui  vous  fait  chrétiens.  Si ,  bien 
loin  d'être  en  état  de  persuader  et  de  confirmer  les 
autres  ,  vous  ne  prenez  nul  soin  de  vous  confirmer 
et  de  vous  persuader  vous-mêmes,  comment  osez- 
vous  vous  glorifier  du  nom  que  vous  portez  ? 

Enfin  ,  l'aveugle-né  fut  constant  dans  son  témoi- 
nioignage.  Ce  ne  fut  pas  pour  une  fois  que  les  pha- 
risiens le  questionnèrent ,  le  pressèrent ,  le  mena- 
cèrent ;  ils  mirent  tout  en  œuvre  pour  le  forcer  de 
se  rendre   et   pour  lui  faire  changer  de  langage  ; 


de  l'aveugle-né.  38g 

mais  ,  autant  qu'ils  montrèrent  d'obstination  dans 
leur  incrédulité  ,  autant  fit-il  paroître  de  fermeté  et 
de  constance  à  glorifier  son  bienfaiteur  et  à  confesser 
la  vérité.  Que ,  dans  le  désespoir  de  le  réduire ,  ces 
docteurs  ,  aigris  et  irrités  ,  le  chassent  avec  ignomi- 
nie de  la  synagogue  :  Et  ejecerunt  eum  foras  (i)  , 
il  endure  tout  et  il  est  déterminé  à  tout,  plutôt  que 
de  méconnoître  celui  à  qui  il  doit  sa  guérison  ,  et 
de  lui  manquer  de  fidélité.  Que  dis-je  ?  à  ce  premier 
témoignage  ,  il  en  ajoute  un  autre  ,  plus  relevé  et 
plus  saint  :  il  connoissoit  bien  la  venu  miraculeuse 
de  cet  homme -Dieu  qui  Favoit  guéri  ;  mais  il  ne 
savoit  encore  qu'imparfaitement  qui  il  étoit  :  or ,  il 
faut  que  le  Fils  de  Dieu  ,  par  un  dernier  effet  de  sa 
puissance  et  de  sa  miséricorde  ,  lui  éclaire  les  yeux 
de  l'ame  ,  après  lui  avoir  éclairé  les  yeux  du  corps  ; 
et  c'est  ce  qu'il  fait  dans  un  second  entretien  qu'il 
a  avec  ce  pauvre.  A  la  première  parole  de  Jésus- 
Christ  ,  qui  l'instruit  de  sa  mission  et  qui  lui  dé- 
couvre sa  divinité  3  ce  nouveau  chrétien  ne  délibère 
point  y  ne  raisonne  point ,  ne  diffère  point.  Avec 
quelle  promptitude  il  embrasse  la  sainte  loi  qui  lui 
est  annoncée  !  avec  quelle  soumission  il  croit  les 
hauts  mystères  qui  lui  sont  révélés  !  Je  crois,  Sei- 
gneur ,  s'écrie-t-il  :  Credo ,  Domine  (2).  Toutes  les 
calomnies  des  pharisiens  contre  Jésus-Christ  ,  tous 
leurs  discours  ni  tous  leurs  mauvais  traitemens  ne 
l'ont  pu  ébranler  ;  et ,  plus  inviolablement  attaché 
que  jamais  à  la  personne  de  ce  Sauveur  ,  qui  lui  ma- 
nifeste ses  divines  perfections ,  il  se  prosterne  à  ses 

(1)  Joan.  9.  —  (2)  Ibid, 


3pO  HOMÉLIE   SUR   l'ÉVANGILS 

pieds  et  l'adore  comme  son  Dieu  :  El procidens  ado- 
ra vit  eu  m  (1). 

S'il  n'eût  pas  été  plus  ferme  que  nous  ,  il  eût 
bientôt  démenti ,  par  un  indigue  silence  ,  ce  qu'il 
venoit  d'affirmer  par  une  juste  confession  :  car  telle 
est  tous  les  jours  notre  conduite.  Le  libertin  ,  tout 
mal  fondé  qu'il  est  ,  s'en  tient  néanmoins  opiniâ- 
trement à  ses  principes  ,  et  souvent  les  preuves  les 
plus  claires  et  les  plus  évidentes  ne  l'en  peuvent  dé- 
tacher ;  mais  nous ,   en  mille  rencontres  ,  quoique 
établis   sur    la  parole  de  Dieu  ,    nous  cédons  aux 
moindres  difficultés  ,  et  nous  laissons  triompher  l'im- 
piété. Ce  n'est  pas  qu'on  ne  se  déclare  d'abord  ,  et 
qu'on  ne  soutienne  le  parti  de  la  religion  ;   mais  le 
libertin  n'a  qu'à  poursuivre  ,  n'a  qu'à  s  élever  ,  na 
qu'à  s'expliquer  d'un  certain  ton,  et  avec  cet  ascen- 
dant que  son   audace  lui  inspire  dès  qu'il  ne  sent 
qu'une  foible  résistance  ,    c'est  assez  pour  décon- 
certer tant  de  chrétiens  ,  et  pour  les  faire  honteu- 
sement reculer.  On  ne  veut  pas  contester  ,  dit-on  , 
ni  tourner  l'entretien  dans  une  dispute  ;  mais  pour- 
quoi donc  contestera-t-on  jamais  ,  et  sur  quoi  jamais 
disputera  -  t  -  on  ?  Que  dans  ces  derniers  siècles  de 
lEglise ,  comme  dans  les  premiers  ,  la  saine  doc- 
trine se   trouve  combattue  ,  selon  l'expression  de 
saint  Paul ,  par  des  doctrines  étrangères  et  nouvelles  : 
Doctrinis  variis  et  peregrinis  (2)  ;   que  des  esprits 
inquiets  et   présomptueux   débitent  leurs  opinions 
particulières  et  travaillent  à  les  répandre;  qu'à  force 
d'intrigues  et  de  menées  secrètes  ils  se  fassent  un 

(1)  Joan.  9.  —  (2)  Hebr.  i3. 


DE  L AVEUGLE-NÉ.  o<j I 

parti ,  et  que  ce  parti  commence  à  paroître  ,  à  lever 
la  tête,  à  parler  et  à  dogmatiser  ,  en  faut-il  davan- 
tage pour  entraîner  les  uns  ,  ou  du  moins  pour 
troubler  les  autres  ?  Le  seul  caractère  de  nouveauté 
qui  ,  par  lui-même,  devroit  donner  un  légitime 
soupçon  ,  puisqu'il  est  directement  opposé  à  cet 
esprit  fixe  et  immuable  que  la  religion  demande  , 
cet  attrait  seul  ne  suffit— il  pas  pour  engager  des  mil- 
lions dames  légères  et  incertaines  qui  se  laissent 
séduire ,  et  à  qui ,  en  matière  de  foi  comme  en  toute 
autre  chose  ,  le  changement  plaît  ?  inconstance  plus 
ordinaire  aux  personnes  du  sexe  ,  qui ,  moins  ca- 
pables de  raisonner  ,  et  voulant  néanmoins  raisonner 
sur  tout ,  sont  beaucoup  plus  faciles  à  conduire  dans 
l'erreur.  Au  lieu  de  suivre  la  raison  qu'elles  ne  voient 
pas  et  qu'elles  croient  voir  ,  elles  suivent  mille  faux 
préjugés  où  les  entretiennent  l'exemple  ,  la  vanité  , 
l'esprit  de  singularité  ,  l'hypocrisie  et  le  faux  éclat 
de  la  piété.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  étrange  ,  c'est  que 
cette  légèreté  ,  qui  leur  est  si  propre  et  si  commune 
pour  sortir  de  la  bonne  voie  et  pour  se  départir  de 
la  vraie  créance  ,  dès  qu'elles  ont  une  fois  franchi 
le  pas  ,  et  qu'elles  se  sont  préoccupées  ,  ou  ,  pour 
mieux  dire  ,  infatuées  de  certaines  préventions  ,  se 
tourne  ,  par  un  renversement  bien  déplorable ,  dans 
l'obstination  la  plus  inflexible  ,  pour  persister  dans 
leur  égarement  et  pour  n'en  revenir  presque  jamais. 
Un  homme  sans  autorité  ,  mais  qu'elles  écoutent, 
et  dont  les  paroles  sont  pour  elles  autant  d'oracles, 
prévaudra  ,  dans  leur  estime  ,  à  toutes  les  puissances 
de  l'Eglise  et  à  toutes  ses  décisions.  On  ne  va  pas 


39 â  HOMÉLIE  SUR  i/ÉVANGILE  DE  L'AVEUGLE-NÉ. 
ton  jours  jusque-là  ,  je  le  sais  ;  mais  ,  sans  aller  jus- 
qu  à  cet  excès ,  on  se  trouble  au  moins ,  et  l'on  n'a 
qu'une  foi  chancelante  ;  parce  qu'on  entend  parler 
diversement ,  parce  qu'on  voit  les  esprits  divisés  , 
et  que  celui-là  ,  selon  la  prédiction  du  Sauveur  du 
monde  ,  soutient  que  le  Christ  est  d'un  côté  ,  tandis 
que  celui  -  ci  prétend  ,  au  contraire  ,  qu'il  est  de 
l'autre  ,  on  demeure  dans  une  dangereuse  perple- 
xité ,  sans  règle  et  sans  consistance  :  car  ,  à  quoi 
s'en  tenir  ,  dit-on  ?  à  quoi ,  mon  cher  auditeur  ?  à 
la  foi  de  Jésus-Clirist.  Mais  ,  où  est  la  foi  de  Jésus- 
Christ  ?  là  où  est  Jésus-Christ  même.  Mais  où  est-il? 
là  où  est  son  Eglise.  Mais  où  est  enfin  cette  Eglise 
de  Jésus-Christ?  là  où  est  depuis  saint  Pierre,  vi- 
caire de  Jésus-Christ ,  par  la  plus  invariable  et  la 
plus  incontestable  tradition  ,  le  siège  apostolique  et 
3a  chaire  de  Jésus -Christ.  Au  milieu  des  tempêtes 
et  des  orages  ,  c'est  sur  cette  pierre  fondamentale 
que  vous  devez  vous  réfugier  ;  c'est  à  cette  chaire 
que  vous  de\ez  vous  attacher;  c'est  dans  cette  Eglise 
que  vous  devez  chercher  la  vérité  ,  dont  elle  est  la 
ferme  colonne ,  et  c'est  sur  cette  colonne  que  vous 
devez  vous  appuyer.  Vous  aurez  des  combats  à  sou- 
tenir :  les  martyrs  en  ont  bien  soutenu  d'autres  et 
en  sont  sortis  victorieux  ;  les  plus  rudes  attaques  ne 
serviront  qu'à  éprouver  la  constance  de  votre  foi  et 
qu'à  l'affermir  ;  cette  constance  de  votre  foi  en  aug- 
mentera le  mérite;  et  ,  selon  toute  l'étendue  de  son 
mérite  ,  elle  sera  glorifiée  et  couronnée  dans  l'éler- 
lûté  bienheureuse  ,  que  je  vous  souhaite ,  etc* 


SERMON 

POUR  LE 

JEUDI  DE  LA  QUATRIÈME  SEMAINE. 


SUR  LA  PREPARATION  A  LA  MORT. 

Cùm  appropinquaret  portas  civitatis  ,  eece  defunctus  effe- 
rebatur,  filins  unicus  matris  sua?:  et  haec  vidua  erat ,  et 
turba  civitatis  multa  cum  illâ.  Quara  cùm  vidisset  Domiuus, 
rnisericordiâ  motus  super  eam ,  dixit  il  1  ï  :  Noli  flere. 

Lorsque  Jésus-Christ  è toit  près  de  la  porte  de  la  ville,  on 
portoit  en  terre  un  mort ,  fils  unique  d'une  femme  veuve  ;  et 
cette  femme  étoit  accompagnée  d'une  grande  quantité  de  per- 
sonnes de  la  ville.  Jésus-Christ  l'ayant  vue  ,  il  en  fut  touché , 
et  il  lui  dit  :  Ne  pleurez  point.  Eu  saint  Luc,  ebap.  n. 

V  OlLA  ,  chrétiens  ,  dans  un  même  sujet ,  bien  des 
sujets  de  compassion  :  une  mère  qui  a  perdu  son 
fils  ,  une  femme  prive'e  par  là  de  la  plus  douce  es- 
pérance qui  lui  restoit  ,  un  jeune  homme  enlevé 
dès  la  fleur  de  son  âge  ,  un  fils  unique  ,  seul  héritier 
de  sa  famille  ,  déchu  tout  à  coup  de  toutes  ses  pré- 
tentions ,  enfin  ,  une  foule  de  monde  qui  accom- 
pagne le  corps  qu'on  porte  en  terre ,  et  qui  prend 
part  à  cette  triste  cérémonie.  Il  y  avoit  là  sans 
doute  ,  dit  saint  Grégoire  de  Nysse  ,  de  quoi  tou- 
cher le  Sauveur  des  hommes  :  et  il  étoit  difficile  que 
le  Dieu  de  charité  et  de  miséricorde  ne  fût  pas  ému 
d'un  appareil  si  lugubre  et  d'un  spectacle  si  digne 
de  pitié.  Mais  après  tout ,  selon  la  pensée  de  saint 


3c)4  SUR   LA   PRÉPARATION 

Chrysostôme  ,  un  autre  objet  le  touchoit  encore  bien 
plus  sensiblement.  La  perte  d'un  fils  ,  le  deuil  d'une 
mère  s  la  mort  d  un  héritier  ,  la  désolation  d'une 
veuve  ,  ce  n  étoientque  des  considérations  humaines 
trop  foibles  pour  faire  une  grande  impression  sur  le 
cœur  d'un  Dieu  ;  mais  ce  qu'il  ne  put  voir  sans 
douleur  ,  ce  fut  l'attachement  excessif  et  tout  na- 
turel de  cette  mère  à  la  personne  de  son  fils  ;  ce 
fut  l'infidélité  de  cette  femme  ,  qui  envisageoit  la 
mort,  non  par  les  yeux  de  la  foi,  mais  par  les  yeux 
de  la  chair  ;  ce  fut  le  malheur  de  ce  jeune  homme , 
surpris  par  un  accident  imprévu  et  mort  sans  pré- 
paration. Or ,  pour  m'attacher  à  ce  dernier  article  , 
qui  me  paroît  plus  essentiel  et  plus  important  > 
n'tst-ce  pas  ainsi  que  meurent  tous  les  jours  tant  de 
chrétiens,  je  veux  dire  ,  sans  avoir  pensé  à  la  mort, 
sans  s'êire  disposés  à  la  mort  :  et  qu'y  a-t-il  de  plus 
déplorable  que  l'état  d'un  homme  qui  se  trouve  à 
ce  dernier  moment  lorsqu'il  s'y  atlendoit  le  moins  , 
et  n'a  pris  nulles  mesures  pour  un  passage  dont  les 
suites  sont  éternelles  ?  Il  est  donc  d'une  extrême 
conséquence  ,  mes  chers  auditeurs  ,  de  vous  ap- 
prendre à  prévenir  un  danger  si  affreux  ;  et  c'est 
pour  cela  que  je  viens  vous  entretenir  aujourd'hui 
de  la  préparation  à  la  mort.  Vierge  sainte  ,  puis- 
sante protectrice  des  mourans,  c'est  vous  que  nous 
invoquons  à  cette  heure  si  critique  ;  c'est  votre  se- 
cours alors  que  nous  implorons  :  commencez  dès 
maintenant  à  nous  en  faire  sentir  les  effets  ,  et  ren- 
dez-vous favorable  à  la  prière  que  nous  vous  adres- 
sons. Ave  ,  Maria. 


A    LA    MORT.  3g5 

Saint  Chrysostôme  donnant  des  règles  de  vie  ,  et 
par  ces  règles  de  vie  voulant  disposer  une  ame  chré- 
tienne à  la  mort  ,  fait  particulièrement  consister 
celte  préparation  en  trois  choses  ;  savoir  :  la  per- 
suasion de  la  mort ,  la  vigilance  contre  la  mort  . 
et  la  science  pratique  de  la  mort.  Trois  disposi- 
tions qui  ont  entre  elles  un  enchaînement  néces- 
saire ,  et  qui  vont  d  abord  partager  ce  discours  ; 
comprenez-en  ,  s'il  vous  plaît  ,  le  dessein.  Pour  se 
préparer  à  mourir  ,  dit  ce  saint  docteur  ,  il  faut  bien 
se  persuader  de  la  mort  :  première  règle,  il  faut  sans 
cesse  veiller  contre  les  surprises  de  la  mort  :  seconde 
règle.  Enfin  ,  il  faut  se  faire  de  la  vie  même  ,  soit 
par  la  réflexion  ,  soit  par  la  pratique  ,  un  exercice 
continuel  et  comme  un  apprentissage  de  la  mort  : 
troisième  règle.  Or ,  quel  est ,  par  rapport  à  nous , 
le  sujet  de  la  compassion  du  Fils  de  Dieu  ?  le  voici , 
mes  chers  auditeurs  :  c'est  que  ,  craignant  la  mort 
au  point  que  nous  la  craignons  ,  nous  vivons  néan- 
moins dans  une  négligence  entière  et  dans  le  plus 
profond  oubli  de  la  mort.  Car  nous  craignons  de 
mourir  ;  et  cependant,  quelque  certaine  et  quelque 
prochaine  même  que  soit  la  mort ,  nous  ne  sommes 
presque  jamais  persuadés  qu'il  faut  mourir.  Nous  crai- 
gnons de  mourir;  et  cependant,  quelque  incertaine 
d'ailleurs  ,  et  quelque  trompeuse  que  soit  la  mort , 
nous  prenons  aussi  peu  de  précaution  que  si  nous 
étions  pleinement  instruits  et  du  temps  et  de  l'état  où 
nous  devons  mourir.  Enfin  ,  nous  craignons  de  mou- 
rir ;  et  cependant ,  malgré  1  expérience  journalière  et 
si  sensible  que  nous  avons  de  la  mort  ,  nous  n'ap- 


396  SUR   LA   PRÉPARATION 

prenons  jamais  ,  dans  l'usage  de  la  vie ,  à  mourir. 
Ces  trois  points  demandent  à  être  éclaircis  s  et  c'est 
pour  cela  que  j'ai  besoin  de  votre  attention. 

PREMIÈRE    PARTIE. 

C'est  par  la  persuasion  que  doit  commencer  ce 
grand  et  saint  exercice  de  la  préparation  à  la  mort. 
Car ,  comme  dit  saint  Chrysostôme  ,  il  est  difficile 
que  je  me  prépare  sérieusement  à  une  chose  dont 
je  ne  suis  pas  encore  persuadé  ;  et  quand  elle  doit 
avoir  des  suites  aussi  irréparables  et  aussi  terribles 
que  celles  de  la  mort ,  il  n'est  pas  possible  ,  si  j  en 
suis  fortement  persuadé  ,  que  je  ne  m'applique  de 
tout  mon  pouvoir  à  m'y  disposer.  Ne  regardez  donc 
point  ,  mes  chers  auditeurs  ,  ce  que  j'ai  maintenant 
à  vous  dire  comme  une  proposition  paradoxe  ,  ou 
comme  une  instruction  du  moins  inutile  ;  et  ne  me 
répondez  point  que  la  mort  est  tellement  certaine  , 
qu'il  n'y  a  rien  dont  les  hommes  soient  malgré  eux 
plus  convaincus.  Car  je  soutiens  ,  au  contraire  ,  qu'il 
n'y  a  rien  ,  ou  presque  rien  ,  dont  ils  le  soient  moins. 
Vérité  qui  doit  vous  surprendre  ,  et  que  je  ne  com- 
prendrois  pas  moi-même,  si  je  nesavois  pas  en  quel 
sens  elle  doit  être  entendue  :  mais  vérité  constante, 
et  que  je  prétends  vous  rendre  sensible  dans  l'expo- 
sition que  j'en  vais  faire. 

Il  est  vrai ,  chrétiens  ,  nous  sommes  ,  vous  et  moi , 
persuadés  qu'il  y  a  un  arrêt  de  mort  porté  dans  le 
tribunal  souverain  de  la  justice  de  Dieu  contre 
l'homme  pécheur  ,  et  que  c'est  un  arrêt  irrévocable 
et   sans  appel   :    Statutum   est    hominibus   semel 


A   LA   MORT.  397 

mort  (i);  mais,  par  je  ne  sais  quel  enchantement  de 
notre  amour-propre  ,  nous  oublions  ,  sans  y  prendre 
garde  ,  que  cet  arrêt  doit  être  exécuté  dans  nos 
personnes  ;  et  nous  vivons  en  effet ,  comme  si  nous 
étions  persuadés  que  nous  ne  devons  point  mourir. 
Nous  savons  bien  s  en  général ,  que  tous  les  hommes 
mourront;  mais  ,  par  mille  illusions  et  mille  fausses 
espérances  qui  nous  jouent ,  quoi  qu'il  en  soit  du 
général ,  nous  trouvons  toujours  le  moyen  de  nous 
excepter  en  particulier.  Disons  mieux  :  nous  avons 
bien  une  évidence  et  une  conviction  spéculative  que 
nous  mourrons  nous-mêmes  ;  mais  au  même  temps 
mille  erreurs  pratiques  nous  font  croire  que  nous  ne 
mourrons  pas.  C'est-à-dire  ,  nous  convenons  bien 
que  nous  mourrons  un  jour  ,  et  que  c'est  une  loi 
rigoureuse  qu'il  faudra  enfin  subir  ;  mais  nous  nous 
consolons  dans  la  pensée  que  ce  ne  sera  pas  encore 
si  tôt ,  que  nous  avons  encore  du  temps  ,  que  notre 
heure  n'est  pas  encore  venue  ,  que  nous  ne  mourrons 
pas  encore  de  cette  maladie  ;  et  cette  persuasion  nous 
empêche  d'entrer  dans  les  dispositions  prochaines 
et  nécessaires  où  il  faudroit  nous  mettre  pour  nous 
préparer  à  la  mort.  Car ,  observez  avec  moi ,  chré- 
tiens ,  que  ce  qui  nous  dispose  à  une  bonne  mort 
n'est  pas  de  savoir  en  spéculation  qu'il  faut  mourir, 
mais  d'être  actuellement  touché  et  pénétré  de  ce 
sentiment  intérieur  :  Je  mourrai  et  mon  heure  ap- 
proche ;  je  mourrai ,  et  ce  sera  dans  quelqu'une  de 
ces  années  que  je  me  promets  en  vain  ;  je  mourrai , 
et  ce  sera  dans  l'âge  et  de  la  manière  que  j'aurai  le 

(1)  Hcbr.  9. 


398  SUR   LA    PRÉPARATION 

moins  prévus.  Voilà  ce  qui  nous  détermine  à  prendre 
sans  délai  ces  ferventes  et  généreuses  résolutions  de 
réformer  notre  vie  pour  penser  efficacement  et  soli- 
dement à  la  mort. 

Que  fait  donc  l'ennemi  de  notre  salut?  Apprenez- 
le  ,  mes  chers  auditeurs  :  voici  l'artifice  le  plus  dan- 
gereux dont  il  se  sert  pour  nous  entretenir  dans  l'im- 
pénitence.  Il  nous  laisse  toutes  les  autres  pensées  de 
la  mort  dont  il  sait  bien  que  nous  ne  ferons  aucun 
usage ,  et  il  nous  ôte  celle  qui  seule  seroit  capable 
de  nous  convertir.  Je  veux  dire,  qu'il  ne  nous  per- 
suade pas  que  nous  ne  mourrons  jamais  :  ce  seroit  une 
erreur  trop  grossière ,  et  dont  il  n'a  pas  même  be- 
soin pour  nous  perdre  ;  mais  il  nous  persuade  que 
nous  ne  mourrons  ni  aujourd'hui ,  ni  demain  ,  ni 
dans  tous  les  temps  où  la  charité  que  nous  nous  de- 
vons à  nous-mêmes  nous  presseroit  de  retourner  à 
Dieu  ,  et  cela  lui  suffit.  Car  ,  avec  cela,  ne  comptant 
jamais  sur  la  mort,  nous  ne  tirons  jamais  ces  consé- 
quences salutaires  d'où  dépend  notre  conversl  n.  Et 
c  est  ainsi  que  l'a  entendu  saint  Chrysostôme  ,  expli- 
quant ces  paroles  de  la  Genèse  :  Nequaquâm  mo- 
riemini  (1).  La  remarque  de  ce  Père  est  digne  de 
votre  attention.  Il  dit  donc  que  le  démon  ,  cet  esprit 
de  mensonge ,  emploie  encore  tous  les  jours  pour  nous 
séduire  la  même  ruse  dont  il  se  servit  dans  le  para- 
dis terrestre  contre  nos  premiers  parens  ;  et  que , 
quand  il  a  entrepris,  ou  de  nous  faire  tomber  dans 
le  péché  ,  ou  de  nous  éloigner  de  la  pénitence ,  un 
des  moyens  les  plus  ordinaires  par  où  il  y  parvient , 

(1)  Geaes.  o. 


A   LA    MORT.  3grj 

est  de  nous  suggérer ,  comme  au  premier  homme  et 
à  sa  femme  ,  que  nous  ne  mourrons  point  :  Nequa- 
(juàm  moriemini.  Mais  comment  peut-il  nous  aveu- 
gler de  la  sorte  ;  et  quand  Dieu  ne  nous  l'auroit  pas 
dit  ,  quand  la  raison  ne  nous  en  convaincroit  pas  , 
l'expérience  seule  ne  seroit-elle  pas  plus  que  suffi- 
sante pour  nous  forcer  à  croire  que  nous  mourrons  ? 
Quelle  apparence  que  nous  puissions  démentir  là- 
dessus,  non-seulement  notre  foi  et  notre  raison ,  mais 
l'incontestable  et  l'évident  témoignage  de  nos  sens? 
Peut  être  ,  à  en  juger  par  là,  seroit-il  moins  étonnant 
que  notre  premier  père  eût  donné  dans  un  tel  piège  : 
car  il  n'avoit  encore  vu  nul  exemple  de  la  mort ,  et 
l'heureux  état  d'innocence  où  Dieu  l'avoit  créé  ,  le 
faisoit  jouir  d'une  santé  inaltérable,  et  le  rendoit 
même  immortel.  Ainsi,  tandis  qu'il  étoit  dans  l'ordre, 
ne  ressentant  nulle  foiblesse  qui  l'avertît  de  sa  mor- 
talité, il  pouvoit  plus  aisément  se  laisser  surprendre 
à  la  vaine  promesse  du  tentateur  ,  et  se  flatter  qu'il 
ne  mourroit  pas  :  Nequaquàm  jnoricmini.  Mais  à 
nous ,  chrétiens ,  à  nous  dont  les  yeux  sont  conti- 
nuellement frappés  de  l'image  de  la  mort;  à  nous 
que  la  mort ,  pour  ainsi  parler ,  environne  de  toutes 
parts;  à  nous  qui  la  voyons  dans  les  autres,  et  qui , 
par  nos  infirmités  ,  en  faisons  déjà  dans  nous-mêmes 
les  tristes  épreuves ,  nous  dire  :  Vous  ne  mourrez 
point:  Nequaquàm  moriemini ,  c'étoit  la  dernière 
des  tentations  par  où  le  démon  sembloit  devoir  nous 
attaquer  ,  et  encore  moins  nous  tromper.  C'est  néan- 
moins celle  par  où  il  nous  attaque  le  plus  souvent  : 
et  ce  qu'il  y  a  de  plus  étrange  ,  c'est  celle  qui  lui  réus- 


400  SUR   LA   PRÉPARATION 

sit  le  mieux.  L'artifice  est  grossier  ,  je  l'avoue,  mais 
notre  aveuglement  en  est  d'autant  plus  déplorable 
lorsque  nous  y  sommes  surpris.  Or,  nous  le  sommes 
à  tous  momeus.  Car  le  démon  qui  cherche  en  tout 
notre  ruine  ,  et  qui  connoît  notre  foible  ,  n'a  qu  à 
nous  prendre  par  là  ,  en  nous  disant:  Tu  ne  mour- 
ras pas  encore  de  ceci  ;  nous  le  croyons.  Il  n'a  qu'à 
nous  faire  entendre  que  nous  sommes  jeunes ,  que 
rien  ne  presse ,  que  nous  aurons  le  loisir  de  penser 
à  nous  ;  sans  examiner  davantage ,  nous  nous  en  fions 
à  lui ,  et ,  dans  cette  confiance  malheureuse  ,  nous 
vivons  tranquillement  et  toujours  dans  les  mêmes 
dissolutions  ,  toujours  dans  le  même  désordre  d'une 
vie  mondaine,  toujours  dans  le  même  état  d'une 
conscience  déréglée  :  pourquoi?  parce  que  nous  ne 
sommes  jamais  persuadés,  j'entends  d'une  persuasion 
efficace,  qu'il  faut  mourir. 

11  semble  que  nous  soyons  même  en  cela  d'intelli- 
gence avec  notre  ennemi.  Car,  bien  loin  que  nous 
soyons  jamais  persuadés  de  la  mort ,  nous  ne  vou- 
lons pas  l'être  ,  nous  craignons  de  l'être  ,  nous  éloi- 
gnons de  nous  toutes  les  vues  qui  pourroient  nous 
servir  à  l'être  ,  et  ces  vues  ,  qui  devroient  nous  sanc- 
tifier ,  ne  font  communément  que  nous  troubler  , 
que  nous  désoler ,  que  nous  consterner  ,  quelquefois 
même  que  nous  irriter  ,  quand  ,  aux  approches  de 
la  mort,  on  nous  tient  le  moindre  discours,  et  qu'on 
nous  fait  la  moindre  ouverture  touchant  le  danger 
où  nous  nous  trouvons.  De  là  vient  ce  qu'a  sagement 
remarqué  saint  Chrysostôme  ,  que  la  plupart  des 
hommes  meurent  sans  croire  mourir  ;  et  presque 

toujours 


A   LA   MORT.  4<3I 

toujours  avec  une  assurance  présomptueuse  de  ne  pas 
mourir.  De  là  vient  que  ceux-là  mêmes  ,  à  qui  cons- 
tamment et  visiblement  il  reste  moins  de  jours  à  vi- 
vre ,  sont  toutefois  ceux  qui  travaillent  plus  pour  la 
vie.  Combien  en  verrez-vous  qui ,  frappés  d'une  ma- 
ladie mortelle  et  déjà  condamnés  par  le  jugement 
public  ,  forment  des  desseins ,  s'engagent  dans  des 
entreprises,  s'inquiètent  de  mille  affaires  temporelles, 
comme  s'ils  avoient  le  plus  grand  intérêt  dans  l'ave- 
nir ?  Combien  de  vieillards  accablés  sous  le  poids  des 
années  ,  et  n'ayant  plus  qu'un  pas  à  faire  jusqu'au 
tombeau ,  sont  aussi  avides  des  biens  de  la  terre  9 
que  s'ils  les  dévoient  posséder  durant  des  siècles  en- 
tiers ?  De  là  vient  que  les  grands  du  monde  ,  par  une 
fatalité ,  si  je  l'ose  dire  ,  attachée  à  leur  condition  , 
ne  savent  jamais  où  ils  en  sont  quand  ils  sont  presque 
au  moment  de  la  mort,  et  cela  parce  qu'on  est  prévenu 
qu'ils  ne  le  veulent  pas  savoir.  De  là  vient  que  chacun 
conspire  à  les  tromper  dans  des  conjonctures  où  il  se- 
roit  si  important  de  leur  ouvrir  les  yeux.  On  les  assure 
que  tout  va  bien  ,  lorsqu'il  est  évident  que  tout  va 
mal  ;  on  les  félicite  d'un  léger  succès  et  d'un  change-* 
ment  assez  favorable  en  apparence ,  mais  qui  n'est, 
au  fond  qu'un  dernier  effort  de  la  nature  défaillante  ; 
on  leur  cache  adroitement  et  avec  soin  toutes  les 
marques  et  tous  les  présages  qu'on  découvre  en  eux 
d'une  mort  certaine  ;  on  leur  exagère  la  force  et  la 
vertu  des  remèdes,  sans  leur  parler  jamais  du  sou- 
verain remède ,  qui  est  la  pénitence  :  on  les  amuse 
de  la  sorte  ;  et  par  quels  motifs?  motifs  tout  humains , 
une  femme ,  par  un  excès  de  tendresse  ;  des  enfans , 
TOME  m,  2Q 


4-02  SUR   LA   PRÉPARATION 

par  respect  ou  par  intérêt  ;  des  étrangers  ,  par 
complaisance  ;  des  domestiques ,  par  crainte  ;  tel- 
lement qu'ils  ignorent  toujours  la  vérité  ,  et  qu'en 
mourant  même  ils  se  tiennent  encore  sûrs  de  ne  pas 
mourir. 

De  là  vient  que  ceux  qui ,  par  état  et  par  un  devoir 
propre  de  leur  ministère  ,  devroient  pourvoir  à  ce 
désordre  et  parler  avec  moins  de  réserve,  ont  tant  de 
peine  eux-mêmes  à  s'expliquer  qu'ils  s'en  reposent 
les  uns  sur  les  autres,  un  médecin  sur  le  confesseur  , 
et  un  confesseur  sur  le  médecin  ,  ne  voulant  ni  l'un 
ni  l'autre  se  faire  porteurs  d'une  parole  dont  Dieu 
leur  a  pourtant  confié  l'importante  ,  quoique  dure 
et  fâcheuse  commission  ,  et  sacrifiant  à  de  foibles 
considérations  le  salut  d'une  ame  dont  l'éternelle 
destinée  dépendoit  de  leur  fidélité.  De  là  viennent , 
s'il  faut  enfin  se  déclarer  ,  et  presser  le  malade,  dans 
l'extrémité  où  il  est,  de  recourir  aux  sacremens,  de 
là  ,  dis- je  ,  tant  de  précautions  ,  tant  de  déguisemens 
et  de  détours.  On  t'assure  qu  il  n'y  a  rien  encore  à 
désespérer,  que,  quand  on  l'exhorte  à  donner  cette 
marque  de  religion  ,  ce  n'est  pas  qu'on  le  croie  dans 
un  péril  qui  ne  soutFre  plus  de  retardement  ,  mais 
qu'il  est  bon  de  se  prémunir  de  bonne  heure  et  de 
se  mettre  l'esprit  en  repos  :  c'est-à-dire ,  qu'on  lui  ôte 
un  des  plus  puissans  motifs  de  pénitence  ,  et  peut-être 
le  seul  dont  il  soit  alors  capable  d'être  touché  ,  sa- 
voir ,  la  vue  prochaine  du  jugement  de  Dieu.  Ce  ne 
fut  point  ainsi  que  se  comporta  le  Prophète  ,  quand 
au  nom  du  Seigneur  et  avec  une  sainte  liberté,  il 
avertit  le  roi  de  Judaque  sa  fin  approchoit ,  et  qu'il 


A   LA   MORT»  ^o3 

faîloit se  disposer  à  partir  pour  aller  rendre  compte 
au  souverain  juge:  Dispone  domui  tuœ  :  quiamo* 
rieris  tu,  et  non  vives  (i).  Il  lui  prononça  c;rt ar- 
rêt sans  adoucissement  :  Vous  mourrez  :  Morieris* 
Il  n'eut  égard  ,  ni  à  sa  grandeur  royale  ,  ni  au 
trouble  où  le  jetteroit  cette  parole  de  mort  :  Morie-*- 
ris  tu  ;  Vous  mourrez  ,  prince  ,  vous  en  personne  , 
vous,  tout  monarque  et  absolu  que  vous  êtes.  Ali  ! 
chrétiens  ,  où  trouve-t-on  aujourd'hui  des  prophè- 
tes ,  je  ne  dis  pas  pour  les  rois  et  pour  les  têtes  cou- 
ronnées, mais  même  pour  les  autres  conditions  du 
monde  ,  et  surtout  pour  ceux  qui  dans  le  monde  ont 
quelque  distinction,  soit  de  la  naissance ,  soit  du 
rang  ?  Je  ne  m'étonne  point  que  dans  des  accidens 
imprévus  et  singuliers,  on  meure  sans  être  persuadé 
qu'on  va  mourir.  Tel  est  l'affreux  châtiment  de  Dieu , 
et  c'est  en  quoi  consiste  cette  impénilence  malheu- 
reuse dont  je  vous  parlois  il  y  a  quelque  temps  , 
lorsque  Dieu ,  pour  punir  le  pécheur  ,  permet  que 
la  mort  le  surprenne  dans  son  péché.  Mais  ce  n'est 
pas  là  de  quoi  il  s  agit.  Ce  que  je  ne  puis  assez  déplo- 
rer, ni  assez  condamner  ,  c'est  que  des  mourans  que 
Dieu  appelle  par  les  voies  les  plus  communes  ,  que 
des  mourans  à  qui  la  mort  laisse  jusqu'au  dernier 
soupir  le  libre  exercice  de  It-ur  raison  }  que  des  mou- 
rans pour  qui  la  divine  justice  se  relâche  de  tous  ses 
droits  en  s'accommodant  à  leurs  besoins  ,  et  leur  don- 
nant tout  le  loisir  de  se  reconnoître  ,  meurent  avec 
cela  sans  être  persuadés  de  la  nécessité  actuelle  et 
de  la  proximité  de  la  mort;  et  que  ce  défaut  de  per- 

(i)  Isaï.  38. 

26. 


4o4  SUR   LA   PRÉPARATION 

suasion  ne  soit  plus  précisément  l'effet  d'une  ven- 
geance rigoureuse  du  ciel  qui  les  châtie  ,  ni  d'un 
événement  inopiné  qui  les  déconcerte ,  mais  d'une 
insurmontable  obstination  qui  les  aveugle  ;  que  ce 
§oit  nous-mêmes,  pour  ainsi  dire,  qui  prenions  à 
tâche  de  nous  jouer  nous-mêmes ,  de  nous  séduire 
nous-mêmes ,  croyant  les  choses ,  non  pas  comme 
elles  sont ,  mais  comme  il  nous  plairoit  qu'elles 
fussent  :  voilà  ce  qui  me  paraît  digne  ,  non  plus 
de  toute  ma  compassion,  mais  de  toute  mon  indi- 
gnation. 

Or,  quel  est  le  remède  ,  chrétiens?  le  voici ,  tiré 
de  la  doctrine  et  des  maximes  de  saint  Grégoire 
pape ,  qui  de  tous  les  Pères  de  l'Eglise  ,  me  semble 
avoir  été  sur  le  sujet  que  je  traite  ,  un  des  plus  éclai- 
rés. Première  maxime:  c'est  d'entretenir  habituelle- 
ment dans  nous  une  persuasion  générale  de  la  mort, 
qui  rectifie  toutes  nos  erreurs  particulières;  c'est-à- 
dire  ,  d'opposer  continuellement  à  nos  assurances 
présomptueuses  touchant  la  mort,  l'idée  vive  de  la 
mort;  de  rappeler  souvent  dans  notre  esprit  cette 
pensée  salutaire  :  Je  mourrai,  et  je  mourrai  dans  un 
de  ces  momens  où  je  n'aurai  pas  cru  devoir  mourir. 
Ainsi  l'oracie  même  de  la  vérité  me  l'a-t-il  fait  con- 
naître ;  et  malheur  àWnoi  si ,  malgré  les  termes  exprès 
de  1  évangile,  malgré  la  menace  de  Jésus-Christ, 
je  n'en  suis  pas  encore  persuadé.  Souvenir  de  la  mort 
que  Moïse  reconamandoit  tant  au  peuple  de  Dieu  , 
convaincu  qu'il  étoit  que  cette  nation  si  inconstante 
et  si  indocile  demeurerait  dans  la  soumission  ,  tandis 
qu'elle  aurait  cet  objet  présent  devant  les  yeux  : 


A    LÀ    MORT.  40D 

XJtinam  sapèrent  et  intelli gèrent ,  ac  novi s sima  pro- 
vider en  t  (  1  )  / 

Seconde  maxime  :  avoir  un  ami  sincère  et  droit , 
un  ami  qui ,  sans  nous  ménager  ,  sans  écouter  les 
sentimens  d'une  amitié  foible  ou  intéressée,  vienne 
à  nous  dans  le  danger ,  et  nous  dise  avec  le  même 
zèle  et  ki  même  force  que  le  Prophète  :  Mettez  ordre 
à  votre  conscience  ,  et  au  plus  tôt  ;  car  la  mort  n'est 
pas  loin  :  Dispone  domui  tuœ  :  morieris  enim  tu. 
Exiger  de  lui  comme  le  meilleur  office  que  nous  en 
puissions  attendre,  qu'il  ne  diffère  point  à  s'expli- 
quer, et  qu'il  ne  craigne  point,  en  s'expliquant,  de 
nous  contrister  ;  lui  faire  bien  comprendre  que  par  là 
nous  jugerons  s'il  est  parfaitement  à  nous,  que  par 
là  nous  le  distinguerons  des  faux  amis,  que  par  là 
nous  lui  serons  redevables  d'une  des  grâces  les  plus 
précieuses ,  qui  est  la  persuasion  de  la  mort  au  temps 
même  de  la  mort.  Car  voilà  ce  que  nous  devons  sou- 
haiter d'un  ami.  Tous  les  autres  services  hors  celui- 
là  ,  ou  qui  ne  vont  pas  là ,  sont  vains  ,  sont  mépri- 
sables ,  souvent  même  sont  dangereux.  Mais  penser 
au  salut  d'un  mourant,  mais  prendre  soin  de  son 
ame  et  de  son  éternité,  mais  le  disposer  par  de  sages 
conseils  à  finir  chrétiennement  une  vie  dont  le  terme 
doit  être  un  souverain  bonheur  ou  un  souverain 
malheur ,  c'est  là  proprement  être  ami  jusqu'à  la 
mort.  Cherchons-le  cet  ami  fidèle,  et  où  ?  non  point 
parmi  les  mondains:  s'ils  sont  amis,  (  et  combien 
peu  même  le  sont  !  )  c'est  selon  le  faux  esprit  du 
monde  ,  c'est  par  rapport  aux  frivoles  avantages  du 

(0  Deut.  02. 


4o6  SUR    LA    PRÉPARATION 

monde  ,  c'est  pour  établir  ,  pour  avancer  un  ami  dans 
le  monde.  Mais  nous  le  trouverons  parmi  ce  petit 
nombre  d'hommes  vertueux  et  de  zélés  serviteurs 
que  Dieu  s'est  réservés  jusqu'au  milieu  du  monde  , 
et  dont  la  piété  nous  est  connue.  Nous  le  trouverons 
parmi  les  ministres  de  Jésus-Christ  :  amis  d'autant 
plus  solides,  qu'après  nous  avoir  aidés  à  bien  vivre, 
ils  nous  aident  encore  à  bien  mourir. 

Troisième  maxime  :  s'allermir  contre  la  crainte  de 
îa  mort ,  parce  que  c'est  la  crainte  immodérée  de  la 
mort  qui  nous  en  rend  la  pensée  si  odieuse  et  la  per- 
suasion si  difficile.  Ce  qu'on  craint,  on  aime  à  se  le 
représenter  dans  un  long  éloignement ,  et  l'on  tâche 
même  à  en  perdre  absolument  la  mémoire  ,  comme 
si  jamais  il  ne  devoit  arriver.  Or,  par  où  combattre 
cette  crainte?  par  les  armes  de  la  foi,  par  les  motifs 
de  l'espérance  chrétienne  ,  par  les  saintes  ardeurs  de 
]a  charité  divine.  Pour  cela,  se  dire  souvent  à  soi- 
même  dans  le  secret  du  cœur:  Ecce  sponsus  venit  (i). 
Allons,  mon  ame  ,  allons  au  devant  de  l'époux;  le 
voilà  qui  s'avance.  Il  ne  viendra  pas,  mais  il  vient 
déjà:  Ecce  sponsus  vcnit.  Ce  n'est  point  pour  vous 
perdre  ,  mais  pour  vous  tirer  des  misères  de  cette 
vie  mortelle ,  et  vous  faire  entrer  en  possession  de 
son  royaume.  Ce  n'est  point  pour  vous  rejeter  de  sa 
présence,  mais  pour  vous  recueillir,  au  contraire, 
dans  son  sein,  et  pour  vous  unir  éternellement  à  lui; 
Ecce  sponsus  venit.  Langage  ,  il  est  vrai  ,  trop  re- 
levé pour  des  âmes  sensuelles  ;  mais  sentiment  or- 
dinaire aux  saintes  âmes  ;  vue  consolante  qui  les  ras- 

(i)  Matth.  25. 


A    LA    MORT,  4° 7 

sure  ,  qui  les  fortifie ,  qui  les  anime.  Dans  cette  dis- 
position, elles  se  plaisent  à  envisager  la  mort  de  près; 
et  plus  elles  l'envisagent  de  près  ,  plus  elles  se  pré- 
parent à  la  recevoir ,  plus  elles  redoublent  leurs  soins, 
leur  activité  ,  leur  ferveur  :  Ecce  sponsus  venit  > 
exite  obviàm  ei.  Car ,  à  quoi  nous  porte  cette  per- 
suasion ?  à  une  sainte  vigilance  contre  la  mort,  qui 
va  faire  le  sujet  de  la  seconde  partie. 

DEUXIÈME   PARTIE, 

Qui  le  croiroit ,  chrétiens  ,  qu'on  pût  trouver  un 
préservatif  contre  la  mort ,  qu'on  pût  ,  malgré  son 
incertitude  ,  s'assurer  de  la  mort,  qu'on  pût,  en  quel- 
que sorte  faire  changer  de  caractère  à  la  mort  ;  et  au 
lieu  qu'elle  est  trompeuse  ,  la  rendre  fidèle  ou  lui 
ôter  au  moins  le  pouvoir  de  nous  trahir  ?  Voilà  toute- 
fois l'important  secret  que  le  Sauveur  du  monde  a 
pris  soin  de  nous  apprendre;  et  ce  secret,  dit  saint 
Chrysostôme  ,  est  renfermé  dans  cette  seule  parole  : 
Veillez:  Vigilatei^).  Parole  à  laquelle  il  semble  que 
le  Fils  de  Dieu  ait  attaché  des  bénédictions  infinies. 
Parole  dont  il  a  fait  la  conclusion  presque  univer- 
selle des  divins  enseignemens  qu'il  nous  a  donnés  ; 
et  parole  aussi  dont  la  pratique  est  comme  le  précis 
et  l'abrégé  de  toute  la  sagesse  chrétienne  Car,  à 
quoi  tend  la  sagesse  de  l'évangile  ?  à  la  grande  af- 
faire du  salut.  D'où  dépend  cette  essentielle,  cette 
unique  affaire  ?  de  la  mort.  Et  quel  moyen  plus  in- 
faillible et  plus    nécessaire  pour   nous   prémunir 

(i)  Matth.  25. 


4o8  SUR   LA   PRÉPARATION 

contre -la  mort,  et  pour  nous  mettre  à  couvert  de 
ses  suprises ,  que  la  vigilance  ?  Vigilate. 

En  effet ,  reprend  saint  Bernard ,  quoi  que  je  fasse , 
les  circonstances  particulières  de  la  mort  seront  tou- 
jours incertaines  pour  moi  ;  mais  tout  incertaine 
qu'est  la  mort  et  qu'elle  sera  toujours  dans  ses  cir- 
constances ,  je  puis  faire  en  sorte  qu'elle  ne  me  sur- 
prenne jamais.  Malgré  toutes  mes  réflexions  et  toutes 
les  recherches  dont  je  pourrois  user  pour  pénétrer 
dans  l'avenir ,  j'ignorerai  toujours  le  temps  de  ma 
mort ,  le  lieu  de  ma  mort ,  le  genre  de  ma  mort  : 
pourquoi  ?  parce  que  ce  sont  des  mystères  que  le 
Père  céleste  à  réservés  non-seulement  à  sa  souve- 
raine puissance  ,  mais  à  sa  divine  prescience  :  Quœ 
Pater  posuit  in  sud  potestaîe  (i).  Mais  sans  savoir 
le  temps  de  ma  mort,  je  puis  vivre  à  tous  les  temps 
dans  une  telle  attention  sur  moi-même ,  qu'il  n'y  ait 
jamais  une  heure  où  la  mort  ne  me  trouve  pas  en 
garde:  sans  savoir  le  lieu  de  ma  mort,  je  puis  telle- 
ment attendre  la  mort  dans  tous  les  lieux ,  qu'il  n'y 
en  ait  jamais  un  où  je  ne  sois  pas  à  couvert  de  ses 
pièges  ;  sans  savoir  le  genre  de  ma  mort ,  c'est-à-dire  , 
sans  savoir  si  ce  sera  une  mort  lente  ou  une  mort  su- 
inte ,  une  mort  tranquille  ou  une  mort  accompagnée 
de  violentes  douleurs  ,  une  mort  qui  laisse  à  mon  es- 
prit toute  sa  raison  ,  ou  une  mort  qui  le  trouble  ,  je 
puis  prendre  de  si  justes  mesures ,  que  ,  du  reste,  ce 
ne  soit  jamais  une  mort  imprévue.  Et  voilà  ce  qui  fit 
la  ditîérence  des  vierges  sages  et  des  vierges  folles  dont 
il  est  parlé  dans  l'évangile.  Les  unes  n'étoient  pas 

(i)  Act.  i. 


A   LA   MORT.  4°9 

plus  instruites  que  les  autres  du  moment  où  j'époux 
devoit  arriver  ;  mais  dans  cette  incertitude  ,  les  unes 
par  précaution  tinrent  toujours  leurs  lampes  allu- 
mées, au  lieu  que  les  autres  s'endormirent  et  lais- 
sèrent, pendant  leursommeil,  leurs  lampes  s'éteindre. 
Or ,  c'est  ici  même  ,  chrétiens  ,  que  nous  devons 
adorer  la  providence  de  notre  Dieu  ;  c'est  ,  dis-je , 
dans   cette   incertitude   de   la   mort  ,  tout  affreuse 
qu'elle  est  d'ailleurs,  et  dans  1  effet  salutaire  qu'elle 
produit.  Car  c'est  par  là  que  Dieu  nous  retient  dans 
l'ordre ,  et  qu'il  nous  oblige  à  veiller  sans  cesse  sur 
nos  actions ,  à  mesurer  tous  nos  pas ,  à  peser  toutes 
nos  paroles ,  à  pirifier  toutes  nos  pensées ,  à  régler 
tous  les  désirs  de  notre  cœur.  Si  je  savois  quand  je 
dois  mourir,  où  je  dois  mourir,  comment  je  dois 
mourir,  peut-être  vivrois-je  dans  un  plus  grand  re- 
pos, mais  je  vivrois  avec  moins  de  dépendance:  au 
lieu  que  l'incertitude  du  temps  où  je  mourrai,  de  la 
manière  dont  je  mourrai ,  me  réduit  à  l'heureuse  né- 
cessité d'étudier  soigneusement  tous  mes  devoirs  ,  et 
de  m'anpliquer  régulièrement  et  constamment  à  les 
remplir.  Etre  un  moment  hors  de  cette  disposition  , 
je  veux  dire  hors  de  cette  vigilance  chrétienne,  c'est, 
dit  saint  Jérôme 3  agir  contre  tous  les  principes  et 
toutes  les  lumières  de  la  raison  :  pourquoi  ?  parce 
que  c'est  commettre  à  un  seul  moment   l'éternité 
toute  entière. 

Mais  il  s'ensuit  donc  que  la  plupart  des  hommes, 
et  même  des  plus  clairvoyans  et  des  plus  sages  dans 
l'opinion  des  hommes ,  ne  sont  néanmoins  que  des 
aveugles  et  des  insensés.   Ah  !  mes  frères ,  répond 


4'ro  SUR   LA   PRÉPARATION 

saint  Chrysostôme ,  la  conséquence   n'est  que  trop 
juste  ,  et  l'Ecriture  ne  nous  le  dit-elle  pas  en  termes 
formels  ?  n'a-t-elle  pas  sur  ce  point  condamné  hau- 
tement de  folie  la  prudence  du  siècle  la  plus  raffi- 
née ?  Que  peut-on  penser  autre  chose ,  quand  on  voit 
des  hommes  tels  qu'à  la  honte  du  christianisme  nous 
en  voyons  dans  tous  les  états  ;  des  hommes  qui  se 
piquent  d'être  vigilans  et  habiles  sur  tout  le  reste , 
et  qui  négligent  la  seule  affaire  où  il  faudroil  l'être  ; 
des  hommes  si  attentifs  aux  moindres  intérêts  delà 
vie  ,  et  qui  abandonnent  au  hasard  le  capital  intérêt 
dont  la  mort  doit  décider  ;  des  hommes  qui  passent 
des  mois  ,  des  années  à  régler  des  comptes  dont  ils 
sont  chargés  devant  d'autres  hommes  comme  eux., 
et  qui  ne  pensent  jamais  à  régler  ce  grand  compte 
dont  ils  sont  responsables  à  Dieu  ;  des  hommes  qui 
ne  croient  jamais  avoir  pris  assez  desûreté  dans  la  con- 
duite du  monde  ,  et  qui  risquent  tout  dans  la  con- 
duite du  salut?  Tel  est  néanmoins  l'aveuglement  de 
tant  de  chrétiens ,  et  plaise  à  Dieu  que  ce  ne  soit  pas 
le  votre.  Car,  selon  la  parole  et  l'expression  du  Fils 
de  Dieu  ,  où  est  aujourd'hui  le  serviteur  fidèle  et  pru- 
dent qui  veille  pour  être  toujours  en  disposition  de 
recevoir  le  maître  qu'il  attend  ,  et  dont  il  craint 
d'être  surpris?  Qui  s ,  putas ,  estjideUs  dispensator 
et  prudens  (i)  ?  Parlons  sans  figure,  et  ne  parlons 
même  d  abord  que  de  quelques  points  particuliers. 
Est-ce  veiller  ,  que  de  remettre  au  temps  de  la  mort 
à  s'acquitter  de  certains  devoirs  d'une  obligation  éga- 
lement indispensable  devant  Dieu  et  devant  les  hoin- 

(1)  Luc.  12. 


A   LA    MORT.  4l  * 

mes  :  par  exemple  ,  à  payer  des  dettes  qui  toujours 
grossissent  d'une  année  à  l'autre ,  et  qu'on  laisse  à  la 
bonne  ou  mauvaise  foi  d'un  héritier  avare  qui  saura 
bien,  par  mille  chicanes,  les  contester  et  s'en  dé- 
charger; à  faire  des  restitutions  auxquelles  on  auroit 
dû  pourvoir  ,  et  dont  on  se  repose  sur  des  enfans 
pour  qui  elles  deviendront  une  nouvelle  matière  de 
crime  et  un  sujet  de  damnation  ;  à  saiisfaire  des  do- 
mestiques qui  ne  touchent  presque  jamais  rien  de 
leur  salaire  ,  et  qui  viennent  par  leurs  représenta- 
tions importunes  ,  quoique  justes  d'ailleurs,  inter- 
rompre un  mourant  et  le  zèle  des  ministres  employés 
auprès  de  lui  à  discuter  des  articles  embarrassans  ;  à 
éclaircir  des  difficultés  et  des  doutes  dont  la  réso- 
lution dépend  de  mille  circonstances  qu'il  faudroit 
faire  connuître  et  sur  quoi  l'on  n'a  plus  le  loisir  de 
s'expliquer;  à  voir  un  ennemi,  et  à  se  réconcilier 
avec  lui ,  quand  on  ne  peut  plus  lui  pardonner  de 
cœur  ,  parce  qu'on  a  vécu  dans  une  haine  invétérée 
et  qu'on  ne  le  fait  appeler  que  par  je  ne  sais  quelle  cé- 
rémonie ,  plutôt  que  par  religion  ?  Je  ne  pousse  pas 
plus  loin  ce  détail  ;  mais  pour  dire  quelque  chose  de 
plus  général  et  encore  de  plus  essentiel ,  est-ce  veil- 
ler ,  que  de  pratiquer  si  peu  de  bonnes  oeuvres  ,  que 
d'être  si  peu  appliqué  aux  exercices  du  christia- 
nisme ,  que  de  commettre  si  aisément  le  péché  ,  que 
d'y  demeurer  habituellement,  que  de  n'avoir  pres- 
que jamais  recours  à  la  pénitence  ,  et  de  s'exposer 
ainsi  à  toutes  les  suites  d'une  mort  inopinée  et  ré- 
prouvép  ? 

Ah  !  mes  frères  ,  préservons-nous  de  ce  malheur  ; 


412  SUR   LA   PRÉPARATION 

craignons  la  mort ,  mais  ménageons  tellement  cette 
crainte  ,  qu'elle  nous  serve  de  défense  contre  la  mort 
même  ;  et  puisque  l'avantage  le  plus  solide  qui  nous 
en  peut  revenir  est  de  veiller  sans  relâche  ,  veillons 
au  même  temps  que  nous  craignons  ,  et  autant  que 
nous  craignons;  remettons- nous  souvent  dans  l'esprit 
ces  comparaisons  familières  ,  mais  convaincantes , 
dont  se  servoit  saint  Chrysostôme  ,  pour  faire  com- 
prendre sensiblement  à  ses  auditeurs  la  vérité  que 
je  vous  prêche  :  car ,  disoit  ce  Père ,  on  n'attend  pas 
à  équiper  un  vaisseau  quand  il  est  en  pleine  mer , 
battu  des  flots  et  de  la  tempête  ,  et  dans  un  danger 
prochain  du  naufrage  ;  on  ne  pense  pas  à  munir  une 
place  quand  l'ennemi  arrive  et  qu'il  l'investit  ;  on  ne 
commence  pas  à  meubler  le  palais  du  prince  quand 
le  prince  est  à  la  porte  et  sur  le  point  d'y  entrer  : 
figures  naturelles  qui  nous  font  mieux  sentir  la  né- 
cessité d'une  vigilance  prompte  et  assidue  ,  que  tous 
les  raisonnemens.  Non  ,  non ,  ajoute  saint  Grégoire 
pape ,  il  ne  sera  pas  temps  de  se  disposer  au  juge- 
ment de  Dieu  ,  quand  ces  signes  avant-coureurs  de 
la  venue  du  Fils  de  l'homme  paroîtront ,  je  ne  dis  pas 
dans  le  ciel  ni  sur  le  terre  ,  mais  dans  nous-mêmes  ; 
quand  le  soleil  s'obscurcira  ,  c'est-à-dire ,  quand 
notre  raison  sera  dans  le  désordre  et  dans  les  ténè- 
bres où  la  présence  et  l'horreur  de  la  mort  ont  cou- 
tume de  la  jeter;  quand  la  lune  s'éclipsera,  c'est-à- 
dire ,  quand  notre  volonté,  marquée  par  l'incons- 
tance de  cet  astre  ,  sera  affoiblie  et  hors  d'état  de 
former  aucune  résolution  ;  quand  les  étoiles  tombe- 
ront du  firmament ,  c'est-à-dire ,  quand  nos  sens  se- 


A    LA    MORT.  4*3 

ront  troublés  et  que  nous  en  aurons  perdu  l'usage. 
Souvenons-nous  de  l'excellente  réflexion  de  saint 
Augusiin  ,  qui  seule,  bien  médiiée ,  vaut  tout  un 
discours:  que  ,  pour  mourir  chrétiennement  ,  il  ne 
suffit  pas  ,  lorsque  la  mort  approche ,  de  penser  à  la 
mort ,  ni  même  de  se  préparer  à  la  mort ,  mais  qu  il 
faut  y  avoir  pensé  et  s'y  être  préparé:  pourquoi? 
parce  que  Jésus-Christ,  dont  toutes  les  paroles  sont 
autant  d'oracles  ,  et  qui  sait  renfermer  dans  un  mot 
les  plus  profonds  mystères  du  salut ,  ne  nous  a  pas 
dit  :  Préparez-vous  alors  ;  mais  :  Soyez  prêts:  Estote 
parati  (i).  D'où  je  tire  cette  terrible  conclusion  , 
qu'il  y  a  un  temps  où  l'on  peut  se  préparer  à  la  mort 
et  être  réprouvé  de  Dieu.  Ainsi  en  arriva-t-il  à  ces 
mêmes  vierges  ,  j'entends  ces  vierges  folles  dont  je 
vous  ai  déjà  proposé  l'exemple  ;  elles  se  préparèrent  ; 
elles  coururent  chercher  de  l'huile  pour  remplir  leurs 
lampes,  mais  trop  tard;  l'époux  étoit  entré  dans  la 
salle,  et  elles  en  trouvèrent,  à  leur  retour,  la  porie 
fermée.  Combien  de  mourans  que  Dieu  réprouve 
lors  même  qu'ils  se  préparent  ,  et  dont  l'actuelle 
préparation  ,  par  un  juste  jugement  du  ciel,  n'em- 
pêche pas  l'éternelle  damnation  ;  parce  qu'au  lieu 
d'une  préparation  entière  et  consommée  ,  ce  n'est 
qu'une  préparation  imparfaite  et  commencée  ?  Ils 
s'éveillent  de  leur  assoupissement ,  ils  prennent  en 
main  la  lampe  de  la  foi ,  l'onction  de  la  charité  leur 
manque  ,  et  ils  s'empressent ,  ils  s'inquiètent ,  ils 
s'agitent;  mais  l'époux  cependant  avance  ,  la  mort 
les  enlève ,  la  porte  de  la  miséricorde  leur  est  fer- 

(1)  Luc.  12. 


4l4  SUR   LÀ   PRÉPARATION 

niée ,  et  Dieu  leur  déclare  qu'il  ne  les  connoît  pas. 
Soyons  donc  prêts ,  mes  chers  auditeurs  ,  et  tou- 
jours prêts:  Estotc  porati  ;  et  que  cette  préparation 
ne  consiste  point  seulement  en  des  projets  vagues  et 
sans  fruit,  à  quoi  se  termine  souvent  toute  la  dispo- 
sition que  nous  apportons  à  la  mort;  mais  en  des  ac- 
tions et  des  eiïets,  en  de  sérieux  examens  ,  en  de  fré- 
quentes confessions  ,  en  de  ferventes  communions , 
en  de  saintes  retraites,  en  d'utiles  lectures,  dans  les 
aumônes ,  dans  les  prières ,  dans  tous  les  exercices  de 
la  piété  chrétienne  ;  car  ,  sans  cela ,  tout  le  reste  n'est 
qu'illusion.  Ne  nous  fions  point  à  la  vigilance  des  au- 
tres ,  et ,  dans  une  afl'aire  où  il  s  agit  de  nous-mêmes, 
ne  comptons ,  pour  y  veiller  ,  que  sur  nous-mêmes. 
Dieu  nous  a  donné  des  pasteurs  ,  dit  1  apôtre  saint 
Paul  ,  qui  veillent  sur  nous  ,  comme  étant  responsa- 
bles de  notre  salut;  mais,  après  tout,  nous  sommes 
nos  premiers  pasteurs  ,  et ,  en  bien  des  rencontres  , 
nos  uniques  pasteurs;  et  toute  la  vigilance  des  pas- 
teurs de  l'Eglise  ne  nous  garantira  pas  des  périls  de  la 
mort ,  si  elle  n'est  accompagnée  et  soutenue  de  la  nô- 
tre ;  s'ils  nous  refusent  leurs  soins  et  qu'ils  nous  lais- 
sent périr,  ils  rendront  compte  à  Dieu  de  notre  perte, 
mais  nous  n'en  serons  pas  moins  perdus;  la  rigou- 
reuse justice  que  Dieu  exercera  sur  eux  ,  pour  nous 
avoir  abandonnés  ,  ne  diminuera  rien  de  celle  qu'il 
exercera  sur  nous  pour  nous  être  abandonnés  nous- 
mêmes  :  car ,  si  Dieu  les  a  menacés  ,  en  leur  confiant 
nos  âmes  ,  de  les  leur  redemander  :  Sanguinem  au- 
tem  ejus  de  manu  tuâ  requiram  (1)  ,  je  puis  bien 

(i)  Ezech.  33. 


A   LA   MORT.  4l5 

vous  appliquer  la  même  menace ,  et  vous  dire,  de  la 
part  de  Dieu ,  qu'il  vous  redemandera  vous-mêmes 
à  vous-mêmes  ,  puisqu'il  vous  a  spécialementchargés 
de  vous-mêmes  :  Animam  autem  tuam  de  manu  tuâ 
reguiram. 

Mais  ,  quelle  est  la  pratique  de  celte  vigilance  si 
nécessaire  ?  Je  la  réduis  à  trois  points  ,  qui  compren- 
nent en  abrégé  toute  la  morale  de  l'évangile  ,  et  qui 
sont  comme  les  principes  fondamentaux  de  toute 
notre  conduite  à  l'égard  delà  mort.  Premièrement, 
se  tenir  toujours  dans  l'état  où  l'on  voudroit  mourir, 
du  moins ,  n'être  jamais  dans  un  état  où  l'on  auroit 
horreur  de  mourir  :  et  la  raison  est  qu'on  peut  mourir 
partout  et  à  chaque  instant.  Or,  prenant  cette  règle , 
et  sans  sortir  de  cette  assemblée,  m'adressant  à  vous 
mes  chers  auditeurs ,  si  je  vous  demandois  :  Etes- 
vous  prêts?  qu'auriez-vous  à  me  répondre?  Mais, 
ce  que  je  ne  puis  ici  vous  demandera  chacun  en  par- 
ticulier, vous  pouvez,  chacun  en  particulier,  vous 
le  demander  à  vous-mêmes  :  Voudrois-je  mourir 
dans  cette  habitude  criminelle  ,  et  porter  au  tribunal 
de  Dieu  tant  de  péchés  qu'elle  m'a  fait  commettre, 
et  qu'elle  me  fait  commettre  tous  les  jours?  voudrois- 
je  mourir  avec  ce  ressentiment  que  je  conserve  dans 
mon  cœur ,  et  qui  m'entretient  dans  une  division  dont 
Dieu  est  oiîensé  et  le  monde  même  scandalisé?  vou- 
drois-je mourir  redevable  au  prochain  de  telle  et  telle 
injustice  que  ma  conscience  me  reproche ,  et  sur  quoi 
je  ne  puis  attendre  de  la  part  de  Dieu  nulle  rémis- 
sion ,  tant  que  je  pourrai  la  réparer  et  que  je  ne  la  ré- 
parerai pas  ?  Le  voulez- vous  ea  effet,  mon  cher 


4l6  SUR    LA   PRÉPARATION 

frère ,  voulez-vous ,  dis-je ,  mourir  de  la  sorte  ?  mais , 
si  vous  ne  le  voulez  pas,  il  faut  donc  sortir  de  cet  état, 
et  au  plus  tôt  :  car  vous  y  pouvez  mourir  autant  de 
fois  que  vous  y  restez  de  momens ,  puisqu'il  n'y  a 
pas  un  moment  où  vous  ne  soyez  exposés  au  coup  de 
la  mort. 

Secondement ,  faire  toutes  ses  actions  en  vue  de  la 
mort,  c'est-à-dire  ,  agir  en  tout  comme  l'on  voudroit 
l'avoir  fait  à  la  mort;  pour  cela,  ne  rien  entrepren- 
dre, ne  rien   exécuter,  n'arrêter,  ne    régler  rien 
touchent  l'emploi  de  la  journée,  qu'auparavant  et  en 
esprit  on  ne  se  soit  mis  au  lit  de  la  mort ,  et  qu'on 
n'ait  Lien  pensé  devant  Dieu  ce  qu'alors  on  jugera  de 
cette  affaire  où  l'on  se  sera  embarqué  ,  de  ce  dessein 
qu'on  aura  formé  ,  de  ces  moyens  qu'on  aura  pris 
pour  y  réussir  ;  ce  qu'on  approuvera  ,  ce  qu'on  blâ- 
mera ,  ce  qui  consolera  ,  ce  qui  affligera;  comment 
on  souhaitera  de  s'être  comporté  dans  cette  occasion  , 
d'avoir  parlé  dans  cette  conversation  ,  d'avoir  rempli 
cette  charge,  cette  commission,  de  s'être  acquitté 
de  ses  exercices  de  pénitence,  de  charité,  de  reli- 
gion. Prévenu  de  ces  idées,  on  n'estime  rien  ,  on  ne 
veut  rien ,  on  ne  dit  rien  ,  on  ne  fait  rien  qui  ne  soit 
selon  la  loi  de  Dieu;  et  tout  ce  qu'on  estime,  c  est 
en  chrétien   qu'on  l'estime  ;    tout  ce  qu'on  veut  , 
c'esten  chrétien  qu'on  le  veut  ;  tout  ce  qu'on  dit ,  c'est 
en  chrétien  qu'on  le  dit  ;  tout  ce  qu'on  fait ,  c'est 
en  chrétien  et  avec  zèle,  avec  ferveur,  qu'on  le  fait. 
Troisièmement ,  rentrer  souvent   en  soi-même  , 
s'examiner  souvent  soi-même  pour  se  bien  connoî- 
tre  :  et  qu'est-ce  que  j'appelle  se  bien  connoître  ? 

c'est 


A   LA   MORT.  4l7 

c'est  connoître  toutes  ses  obligations ,  tout  le  bien 
qu'on  doit  pratiquer  et  qu'on  ne  pratique  pas,  tout 
le  mal  qu'on  doit  éviter  et  qu'on  n'évite  pas  ,  à  quoi 
l'on  doit  prendre  garde  dans  la  condition  où  l'on  est , 
les  obstacles  qu'on  y  trouve  ou  les  avantages  pour  le 
salut ,  avec  quels  progrès  on  y  avance ,  où  à  quels 
égaremens  on  y  est  sujet.  Avoir  pour  cette  re- 
cherche si  solide  et  si  importante  des  temps  mar- 
qués dans  l'année  ,  dans  le  mois  ,  dans  la  semaine; 
méditer  sur  cela  ,  délibérer,  former  ses  résolutions, 
pleurer  le  passé,  assurer  1  avenir,  et  prendre  sans 
cesse  une  ardeur  toute  nouvelle.  C'est  ainsi  que  notre 
crainte  ,  selon  l'expression  du  Prophète  royal ,  de- 
vient notre  plus  ferme  appui ,  parce  qu'elle  sert  à 
exciter  notre  vigilance  :  Posuisti  firmamentum  ejus 
formidincm  (i).  Telle  étoit  la  crainte  des  saints  et  le 
fruit  qu'ils  en  retiroient.  Tous  les  jours  de  leur  vie, 
non-seulement  ils  envisageoient  la  mort ,  non-seu- 
lement ils  veilloient  pour  se  disposer  à  la  mort, 
mais  ils  apprenoient  la  science  de  la  mort  :  com- 
ment ?  en  se  faisant  de  la  vie  même  comme  un 
apprentissage  et  un  exercice  de  la  mort  ;  et  c'est 
ce  qui  me  reste  à  vous  expliquer  dans  la  troisième 
partie. 

TROISIÈME  PARTIE. 

Se  faire  de  la  vie  même  comme  un  apprentissage 
de  la  mort,  et  par  cet  apprentissage  de  la  mort  ap- 
prendre en  effet  et  se  former  à  mourir,  n'est-ce 
pas  non-seulement  un  paradoxe  ,  mais  une  contra- 

(1)  Ps.  83. 

TOME   III.  J27 


4l8  SUR   LA   PRÉPARATION 

diction  ?  Car  ,  sans  prétendre  subtiliser  dans  une 
matière  aussi  solide  que  celle-ci ,  tout  apprentissage 
suppose  deux  conditions  ,  savoir  :  un  fréquent  exer- 
cice de  la  même  chose  ,  et  le  pouvoir  de  la  recom- 
mencer tout  de  nouveau  et  de  la  rectifier  quand  une 
fois  on  n'y  a  pas  réussi.  Or  ,  de  ces  deux  conditions, 
ni  l'une  ni  l'autre  ne  se  trouve  dans  la  mort ,  puis- 
qu'on ne  meurt  qu'une  fois  ,  et  qu'après  la  mort , 
soit  qu'elle  ait  été  sainte  ou  criminelle  ,  il  n'y  a  plus 
de  retour.  Ce  qui  a  fait  dire  à  saint  Augustin  que , 
de  toutes  les  fautes  ,  les  plus  irréparables  sont  celles 
que  l'on  commet  à  la  mort.  Cependant,  chrétiens, 
c'est  la  maxime  de  tous  les  Pères  de  l'Eglise  , 
qu'on  peut  apprendre  à  mourir  ,  et  que  cette  science 
est  la  plus  éminente  de  toutes  les  sciences  après  la 
science  de  Dieu  ,  si  toutefois  elle  peut  être  distin- 
guée de  la  science  de  Dieu.  Il  y  a  ,  disent-ils  ,  un 
apprentissage  pour  la  mort ,  et  c'est  dans  cet  appren- 
tissage que  les  saints  se  sont  formés  :  tout  leur  soin 
pendant  la  vie  a  été  d'étudier  la  mort  ;  et  comme  il 
est  naturel  de  faire  parfaitement  ce  que  l'on  sait , 
et  ce  que  l'on  a  même  pratiqué  par  un  long  usage, 
ils  sont  morts  en  saints  ,  parce  qu'ils  possédoient 
excellemment  la  science  de  la  mort. 

Or ,  il  ne  tient  qu'à  nous  de  les  imiter.  Car ,  voici 
trois  vérités  qui  nous  regardent  aussi  bien  qu'eux  , 
et  que  nous  devons  tous  nous  appliquer  à  nous- 
mêmes.  La  première  :  nous  mourons  tous  les  jours  , 
selon  la  parole  du  Saint-Esprit;  il  nous  est  donc 
aisé  d'apprendre  à  mourir.  La  seconde  :  toutes  les 
créatures   qui  nous  environnent  nous   apprennent 


A  LA  MORT.  4*9 

actuellement ,  ou  ,  pour  mieux  dire  ,  nous  forment 
à  mourir  ;  notre  ignorance  est  donc  sans  excuse  , 
si  nous  ne  savons  pas  mourir.  La  troisième  :  la  vie 
chrétienne  à  quoi  Dieu  nous  a  appelés  >  est ,  pour 
ainsi  parler  ,  une  continuelle  pratique  de  la  mort  \ 
nous  sommes  donc  bien  coupables  de  n'être  pas  plus 
versés  et  plus  expérimentés  dans  1  art  de  la  mort» 
Les  conséquences  sont  évidentes  ,  et  je  vais  vous 
faire  convenir  des  principes. 

Non  ,  chrétiens  ,  il  n'est  pas  vrai  dans  un  sens  que 
nous  ne  mourons  qu'une  fois,  Nous  mourons  à  toute 
heure  ;  et  à  toute  heure  nous  pouvons  ,  je  ne  dis  pas 
seulement  sans  crime,  mais  avec  mérite,  mourir 
volontairement  et  librement.  En  effet  ,  quand  Dieu 
menaça  le  premier  homme  qu'il  mourroit  dès  qu'il 
auroit  désobéi  :  In  quâcumijue  die  comederis  3  mort  a 
morieris  (  1  )  ,  l'arrêt ,  selon  la  remarque  de  saint 
Irénée  ,  s'exécuta  dans  Adam  au  moment  qu'il  eut 
violé  le  précepte  du  Seigneur.  Autrement ,  ajoute 
le  même  saint  ,  Dieu  auroit  été  peu  efficace  et  peu 
sincère  dans  le  jugement  qu'il  avoit  prononcé.  Car 
il  n'avoit  pas  dit  au  premier  homme:  Tu  mourras  un 
jour,  tu  mourras  dans  un  certain  temps,  tu  mourras 
après  avoir  vécu  tant  d'années  et  tant  de  siècles  ; 
mais  il  lui  avoit  dit  absolument  :  tu  mourras  au 
jour  même  et  dans  l'instant  que  tu  auras  péché  :  In 
quâcumque  die.  Et  c'est  ainsi  que  la  chose  s'accom- 
plit. Dès-lors  Adam  ,  en  punition  de  sa  désobéis- 
sance ,  devint  sujet  à  toutes  sortes  d'infirmités  :  dès- 
lors  il  sentit  affoiblir  son  tempérament ,  et  son  corps 

(1)  Gènes.  2, 

27. 


^20  SUR   LA   PRÉPARATION 

dégradé  ,  si  je  l'ose  dire  ,  du  privilège  de  l'inno- 
cence ,  commença  à  déchoir  ,  et  par  conséquent  à 
mourir.  Or,  ce  qui  se  vérifia  dans  Adam  ,  se  vérifie 
également  dans  nous ,  et  les  païens  mêmes  l'ont  bien 
reconnu.  Nous  nous  trompons  ,  disoit  un  de  leurs 
sages  ,  et  notre  erreur  est  d'envisager  toujours  la 
mort  comme  future  :  In  hoc fallimur  ,  cjubd  mortem 
prospicimus  (i).  Bien  loin  que  cela  soit ,  une  grande 
partie  de  la  mort  est  déjà  passée  pour  nous:  Magna 
pars  ejus  jam  prœteriit  :  et  nous  devons  faire  état 
qu'elle  lient  sous  son  domaine  tout  ce  qui  s'est  écoulé 
jusqu'à  présent  de  notre  vie  :  Et  quidquid  œtatis 
re/rù  est  ,  mors  tenet.  Mais  saint  Paul  l'a  dit  encore 
plus  expressément,  et  la  parole  de  cet  apôtre  doit 
élre  ici  dune  toute  autre  autorité  :  Quoiidiè  morior 
per  vestram  gloriam  ,  fratres  (2)  ;  Il  n'y  a  point  de 
jour,  mes  frères,  écrivoit-il  aux  Corinthiens,  que 
je  ne  meure  ;  et  la  gloire  que  je  reçois  de  vous  fait 
qu'il  n'y  a  point  de  jour  que  je  ne  meure  avec  joie 
et  avec  plaisir. 

Or  ,  supposé  que  nous  mourions  tous  les  jours  , 
pouvons -nous  dire  qu'il  est  difficile  d'apprendre  à 
mourir  :  et  puisqu'à  tous  momens  nous  mourons  par 
nécessité  ,  qui  nous  empêche  de  nous  accoutumer  à 
mourir  par  choix  et  par  volonté?  J'avoue,  poursuit 
saint  Augustin,  enchérissant  sur  cette  pensée,  que 
nos  yeux  sont  comme  enchantés  par  la  vue  des  choses 
présentes  :  mais  s'il  y  a  un  charme  dans  nos  yeux  , 
nous  en  devons  chercher  le  remède  dans  nos  esprits; 
et  le  remède  est  de  bien  comprendre  que  ce  corps , 

(1)  Seuec.  —  (2)  1.  Cor.  1S. 


A   LÀ    MORT.  421 

qui  nous  paroît  vivant ,  est  en  effet  un  corps  qui  se 
détruit  et  un  corps  mourant  :  Fascinntio  est  in  visu , 
sed  remedium  in  intcllectu  :  vides  viventem,  cogita 
morientem.  Ces  paroles  sont  pleines  de  force  et 
d'énergie  :  Vous  vivez  ,  dit  saint  Augustin  ,  mak  le 
même  principe  qui  vous  fait  vivre  est  celui  qui  vous 
fait  mourir  ;  et  quoique  vos  sens  vous  disent  le  con- 
traire, c'est  à  votre  raison  de  les  corriger  ,  en  vous 
remontrant  à  vous-mêmes  que  cette  vie,  qui  vous 
semble  vie,  n  est  qu'un  commencement  et  un  pro- 
grès de  mort  :  Vides  viventem  ,  cogita  morientem. 

Mais  encore  ,  ajoute  saint  Augustin  ,  qui  nous  en- 
seignera à  mourir  ,  et  à  quelle  école  irons-nous  pour 
apprendre  cette  incomparable  leçon  ?  Qui  nous  l'en- 
seignera, chrétiens?  toutes  les  créatures  de  l'univers, 
et  surtout  celles  par  qui  nous  subsistons  même  et 
nous  vivons.  Car  ne  sortons  point  d'abord  hors  de 
nous-mêmes  ,  mes  frères  ,  dit  l'Apôtre  :  c  est  dans 
nous-mêmes  que  nous  trouvons  toutes  les  preuves 
d'une  mort  certaine.  Nous  n'avons  qu'à  nous  inter- 
roger nous-mêmes  :  tout  ce  qu'il  y  a  dans  nous  nous 
dira  d'une  voix  secrète  ,  mais  unanime  ,  qu'il  faut 
mourir;  et  quoi  que  nous  puissions  opposer  en  notre 
faveur  ,  nous  n'aurons  jamais  d'autre  réponse  que 
celle-là  :  il  faut  mourir.  Tu  es  riche  et  dans  l'opu- 
lence ;  mais  il  faut  mourir.  Tu  as  du  crédit  et  de 
la  réputation  ;  mais  il  faut  mourir.  Tu  es  jeune  ,  et 
en  état  de  goûter  les  délices  de  la  vie;  mais  il  faut 
mourir.  Tu  es  l'idole  du  monde  ;  mais  il  faut  mourir. 
Voilà  le  seul  langage  que  nous  entendons  :  pourquoi  ? 
parce  que  Dieu ,   en  nous  créant ,  a  gravé  dans  le 


^22  SUR   LA   PRÉPARATION 

fond  de  notre  être  cette  réponse  générale  que  nous 
font  tous  les  élémens  qui  nous  composent ,  et  qui , 
en  se  détruisant  les  uns  les  autres  ,  nous  détruisent 
nous-mêmes  avec  eux.  Ne  nous  contentons  pas  de 
cel»,  mais  regardons  autour  de  nous  :   je  disque 
toutes  les  créatures  qui  nous  environnent  ,   et  qui 
servent  à  notre  entretien  ,  non-seulement  nous  an- 
noncent la  mort ,    mais  nous  forment  actuellement 
et  nous  exercent  à  mourir.  Comment  cela  ?  en  nous 
quittant,  en  se  séparant  de  nous,  en  cessant  d'être 
à  nous  :  ce  qui  déjà  ,  comme  l'observe  ingénieuse- 
ment saint  Augustin  ,  est  un  véritable  exercice  de  la 
mort.  Car ,  à  combien  de  choses  pouvons-nous  dire 
que  nous  sommes  déjà  morts  ,  et  que  nous  mourons 
sans  cesse  ?  les  plaisirs  de  la  jeunesse  ne  sont  plus 
pour  nous  ,   et  nous  ne  sommes  plus  pour  eux  ;  la 
joie  d'hier  n'est  plus  aujourd'hui  ,  et  nous  sommes 
moris  pour  elle  ;  les  honneurs  qu'on  nous  a  rendus 
autrefois  ne  sont  plus  rien  ,  et  l'oubli  ,  qui  lui-même 
est  une  espèce  de  mort  ,  les  a  anéantis  dans  la  mé- 
moire des  hommes  ;  et ,  comme  ces  honneurs  et  ces 
plaisirs  nous  ont  déjà  quittés  ,  tout  le  reste  ,  je  ne 
dis  pas  nous  quittera  ,    mais  nous  quitte  à  mesure 
que  nous  en  usons.  Or  ,  n'est-ce  donc  pas  un  aveu- 
glement bien  grossier  que  le  nôtre  ,    si  ,   par  tant 
d'essais  et  tant  d'épreuves  de  la  mort ,  nous  ne  par- 
venons pas  à  acquérir  la  science  de  la  mort? 

Mais  le  grand  et  essentiel  engagement  que  nous 
avons  à  cette  science  pratique  et  à  cet  exercice  de  la 
mort ,  c'est  la  profession  du  christianisme  où  Dieu 
nous  a  appelés  ,  puisque ,  selon  toutes  les  règles  de 


A   LA   MORT.  423 

l'Ecriture  ,  la  vie  chrétienne  n'est  rien  ,  à  pro- 
prement parler  ,  qu'une  continuelle  mort.  Et  voilà 
pourquoi  saint  Paul ,  qui  comprenoit  admirablement 
cette  vérité  ,  ne  donnoit  point  aux  premiers  fidèles 
d'autre  idée  de  ce  qu'ils  étoienl  que  celle-ci  :  Mortui 
estis ,  et  vita  vestra  abscondita  est  cum  Christo  in 
Dca  (1);  Vous  êtes  morts  ,  et  votre  vie  est  cachée 
avec  Jésus- Christ  en  Dieu  :  Consepulti  estis  cum 
Christo  pcr  baptismum  in  mortem  (2);  Vous  êtes 
ensevelis  avec  Jésus-Christ  par  le  baptême  ,  qui  est 
pour  vous  un  sacrement  et  un  mystère  de  mort  :  ce 
qui  se  doit  entendre  ,  ajoute  saint  Chrysoslôme  9 
non  pas  dans  un  sens  figuré  ,  mais  à  la  lettre  et  dans 
la  rigueur  des  ternies.  Car  ,  à  quoi  vont  toutes  les 
maximes  de  la  vie  chrétienne  ,  sinon  à  détacher  l'ame 
du  corps  ,  c'est-à-dire  ,  à  la  détacher  des  plaisirs  du 
corps ,  à  la  détacher  des  sensualités  du  corps ,  à  la 
détacher  de  la  servitude  et  de  l'esclavage  du  corps? 
Or  ,  détacher  l'ame  du  corps  ,  qu'est-ce  autre  chose 
que  lui  apprendre  à  mourir  ?  Porrà  secernere  ani- 
mant à  corpore  ,  auid  aliud  est  quàm  emori  dis- 
cere  (3)  .p  Dégageons-nous  ,  disoit  un  païen  ,  de  cet 
attachement  honteux  qui  assujettit  en  nous  l'esprit  à 
la  chair ,  et  par  là  ,  nous  nous  accoutumerons  à 
mourir  :  Disjungamus  nos  à  corporibus  >  et  sic  con- 
suescamus  mori  (4)«  Mais  ce  que  les  philosophes 
disoient  inutilement  ,  quoique  magnifiquement  , 
notre  religion  nous  fait  une  loi  de  l'exécuter  sainte- 
ment et  généreusement  :  car  elle  nous  détache  de 
nos  corps  par  la  mortification  ;  et  en  nous  détachant 

(1)  Coloss.  3.  —  (2)  Rom.  6.  —  (3)  Cluys.  —  (4)  Senec. 


^4  SUR   LA   PRÉPARATION 

de  nos  corps ,  elle  nous  fait  entrer  dans  la  pratique 
de  cette  mort  en  quoi  consiste  le  mérite  de  la  vie. 

Suivons  donc  ,  mes  chers  auditeurs  ,  le  mouve- 
ment et  l'attrait  de  son  esprit.  Détachons -nous  de 
ce  corps  que  l'Ecriture  appelle  si  souvent  corps  de 
péché ,  et  n'attendons  pas  que  la  mort  nous  en  dé- 
pouille par  force  ,  puisqu'il  est  en  notre  pouvoir  de 
nous  en  dépouiller  nous-mêmes  par  vertu.  Une  aine 
qui  ne  renonce  à  son  corps  que  dans  l'instant  de  la 
mort ,  est  une  ame  indigne  de  Dieu.  Vous  demandez 
des  pratiques  pour  bien  mourir  ;  en  voici  une  ,  sans 
laquelle  j'ose  dire  que  toutes  les  autres  sont  vaines 
et  chimériques.  Détachez  votre  ame  de  tout  ce  que 
vous  aimez  hors  de  Dieu  :  voilà  ,  en  deux  mots ,  la 
science  de  la  mort.  Prévenez  par  une  mortification 
volontaire  les  opérations  violentes  et  douloureuses 
de  la  mort.  La  mort  vous  ôtera  l'usage  des  sens  ; 
faites  -  les  mourir  par  avance  ,  en  leur  retranchant 
tout  ce  qui  peut  déplaire  à  Dieu  :  liberté  des  paroles, 
curiosité  des  regards ,  délicatesse  du  goût.  La  mort 
vous  enlèvera  vos  biens  ;  quittez-les  dès  maintenant 
d'esprit  et  de  cœur.  Bien  loin  d'avoir  cette  soif  in- 
satiable d'amasser  ,  d'accumuler  trésors  sur  trésors  , 
faites  -  vous ,  selon  Dieu  ,  une  sainte  gloire  de  les 
distribuer.  Bien  loin  d'envier  ce  que  vous  n  avez 
pas.   donnez  sans  peine  et  avec  joie  ce  que  vous 
possédez.  La  mort  vous  séparera  de  vos  amis;  faites 
de  bonne  heure  avec  eux  un  divorce  chrétien  ,  et 
renoncez  à  ces  sociétés  libertines ,  à  ces  conversa- 
tions dangereuses  ,  à  ces  engngemens  tendres  ,  à  ces 
commerces  suspects.  Ne  réservez  rien  ,  et  souvenez- 


A   LA   MORT.  4-5 

vous  de  la  belle  pensée  de  l'abbé  Rupert  ,  que  la 
mortification  ,  pour  faire  l'office  de  la  mort  et  pour 
en  avoir  les  qualités  ,  doit  être  absolue  et  univer- 
selle :  que  comme  on  ne  dit  point  qu'un  homme  soit 
mort  pour  avoir  perdu  ,  ou  la  parole  ,  ou  la  vue  , 
mais  que  pour  cela ,  il  faut  qu'il  soit  privé  de  toute 
action  et  de  tout  sentiment  ;  aussi  ne  dit-on  pas 
qu'un  chrétien  soit  mortifié  pour  avoir  réprimé 
quelqu'un  de  ses  appétits  sensuels,  s'il  ne  les  a  ré- 
primés tous  ,  et  s'il  ne  les  a  tous  soumis  à  Dieu. 
Quand  il  vous  arrivera  des  disgrâces  ,  des  afflictions , 
des  calamités  ,  des  pertes  ,  dites  à  Dieu  ,  en  vous 
élevant  au-dessus  de  vous-mêmes  par  l'esprit  de  la 
foi  :  Soyez  béni ,  Seigneur  ;  autant  est-ce  pour  moi 
d'anticipé  sur  ce  qu'il  auroit  fallu  faire  à  la  mort.  Ce 
que  vous  m'ôtez  ,  elle  me  l'auroit  ôié  ,  et  c'est  un 
tribut  que  je  lui  aurois  dû  payer  ;  mais  m'en  voilà 
heureusement  quitte.  J'aurois  tenu  par  là  au  monde , 
mais  vous  avez  rompu  mes  liens;  et  par  votre  infinie 
miséricorde  ,  vous  avez  si  bien  ménagé  les  choses  , 
que  pour  peu  que  je  réponde  à  vos  desseins  ,  la 
mort  n'aura  plus  rien  d'affreux  pour  moi. 

Si  vous  êtes ,  mes  chers  auditeurs ,  dans  ces  dis- 
positions, encore  une  fois,  rendez  -  en  giâces  au 
ciel  3  car  c'est  être  préparé  à  la  mort.  Et  ne  me 
répondez  point  qu'une  telle  vie  est  une  vie  triste. 
Qu'elle  le  soit  ,  j'y  consens  :  mais  cette  vie  triste  est 
suivie  d'une  mort  pleine  de  consolation  ,  et  surtout 
d'une  mort  de  prédestiné.  Or ,  une  mort  sainte  est 
un  avantage  que  nous  ne  pouvons  assez  priser  ,  ni 
acheter  trop  cher.  Je  vais  plus  loin  ,  et  je  prétends 


426  SUR   LA   PRÉPARATION   A   LA   MORT. 

même  que  ,  tout  compensé  ,  la  vie  d'un  chrétien 
mort  au  monde  et  à  tout  ce  qui  pourroit  l'attacher 
dans  le  monde  ,  est  mille  fois  plus  tranquille  ,  et  par 
conséquent  plus  heureuse  que  celle  de  ces  mondains 
si  vifs  pour  le  monde  ,  et  qui  craignent  tant  d'en 
sortir  et  de  le  perdre.  Cette  seule  pensée  :  Rien  ne 
m'arrête  ,  et  je  suis  prêt  à  partir  dès  qu'il  plaira  à 
Dieu  de  m 'appeler ,  est  pour  une  ame  le  plus  doux 
repos  et  le  bonheur  le  plus  solide.  Mais  vivre  de 
la  sorte  ,  c'est  ne  pas  vivre  ,  ou  c'est  vivre  comme 
si  l'on  ne  vivoit  pas  :  ah  !  chrétiens  ,  n'est-ce  pas 
aussi  ce  que  demandoit  l'Apôtre  aux  premiers  fidèles  ? 
et  ce  que  je  dois  vous  demander  à  vous-mêmes  ?  Re- 
liquum  est  ut  qui  utuntur  hoc  mundo  ,  tanquàm 
non  utantur  (1).  Mes  frères  ,  usez  du  monde  comme 
si  vous  n'en  usiez  pas  ;  c'est-à-dire ,  vivez  comme 
si  vous  ne  viviez  pas  ;  vivez  sans  aimer  la  vie  ,  ni 
tous  les  biens  de  la  vie  ;  vivez  à  Dieu ,  vivez  pour 
Dieu  ,  vivez  en  Dieu ,  afin  de  vivre  éternellement 
dans  la  gloire  avec  Dieu.  Je  vous  le  souhaite ,  etc. 

(0  1.  Cor.  7. 


SERMON 


POUR  LE 


VENDREDI  DE  LA  QUATRIÈME  SEMAINE. 


SUR  L'ELOIGNEMENT  DE  DIEU, 
ET  LE  RETOUR  A  DIEU. 

Haec  cîim  dixisset,  voce  magna  clamavit  :  Lazare,  venl 
foras  :  et  statim  prodiit  qui  fuerat  inortuus. 

Ayant  parlé  de  la  sorte ,  il  cria  à  haute  voix:  Lazare, 
sortez  :  et  à  l'heure  même  le  mort  sortit  du  tombeau.  En  saint 
Jean,  chap.  1 1. 

Sire, 

'^u  and  le  Sauveur  du  monde  ressuscita  la  fille  du 
prince  de  la  synagogue ,  il  ne  prononça  pas  une  pa- 
role ,  et  il  se  contenta  de  lui  prendre  la  main  et  de 
la  relever  :  Tenuit  manum  ejus  ,  et  surrexit  pucl- 
la  (i).  Quand  il  ressuscita  le  fils  de  la  veuve  de 
Naïm  ,  il  parla  ,  et  parla  en  maître  :  Adolescens  , 
tibi  dico  ,  surge  (2)  ;  Jeune  homme ,  levez-vous  , 
je  vous  le  commande;  et  le  mort  aussitôt  lui  obéit: 
Et  reseditqui  erat  mortuus  (3).  Mais  pour  ressusci- 
ter Lazare,  que  fait-il?  non-seulement  il  parle  ,  mais 
il  crie  à  haute  voix  ,  il  prie  son  Père  de  l'exaucer  ,  il 
pleure ,  il  fre'mit,  il  s  émeut  :  Clamavit ,  lacrymatus 
est,  infremuit 9  turbavit scipsum  (4).  Nenousélon- 

(1)  Malth.  9. —  (2)  Luc.  7.—  (3)  Ibid.—  (4)  Joan.  11. 


4-i8  SUR  l'éloignement  de  dieu, 

nons  pas  ,  chrétiens  ,  de  la  différence  de  ces  trois 
résurrections:  en  voici ,  dans  la  pensée  de  saint  Au- 
gustin tout  le  mystère.  La  fille  du  prince  de  la  syna- 
gogue venoit  d'expirer;  elle  avoit  encore  ,  pour  ainsi 
dire  ,  son  ame  sur  ses  lèvres  :  lui  rendre  la  vie  , 
c'étoit ,  ce  semble  ,  un  miracle  facile  à  Jésus-Christ; 
aussi  ne  lui  en  coûta-t-il  que  de  le  vouloir.  Le  fils 
de  la  veuve  de  Naïm  n'étoil  pas  seulement  mort  , 
mais  sur  le  point  d'être  inhumé  ;  car  on  le  portoit 
en  terre  ,  et  l'on  faisoit  actuellement  la  cérémonie 
des  funérailles  :  le  ressusciter  ,  c'éloit  l'effet  d'un 
pouvoir  plus  absolu  ;  et  voilà  pourquoi  le  Sauveur 
des  hommes  usa  de  commandement.  Mais  Lazare 
étoit  déjà  dans  le  tombeau  ,  et  il  y  étoit  depuis 
quatre  jours  :  faire  revivre  un  mort  de  quatre 
jours  ,  ce  devoit  être  le  chef-d'œuvre  et  comme  un 
dernier  effort  de  la  toute-puissance  du  Fils  de  Dieu. 
Or,  toutes  ces  figures  ,  mes  frères  ,  dit  saint  Au- 
gustin ,  nous  marquent  de  grandes  vérités;  et  ces 
résurrections  visibles  ,  si  nous  en  savons  pénétrer  le 
secret,  sont  autant  de  règles  que  Dieu  nous  propose 
pour  une  autre  résurrection  intérieure  et  invisible  , 
mais  bien  plus  importante  ,  qui  est  la  conversion  de 
nos  âmes.  Rendons-nous  donc  attentifs  ,  pour  com- 
prendre aujourd'hui  ce  que  Dieu  veut  nous  enseigner. 
X?rappons  à  la  porte  afin  qu'on  nous  ouvre  :  Omnia 
ista  innuunt  nobis  aliquid  ;  intentos  nos  volunt  ;  ut 
pulsemus ,  hortantur  (i).  Et  pour  obtenir  les  lu- 
mières du  Saint-Esprit ,  à  qui  seul  il  appartient  de 
nous  donner  l'intelligence  de  notre  évangile,  ini- 

(i)  August. 


ET   LE   RETOUR   A   DIEU.  4^9 

plorons  le  secours  de  la  mère  de  Dieu  ,  en  lui  disant; 
Ave ,  Maria. 

Il  est  évident,  chrétiens,  qu'outre  la  première 
vue  que  se  proposa  Jésus-Christ  en  ressuscitant  La- 
zare, et  qui  fut  de  donner  aux  Juifs  une  preuve  écla- 
tante et  convaincante  de  sa  divinité  ,  il  eut  encore  des- 
sein de  nous  marquer,  dans  toutes  les  circonstances 
de  ce  miracle,  les  déplorables  suites  du  péché,  et 
les  merveilleux  effets  de  la  grâce  :  les  déplorables 
suites  du  péché  ,  pour  nous  en  donner  de  l'horreur, 
et  les  merveilleux  effets  de  la  grâce,  pour  réveiller 
notre  confiance  et  pour  exciter  en  nous  le  zèle  de 
notre  sanctification.  En  effet ,  m'attachant  à  mon 
évangile  ,  et,  selon  l'interprétation  de  S.  Augustin  , 
le  prenant  dans  un  sens  moral  sans  m'écarter  en 
rien  du  sens  historique ,  j'y  découvre  deux  choses 
très-utiles  pour  notre  commune  instruction  ,  et  qui 
vont  partager  ce  discours,  savoir,  l'état  d'un  juste  qui 
se  pervertit ,  et  l'état  d'un  pécheur  qui  se  convertit: 
l'état  d'un  juste  qui  se  pervertit,  représenté  dans  la 
mort  de  Lazare  ;  et  l'état  d'un  pécheur  qui  se  con- 
vertit,  figuré  dans  sa  résurrection.  L'un  et  l'autre  , 
comme  vous  le  verrez,  est  si  naturellement  exprimé  , 
que  tout  ce  que  nous  dirons  de  Lazare  ,  ou  mourant 
et  mort ,  ou  rentrant  dans  la  vie  et  ressuscité,  vous 
instruira  des  vérités  les  plus  essentielles  qui  regardent 
ou  notre  éloignement  de  Dieu  ,  ou  notre  retour  à 
Dieu.  Venez  donc  ,  justes  et  pécheurs  :  venez ,  justes , 
et  reconnoissez-vous  dans  ce  tableau  ,  qui ,  sous  la 
figure  d'un  mort  ami  de  Jésus-Christ ,  doit  vous  faire 


43o  SUR  l'éloignement  de  dieu, 

craindre  souverainement  la  mort  d'une  ame  par  îe 
péché;  venez,  pécheurs  ,  et  contemplez-vous  dans 
ce  même  tableau  ,  qui ,  sous  la  figure  d'un  mort  de 
quatre  jours  ressuscité  ,  doit ,  si  vous  voulez  profiter 
de  la  parole  que  je  vous  prêche  ,  vous  faire ,  non-seu- 
lement désirer ,  mais  espérer  la  résurrection  de  votre 
ame  par  la  grâce;  venez,  justes,  et  vous  apprendrez 
quelles  démarches  conduisent,  même  les  amis  de 
Dieu,  à  l'état  de  perdition:  ce  sera  la  première  partie; 
venez,  pécheurs  >  et  vous  apprendrez  par  quelles 
voies  vous  devez  marcher ,  pour  parvenir  à  une  so- 
lide et  véritable  conversion  :  ce  sera  la  seconde  partie. 
Heureux  ,  si  je  puis  engager  par  là  les  uns  à  ne  pas 
déchoir  de  leur  état  de  justice,  et  les  autres  à  sortir 
de  1  état  de  leur  péché. 

première  partie. 

Quoique  l'homme ,  depuis  sa  chute  ,  ait  une  pente 
naturelle ,  et  par  conséquent  une  malheureuse  faci- 
lité à  se  pervertir,  il  est  néanmoins  vrai ,  et  l'expé- 
rience nous  le  démontre  ,  que,  dans  le  cours  ordi- 
naire ,  il  ne  se  pervertit  jamais  tout  à  coup  ,  mais  par 
degrés  ;  c'est  peu  à  peu  ,  et  d'une  manière  souvent 
imperceptible,  que  son  désordre  va  toujours  croissant; 
et  le  Saint-Esprit  ne  pouvoit  nous  mettre  devant  les 
yeux  une  plus  sensible  image  de  ce  funeste  progrès, 
qu'en  nous  proposant  l'exemple  de  Lazare:  car,  ce 
n'est  pas  sans  mystère  que  ce  même  Lazare  ,  qui,  par 
une  disposition  particulière  de  Dieu ,  devoit  être  la 
figure  du  pécheur ,  nous  est  représenté  par  l'évan- 
gile en  cinq  diilérens  états.  Premièrement ,  comme 


ET   LE   RETOUR   A   DIEU.  43 1 

malade  et  dans  une  extrême  langueur  :  Erat  quidam 
ianguens  Lazarus  (i)  ;  secondement,  comme  as- 
soupi et  dans  un  sommeil  léthargique  :  Lazarus  ami- 
eus  noster  dormit  (2)  ;  en  troisième  lieu  ,  comme 
mort  et  sans  aucun  sentiment  de  vie  :  Lazarus  mor- 
tuus  est  (3)  ;  ensuite ,  comme  enseveli ,  et  même  de- 
puis quatre  jours  :  Quatriduanus  est  (4)  ;  enfin  , 
comme  infect  et  sentant  déjà  mauvais  :  Domine  ,jam 
Jœtet  (5).  Or  ,  quelle  idée  plus  juste  peut-on  se  former 
du  malheur  d'une  ame  qui,  séduite  par  la  passion 
et  entraînée  par  le  charme  du  monde  ,  vient  insensi- 
blement à  se  corrompre,  et  qui  d'abord,  n'a  point 
d'autre  marque  de  son  dérèglement  qu'une  certaine 
langueur  dans  le  service  de  Dieu  ;  qui ,  de  là  ,  tombe 
dans  une  espèce  de  léthargie  et  dans  un  profond  as- 
soupissement sur  tout  ce  qui  regarde  ses  devoirs  et 
l'affaire  de  son  salut;  qui ,  bientôt  après  ,  perd  la  vie 
de  la  grâce  par  le  péché  ;  qui ,  par  de  fréquentes  re- 
chutes ,  s'ensevelit ,  pour  ainsi  dire  ,  dans  l'habitude 
du  crime  ;  et,  afin  que  l'application  soit  entière  ,  qui , 
corrompue  elle-même  et  dans  ses  maximes  ,  et  dans 
ses  mœurs,  répand  encore  au  dehors  une  contagion 
mortelle  ,  et  infecte  les  autres  de  son  mauvais  exem- 
ple? JN'est-ce  pas  ainsi  que  s'accomplit  tous  les  jours 
ce  mystère  d'iniquité ,  et  que  l'on  descend ,  sans  y 
prendre  garde  ,  jusqu'au  fond  de  l'abîme?  Ecoutez- 
moi  ,  et  ne  perdez  rien  d'une  moralité  aussi  chré- 
tienne que  celle-là. 

Le  premier  pas  qui  conduit  à  la  mort,  je  dis  à  la 
mort  de  l'ame,  c'est  la  langueur  :  Erat  quidam  lan- 

(1)  Joan.  11.  —  (2)  Ilid.  —  (3)  lbid.  —  (4)  Ibid.  —  (5)  Ibid* 


432  SUR  l'éloignlment  de  dieu, 

guens.  Non  pas  ,  reprend  saint  Bernard,  et  remar- 
quez ceci ,  non  pas  celte  langueur  de  charité  dont 
l'Epouse  des  cantiques  se  faisoitun  mérite  auprès  de 
son  divin  Epoux  ,  quand  elle  disoit  aux  filles  de  Jé- 
rusalem: Àdjuro  vos  ,  si  inveneritis  dilectum  meum , 
ut  nuutietis  ei  quia  amore  langueo  (  i  )  ;  Je  vous  con- 
jure  ,  si  vous  trouvez  mon  bien  aimé  ,  de  lui  dire 
que  je  languis  d'amour  pour  lui  :  car  ,  languir 
d'amour  pour  Dieu ,  ce  n'est  point  un  état  imparfait , 
puisqu'au  contraire  c'est  la  perfection  même.  Non 
pas  encore  cette  langueur  involontaire  et  d'aridité 
dont  se  plaignoit  David,  lorsque,  touché  du  senti- 
ment de  sa  misère ,  il  disoit  à  Dieu  :  Anima  mea  sicut 
terra  sine  aquâ  tibi  (2)  ;  Mon  ame  ,  Seigneur  ,  est 
devant  vous  comme  une  terre  sèche  et  aride  :  car , 
cette  sécheresse  intérieure  qui  alïligeoit  le  saint  roi , 
pouvoit  être  une  épreuve  de  Dieu ,  et  une  épreuve 
rigoureuse  ,  sans  être  un  désordre  qu'il  eût  à  se  re- 
procher. Quand  donc  je  dis  langueur  dans  le  service 
de  Dieu ,  je  conçois ,  et  vous  devez  concevoir  avec 
moi  une  langueur  d'infidélité  ,  une  langueur  qu'on 
ne  peut  imputer  qu'à  soi-même  ,  et  dont  l'effet  ordi- 
naire est  que  ,  peu  à  peu  ,  l'on  se  relâche  de  cette  ré- 
gularité qui  entretenoit  la  ferveur  ;  qu'on  se  rebute 
de  ses  devoirs ,  qu'on  s'ennuie  de  la  dévotion  ,  qu'on 
abandonne  la  prière  ,  qu'on  quitte  l'usage  des  sacre- 
mens,  qu'on  se  dégoûie  de  la  parole  de  Dieu,  qu'on 
a  horreur  des  pratiques  de  la  pénitence  ,  que  les 
obligations  les  plus  communes  de  la  religion  devien- 
nent pesantes   et  onéreuses ,  qu'on  s'en   dispense 

(1)  Cant.  6.  —  (a)  Psal.  14a, 

aisément  » 


ET   LE   RETOUR   A   DIEU.  4^3 

aisément,  qu'on  ne  s'en  acquitte  que  très-négligem- 
ment ,  en  tin  mot ,  qu'on  ne  sert  plus  Dieu  en  es- 
prit ,  mais  comme  par  cérémonie  ,  l'honorant  des 
lèvres  et  non  du  ccenr:  Popuïus  hic  labiis  me  ho- 
norât (i);  car  voilà  le  portrait  que  saint  Bernard 
faisoit  autrefois  de  cette  langueur  spirituelle  ;  et  Dieu 
veuille  que  notre  expérience  ne  nous  ait  jamais  fait 
sentir,  ce  qu'un  sage  discernement  et  l'esprit  de  Dieu 
lui  en  avoient  fait  connoître. 

De  vous  dire  ,  chrétiens ,  que  cette  langueur  est 
un  état  injurieux  à  Dieu  ,  c'est  sur  quoi  il  seroit  inu- 
tile de  m'étendre  ,  puisque  vous  le  comprenez  assez 
de  vous-mêmes  ,  et  que  Dieu  s'en  est  si  hautement 
déclaré  dans   l'Ecriture  :  car  pourquoi ,  dans  i  an- 
cienne loi ,  Dieu  rejetoit-il  expressément  les  victimes 
qui  paroissoient languissantes,  lorsqu'on  les  condui- 
soit  au  sacrifice  pour  lui  être  immolées,  sinon  ,  dit 
saint  Chrysoslôme,  parce  que  la  victime  qu'on  of- 
froitau  Seigneur  représentoit  l'ame  chrétienne  ,  dont 
la  vive  et  ardente  piété  devoit  être  le  véritable  sa- 
crifice de  la  loi  de  grâce;  et  qu'en  effet  rien  n'est 
plus  indigne  de  Dieu  qu'une  ame  lâche ,  qui  n'est 
plus  touchée  ni  de  la  vue  de  ses  perfections  ,  ni  delà 
reconnoissance  de  ses  bienfaits,  ni  de  la  terreur  de 
ses  jugemens,  ni  à?  zèle  et  d'amour  pour  lui?  Vous 
me  demandez,  disoit-il  aux  Israélites,  en  quoi  vous 
me  déshonorez  ;  et  moi  je  vous  réponds  :  En  ce 
que  vous  ne  me  présentez  que  des  hosties  méprisa- 
bles ;  en  ce  que  vous  n'offrez  sur  mon  autel  que  ce 
qu'il  y  a  dans  vos  troupeaux  de  malade  et  de  lan- 

(1)  Isaï.  29. 

TOME   III.  .28 


4^4  sur  l'éloignement  de  dieu  , 

guissant  :  Dixistis  :  in  quo  despcximus  nomen  tuum  ? 
Si  ojferatis  claudum  et  languidum  ,  nonne  malum 
est  (i).p  Or,  ce  que  Dieu  leur  disoit,  il  nous  le  dit 
à  nous-mêmes.  Pour  toutes  les  choses  du  monde  , 
vous  êtes  vifs  etagissans  ;  mais  pour  moi ,  vous  n'avez 
que  de  l'indifférence  et  de  la  froideur;  s'il  s'agit  de 
vos  affaires  temporelles  ,  de  vos  intérêts ,  de  votre 
fortune  ,  c'est  là  que  tout  votre  feu  se  réveille  et  que 
vous  redoublez  vos  soins  ;  mais  s'agit-il  de  ma  gloire  ? 
s'agit-il  d'accomplir  un  devoir  chrétien  ,  de  m'adres- 
ser  une  prière  ,  d'assister  au  mystère  redoutable  de 
mes  autels,  d'examiner  le  fond  de  vos  consciences  , 
de  méditer  ma  loi  et  de  l'observer,  d'écouter  ma  pa- 
role et  d'en  profiter  ?  ce  n'est  alors  que  tiédeur  et 
que  négligence.  Allez  ,  mondains ,  allez  chercher 
un  Dieu  qui  puisse  agréer  votre  culte  et  qui  s'en 
tienne  honoré  ;  mais  ,  de  ma  part  n'attendez  que  de 
justes  reproches  et  de  rigoureux  châlimens.  Langueur 
non  moins  pernicieuse  à  1  homme  qu'elle  est  inju- 
rieuse à  Dieu  ;  et  cela  comment  ?  par  mille  raisons  : 
parce  que  c'est  une  espèce  de  maladie  que  les  re- 
mèdes les  plus  efficaces  peuvent  à  peine  guérir;  par- 
ce que,  dans  la  pratique,  cette  guérison  est  en  effet 
aussi  rare  que  difficile  ;  parce  qu'on  voit  bien  plus 
d'impies  se  convertir  de  bonne  foi ,  que  d'ames  tièdes 
reprendre  un  esprit  de  ferveur  ;  parce  que  les  con- 
séquences de  ce  mal  sont  encore  plus  funestes  que 
le  mal  même  ;  parce  qu'elles  sont  d'autant  plus  à, 
craindre  qu'on  les  craint  moins  ,  et  que  souvent  on 
n'en  voit  pas  même  le  péril;  parce  que  ,  sous  pré- 

(i)Malac.  ï. 


ET   LE   RETOUR   A   DIEU.  435 

texte  qu'on  est  exempt  de  certains  vices  grossiers, 
on  vit  dans  une  sécurité  trompeuse  ;  parce  que  c'est 
enfin  pour  cela  que  le  Saint-Esprit ,  dans  l'Apoca- 
lypse ,  a  dit  au  tiède  ces  étonnantes  paroles  :  Utinarn 
frigidus  esses  aut  caliâus  (i)  ;  Plût  au  ciel  que  vous 
fussiez  ou  tout  à  fait  à  Dieu ,  ou  tout  à  fait  contre 
Dieu  !  Mais  cette  morale  me  conduiroit  trop  loin  ; 
passons  à  un  autre  point. 

De  la  langueur,  on  tombe  dans  l'assoupissement; 
et  le  passage  de  l'une  à  lautre  est  si  naturel ,  que  , 
selon  le  texte  sacré  ,  il  est  même  comme  infaillible. 
Dans  ce  premier  état  d'imperfection  que  je  viens  de 
marquer,  quelque  languissante  que  fût  une  ame  ,  en- 
core n'étoit-elle  pas  entièrement  ni  absolument  in- 
sensible aux  mouvemens  de  la  grâce  ,  encore  s'hu- 
milioit-elle  et  gémissoit-elle  quelquefois  de  son  re- 
lâchement ,  encore  étoil-elle  quelquefois  effrayée  de 
cette  menace  :  Sed  quia  tepidus  es  ,  incipiam  te  evo~ 
mère  ex  ore  meo  (2)  ;  Parce  que  vous  êtes  tiède ,  je 
commencerai  à  vous  rejeter  ;  encore,  pour  se  garan- 
tir de  ce  malheur ,  écouîoit-elle  de  temps  en  temps 
la  voix  de  sa  conscience  ;  une  prédication  solide  et 
touchante  ,  une  remontrance  vive  et  forte  ,  une  ma- 
ladie ,  une  disgrâce,  une  affliction,  ne  laissoientpas 
d'avoir  encore  quelque  vertu  pour  la  réveiller  et  pour 
lui  inspirer,  malgré  sa  tiédeur  ,  de  bons  désirs.  Mais 
dans  Pétat  dont  je  parle  et  que  je  déplore  ,  on 
n'éprouve  plus  rien  de  tout  cela.  Ce  qui  causoit  à 
l'ame  de  saintes  frayeurs  ,  n'en  cause  plus  ;  ce  qui 
produisoit  des  remords  ,  n'en  produit  plus  ;  ce  qui 

(1)  Apoc  3.  —  (2)  Ib'ul, 

28* 


436  SUR  l'éloignement  de  dieu, 

excitoit  la  douleur  et  la  componction  ,  ne  se  fait  plus 
même  sentir  ;  ce  qui  donnait  de  la  confusion  ,  ne  fait 
plus  rougir  :  pourquoi  ?  parce  que  l'assoupissement 
est  formé.  On  est  encore  ,  quant  à  l'essentiel ,  ami  de 
Dieu  ,  mais  on  l'est  comme  Lazare  ,  dont  le  Sauveur 
disoit  :  Lazarus  amicus  noster  dormit  (i).  Car  ,  de 
même  que  le  sommeil  du  corps  tient  toutes  les  opé- 
raiions  des  sens  liées  et  suspendues,  aussi  dans  ce 
désordre  où  l'ame  se  trouve,  il  semble  qu'on  ait  des 
yeux  pour  ne  plus  voir  ,  et  des  oreilles  pour  ne  plus 
entendre  :  Ut  videntesnon  videant  >  et  audientes  non 
iniclligont  (n). 

Et  voilà ,  mes  chers  auditeurs ,  l'état  malheureux 
où  parurent  ces  trois  disciples  que  Jésus-Christ  avoit 
choisis  pour  raccompagner  au  jardin  ,  et  pour  être 
témoins  de  ses  derniers  sentimens  la  veille  même 
de  sa  passion.  Cetadorable  Sauveur  venoilde  les  quit- 
ter ;  et  en  les  quittant  il  les  avoit  avertis  que  l'heure 
npprochoit  où  leur  fidélité  seroit  mise  à  l'épreuve  de 
la  plus  violente  tentation.  Il  leur  avoit  représenté  le 
danger  pressant  où  ils  étoient ,  et  le  scandale  que  cau- 
seroit  leur  lâcheté  s'ils  l'abandon  noient.  Il  les  avoit 
exhortés  à  se  tenir  sur  leurs  gardes  et  à  veiller  :  Vi- 
gilate  (3).  Ainsi,  cils— je  ,  leur  avoit-il  parlé,  pour 
les  préparer  au  combat  :  mais  au  bout  de  quelques 
momens ,  il  les  trouve  assoupis  et  endormis  :  Et  in- 
venit  eos  dormientes  (4).  Exemple  ,  mais  exemple 
terrible  de  ce  qui  nous  arrive  tous  les  jours  dans  la 
conduite  du  salut.  On  s'étonne  et  l'on  a  raison  de 
s'éîonner  que  malgré  tous  les  oracles  de  la  parole  de 

(■i)  Joun.  «  i.  —  (2)  Luc.  3.  —  (3)  Matth.  24  ,  etc.  —  (4)  Matth.  26. 


ET   LE   RETOUR    A   DIEU.  4^1 

Dieu ,  qui  nous  crient  sans  cesse  :  Veillez ,  tant  de 
chrétiens,  sages  d'ailleurs  selon  le  monde,  s'endor- 
ment néanmoins  sur  l'essentielle  aiFaire  de  leur  éter- 
nité :  et  n'est-il  pas  en  effet  comme  incompréhen- 
sible qu'un  homme  instruit  des  principes  de  sa  reli- 
gion et  qui  connoît  la  nécessité  et  la  difficulté  de 
se  sauver  ,  qui  se  voit  environné  de  précipices  et 
d'écueils,  qui  sait  que  le  monde,  pour  le  perdre  , 
lui  dresse  partout  des  embûches  ,  que  l'ennemi  3 
comme  un  lion  rugissant ,  tourne  autour  de  lui  pour 
le  dévorer,  que  la  mort  l'attend  comme  un  voleur 
pour  le  surprendre,  qu'il  est  à  la  veille  d'un  juge- 
ment sans  miséricorde  et  sur  le  point  d'une  éternité 
bienheureuse  ou  malheureuse  dont  il  court  tous  les 
risques ,  puisse  tomber  dans  un  tel  assoupissement 
et  y  demeurer  ?  C'est  ce  que  nous  ne  concevons  pas  : 
mais  nous  n'avons  de  la  peine  à  le  concevoir ,  que 
parce  que  nous  ne  remontons  pas  jusques  à  la  source 
et  aux  jugemens  de  Dieu.  Car,  il  est  vrai  que  Dieu 
s'en  mêle  ,  et  que  cet  assoupissement  dont  nous 
sommes  la  principale  et  première  cause,  est  en  même 
temps  un  des  effets  de  sa  plus  sévère  justice.  Qui 
nous  l'apprend?  lui-même  par  ces  paroles  d'Isaïe  , 
trop  expresses  pour  en  douter,  et  trop  funestes  pour 
ne  pas  trembler  :  Quoi  dam  miscuit  vohis  Dominus 
spiritum  soporis  ,  clcudet  oculos  vestros  ,  et  pro- 
pheias  vestros  operiei  (i)  :  Parce  que  le  Seigneur  a 
répandu  sur  vous  un  esprit  d'assoupissement ,  c'est- 
à-dire,  comme  l'explique  saint  Augustin  ,  parce  que , 
touché  de  vos  infidélités,  il  a  permis  que  vous  soyez 

{})  Isaï.  29. 


438  SUR  l'éloignement  de  dieu, 

tombés  dans  l'assoupissement ,  vos  yeux  seront  fer- 
més à  la  lumière  et  aux  plus  claires  vérités ,  et  vous 
serez  sourds  à  la  voix  de  vos  plus  zélés  prophètes.  Ils 
vous  parleront,  el  vous  ne  les  entendrez  plus;  ils 
vous  reprocheront  vos  désordres  ,  et  vous  ne  les  croi- 
rez plus.  Or  ,  cela  même  ,  reprend  saint  Chrysos- 
tôme  ,  ne  s'accomplit  pas  tout  à  coup.  Comme  les 
vierges  folles  de  l'évangile  ,  d'un  assoupissement  lé- 
ger par  où  leur  malheur  commença,  vinrent  enfin 
à  s'endormir  tout  à  fait  :  Dormitaverunt  ornnes ,  et 
dormierunt  (i)  ;  de  même  en  est-il  d'un  mondain 
qui  quitte  Dieu ,  et  que  Dieu  délaisse.  L'enchante- 
ment du  siècle  ,  l'éclat  de  la  prospérité  ,  l'amour  du 
plaisir,  la  liberté,  l'indépendance,  l'impunité,  tout 
cela  l'endort  peu  à  peu  ,  jusqu'à  le  réduire  au  déplo- 
rable état  où  l'Ecriture  nous  représente  l'infortuné 
Jcnas ,  lorsqu'au  milieu  de  la  tempête,  tandis  que 
les  autres  étoient  dans  l'effroi,  il  demeuroit  seul 
plongé  dans  un  profond  sommeil  :  Et  dormi  ébat  so- 
pore  gravi  (2).  Un  prédicateur  a  beau  déclamer ,  un 
confesseur  a  beau  conjurer  ,  exhorter  ,  menacer, 
après  avoir  bu  ce  calice  d'assoupissement,  et  s'en 
être  comme  enivré  dans  le  progrès  d'une  vie  mon- 
daine et  sensuelle  ,  on  ne  se  réveille  plus  :  Dormiebat 
sopore  gravi.  Et  c'est  ainsi ,  lâche  chrétien ,  que  vous 
devenez  tous  les  jours  plus  insensible ,  en  buvant , 
selon  le  langage  du  même  Isaïe,  le  calice  de  la  co- 
lère du  Seigneur,  et  en  le  buvant  jusques  au  fond  1 
Qui  bibisti  de  manu  Domini  calicem  irœ  ejus  ,  et 
lisque  ad  fundum  calicis  soporis  bibisti  (3). 

(1)  MattU.  25.  —  (2)  Jouœ.  1.  —  (3)  Isaï.  5i. 


ET   LE   RETOUR   A   DIEU.  4^9 

Le  mal  peut  aller  encore  plus  loin  ,  et  il  y  va.  Car  , 
cet  assoupissement  conduit  enfin  à  la  mort  ;  et  en 
ceci  la  destinée  du  pécheur  est  malheureusement 
semblable  à  celle  de  ce  prince  réprouvé  dont  il  est 
dit,  au  livre  des  juges,  que  joignant  la  mort  au 
sommeil,  il  périt  par  un  coup  du  ciel  dans  le  lieu 
même  qui  devoit  lui  servir  d'asile  :  Qui  soporem 
morti  cousocians ,  defecit  et  mortuus  est  (i).  Car, 
de  s'imaginer  alors  que  la  vie  de  la  grâce  puisse 
long-temps  subsister;  de  se  flatter,  que  ne  donnant 
presque  aucune  marque  de  religion  et  n'en  prati- 
quant plus  les  œuvres,  on  en  puisse  conserver  l'es- 
prit ;  de  croire  qu'on  se  préservera  de  cette  seconde 
mort  que  cause  le  péché  ,  sans  faire  paroîire  à  l'égard 
de  Dieu  nul  signe  de  vie  :  abus ,  chrétiens  ,  et  con- 
fiance présomptueuse.  On  meurt  donc,  et  l'on  cesse 
absolument  de  vivre  pour  Dieu  :  et  il  n'est  plus 
seulement  vrai  de  dire  :  Lazarus  dormit ,  Lazare 
dort  ;  mais  il  faut  ajouter:  Lazarus  mortuus  est  (2), 
Lazare  est  mort.  Car  le  péché  ,  j'entends  le  péchë 
mortel ,  ou  la  mort  de  l'ame  par  le  péché  ,  succède 
à  son  assoupissement  :  une  médisance  grïève  qui 
échappe  ,  une  haine  secrète  qu'on  nourrit  dans  le 
cœur  ,  un  emportement  de  vengeance  qu'on  ne  ré- 
prime pas  ,  une  injustice  que  l'on  commet,  un  désir 
criminel  à  quoi  l'on  consent,  mille  antres  sortes  de 
péchés  contre  lesquels  on  n'est  point  en  garde  , 
achèvent  d'étouffer  dans  l'ame  chrétienne  cette  étin- 
celle de  vie  qui  lui  restoit.  De  là  ce  juste  en  qui  la 
grâce  produisoit  des  opérations  saintes  et  méritoires  ? 

(1)  Judic.  4-  —  (2)  Joaa.  11. 


44o  sur  l'éloignement  de  dieu, 

ce  juste  qui ,  malgré  ses  relâchemens  avoit  encore 
l'habitude  de  la  charité  ,  ce  juste  qui,  tout  mourant 
qu'il  étoit,  ne  laissoit  pas  d'être  encore  ami  de  Dieu 
et  enfant  de  Dieu  ,  dépouillé  de  cette  grâce  qui  l'ani- 
moit  ,  n'est  plus  devant  Dieu  qu'un  triste  cadavre 
sans  action  et  sans  mouvement.  Lazarus  mortuus 
est.  Le  comble  de  la  désolation  ,  c'est  que  l'on  en 
vient  souvent  là  sans  le  savoir ,  et  que  ,  par  un  aveu- 
glement qu'on  ne  comprend  pas  ,  parce  quil  n'a 
point  d'exemple  dans  la  nature  ,  quoique  mort  selon 
Dieu  ,  l'on  se  croit  toujours  vivant. 

Voilà  néanmoins,  mes  chers  auditeurs,  ce  qui  ne 
manque  presque  jamais  d  arriver  dans  le  cours  d'une 
"vie  lâche  ;  et  tel  fut  létal  de  cet  évêque  à  qui  Dieu 
clisoit  :  Scio  opéra  tua  ,  quia  nomen  habes  qubd 
vhas ,  et  mortuus  es  (i)  ;  Je  sais  quelles  sont  vos 
œuvres  ;  vous  passez  dans  le  monde  pour  un  homme 
vivant ,  et  vous  êtes  mort.  Comme  s'il  lui  eût  dit  : 
Je  sais  que  vous  vous  êtes  acquis  dans  le  monde  une 
vaine  estime  :  je  sais  qu'il  y  a  des  hommes  trompés 
par  la  fausse  apparence  de  votre  vertu  :  je  sais  qu'on 
vous  croit  de  la  probité  et  de  la  piété  ;  mais  je  sais 
aussi  que  vous  n'avez  de  tout  cela  que  le  nom  :  No- 
men habes  qubd  vivas.  Je  sais  qu'avec  tout  ce  mérite 
qui  éblouit  les  yeux  ,  un  péché  que  la  passion  vous 
cache  et  sur  quoi  elle  vous  aveugle  ,  un  péché  que 
vous  ignorez  ,  mais  dont  votre  conscience  n'est  pas 
moins  chargée,  un  péché  que  vous  vous  dissimulez 
à  vous-même ,  donne  la  mort  à  votre  ame  :  Nomen 
habes  qubd  vivas ,  et  mortuus  es*  Or  ,  à  combien 

(i)  Apoc.  3. 


ET   LE   RETOUR   A   DIEU.  44  * 

de  mes  auditeurs  ce  reproche  ne  peut  -  il  pas  con- 
venir? Combien  de  chrétiens  ,  réputés  justes  ,  ont 
en  effet  tous  les  dehors  d'une  vie  pure  el  innocente  , 
et  sont  toutefois  comme  des  sépulcres  blanchis, 
pleins  de  corruption  el  d'iniquité  ?  Combien  de 
femmes  ,  prétendues  régulières  et  honnêtes  ,  sont  à 
couvert  de  la  censure  sur  un  certain  honneur  du 
monde  ,  et  dès-là  croient  avoir  accompli  toute  jus- 
tice et  être  en  assurance  auprès  de  Dieu  ,  quoique 
mille  péchés  qu'elles  ne  comptent  pour  rien  ,  im- 
modesties ,  luxe  ,  folles  dépenses  ,  amour  d'elles- 
mêmes  ,  dureté  envers  les  pauvres  ,  oisiveté  molle  , 
jeu  sans  règle  ,  divertissemens  continuels  et  sans 
mesure  ,  soient  pour  elles  autant  de  principes  de 
mort  ?  Combien  d'hypocrites  dont  la  vie  ,  sous  le 
faux  éclat  de  quelques  actions  saintes  et  vertueuses  , 
n'est  qu'un  fantôme  qui  séduit  ?  el  combien  d'autres, 
trompés  par  eux-mêmes  et  ne  se  connoissant  pas  , 
prennent  pour  sainteté  ,  pour  vertu,  pour  religion  , 
ce  qui  ,  dans  l'idée  de  Dieu,  n'est  que  vanité  ,  n'est 
qu'intérêt,  n'est  qu'imperfection?  Tous,  autant  de 
sujets  à  qui  l'on  peut  dire  :  Nomen  habes  qubd  vivas  , 
et  mortuus  es.  Tous ,  dans  la  pensée  de  saint  Augus- 
tin ,  autant  de  Lazares  sur  qui  il  faut  que  Jésus-Christ 
fasse  agir  sa  grâce  toute  puissante  ,  pour  leur  rendre 
cette  vie  divine  que  le  péché  leur  a  fait  perdre. 
Miracle ,  poursuit  ce  saint  docteur  ,  toujours  ac- 
compagné ,  dans  l'exécution ,  de  difficultés  et  d'obs- 
tacles ;  mais  dont  les  obstables  et  les  difficultés  sont 
encore  bien  plus  insurmontables  quand  l'ame ,  ainsi 
morte  par  le  péché  ,   au  lieu  de  recourir  prompte- 


44^  sur  l'éloignement  de  dieu, 

ment  à  l'auteur  de  la  vie ,  et  de  se  mettre  en  état , 
par  la  pénitence  ,  d'être  spirituellement  ressuscitée  , 
s'ensevelit  dans  son  péché  par  l'habitude  même  du 
péché.  Car  voilà  jusqu'où  l'iniquité  se  porte  ;  et ,  s'il 
peut  y  avoir  de  l'ordre  dans  le  dérèglement  d'une 
ame  qui  se  pervertit ,  voilà  l'ordre  que  le  Saint- 
Esprit  nous  y  fait  remarquer.  Ce  péché  qui ,  selon: 
l'expression  du  Prophète  royal,  est  comme  une  fosse 
que  l'impie  s'est  creusée  ,  devient  un  tombeau  pour 
lui.  Ce  n'est  plus  seulement  un  mort  de  quatre 
jours  ;  mais  ,  par  le  délai  qu'il  apporte  à  sa  conver- 
sion ,  par  la  tranquillité  avec  laquelle  il  demeure 
dans  la  disgrâce  de  Dieu ,  c'est  peut  -  être  un  mort 
de  quatre  années  ,  souvent  même  de  dix  ,  de  vingt 
années  et  au-delà.  Voulez -vous,  mes  chers  audi- 
teurs ,  que  je  vous  représente  en  un  mot,  mais  d'une 
manière  sensible  ,  l'affreux  état  où  il  se  trouve  alors? 
Figurez  -  vous  l'état  de  Lazare  dans  le  tombeau.  Il 
avoit ,  dit  l'Evangéliste  ,  les  pieds  et  les  mains  liées , 
le  corps  enveloppé  d'un  suaire  ,  serré  de  bandes  , 
sous  une  pierre  d'une  énorme  grosseur  :  Ligatus 
p  "des  et  manus  institis  ,  et  faciès  illius  sudario 
état  ligata  (i).  Tel  est  l'homme  du  siècle  plongé 
dans  son  habitude  :  mille  engagemens  le  lient  et 
l'attachent  à  la  créature  ;  mille  embarras  de  cons- 
cience l'enveloppent  sans  qu'il  voie  de  jour  pour  en 
sortir  ;  le  poids  d'une  longue  habitude  l'accable  ,  et 
met  le  comble  à  son  malheur  aussi  bien  qu'à  sa  ma- 
lice. Ah  !  mes  frères  ,  conclut  saint  Augustin  ,  qu'il 
est  difficile  à  uni  homme  que  le  péché  tient  asservi 

(i)  Joau.  11. 


ET    LE    RETOUR   A   DIEU.  44^ 

de  la  sorte ,  de  se  dégager  et  de  se  relever  !  Qiiàm 
difficile  surgit  s  quein  tanta  moles  consuetudinis 
premit  !  Si  ce  n'étoit  qu'un  simple  mort ,  c'est-à- 
dire  ,  un  pécheur  seulement  pécheur  ,  mais  sans 
attachement  à  son  péché,  sans  nulle  obligation  par- 
ticulière qu'il  eût  contractée  par  son  péché  ,  il  pour- 
roit  plus  aisément  revenir  ;  et  à  force  de  s'écrier 
avec  l'Apôtre:  Infelix  ego  homo  ,  quis  me  liberabit 
de  corpore  mortis  lui  jus  (i)?  Infortuné  que  je  suis  ! 
qui  me  délivrera  de  ce  corps  de  mort?  il  auroit  lieu 
d'espérer  un  heureux  retour  à  la  vie.  Mais  quand  , 
après  le  péché  ,  il  se  voit  étroitement  serré  par  les 
liens  du  péché  ;  quand  le  péché  ,  outre  la  mort 
qu'il  lui  a  causée  ,  l'a  fait  entrer  en  de  malheureuses 
intrigues  ,  l'a  embarqué  dans  des  commerces  d'où 
il  ne  lui  est  plus  libre  de  se  retirer  sans  faire  dans 
le  monde  des  éclats  auxquels  il  ne  peut  se  résoudre  , 
l'a  jeté  dans  un  gouffre  et  dans  un  labyrinthe  d'af- 
faires qui  n'ont  point  de  fin  ,  l'a  rendu  personnel- 
lement responsable  des  crimes  d'autrui  ;  quand  le 
péché  attire  après  soi  des  restitutions  ,  des  répa- 
rations ,  des  satisfactions  qui  doivent  coûter  ,  et 
dont  rien  néanmoins  ne  peut  dispenser  ;  ah  !  c'est 
alors  qu'il  faut  à  Jésus-Christ  toute  la  vertu  de  sa 
grâce  pour  arracher  cette  ame  du  sein  de  la  mort. 
C'est  alors ,  et  en  vue  d'une  résurrection  si  miracu- 
leuse ,  que  cet  homme-Dieu  ressent  les  mêmes  mou- 
vemens  dont  il  fut  agité  à  l'aspect  du  tombeau  de 
Lazare.  C'est  alors  qu'il  a  de  quoi  pleurer ,  de  quoi 
frémir  ,  de  quoi  se  troubler.  Car ,  qu'y  a-t-il  ,  dit 

(i)  Rom.  7. 


444  SUR  l'éloignement  de  dieu, 

saint  Augustin  ,  de  plus  digne  des  larmes  d'un  Dieu 
qu'une  ame  créée  à  l'image  de  Dieu  et  devenue  l'es- 
clave du  démon  et  du  péché  ?  Quel  sujet  plus  ca- 
pable de  troubler  un  Dieu  sauveur  ,  que  de  voir 
dans  l'habitude  du  crime  et  dans  le  centre  de  la 
perdition  ce  qu'il  a  sauvé  ? 

Enfin  ,  après  la  sépulture  ,  suit  la  corruption  du 
cadavre  et  l'infection  même  qui  en  sort  :  Domine  , 
jam  fœtet  (  i  ).  Car  un  pécheur  dont  le  fond  est 
gaie  et  corrompu  ,  ne  s'en  tient  pas  là  ;  et  quand  il 
le  voudroit ,  il  ne  le  peut  pas.  Son  libertinage  ,  qu'il 
avoit  intérêt  de  cacher  ,  se  répand  malgré  lui  au- 
dehors  :  peu  à  peu  ,  il  se  fait  connoîlre  ;  et ,  à  me- 
sure qu'il  se  fait  connoître  ,  il  devient  contagieux. 
Comme  il  n'est  rien  déplus  subtil  à  se  communiquer 
que  l'exemple  ,  chaque  exemple  qu'il  donne  porte 
avec  soi  cette  odeur  de  mort  dont  parloit  l'Apôlre: 
Odor  mortis  in  mortem  (2).  Et  parce  que  le  monde 
est  plein  d'ames  foibles  qui  n'ont  pas  la  force  de 
résister  aux  impressions  qu'elles  reçoivent ,  non-seu- 
lement il  les  scandalise ,  mais  il  les  corrompt.  Ainsi, 
un  père  vicieux  pervertit  ,  sans  le  vouloir  même  , 
ses  enfans.  Ainsi  ,  une  mère  coquette  inspire  l'air  du 
monde  à  une  fille  qu'elle  élève.  Ainsi,  un  maître  dé- 
bauché rend  des  domestiques  complices  et  imitateurs 
de  ses  débauches.  Ainsi,  une  femme  sans  conscience 
dérègle  toute  une  maison.  Ainsi ,  un  homme  libertin 
et  sans  religion ,  abusant  de  son  esprit  et  débitant 
ses  fausses  maximes  ,  suffit  pour  infecter  toute  une 
cour.  Ah  !  mon  Dieu  !  un  ouvrage  digue  de  vous , 

(1)  Joan.  11.  —  (2)  2.  Cor.  2. 


ET    LE    RETOUR    A    DIEU.  44$ 

c'est  la  conversion  de  ce  pécheur  :  Domine  ,  jam 
fœtet  (i).  C'est  un  homme  pernicieux,  et  pour  lui- 
même  ,  et  pour  les  autres  ;  c'est  un  homme  cor- 
rompu dans  ses  mœurs  et  dans  ses  sentimens  :  mais 
enfin  ,  tout  corrompu  qu  il  est ,  il  peut  encore  servir 
de  sujet  à  votre  grâce.  Je  sais  que  ,  pour  le  conver- 
tir 3  il  ne  faut  pas  moins  qu'un  miracle  ;  mais  ce  mi- 
racle ,  Seigneur  ,  est  dans  vos  mains  ;  il  ne  tient  qu'à 
vous  de  le  faire  ,  et  c'est  celui ,  mes  chers  auditeurs, 
que  je  vais  vous  faire  admirer  dans  la  résurrection 
de  Lazare.  Lazare  mort  ,  figure  d'un  juste  qui  se 
pervertit.  Lazare  ressuscité  ,  figure  d'un  pécheur  qui 
se  convertit:  c'est  la  seconde  partie. 

DEUXIÈME  PARTIE. 

Il  faut ,  dit  saint  Chrysostôme ,  que  la  conversion 
d'un  pécheur  soit  quelque  chose  de  plus  grand  et  de 
plus  divin  que  la  résurrection  d'un  mort  ,  puisque 
les  pharisiens  ,  qui  refusoient  à  Jésus-Christ  la  qua- 
lité de  Fils  de  Dieu  ,  ne  s'étonnèrent  jamais  qu'il 
ressuscitât  les  morts  ,  et  que  toujours  ,  au  contraire  , 
ils  se  scandalisèrent  de  ce  qu'il  s'attribuoitle  pouvoir 
de  remettre  les  péchés.  Aussi  est-il  vrai  que  le  Sau- 
veur du  monde  n'usa  de  cet  empire  absolu  qu'il 
avoit  sur  la  mort ,  en  ressuscitant  les  morts  ,  que 
pour  marquer  celui  qu'il  avoit  sur  le  péché ,  en 
convertissant  et  en  sanctifiant  les  pécheurs  ;  et  son 
dessein  ,  remarque  saint  Chrysostôme,  fut  toujours 
que  l'un  servît  de  preuve  et  de  figure  à  l'autre  ,  et 
que  le  miracle  visible  qu'il  opéroit  lorsqu'il  comman- 

(i)  Joan.  n. 


446  sur  l'éloignement  de  dieu, 

doit  aux  morts  de  sortir  de  leurs  tombeaux  ,  nous 
représentât  sensiblement  le  miracle  invisible  de  sa 
grâce  ,  lorsqu'il  commande  à  une  ame  criminelle 
de  sortir  de  son  désordre  ,  et  qu  il  la  tire  en  effet 
de  la  puissance  de  l'enfer.  Or  c'est,  chrétiens  ,  ce 
qui  paroît  aujourd'hui  dans  l'exemple  le  pins  authen- 
tique et  le  plus  fameux  de  1  évangile.  Appliquons- 
nous  à  considérer  ce  miracle.  IN'en  perdons  pas  une 
circonstance;  et  pour  y  observer  quelque  ordre, 
voyons  ce  qui  engagea  le  Fils  de  Dieu  à  ressusciter 
Lazare  ;  voyons  quelle  condition  il  exigea  avant  que 
de  lui  rendre  la  vie  ;  voyons  quelles  paroles  il  em- 
ploya pour  accomplir  ce  chef-d'œuvre  de  sa  toute- 
puissance  ;  voyons  de  quelle  manière  Lazare  ,  tout 
enseveli  qu'il  étoit  ,  entendit  sa  voix  et  lui  obéit  ; 
enfin  ,  voyons  ce  qu'il  ordonna  à  ses  apôtres  ,  et  ce 
que  ses  apôtres  exécutèrent  au  moment  que  le  tom- 
beau fut  ouvert.  De  tout  cela,  formons -nous  une 
idée  de  la  conversion  parfaite  et  de  la  justification 
du  pécheur. 

Qui  donc  engagea  le  Fils  de  Dieu  à  ressusciter 
Lazare  ?  le  zèle  de  Marthe  et  de  Magdeleine ,  l'ins- 
tante prière  de  ces  deux  sœurs  en  faveur  de  ce  frère 
bien-aimé  ,  qui  faisoit  le  sujet  de  leur  douleur.  Car, 
c'est  pour  cela  qu'elles  députèrent  d;abord  vers 
Jésus-Christ,  et  qu'elles  lui  firent  dire:  Seigneur, 
celui  que  vous  aimez  est  malade:  Ecce  quem  amas, 
infirmatur  (i).  C'est  pour  cela  que  Marthe  alla  au- 
devant  de  lui ,  quelle  se  jeta  à  ses  pieds  ,  et  lui  dit: 
Seigneur ,  si  vous  eussiez  été  présent  ici ,  mon  frère 

(1)  Joan.  11. 


ET    LE    RETOUR   A   DIEU.  44j 

ne  seroit  pas  mort  :  Domine  ,  si  fuisses  lue  ,  frater 
meus  non  esset  mortuus  (i).  C'est  pour  cela  qu'elle 
lui  marqua  tant  de  foi  et  tant  de  confiance  ,  lors- 
qu'elle lui  répondit  :  Oui  ,  Seigneur  ,  je  crois  que 
vous  êtes  le  Fils  du  Dieu  vivant  ,  et  que  rien  ne 
vous  est  impossible  :  U tique ,  Domine  ,  ego  credidi 
quia  tu  es  Christ  us  filius  Dei  vivi  (2).  Ce  n'est  pas 
que  le  Sauveur  du  monde  ,  pour  d'autres  raisons  , 
n'eût  déjà  résolu  de  faire  ce  miracle  ;  mais  il  vouloit 
encore  être  prié.  Il  vouloit  que  les  pressantes  solli- 
citations de  Marthe  et  de  Magdeleine  fussent  un  des 
motifs  qui  l'y  portoient.  Il  vouloit  par  là  donner  à 
connoitre  ses  senlimens  pour  elles.  En  un  mot  ,  il 
vouloit  que  Lazare  fût  redevable  à  ses  sœurs  de  cette 
seconde  vie  ,  à  laquelle  il  alloit  renaître  ;  et  par  un 
secret  de  Providence  qu'il  étoit  important  de  nous 
révéler ,  il  vouloit  faire  dépendre  de  l'intercession 
et  de  la  charité  de  ces  saintes  âmes  ce  qui  ne  dé- 
pendoit  absolument  que  de  lui-même. 

Belle  leçon ,  mes  chers  auditeurs  ,  qui  non-seu- 
lement autorise  la  créance  catholique  touchant  l'in- 
tercession des  saints  ,  mais  élablit  solidement  et 
confirme  un  autre  article  de  notre  foi  touchant  la 
communion  des  saints  ,  je  veux  dire ,  touchant  l'obli- 
gation de  prier  les  uns  pour  les  autres.  Leçon  d'au- 
tant plus  nécessaire  dans  le  christianisme  ,  qu'elle  y 
paroit  aujourd'hui ,  et  qu'elle  y  est  même  en  effet 
plus  négligée.  Je  m'explique.  Nous  avons  des  frères 
selon  l'esprit ,  et  peut-être  selon  la  chair ,  qui  main- 
tenant et  au  moment  que  je  parle,  égarés  de  la  voie 

(1)  Jean.  11.  —  (a)  llid. 


44#  sur  l'éloignement  de  dieu, 

de  Dieu  ,  sont  dans  la  voie  de  perdition  et  dans  l'état 
de  péché.  Dieu  veut  les  ressusciter  par  sa  grâce  : 
mais  il  veut  au  même  temps  que  nous  soyons  auprès 
de  lui  les  solliciteurs  ,  les  négociateurs  ,  les  coopé- 
rateurs  de  cette  résurrection  spirituelle.  Il  veut  que 
nous  la  demandions  avec  ardeur  ,  et  que  par  nos 
vœux  et  nos  larmes  nous  le  forcions  en  quelque 
manière  à  nous  l'accorder.  Sans  cela ,  il  ne  lui  plaît 
pas  d'ouvrir  les  trésors  de  cette  grande  miséricorde 
qui  doit  être  le  principe  du  salut  et  de  la  conver- 
sion des  grands  pécheurs.  Ainsi,  dit  saint  Fulgence, 
l'Eglise  n'auroit  pas  saint  Paul ,  ce  vaisseau  d'élec- 
tion ,  si  saint  Etienne  n'eût  prié  ;  et  j'ajoute  qu'elle 
n'auroit  pas  saint  Augustin  ,  ce  docteur  de  la  grâce  > 
si  sainte  Monique  n'eût  pleuré.  Il  a  fallu  que  celte 
mère  zélée  sentît  une  seconde  fois  ,  si  j'ose  m'ex- 
primer  de  la  sorte  ,  les  douleurs  de  l'enfantement  , 
pour  régénérer  son  fils  à  Dieu  ;  et  que  le  premier 
des  martyrs  employât  la  voix  de  son  sang  pour  faire 
de  son  persécuteur  un  apôtre  de  Jésus-Christ.  Ni 
Augustin  ,  ni  Paul  n'étant  pas  alors  en  disposition 
de  prier  pour  eux-mêmes,  c'étoit  à  ceux  que  Dieu 
avoit  choisis  et  qui  avoient  grâce  pour  cela,  de  leur 
rendre  ce  favorable  office.  Autrement  ,  qui  sait  si 
ces  deux  hommes  ,  les  lumières  du  monde  chrétien, 
ne  seroient  pas  toujours  demeurés  dans  les  ténèbres , 
l'un  du  vice,  et  l'autre  de  l'erreur  ?  Or  ,  ce  qui  a 
paru  d'une  manière  miraculeuse  dans  ces  conver- 
sions éclatantes  ,  se  passe  encore  tous  les  jours  à 
l'égard  de  tant  de  pécheurs  ,  sur  qui  Dieu  ne  répand 
ses  dons  que  parce  qu'il  y  a  des  justes  charitables 

qui 


ET   LE   RETOUR   A   DIEU.  4^9 

qui  lui  offrent  pour  eux  des  sacrifices  ,  et  que  sa 
providence  se  plaît  à  sanctifier  les  uns  par  l'entre- 
mise et  le  secours  des  autres. 

Ah  !  mes  chers  auditeurs  ,  combien  pensez-vous 
qu'il  y  ait  dans  le  monde  d'aines  perdues  et  comme 
abandonnées  de  Dieu  ,  parce  qu'il  n'y  a  personne 
qui  prie  ,  ni  qui  s'intéresse  pour  leur  salut?  Combien 
pourroicnt  dire  à  Dieu  ce  que  le  paralytique  disoit 
à  Jésus-Christ  :  Domine,  hominem  non  Jiabeo  (i); 
il  y  a  tant  d'années  que  je  suis  dans  l'état  déplorable 
de  mon  péché,  parce  que  je  n'ai  pas  un  homme  qui 
soit  touché  de  ma  misère  et  qui  pense  à  m'aider.  Si 
cette  mère ,  d'ailleurs  passionnée  pour  son  fils  ,  l'avoit 
aimé  en  mère  chrétienne  ,  à  force  de  solliciter  auprès 
de  Dieu  pour  sa  conversion  ,  elle  1  auroit  retiré  de 
son  libertinage  et  de  ses  débauches.  Si  cette  femme 
mondaine ,  au  lieu  de  certaines  jalousies  qui  l'ont 
si  cruellement  tourmentée  ,  et  qui  la  piquent  encore 
si  vivement ,  avoit  eu  une  jalousie  sainte  et  telle  que 
l'avoit  l'Apôtre  :  jfâmulor  enim  vos  Dei  œmula- 
tione  (2)  ;  c'est-à-dire  ,  si ,  dans  un  vrai  dé^ir  de 
voir  ce  mari  changer  de  conduite  et  quitter  ses  ha- 
bitudes, elle  se  fût  adressée  au  ciel  ,  elle  auroit  eu 
la.  consolation  de  le  ramener  à  Dieu.  Si  cet  ami 
foible  et  complaisant  s'étoit  fait  un  point  de  cons- 
cience de  remettre  son  ami  dans  l'ordre  ,  et  qu'il 
eût  eu  recours  aux  autels,  d'un  impie  il  en  auroit 
fait  un  serviteur  de  Dieu.  Mais  où  sont  maintenant 
ces  amitiés  solides  ?  où  est  ce  zèle  pur  ,  cette  charité 

(1)  Joan.  5.  —  (2)  2.  Cor.  11. 

TOME   III,  29 


45o  SUR  l'éloignement  de  dieu, 

divine  ?  On  s'inquiète  ,  mais  d'une  inquiétude  toute 
païenne  ;  on  a  du  zèle  pour  des  enfans,mais  un  zèle 
fondé  sur  le  sang  et  sur  la  chair.  Que  ce  fils  qu'on 
idolâtre  ,  tombe  dans  une  maladie  dangereuse  ,  on 
fait  cent  fois  à  Dieu  pour  lui  la  prière  de  Marthe  : 
Domine  ,  ce  ce  quem  amas  ,  injirmatur.  Mais  est-il 
dans  un  engagement  criminel ,  mais  entretient-il  un 
commerce  qui  le  perd ,  mais  mène-t-il  une  vie  liber- 
tine et  scandaleuse ,  on  y  est  insensible  ;  c'est  un  jeune 
homme  ,  dit-on  ,  que  le  torrent  du  monde  entraîne  ; 
il  en  reviendra:  cependant  on  le  laisse  dans  son  dé- 
sordre ,  et  il  y  vit  peut-être  pour  n'en  sortir  jamais  et 
pour  y  mourir. 

Vous  dirai-je,  chrétiens,  que  cette  insensibilité 
est  un  des  articles  dont  nous  aurons  à  répondre  au 
jugement  de  Dieu  ;  et  que  dans  la  rigueur  de  sa  jus- 
tice ,  Dieu  nous  demandera  compte  de  ces  âmes  que 
nous  aurons  négligées  lorsqu'il  nous  éloit  si  aisé  de 
contribuer  à  leur  conversion  et  de  l'obtenir?  ce  seroit 
une  morab  terrible  pour  vous  ,  mais  où  je  ne  dois 
pas  m'engager  ,  parce  qu'elle  est  trop  étendue  et 
trop  vaste.  Quoi  qu'il  en  soit,  toujours  est- il  vrai 
que  dans  l'ordre  de  la  prédestination ,  tel  qu'il  a  plu 
à  Dieu  de  l'établir  et  de  nous  le  déclarer  ,  la  conver- 
sion des  pécheurs  est  communément  attachée  aux 
prières  des  justes  :  que  c'est  ainsi ,  mon  cher  audi- 
teur ,  que  vous-même  qui  m'écoutez,  avez  peut-être 
été  autrefois  tiré  de  l'abîme  ;  et  que  vous  seriez  le 
plus  méconnoissant  des  hommes  ,  si  vous  ne  faisiez 
pas  pour  les  autres  ce  que  l'on  a  fait  pour  vous;  que 


ET   LE   RETOUR   A   DIEU.  45 1 

c'est  en  cela  que  consiste  le  zèle  chrétien ,  et  qu'au 
lieu  de  tant  déclamer  contre  les  impies  ,  si,  par  une 
charité  solide  ,  vous  preniez  soin  de  prier  pour  eux, 
Dieu  qui  veut ,  tout  impies  qu'ils  sont ,  les  conver- 
tir ,  vous  accorderoit  la  grâce  qui  les  doit  sauver.  Je 
sais  qu'il  y  a  des  péchés  pour  lesquels  le  disciple 
même  bien-aimé  ne  nous  a  pas  conseillé  de  prier  , 
parce  que  ce  sont  des  péchés  atroces  qui  vont  à  la 
mort  :  Est peccatum  ad  morlem  ;  non  pro  illo  dico 
zit  roget  qui  s  (i).  Mais  alors,  dit  saint  Augustin  ,  il 
faut  recourir  à  l'artifice  de  Marthe  :  il  faut ,  comme 
elle  ,  faire  prier  Jésus-Christ ,   le  grand  avocat  des 
pécheurs  auprès  de  son  Père  ,  le  souverain  prêtre , 
le  médiateur  par  excellence  ,  et  lui  dire  ,  avec  cette 
bienheureuse  fille  :  Sed  et  nunc  scio  >   quœcvmque 
poposceris  à  Deo  ,   dabit  tibi  (2).  Il  est  vrai ,  Sei- 
gneur ,   il  ne  m'appartient  pas  de  demander  un  mi- 
racle aussi  singulier  que  la  conversion  de  ce  pécheur 
endurci;  mais  je  suis  certain  que  si  vous  l'entrepre- 
nez ,  si  vous  employez  pour  lui  votre  intercession 
toute  -  puissante  ,  rien  ne  vous  sera  refusé.  Oui  , 
chrétiens  ,  Jésus-Christ ,  si  je  puis  parler  de  la  sorte  , 
entrera  en  cause  avec  vous  ;  ce  cœur  rebelle ,  ce  cœur 
de  pierre  sera  tout  à  coup  fléchi  et  attendri  ;  la  grâce 
y  ranimera  les  senlimens  de  religion  que  le  péché 
sembloit  y  avoir  étouffés  ;   ce  pécheur  ouvrira  les 
yeux  ,  il  reconnoltra  son  injustice  ,  et  son  repentir 
l'effacera.  On  en  sera  surpris  dans  le  monde  ;   ma  s 
ce  prodige  viendra  d'une  ame  fidèle ,  d'une  Marthe 

(1)  x.  Joaii.  5.  -r  (2)  Joan.  11. 

29. 


4^2  SUR  l'éloignement  de  dieu, 

pieuse  ,  d'une  Magdeleine  fervente  qui  se  sera  pros- 
ternée devant  le  Seigneur  ,  et  qui  l'aura  touché  par 
ses  pleurs  et  par  ses  gémissemens. 

Ceci ,  toutefois ,  ne  suffit  point  encore  :  car  ,  pour 
ressusciter  Lazare  ,  le  Fils  de  Dieu  commanda  qu'on 
levât  la  pierre  qui  fermoit  le  tombeau  ;  et  c'est  une 
circonstance  que  les  Pères  ont  remarquée  ,  et  d'où 
ils  ont  tiré  une  instruction  bien  importante  pour 
nous.  En  effet,  demande  saint  Chrysostôme  ,  pour- 
quoi le  Sauveur  du  monde  exigea-t-il  cette  condi- 
tion ?  Il  ne  fut  point  nécessaire  que  la  pierre  fût 
levée  ,  lorsqu'après  sa  mort  il  voulut  se  ressusciter 
lui-même  et  sortir  du  sépulcre.  Ne  pouvoit-il  pas 
faire  à  l'égard  de  Lazare  le  même  miracle  ?  D'ail- 
leurs ,  si  cette  pierre  qui  couvroit  Lazare  étoit  un 
obstacle,  ne  pouvoit-il  pas  ,  d'une  parole,  lever  tous 
les  obstacles?  Ah  !  mes  frères,  répond  ce  saint  doc- 
teur ,  Jésus-Christ  pouvoit  l'un  et  l'autre  ;  et  quant 
à  son  absolue  puissance,  le  miracle  qn'il  alloit opérer 
ne  dépendoit  de  nulle  condition.  Mais  cet  homme- 
Dieu  ,  qui  disposoit  les  choses  selon  les  vues  de  son 
adorable  sagesse  ,  et  qui  prétendoit  que  celte  résur- 
rection fût  pour  nous  un  parfait  modèle  de  conver- 
sion, ne  voulut  rien  faire  sans  la  coopération  de 
ceux  qui  s'intéressoient  pour  Lazare.  Il  voulut  que  les 
Juifs  qui  attendoient  ce  miracle  ,  y  contribuassent 
eux-mêmes,  et  que  leur  ministère  servît  à  l'accom- 
plissement de  ses  desseins.  Lever  la  pierre ,  c'étoit 
de  leur  part  une  action  possible  et  facile  :  il  voulut 
qu  ils  commençassent  par  là.  Figure  qui  nous  dé- 


ET   LE   RETOUR   A   DIEU.  453 

couvre  un  des  points  les  plus  essentiels  touchant  la 
justification  des  hommes.  Car  si  vous  êtes  mort  selon 
Dieu  ,  mon  cher  auditeur  ,  si  vous  avez  perdu  la  vie 
de  la  grâce  ,  le  Sauveur  du  monde  veut  faire  un  mi- 
racle pour  vous  et  en  vous  ;  mais  il  y  a  des  obstacles , 
dit  saint  Augustin  ,  que  vous  devez  auparavant  et 
nécessairement  lever.  Il  s'agit  de  ressusciter  votre 
ame,  de  vous  tirer  de  l'abîme  du  péché  ,  de  vous 
renouveler  en  esprit ,  et  cet  homme-Dieu  le  peut  : 
mais  il  veut ,  avant  toutes  choses ,  que  vous  leviez 
certaines  pierres  de  scandale ,  qui ,  dans  le  cours  de 
la  vie ,  sont  des  obstacles  à  sa  grâce  ,  et  qui  lui  tien- 
nent votre  cœur  fermé.  Quarrive-t-il?  On  voudroit 
qu'il  fît  l'un  sans  demander  l'autre.  On  voudroit 
qu'avec  tous  les  obstacles  que  nous  opposons  à  notre 
conversion ,  et  qu'il  nous  plaît  d'entretenir  ou  dans 
nous-mêmes ,  ou  hors  de  nous-mêmes  ,  il  opérât  en 
nous  les  plus  merveilleux  effets  de  sa  grâce  vivifiante. 
On  le  voudroit,  mais  en  vain.  Jésus-Christ  est  le 
Dieu  des  miracles  ;  mais  ce  n'est  point  un  Dieu  aveu- 
gle ,  pour  prodiguer  ses  miracles  et  pour  les  avilir. 
De  tous  les  miracles  ,  notre  conversion  est  celui  qu'il 
souhaite  le  plus  ardemment  ;  mais  il  la  souhaite  selon 
les  règles  de  cette  sage  miséricorde  à  laquelle  il  pré- 
tend que  nous  répondions,  et  qui  doit  être  accom- 
pagnée de  notre  fidélité.  D'espérer  que  pour  parvenir 
à  ce  miracle  ,  il  sera  toujours  disposé  à  faire  un  autre 
miracle  encore  plus  grand ,  qui  seroit  de  nous  con- 
vertir et  de  nous  sauver  sans  nous  ,  c'est  prendre 
plaisir  à  nous  tromper  nous-mêmes  :    Tollite  lapi- 


454  sur  l'éloignement  de  dieu, 

dem  (i)  ;  Levez  la  pierre  :  c'est-à-dire,  quittez 
ce  commerce  ,  retranchez  ce  luxe  ,  renoncez  à  ce  jeu , 
brûlez  ce  livre  ,  fuyez  ces  spectacles  ,  évitez  ces  oc- 
casions ;  car  tout  cela  ,  ce  sont  comme  des  pierres 
qui  vous  rendent  impénétrable  aux  traits  de  la  grâce, 

Mais  dès  que  la  grâce  ne  trouvera  plus  tous  ces 
obstacles ,  vous  verrez  aussi  bien  que  Marthe  la  gloire 
de  Dieu  ,  et  la  vertu  du  Très-haut  éclatera  dans 
votre  conversion  :  Vidcbis  g/oriam  Dei  (2).  Sans 
cela,  ne  comptez  pas  sur  un  double  miracle,  lors- 
qu'un seul  miracle  suffit  ;  et  n'attendez  pas  que  Dieu 
vous  convertisse,  ni  qu'il  vous  sauve  à  votre  gré. 
Quoi  que  vous  en  puissiez  penser,  il  en  faudra  tou- 
jours revenir  à  la  parole  de  Jésus-Christ  :  Tollite 
lapident;  puisqu'il  est  constant,  dans  les  principes 
mêmes  de  la  foi,  que  la  première  action  de  la  grâce 
est  d'éloigner  de  nous  tout  ce  qui  lui  fait  obstacle, 
et  que  c'est  en  cela  qu'elle  fait  d'abord  sentir  son 
efficace  ,  et  qu'elle  commence  à  être  victorieuse. 

Aussi ,  la  pierre  levée  ,  que  fait  Jésus-Christ  ?  c'est 
alors  qu'il  se  met  en  devoir  dagir.  Il  tourne  les  yeux 
et  il  tend  les  bras  vers  le  ciel;  il  rend  grâce  à  son 
Père  de  1  avoir  exaucé.  D'une  voix  impérieuse  il  se 
fait  entendre  à  Lazare,  et  lui  ordonne  de  paroître  : 
Clamavit  voce  magna  :  Lazare ,  veni  foras  (3). 
Cette  voix  de  majesté,  qui,  selon  le  témoignage  de 
Jésus-Christ  même  ,  pénètre  jusque  dans  le  creux 
des  tombeaux:  Qui  in  monumentis  sunt ,  audient 
tocem  Filii  Dei  (4)  ;  cette  voix  de  tonnerre  ,  qui , 

(i>  Joan.  11.  —  (2)  Ibid.  —  (3)  Ibid.  —  (4)  Ibid. 


ET   LE    RETOUR   A   DIEU.  4^5 

selon  l'expression  du  Prophète  ,  brise  les  cèdres  du 
Liban ,  divise  la  flamme  du  feu,  ébranle  et  fait  trem- 
bler les  déserts  ,  c'est-à-dire,  dompte  l'orgueil  de 
la  plus  fière  impiété  ,  éteint  l'ardeur  de  la  plus  vive 
cupidité  ,  force  la  résistance  de  l'infidélité  la  plus 
obstinée  :  c'est  celte  voix  qui  frappe  Lazare  et  qui  le 
rappelle  du  séjour  de  la  mort  ;  et  c'est  pour  obéir  à 
cette  voix,  que  Lazare  sort  au  même  instant  de  l'obs- 
curité de  son  tombeau  :  Et  statim  prodiit  qui  erat 
mortuus  (i).  Tandis  qu'il  étoit  caché  dans  ce  lieu 
de  ténèbres ,  la  vertu  de  Jésus-Christ  demeuroit 
comme  suspendue  :  il  faut  qu'il  sorte  dehors  ,  qu'il 
se  produise,  qu'il  se  montre  au  jour  pour  être  par- 
faitement ressuscité  :  Lazare ,  veni  foras.  Or  voilà , 
mon  frère  ,  reprend  saint  Augustin  ,  exhortant  un 
pécheur  et  l'instruisant  sur  les  devoirs  de  la  vraie 
pénitence  ,  voilà  sur  quoi  vous  devez  vous  former  et 
ce  que  vous  devez  vous  appliquer.  Car ,  tandis  que 
vous  fuyez  la  lumière ,  tandis  que  vous  vous  tenez 
enveloppé  dans  les  ombres  d'une  conscience  crimi- 
nelle ,  tandis  que  vous  ne  découvrez  pas  le  fond  de 
votre  arae  ,  cette  grâce  qui  ranime  les  morts,  n'a 
dans  vous  ni  pour  vous  nul  effet  de  vie.  Il  faut  que 
vous  vous  fassiez  connoître  ,  et  que  par  une  confes- 
sion sincère  de  vos  désordres  ,  vous  sortiez  comme 
un  autre  Lazare  hors  du  tombeau  :  Et  statim  prodiit 
gui  erat  mortuus.  Il  faut  que  ce  qu'il  y  a  dans  vous 
déplus  intérieur  soit  révélé;  et  que,  sans  attendre 
le  jugement  de  Dieu  ,  vous  comparoissiez  devant  le 

(1)  Joan.  u, 


456  SUR  l'éloignement  de  dieu, 

tribunal  de  ses  ministres  ;  que  vous  leur  déclariez 
avec  humilité  et  sans  réserve  ce  que  si  long-temps 
p^ut-être  vous  avez  affecté  de  vous  cacher  à  vous- 
même.  Car  tel  est  l'ordre  de  Dieu ,  et  c'est  ainsi  qu'il 
lui  a  plu  d'attacher  à  cette  déclaration  la  grâce  de 
votre  sanctification  :  Lazare  ,  veni  foras.  Cela  vous 
trouble,  dites-vous,  et  à  peine  y  pouvez-vous  pen- 
ser sans  frémir  ;  mais  la  chose  n'en  est  pour  vous  ni 
moins  salutaire,  ni  moins  nécessaire;  et  le  trouble 
même  qu'elle  vous  cause ,  est  une  preuve  de  sa  né- 
cessité. Car  ,  pourquoi  le  Fils  de  Dieu  se  troubla-t-il 
en  ressuscitant  Lazare,  sinon  pour  vous  apprendre 
ce  qui  devoit  vous  troubler  vous-même  ?  Quid  enim 
est ,  qubd  lurbavit  semetipsum  ,  nisi  ut  significaret 
tibi ,  qubd  et  tu  turbari  dcbeas  ?  ce  sont  les  paroles 
de  saint  Augustin.  Il  se  troubla,  ajoute  cePère  ,  parce 
qu'il  le  voulut;  et  nous  devons  nous  troubler,  parce 
qu'il  le  faut ,  et  que  ce  trouble  nous  convient  :  Tur- 
batus  est ,  quia  voluit  ;  nos  >  quia  decet  et  oportet.  Son 
trouble  fut  un  témoi»na£ede  sa  charité  et  de  samisé- 
ricorde  ,  et  le  nôtre  doit  être  l'effet  de  notre  contri- 
tion. Non  ,  mon  cher  auditeur  ,  ne  craignez  point 
de  vous  troubler  vous-même  quand  vous  êtes  dans 
l'état  du  péché  ;  mais  craignez  plutôt  de  ne  vous  pas 
troubler  assez ,  puisqu'il  n'y  a  que  le  seul  trouble  de 
la  pénitence  chrétienne  qui  vous  puisse  sauver. 
Troublez-vous  ,  afin  que  Dieu  >  selon  l'oracle  de 
David ,  guérisse  les  plaies  de  votre  ame  ,  et  qu'ému 
de  votre  douleur  et  de  vos  larmes  ,  il  en  fasse  un 
remède  à  vos  maus,  :  Sana  cçntritiones  ejus  ,   quia 


ET   LE   RETOUR   A   DIEU.  4^7 

eommota  est  (i).  Si  c'est  trop  peu  de  vous  troubler, 
frémissez  à  l'exemple  de  Jésus-Christ  ;  mais  frémissez 
en  esprit  et  dans  les  vues  de  la  foi.  Ne  vous  conten- 
tez pas  d'une  simple  horreur  qui  passe  et  qui  n'est 
que  dans  le  sentiment.  Car  l'homme,  ditadmirable- 
ment  saint  Augustin  ,  doit  frémir  contre  lui-même; 
comment  ?  en  confessant  ses  iniquités;  et  pourquoi? 
afin  que  l'habitude  du  péché  cède  à  la  violence  et  à 
l'efficace  du  repentir  :  Homo  enim  quasi  fremere 
sihi  débet  in  confessione  peccatorum  ,  ut  violentiœ 
pœnitendi  cedat  consuetudo  peccandi. 

Après  cela  ,  chrétiens ,  que  restera-t-il ,  sinon  que 
les  prêtres  représentés  par  les  apôtres  ,  ou  plutôt, 
représentant  les  apôtres  et  Jésus-Christ  même  ,  vous 
délient  comme  Lazare?  Soh-ite  eum  ,  et  sinite  abi- 
re  (2).  C'est  là  qu'ils  commenceront  à  exercer  en 
votre  faveur  leur  ministère  ,  et  qu'en  vertu  de  cette 
absolution  juridique  dont  la  grâce  leur  a  été  confiée , 
ils  seront  autorisés  de  Dieu  ,  pour  vous  dégager  des 
liens  de  votre  péché  :  Solvite  eum.  Prenez  garde  : 
le  Fils  de  Dieu  ne  dit  pas  seulement  aux  disciples , 
en  leur  montrant  Lazare  :  Déclarez-le  délié ,  mais 
déliez-le  vous-mêmes  :  Solvite  ;  pour  nous  marquer 
(c'est  l'application  que  le  saint  concile  de  Trente  fait 
de  cette  figure ,  et  ses  paroles  doivent  nous  tenir  lieu 
d'une  décision  expresse  et  infaillible),  pour  nous 
marquer  que  ce  que  nous  appelons  absolution  dans 
le  sacrement ,  n'est  point  une  simple  commission 
ou  d'annoncer  l'évangile  ,  ou  de  déclarer  les  péchés 

(i)  Psal.  59.  —  (2)  Joau.  11. 


458  sur  l'eloignement  de  dieu, 

remis,  mais  un  acte  de  juridiction  par  où  le  ministre 
et  le  lieutenant  de  Jésus-Christ  prononce  ,  exécute  , 
remet ,  justifie.  C'est  pour  cela  même  que  Jésus- 
Christ  ,  selon  la  solide  remarque  de  l'abbé  Rupert , 
usa ,  dans  cette  occasion  ,  du  même  terme  dont  il 
devoit  se  servir  en  faisant  aux  ministres  de  son  Eglise 
cette  promesse  solennelle  :  Quodcumque  soheritis 
super  terrant,  erit  solutum  et  in  cœlis  (i);  Tout 
ce  que  vous  délierez  sur  la  terre  sera  délié  dans  le 
ciel  :  promesse  où  il  ne  prétendoit  pas  précisément 
leur  faire  entendre  que  ce  qu'ils  auroient  délié  sur 
la  terre  seroit  délié  pour  la  terre  ,  comme  s'ils  n'eus- 
sent du  absoudre  que  des  censures  des  hommes  ; 
mais  où  il  vouloit  expressément  s'engager  à  délier 
dans  le  ciel  tout  ce  qu'ils  auroient  délié  sur  la  terre  : 
Erit  solutum  et  in  cœlis  ;  parce  qu'en  effet  le  grand 
privilège  de  l'ordination  et  du  sacerdoce  devoit  être 
de  pouvoir  délier  les  consciences  par  rapport  au  ju- 
gement de  Dieu.  O  mes  frères  !  conclut  saint  Augus- 
tin ,  dans  la  paraphrase  de  notre  évangile,  quel 
bonheur  et  quel  avantage  pour  nous  ,  si  nous  pou- 
vions ,  en  suivant  ces  règles ,  ressusciter  les  pécheurs , 
et  nous  ressusciter  nous-mêmes  avec  eux  !  O  si  pos- 
semus  excitare  homines  mortuos ,  et  cum  ipsis  pa- 
riter  excitari  !  en  sorte,  ajoutoit  cet  incomparable 
docteur,  que  nous  fussions  aussi  touchés  de  l'amour 
de  cette  vie  bienheureuse  qui  ne  doit  jamais  finir , 
que  le  sont  les  gens  du  siècle  de  cette  vie  mortelle 
qui  leur  échappe  à  tous  les  momens  :  Ut  talcs  esse~ 

(i)  Malth.  16. 


ET   LE    RETOUR   A   DIEU.  4?><j 

mus  amatores  vitœ  permanent! s  3  anales  sunt  ama- 
tores  hujus  viiœ  fugientis. 

Plaise  à  Dieu  ,  chrétiens  ,  qu'il  y  en  ait  parmi  vous 
de  ce  caractère ,  et  que  ce  ne  soit  pas  en  vain  que  je 
vous  aie  développé  ce  grand  miracle  de  la  résurrec- 
tion des  âmes  !  plaise  à  Dieu  qu'entre  ceux  qui 
m'écoutent  il  y  ait  quelque  Lazare  qui  sorte  de  son 
tombeau  ,  converti  et  justifié!  Peut-être  le  plus  en- 
durci et  le  plus  abandonné  de  ceux  à  qui  je  parle, 
est  celui  que  Dieu  a  destiné  pour  cela  ;  peut-être 
celui  dont  vous  attendez  moins  ce  merveilleux  chan- 
gement ,  et  que  vous  savez  y  avoir  plus  d'opposition  9 
est  l'heureux  sujet  que  Dieu  a  choisi.  Pourquoi  ne 
l'espérerois-je  pas?  pourquoi  mettrois-je  des  bornes 
à  la  grâce  de  mon  Dieu?  le  bras  du  Seigneur  est-il 
raccourci?  le  Dieu  d  Eîie  n'est-il  pas  encore  le  Dieu 
d'Israël?  n'est-il  pas  toujours  le  maître  des  cœurs  ? 
n'a-t-il  pas  le  même  pouvoir  qu'il  avoit  lorsqu'il 
ressuscitoit  les  morts?  et  n  est-ce  pas  dans  les  plus 
grands  pécheurs  qu'il  se  plaît  à  faire  éclater  sa  mi- 
séricorde ?  Faites ,  ô  mon  Dieu  !  que  ce  ne  soit  point 
là  un  simple  souhait,  mais  que  l'elfet  réponde  à  ma 
parole  ,  ou  plutôt  à  la  vôtre  ;  opérez  ce  miracle  , 
non-seulement  pour  la  conversion  particulière  de 
celui  de  mes  auditeurs  que  vous  avez  en  vue  ,  mais 
pour  l'exemple  de  tous  les  aunes.  i\insi  vous  véri- 
fierez ,  ô  divin  Sauveur  ,  ce  que  vous  fîtes  dire  à 
Magdeleine  et  à  Marthe ,  que  la  maladie  de  Lazare 
n'alloit  point  jusques  à  la  mort,  mais  qu'elle  étoit  pour 
la  gloire  de  Dieu  et  du  Fils  unique  de  Dieu  :  Infir- 


46o  SUR  l'éloignement  de  dieu,  etc. 
mitas  hœc  non  est  ad  mortem  ,  sed pro  glorid  Dei , 
ut  glorijicetur  F  Mus  Dei  per  eam  (i)  ;  ou  si  l'état 
de  ce  pécheur  est  un  état  de  mort ,  celte  mort  passa- 
gère ,  reprend  saint  Augustin ,  n'ira  pas  jusques  à 
une  mort  éternelle ,  mais  elle  servira  à  faire  paroî- 
tre ,  à  faire  admirer  la  vertu  toute-puissante  de  Dieu  : 
Mors  ista  non  erit  ad  mortem ,  sed  ad  miraculum. 
Contribuons  nous-mêmes  à  ce  miracle,  parla  nous 
glorifierons  Dieu  ,  et  nous  rentrerons  dans  la  voie 
de  l'éternité  bienheureuse  où  nous  conduise ,  etc. 

(i)  Joao.  ii. 


TABLE  DES  SERMONS, 

AVEC  L'ABRÉGÉ  DE  CHAQUE  SERMON. 


Sfota.  Le  premier  chiffre  marque  la  page  où  commence  l'article  qua 
l'on  abrège ,  et  le  second ,  la  page  où  ce  même  article  finit. 


Sermon  pour  le  jeudi  de  la  seconde  semaine 3  sur  les 
Richesses ,  page  i. 

Sujet.  Or  il  arriva  que  le  pauvre  mourut ,  et  qu'il  fut  em- 
porté par  les  anges  dans  le  sein  d'Abraham.  Le  riche  mourut 
aussi  ,  et  il  fut  enseveli  dans  V  enfer.  Voilà  ,  dit  S.  Augustin  , 
un  partage  bien  surprenant;  mais  il  ne  doit  ,  après  tout ,  ni 
désespérer  les  riches  ,  ni  enfler  les  pauvres.  Car  s'il  y  a  des 
riches  dans  l'enfer  ,  on  y  verra  pareillement  des  pauvres  j 
et  s'il  y  a  des  pauvres  dans  le  ciel ,  tous  les  riches  n'en  se- 
ront pas  exclus ,  puisque  Ahraham  lui-même  nous  est  au- 
jourd'hui représenté  dans  la  gloire  ,  après  avoir  possédé  sur 
la  terre  ,  selon  le  témoignage  de  l'Ecriture  ,  des  biens  im- 
meuses.  Il  faut  néanmoins  convenir  que  l'opulence  est  un 
plus  grand  ohstacle  au  salut  que  la  pauvreté  :  pourquoi  \  c'est 
ce  que  je  vais  vous  apprendre  dans  ce  discours.  P.  i  ,   2. 

Division.  Les  richesses  servent  de  matière  à  trois  malheu- 
reuses concupiscences  que  saint  Jean  nous  a  marquées  : 
concupiscence  des  yeux  ,  concupiscence  de  la  chair  ,  et  or- 
gueil de  la  vie.  Pour  mieux  entendre  ma  pensée  ,  il  faut 
distinguer  trois  choses  dans  les  richesses  :  l'acquisition  ,  la 
possession  et  l'usage.  Or,  l'acquisition  des  richesses  ,  ou  le 
désir  d'acquérir  des  richesses  ,  est  communément  une  occa- 
sion d'injustice,  et  voilà  l'effet  de  la  concupiscence  des 
yeux  ;  i.re  partie.  La  possession  des  richesses  enfle  natu- 
rellement une  ame  vaine ,  et  rien  n'est  plus  propre  à  lui 
inspirer  ce  que  le  bien-aimé  disciple  appelle  orgueil  de  la 
yie  ;  a.e  partie.  Entin ,  le  mauvais  usage  des  richesses  entre- 


462.  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

tient  dans  un  cœur  l'amour  du  plaisir  ,  et  fomente  la  conçu-* 
piscence  de  la  chair  ;  5. e  partie.  L'homme  du  siècle  injuste  , 
parce  qu'il  veut  acquérir  les  Biens  de  la  terre  ;  l'homme  du 
siècle  orgueilleux,  parce  qu'il  possède  les  Liens  de  la  terre  ; 
l'homme  du  siècle  voluptueux,  parce  qu'il  use  mal  des  Biens 
de  la  terre.  P.  2 — 5. 

I.re  Partie.  L'homme  du  siècle  injuste,  parce  qu'il  veut 
acquérir  les  Biens  de  la  terre.  Tout  riche  ,  disoit  saint  Jé- 
rôme ,  est  ou  injuste  dans  sa  personne  ,  ou  héritier  de 
l'injustice  d'autrui.  Quoique  cette  proposition  ait  paru  dure  , 
l'expérience  ne  la  vérifie  que  trop.  Parcourez  les  maisons 
et  les  familles  distinguées  par  les  richesses  ,  à  peine  en  trou- 
ve rez-vous  quelques-unes  où  l'on  ne  vous  fasse  pas  voir  une 
succession  d'injustice  aussi  Bien  que  d'héritage.  Je  sais 
quelles  conséquences  s'ensuivent  de  là  ,  ou  plutôt  je  sais  de 
quelles  erreurs  la  plupart  des  riches  se  laissent  préoccuper 
sur  cela  :  mais  malheur  à  eux,  s'ils  se  livrent  a  une  aveugle 
cupidité  ;  et  malheur  à  moi  ,  si  je  leur  dissimulois  des  véri- 
tés qui  les  doivent  sauver.  P.  5 — 7. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  je  dis  d'abord,  après  l'Apôtre ,  que  le 
désir  d'acquérir  des  richesses  est  communément  une  source 
d'injustice:  pourquoi?  1.  c'est  qu'on  veut  être  riche  à 
quelque  prix  que  ce  soit  j  2.  c'est  qu'on  veut  être  riche 
sans  se  prescrire  de  Bornes  ;  5.  c'est  qu'on  veut  être  riche  en 
peu  de  temps.  Trois  désirs  capables  de  pervertir  les  saints 
mêmes.    P.  7  ,  8. 

1 .  On  veut  être  riche  h  quelque  prix  que  ce  soit  :  voilà 
la  fin  qu'on  se  propose  ;  des  moyens  ,  on  en  délibérera  : 
mais  il  faut  avoir.  On  voudroit  Bien  y  parvenir  par  des  voies 
honnêtes  ;  mais  au  défaut  de  ces  voies  honnêtes  ,  on  est 
disposé  à  prendre  toutes  les  autres.  C'est  ce  que  le  Satyrique 
de  Rome  reprochoit  à  ses  concitoyens  ;  et  ne  peut-on  pas 
bien  nous  faire  le  même  reproche  ?  voilà,  leur  disoit-il  , 
comment  vous  raisonnez  :  Rem ,  si  pussis ,  reetc  ;  si  non  , 
quoeumque  modo  rem.  Or  ,  supposons  un  homme  dans  celte 
disposition,  que  ne  fera-t-il  pas  ,  et  qui  pourra  l'arrêter  l 
P.  8— ir. 


DES    SERMONS.  463 

2.  On  veut  être  riche  ,  sans  se  prescrire  de  bornes.  Car 
où  sont  aujourd'hui  les  riches  qui  se  tiennent  dans  une  sage 
mode'ration  ?  En  vain  on  lear  représente  tout  ce  qui  peut 
amortir  le  feu  de  leur  avare  convoitise  ;  ils  se  re'pondent 
secrètement,  qu'on  n'en  a  jamais  assez.  Or  ,  quelles  injus- 
tices cette  passion  effrénée  ne  doit-elle  pas  traîner  après 
soi  ?  De  là  tant  d'anathêrnes  que  les  prophètes  ont  pronon- 
cés contre  cette  faim  dévorante.   P.    11  — 15. 

5.  On  veut  être  riche  en  peu  de  temps.  S'enrichir  par 
une  longue  épargne  et  par  un  travail  assidu,  c'étoit  l'an- 
cienne route  que  l'on  suivoit  dans  la  simplicité  des  premiers 
siècles  :  mais  dans  la  suite  on  a  trouvé  des  chemins  raccour- 
cis et  bien  plus  commodes.  Or  ,  il  est  de  la  foi  que  quiconque 
cherche  à  s'enrichir  promptement ,  ne  gardera  pas  son  in-j 
nocence  :  Qui  festinat  dilari  ,  non  erit  innocens.  Et  certes  , 
il  est  incompréhensible  ,  par  exemple  ,  qu'avec  des  profits 
et  des  appointemens  réglés ,  on  fasse  tout  à  coup  des  for- 
tunes telles  que  nous  en  voyons.  Cela  va  ,  dites-vous  ,  à, 
damner  bien  des  gens  d'honneur  :  mais  i.  en  quel  sens  les 
appelle-t-on  gens  d'honneur  l  i.  si  ces  prétendus  gens  d'hon- 
neur trouvent  ici  leur  condamnation  ,  c'est  à  eux  à  y 
prendre  garde.   P.  i5 — 15. 

Faut-il  s'étonner  après  cela  que  le  Fils  de  Dieu  parlant 
des  richesses,  les  appelle  richesses  d'iniquité?  Faut-il  de- 
mander pourquoi  le  Sage  cherchoit  partout  un  homme  juste  , 
qui  n'eût  point  couru  après  l'or  et  l'argent  ;  et  pourquoi  il 
le  regardoit  comme  un  homme  de  miracles  \  Mais  ,  reprend 
saint  Augustin  ,  s'il  est  rare  de  trouver  un  juste  désinté- 
ressé, combien  plus  doit-il  être,  je  ne  dis  pas  difficile,  mais 
impossible  ,  qu'un  homme  attaché  à  sou  intérêt  ,  se  main- 
tienne dans  l'état  de  juste  ?  Voulez-vous,  conclut  saint  Ber- 
nard ,  modérer  cet  injuste  désir  ?  comprenez  l'obligation 
de  l'aumône.  Ou  vous  êtes  riches  et  vous  avez  du  superflu  , 
et  alors  ce  superflu  n'est  pas  pour  vous  ,  mais  pour  les  pau- 
vres ;  ou  vous  êtes  dans  une  fortune  médiocre  ,  et  alors 
que  vous  importe  d'amasser  ce  que  vous  ne  pourrez  garder.' 
P.  15-17. 


464  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

II. e  Partie.  L'homme  du  siècle  orgueilleux  ,  parce  qu'il 
possède  les  biens  de  la  terre.  L'Apôtre  écrivant  à  son  dis- 
ciple Timothëe  ,  lui  recommandoit  particulièrement  d'or- 
donner aux  riches  de  ne  s'enorgueillir  point  de  leur  fortune. 
Car  il  savoit ,  dit  saint  Augustin  ,  que  l'esprit  du  christia- 
nisme est  essentiellement  opposé  à  l'esprit  d'orgueil  ,  et 
d'ailleurs  il  n'ignoroit  pas  que  l'esprit  d'orgueil  est  comme 
inséparable  des  richesses.  P.  17,    18. 

En  effet  ,  les  richesses  inspirent  naturellement  deux  sen- 
timens  d'orgueil  :  l'un  à  l'égard  des  hommes  ,  l'autre  à  l'égard 
de  Dieu.  1.  Orgueil  envers  les  hommes  ,  que  nous  appe- 
lons suffisance  et  fierté.  2.  Orgueil  envers  Dieu  ,  qui  dégé- 
nère en  libertinage  et  en  impiété.  P.  18. 

1.  Orgueil  envers  les  hommes.  C'est  une  suite  de  l'état  où 
le  riche  se  trouve  par  son  opulence.  N'avoir  besoin  de  per- 
sonne ,  premier  effet  de  l'opulence  ,  et  disposition  prochaine 
à  mépriser  tout  le  monde.  Qu'ai-je  affaire  de  celui-ci  ,  dit 
un  riche  mondain  ,  et  que  me  reviendra-t-il  d'avoir  des 
égards  pour  celui-là  ?  Plus  d'affabilité  ,  de  douceur  ,  de  pa- 
tience ,   de  déférence.   P.  18  ,  19. 

Voir  tout  le  monde  dans  la  dépendance  ,  c'est-à-dire  ,  se 
voir  recherché  de  tout  le  monde  ,  redouté  de  tout  le  monde  , 
obéi  de  tout  le  monde  ,  autre  effet  de  la  richesse  :  et  qu'y 
a-t-il  de  plus  propre  à  entretenir  la  présomption  d'une  ame 
superbe  '  L'humiliation  du  riche  ,  seroit  de  penser  quels 
sont  ces  serviteurs  et  ces  amis  dont  il  se  glorifie  :  serviteurs  et 
amis  intéressés.  Mais  il  n'importe  :  c'est  une  gloire  pour 
lui  d'avoir  ,  sous  ce  nom  d'amis  ,  beaucoup  de  mercenaires 
et  beaucoup  d'esclaves.   P.  19,  20. 

Etre  en  pouvoir  de  tout  entreprendre  et  de  tout  faire  avec 
impunité,  troisième  effet  de  l'abondance  pour  qui  sait  s'en 
prévaloir.  Les  lois  sont  pour  les  misérables ,  disoit  Salvien  ; 
mais  aux  riches  tout  est  permis.  Et  voilà,  selon  la  parole  du 
Prophète  royal  ,  ce  qui  les  rend  fiers  et  insolens  :  Ideà  te- 
nait eos  superbia.  P.  20,  21. 

Avoir  même  ,  quoi  qu'on  fasse  ,  des  approbateurs  ,  qua- 
trième effet  de  l'opulence.  Le  pauvre  parle  avec  sagesse  , 

dit 


DES    SERMONS.  ^65 

dît  le  Saint-Esprit,  et  à  peine  le  soufifre-t-on.  Le  riche  parle 
mal  à  propos ,  et  on  l'écoute  avec  r<  spect  :  on  Jonc  jusques 
aux  désirs  de  son  cœur.  Enfin  ,  quiconque  est  riche  ,  est 
éminemment  toutes  choses  ,  et  sans  mérite  il  a  tout  mérite. 
Ne  seroît-ce  donc  pas  une  espèce  de  prodige  ,  s'il  savoit  se 
garantir  de  l'orgueil  ?  P.  21—25. 

2.  Orgueil  envers  Dieu.  Saint  Paul  ne  parle  presque  ja- 
mais de  l'avarice,  qu'il  ne  la  traite  d'idolâtrie:  Qure  est 
simulacrorum  servitus.  Et  en  effet,  le  dieu  du  riche,  c'est 
son  argent,  puisque  c'est  son  argent  qu'il  aime  et  en  son 
argent  qu'il  se  confie  ,  au  mépris  du  vrai  Dieu.  Exemple  de 
cet  homme  dont  parle  le  prophète  Osée  ,  qui  disoit  :  Je  suis 
devenu  riche  ,  et  dans  mes  ri<  liesses  j'ai  trouvé  mon  idole  : 
Dives  effectus  surn  :  inveni  idolum  mihi.  Combien  de  riches 
sont  dans  ce  sentiment  ;  et  sans  qu'ils  s'en  expliquent ,  leur 
conduite  nous  fait  assez  connoître  les  véritables  dispositions 
de  leur  cœur.  Qu'est-ce  qu'un  riche  dans  l'usage  du  siècle  l 
un  homme  ,  ou  absolument  sans  religion  ,  ou  qui  n'a  que  la 
surface  de  la  religion  ,  ou  qui  n'a  que  très-peu  de  religion. 
Je  ne  prétends  pas  néanmoins  que  tous  les  riches  soient  de 
ce  caractère  :  mais  je  dis  que  la  possession  des  richesses  , 
sans  une  humilité  héroïque,  conduit  là  et  aboutit  \h.  Le 
remède  est  de  bien  comprendre  ,  i.  que  ces  richesses  pas- 
seront ;  2.  que  le  riche  même  n'en  est  par  rapport  à  Dieu 
que  le  dépositaire  et  le  dispensateur  ,  et  qu'en  vertu  de 
l'obligation  indispensable  de  l'aumône  ,  il  en  doit  une  partie 
aux  pauvres.   P.  25 — 28. 

IILe  Partie.  L'homme  du  siècle  voluptueux  ,  parce  qu'il 
use  mal  des  biens  de  la  terre.  Il  paroît  étrange  d'abord  , 
que  le  riche  de  notre  évangile  ait  été  si  hautement  condamné 
de  Jésus-Christ.  Ou'avoit-il  fait  pour  mériter  de  l'être  l  II 
étoit  vêtu  de  pourpre  et  de  lin  ;  mais  sa  condition  ne  le 
demandoit-elle  pas  .'  Il  se  traitoit  magnifiquement  ;  mais  sans 
cela  que  lui  eût  servi  son  bien  l  C'est  ainsi  que  le  monde  en 
juge;  et  moi  je  réponds  que  le  monde  se  trompe  ,  qUand  il 
se  persuade  que  dès-là  qu'on  est  riche  ,  on  ait  droit  de  vivre 
plus  somptueusement  et  plus  voluptueusement.  La  morale 
TOME   III.  3o 


4&G  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

du  paganisme  pourroit  me  fournir  là-dessus  de  quoi  con- 
fondre bien  des  chrétiens.  Mais  quoi  qu'en  aient  pense'  les 
païens  mêmes  ,  la  morale  de  l'évangile  va  bien  encore  plus 
loin.  Car  elle  nous  apprend  que  plus  un  chrétien  est  riche  , 
plus  il  doit  être  pénitent  :  et  cela  par  trois  raisons  :  i.  parce 
que  le  riche  est  beaucoup  plus  exposé  que  le  pauvre  à  la 
corruption  des  sens;  2.  parce  qu'il  est  communément  plus 
chargé  d'offenses  et  plus  redevable  à  la  justice  de  Dieu  ;  5. 
|>arce  qu'il  trouve  dans  sa  condition  plus  d'obstacles  à  la  pé- 
nitence ,  qui  néanmoins  est  la  seule  voie  par  où  il  puisse 
retourner  à  Dieu  et  se  sauver.  P.  28 — 53. 

Mais  si  cela  est,  que  ferai-je  de  mes  revenus  l  ils  vous 
serviront  pour  honorer  Dieu  ,  pour  exercer  la  charité  eu- 
vers  vos  frères  ,    pour  racheter  vos  péchés.  P.  35. 

Voilà  l'usage  qu'il  faudroit  faire  de  vos  richesses  :  mais 
voici  celui  qu'on  en  fait.  Je  ne  parle  point  de  tant  d'abomi- 
nations,  de  tant  de  commerces  infâmes  ,  dont  l'argent  est 
le  lien  et  le  soutien  ,  et  où  sont  quelquefois  employés  les 
biens  mêmes  de  l'Eglise.  Laissons  toutes  ces  horreurs.  Mais 
je  parle  de  ce  que  la  coutume  et  l'esprit  du  siècle  semblent 
avoir  rendu  ,  non-seulement  supportable  ,  mais  louable  , 
tout  opposé  qu'il  est  aux  maximes  de  l'évangile.  Parce  qu'on 
a  du  bien  ,  on  veut  jouir  sans  restriction  ,  et  dans  toute 
l'étendue  des  désirs  qu'un  attachement  infini  à  soi-même  et 
à  sa  personne  peut  inspirer.  On  veut  que  le  fruit  des  ri- 
chesses soit  tout  ce  qui  peut  contribuer  à  une  vie  commode  , 
pour  ne  pas  dire  délicieuse.  Et  de  là  ,  il  ne  faut  plus  espé- 
rer que  la  chair  soit  jamais  sujette  à  l'esprit ,  ni  l'esprit  à 
Dieu.  P.  55 — 57. 

Pleurez  donc  ,  mes  frères,  concluoit  l'apôtre  S.  Jacques 
en  parlant  aux  riches  ;  car  le  temps  viendra  où  vos  biens 
vous  seront  enlevés  ,  où  vos  richesses  porteront  témoignage 
contre  vous  ,  et  où  ces  trésors  d'iniquité  seront  pour  vous 
des  trésors  de  colère  et  de  vengeance.  Mais  pour  eu  faire 
des  trésors  de  justice  et  de  sainteté  ,  partagez-les  avec  les 
pauvres.  Et  vous  ,  pauvres  ,  apprenez  à  vous  consoler  dans 
votre  pauvreté  ,  puisqu'elle  vous  met  à  couvert  des  dangers 


DES    SERMONS.  467 

et  du  malheur  des  riches.  Ne  soyez  pas  seulement  pauvns 
par  nécessité  ,  mais  soyez-le  de  cœur.  Car  ,  que  vous  ser- 
viroit  d'être  dépourvus  de  biens  ,  si  vous  aviez  le  cœur  plein 
de  désirs  l  Quid  tibi  prodest  si  eges  facultate  ,  et  ardes 
cv.piditate  !  P.  57— 5q. 


Sermon  pour  le  vendredi  de  la  seconde  semaine  >  sur 
l'Enfer,  pag.  4°« 

Sujet.  Or  ,  le  riche  mourut  aussi ,  et  il  fut  enseveli  dans 
l'enfer.  C'est  le  triste  sort  d'un  riche  du  monde  ,  dont  il 
étoit  parlé  dans  l'évangile  d'hier,  Il  mourut ,  ce  riche  com= 
blé  de  biens  dans  la  vie  ,  et  comblé  même  d'honneurs  de  la 
part  des  hommes  après  la  mort.  Mais  son  ame  ,  portée  devant 
le  tribunal  de  Dieu  ,  y  reçut  son  arrêt ,  et  fut  ensevelie  dans 
l'enfer.  Que  ne  pnis-je  ,  en  vous  représentant  toute  l'hor- 
reur de  cette  damnation  éternelle,  vous  apprendre  a  la 
craindre  et  à  l'éviter  !  c'est  le  sujet  de  ce  discours.  P.  40 — 41» 

Division.  Les  réprouvés  dans  l'enfer  ,  souffrent  en  trois 
manières  différentes  ,  savoir  :  par  le  souvenir  du  passé ,  par 
îa  douleur  du  présent,  et  par  le  désespoir  d'obtenir  jamais 
grâce  dans  l'avenir.  Etat  malheureux  du  réprouvé  ,  que  le 
passé  déchire  par  les  plus  mortels  regrets  :  i.re  partie.  Etat 
malheureux  du  réprouvé  ,  que  le  présent  accable  par  la  plus 
violente  douleur  :  2/  partie.  Etat  malheureux  du  reprouvé, 
que  l'avenir  désole  par  le  plus  affreux  désespoir  :  3.e  partie, 
P.  41—45. 

I."  Partie.  Etat  malheureux  du  réprouvé,  que  le  passe 
déchire  par  les  plus  mortels  regrets.  Deux  vues  par  rapport 
au  passé  le  tourmenteront  :  1.  la  vue  des  biens  dont  il  aura 
fait  un  criminel  usage  ;  2.  la  vue  des  maux  qu'il  aura  com- 
mis :   Fili  ,   recordare.    P.  40  *  44- 

1.  La'vue  des  biens  dort  il  aura  fait  nu  criminel  usage. 
Biens  de  fortune  ,  dont  il  pouvoit  se  servir  pour  mériter  le 
ciel  en  assistant  les  pauvres  ,  et  qu'au  contraire  il  aura  fait 
servir  à  sa  damnation  par  sou  avarice  ou  par  ses  folles  dé- 

3o. 


468  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

penses.  Biens  de  fortune  ,  biens  périssables  et  passagers  , 
pour  lesquels  il  aura  perdu  son  vrai  bien  ,  son  unique  bien  , 
un  bien  éternel:  Gustans  gustavi  paululum  mellis ,  et  ecce 
morior.  De  plus  ,  biens  de  la  grâce  qui  dévoient  être  pour 
lui  des  moyens  de  salut  ,  et  qu'il  se  sera  rendus  inutiles  et 
même  préjudiciables  :  Recordare.    P.  44 — 4^« 

2.  La  vue  des  maux  qu'il  aura  commis.  Il  ne  faudra  point 
de  démons  ,  dit  saint  Clirysostôme ,  point  de  spectres  pour 
faire  de  l'enfer  un  lieu  de  tourment.  Ce  que  chacun  y  appor- 
tera de  crimes  ,  voilà  les  démons  auxquels  il  sera  livré  ;  et 
les  païens  eux-mêmes  l'ont  reconnu.  Mais  ces  crimes  ne  se- 
ront plus  :  il  est  vrai ,  répond  saint  Bernard;  ils  ne  seront 
plus  dans  la  réalité  de  leur  être  ,  mais  ils  seront  encore 
dans  la  pensée  et  dans  le  souvenir  ,  et  c'est  par  le  souvenir 
et  par  la  pensée  qu'ils  feront  souffrir  une  ame  réprouvée 
de  Dieu.  Ils  ne  seront  plus  ,  mais  ils  auront  été;  et  ils  ne 
tourmentent  ,  ni  sur  la  terre  ,  ni  dans  l'enfer  ,  que  parce 
qu'ils  ont  été.  Et  comme  il  sera  toujours  vrai  qu'ils  auront 
été,  aussi  tourmenteront-ils  toujours.  Jugez  de  ce  tourment 
par  ce  que  nous  voyons  quelquefois  dans  la  vie.  Cette  femme 
avoit  de  l'honneur,  mais  dans  une  malheureuse  rencontre 
elle  s'est  oubliée  :  cet  homme  passoit  pour  un  homme  de 
bien  ,  et  il  l'étoit  ;  mais  dans  un  fâcheux  moment  la  passion 
l'a  transporté  et  lui  a  fait  faire  un  mauvais  coup.  De  quels 
regrets  sont-ils  saisis  l'un  et  l'autre,  lorsqu'ils  vienuent  à 
ouvrir  les  yeux  et  à  se  reconnoître  ?   P.  48 — 5i. 

Ajoutez  que  les  crimes  de  la  vie  se  présenteront  tous  à  la 
fois  aux  yeux  du  réprouvé  ,  et  tous  a  la  fois  le  tourmente- 
ront. Il  n'en  a  goûté  la  douceur  que  par  parties  ,  parce  qu'il 
ne  les  a  commis  que  par  intervalles  et  par  succession  :  mais 
dans  son  tourment ,  il  n'y  aura  ni  succession  ni  partage.  Sou- 
venez-vous de  ce  que  nous  éprouvons  dans  ces  revues  géné- 
rales que  nous  faisons  de  nos  consciences.  Quelle  honte  , 
quand  tout  à  coup  cette  multitude  innombrable  de  péchés  se 
développe  devant  nous  !  Or  ,  apprenez  de  là  quelle  sera 
donc  la  honte  et  le  trouble  des  réprouvés  :  Non  est  pax  ossi- 
hus  meis  a  Jade  peccatorum  mcorurn.   P.  5i — 55. 


DES    SERMONS.  4^9 

Voilà  notre  leçon.  Sans  qu'il  soit  nécessaire  que  Lazare  , 
ni  aucun  des  morts  viennent  nous  instruire  ,  l'exemple  tlu 
mauvais  riche  suffit.  Mais  bien  loin  d'en  profiter,  nous  ne 
profitons  pas  même  de  notre  propre  expérience.  Car  dès 
cette  vie  nous  avons  une  expérience  sensible  du  repentir 
des  damnés  ;  et  quelle  est-elle  l  le  trouble  et  le  remords  du 
péché  dès  que  nous  l'avons  commis.  Mais  nous  étouffons  ce 
remords  ,  ou  plutôt  nous  tâchons  à  l'étouffer  ,  en  effaçant , 
autant  qu'il  est  possible ,  de  notre  esprit ,  l'idée  d'un  Dieu 
vengeur  et  d'une  vie  immortelle.  Cependant  nous  avons 
beau  faire  des  efforts  ,  ce  ver  du  péché  ne  meurt  point  pour 
cela  ,  et  il  se  fait  sentir  aux  souverains  mêmes  et  aux  mo- 
narques. Au  lieu  de  l'étouffer  ce  remords  ,  que  fais-je  si  je 
suis  fidèle  à  la  grâce  l  je  le  réveille  et  je  l'excite  en  moi  par 
de  solides  réflexions  ;  je  le  demande  à  Dieu  ;  je  l'anticipe 
même  et  je  me  dis  :  Quel  fruit  tirerai-je  de  ce  péché ,  et 
pourquoi  faire  maintenant  ce  que  je  voudrois  dans  la  suite 
n'avoir  jamais  fait  ?   P.  55—58. 

II. e  Partie.  Etat  malheureux  du  réprouvé ,  que  le  pré- 
sent accable  par  la  plus  violente  douleur.  Saint  Bernard 
souhaitoit  que  pendant  la  vie  ,  les  pécheurs  descendissent  en 
esprit  dans  l'enfer  ,  afin  de  n'y  pas  descendre  après  la  mort. 
Mais  pour  l'entier  accomplissement  du  souhait  de  saint 
Bernard  ,  il  faudroit  que  nous  y  pussions  descendre  avec  les 
mêmes  connoissances  que  les  damnés.  Du  moins  tâchons  à 
nous  former  quelque  idée  de  leur  état.  Double  peine  :  i.  sé- 
paration de  Dieu;   2.  tourment  du  feu.   P.  58,   59. 

1.  Séparation  de  Dieu.  Le  mauvais  riche  ,  du  lieu  de  son 
supplice  ,  vit  Abraham  ;  mais  il  ne  le  vit  que  de  loin  ,  à 
longé  ,  et  s'il  étoit  si  loin  d'Abraham  ,  dit  saint  Ambroise  , 
il  étoit  encore  bien  plus  éloigné  de  Dieu.  Or  ,  qu'est-ce  que 
d'être  séparé  de  Dieu  l  cette  peine  ,  répond  saint  Bernard  , 
est  aussi  grande  par  proportion  ,  que  Dieu  est  grand.  Dès 
cette  vie,  ce  terrible  mystère  delà  perte  d'un  Dieu  ,  com- 
mence dans  la  personne  des  pécheurs.  Dieu  et  l'ame  par  le 
péché  se  séparent  ,  jusqu'à  se  renoncer  l'un  l'autre  :  mais 
après  tout  ils  peuveut  encore  se  rejoiudre  j  au  lieu  que  le 


470  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

divorce  entre  Dieu  et  le  réprouve  est  parfait  et  sans  retour. 
Dieu  n'est  plus  à  l'aine  réprouve'e  ,  et  l'ame  re'prouvée  n'est 
plus  à  Dieu  :  Quia  vos  non  populus  meus,  et  ego  non  ero 
ce  ter,    P.  59 — 65. 

Que  dis-je  l  l'aine  réprouvée  sera  encore  à  Dieu  ,  et  Dieu 
ji  (  Ile;  Dieu  lui  sera  inséparablement  uni  ,  et  elle  à  Dieu: 
mais  c'est  cela  même  qui  doit  faire  son  malheur  :  car  son 
souverain  malheur  sera  d'être  privée  de  Dieu,  en  tant  que 
Dieu  étoit  l'objet  de  sa  félicite,  et  d'être  pénétrée  de  Dieu , 
en  tant  que  Dieu  sera  le  sujet  éternel  de  ses  plus  violens 
transports.  Malheureuse  d'avoir  encore  un  Dieu,  et  mal- 
hruipt.se  de  n'en  avoir  plus  :  d'avoir  encore  un  Dieu  con- 
juré contre  elle  et  ennemi ,  et  de  n'avoir  plus  de  Dieu  favo- 
rable pour  elle  et  ami.  Elle  estimera  Dieu  tel  qu'elle  ne  le 
possédera  jamais  ;  et  elle  le  haïra  tel  qu'elle  l'aura  toujours 
présent.    P.  65  ,  64- 

2.  Tourment  du  feu.  Si  je  vous  disoîs  que  ce  supplice  sur- 
passe ,  non-seulement  tout  ce  que  les  martyrs  ont  souffert  , 
mais  (ont ce  qu'il  y  a  dans  le  monde  ,  et  tout  ce  que  notre 
imagination  peut  se  figurer  de  plus  douloureux  ,  je  ne  vous 
dirais  rien  que  ce  que  nous  ont  dit  tous  les  Pères.  Mais  je 
me  contente  de  faire  avec  vous  une  réflexion.  Car  ,  ce  qui 
m'étonne  ,  c'est  qu'une  vérité  si  touchante  nous  touche  si 
peu  ;  c'est  que  la  même  foi  qui  nous  enseigne  qu'il  y  a  un 
enfer  où  l'on  est  séparé  de  Dieu  et  où  l'on  brûle  ,  nous  dit 
encore  qu'un  seul  péché  nous  expose  à  l'un  et  à  l'autre  ,  et 
<jue  le  péché  néanmoins  nous  soit  si  ordinaire.  Croyons-nous 
ce  point  fondamental  du  christianisme  l  ne  le  croyons-nous 
pas  1  Si  nous  le  croyons  ,  où  est  notre  sagesse  ?  si  nous  ne  le 
croyons  pas  ,  où  est  notre  religion  l  Quand  la  chose  seroit 
seulement  douteuse,  faudroit-il  risquer  sur  un  tel  sujet  l  Et 
d'ailleurs,  ce  que  les  impies  allèguent  pour  combattre  cet 
article  de  noire  foi  ,  est-il  comparable  à  tant  de  preuves 
*ur  quoi  nous  le  trouvons  établi  l  P.  64 — 68. 

David  disoit  :  Seigneur  ,  vous  m  avez  éprouvé  par  le  feu  ; 
et  ce  feu  m'a  tellement  purifié  ,  qu'il  ne  s'est  plus  trouvé  en 
moi  d'iniquité.  Eprouvons-nous  ainsi  nous-mêmes  par  le  icu 


DES   SERMONS.  ^7  * 

de  l'enfer.  Que  ce  feu  ,  reprend  saint  Augustin  ,  nous  serve 
à  exciter  dans  nous  un  autre  feu ,  qui  est  le  feu  de  la  cha- 
rité' ;  et  à  y  éteindre  encore  un  troisième  feu  ,  qui  est  le 
feu  de  la  cupidité'.  Tel  est  l'usage  qu'en  ont  fait  les  saints. 
P.  68—70. 

III. e  Partie.  Etat  malheureux  du  re'prouve' ,  que  l'avenir 
désole  par  le  plus  affreux  de'sespoir.  C'est  un  instinct  natu- 
rel à  tous  ceux  qui  souffrent ,  de  chercher  dans  l'avenir  la 
consolation  et  le  remède  du  pre'sent.  Mais  ce  qui  désole  l'ame 
re'prouve'e  dans  l'enfer  ,  1.  c'est  qu'elle  de'sespère  d'obtenir 
jamais  de  Dieu  aucune  grâce  ,  quand  elle  le  prieroit  toute 
l'éternité;  2.  c'est  qu'elle  de'sespère  defle'chir  jamaisDieupar 
la  pe'nitence  ,  quand  elle  de'testeroit  son  pe'che'  toute  l'éter- 
nité'j  5.  c'est  qu'elle  de'sespère  ,  non-seulement  d'acquitter, 
mais  de  diminuer  jamais  ses  dettes  par  ses  souffrances  ,  quoi 
qu'elle  doive  souffrir  toute  l'éternité'.  P.  70,    71. 

1 .  Plus  d'espérance  d'obtenir  jamais  par  ses  prières  aucune 
grâce.  Le  mauvais  riche  prie  Abraham  de  lui  accorder  seu- 
lement pour  toute  grâce  une  goutte  d'eau  ,  et  cette  goutte 
d'eau  lui  est  refusée.  En  vain  donc  le  réprouvé  s'écriera-t-il 
comme  lui  :  Miserere  mei  ;  Ah!  ciel ,  un  peu  de  compassion 
pour  moi  ;  Dieu  lui  répondra  comme  à  son  peuple  :  Quid 
clamas  !  Pourquoi  vous  plaignez-vous  l  Insanabilis  dolor 
tuus  ;  votre  mal  est  sans  remède  :  mais  ne  vous  en  prenez 
qu'à  vous-même  et  à  vos  péchés  :  Propfer  durapeccata  tua 

feci  Tiœc  tibi.  Ainsi  s'accomplira  cette  parole  de  l'évangile  , 
que  Dieu  n'écoute  point  les  pécheurs.  P.  71 — 75. 

2.  Plus  d'espérance  de  fléchir  jamais  Dieu  par  la  péni- 
tence. Ce  n'est  pas  qu'il  n'y  ait ,  selon  le  mot  de  la  Sagesse, 
une  pénitence  dans  l'enfer.  Mais  ce  n'est  plus  qu'une  péni- 
tence forcée ,  et  par  conséquent  qu'une  pénitence  inutile. 
Le  péché  donc  subsistera  toujours  ;  et  tant  que  le  péché 
subsistera  ,  Dieu  haïra  le  pécheur  et  le  punira.  Magnum 
chaos  inter  nos  et  vos  firmatum  est:  Il  y  a  ,  dit  Abraham  au 
riche  réprouvé,  un  chaos  insurmontable  entre  nous  et  vous, 
P.  75,  74. 

5.  Piuà  d'espérance,  non-seuîement  d'acquitter,  mais  de 


4j2  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

diminuer  jamais  ses  dettes  par  ses  souffrances.  Origene  et 
d'autres  comme  lui  ont  voulu  douter  de  cette  éternité  mal- 
heureuse ,  fondés  sur  la  bonté  et  la  justice  de  Dieu.  Mais  , 
répond  saiut  Augustin  ,  la  bonté  n'est  pas  seulement  en  Dieu 
miséricorde  ,  elle  est  encore  sainteté  :  or  ,  la  sainteté  de 
Dieu  est  essentiellement  ennemie  du  péché  :  donc  le  châti- 
ment  du  péché  sera  éternel  ,  puisque  Dieu  sera  toujours 
bon  ,  toujours  saint  ,  et  que  le  péché  durera  toujours. 
Dites  le  même  de  la  justice.  Le  mauvais  riche  entendra  éter- 
nellement cette  parole  foudroyante  :  Nunc  autem  cruciaris  : 
Maintenant  vous  souffrez.  Ce  maintenant  ne  finira  jamais. 
P.  74,  75. 

De  vous  donner  une  juste  idée  de  cette  éternité,  c'est  ce 
que  je  n'entreprends  pas  :  et  qui  le  pourroit  ?  Je  me  pros- 
terne seulement,  Seigneur,  devant  vous  ,  tandis  qu'il  est 
encore  temps  de  vous  fléchir.  Je  parle  dans  une  cour  où  je 
vois  tant  de  mondains  tout  occupés  du  monde  ,  sans  penser 
à  l'éternité.  Ne  pourrois-je  pas  ,  dans  une  juste  indigna- 
tion ,  vous  presser  enfin  ,  Seigneur  ,  de  vous  faire  connoître 
et  de  faire  éclater  sur  eux  votre  justice  ?  Mais  je  sais  d'ail- 
h  urs  que  ce  sont  des  aines  précieuses  et  rachetées  de  votre 
sang.  Eclairez-les  ,  mon  Dieu  ,  et  dissipez  le  charme  qui  les 
aveugle.  O  éternité  !  pensée  salutaire  dans  la  vie  ,  mais  dé- 
sespérante dans  l'enfer  !  Si  nous  ne  voulons  pas  qu'elle  soit 
le  sujet  de  notre  désespoir,  faisous-eu  le  motif  de  notre 
pénitence.    P.  76 — 78. 


Sermon  pour  le  dimanche  de  la  troisième  semaine  t 
sur  V  Impureté ,  pag.  79. 

Sujet.  Lorsque  l'esprit  impur  est  sorti  d'un  homme  ,  il  va 
par  des  lieux  arides  ,  cherchant  du  repos ,  et  il  n'en  trouve 
point.  Alors  il  dit:  Je  retournerai  dans  ma  maison  d'où  je 
suis  sorti  :  et  à  son  retour  il  la  trouve  vide  ,  balayée  ,  et  ornée. 
Il  part  aussitôt  ,  et  il  va  prendre  avec  soi  sept  autres  esprits 
encore  plus  mcchans  que  lui  ;  ils  rentrent  dans  cette  maison  , 


DES   SERMONS.  4?3 

et  ils  y  Jiahitent.  Il  y  a  des  démons  de  plusieurs  espèces; 
mais  entre  tous  les  autres  ,  celui  que  nous  devons  avoir  par- 
ticulièrement en  horreur  ,  c'est  le  démon  d'impureté  dont 
il  est  parlé  dans  notre  évangile.  Rien  de  plus  ordinaire  et  de 
plus  pernicieux  que  le  vice  qu'il  entretient  dans  les  cœurs  j 
et  c'est  ce  vice  abominable  que  j'attaque  dans  ce  discours. 
P.  79-8i. 

Division.  Impureté  ,  signe  de  la  réprobation  ,  et  principe 
delà  réprobation.  Signe  visible  de  la  réprobation  ,  parce  que 
rien  ne  nous  représente  mieux  dès  cette  vie  l'état  des  ré- 
prouvés après  la  mort  :  i.1£  partie.  Principe  efficace  de  la 
réprobation  ,  parce  que  rien  ne  nous  expose  à  un  danger 
plus  certain  de  tomber  dans  l'état  des  réprouvés  après  la 
mort.   P.  81  ,  82. 

I.re  Partie.  Impureté  ,  signe  de  la  réprobation.  Quatre 
choses  marquées  dans  l'Ecriture  ,  expriment  parfaitement 
l'état  des  réprouvés  dans  l'enfer  ,  savoir  :  les  ténèbres  ,  le 
désordre  ,  l'esclavage  ,  et  le  ver  de  la  conscience.  Or  ,  de 
tous  les  pécbp's  ,  l'impureté  est  celui  ,  1.  qui  jette  l'homme 
dans  un  plus  profond  aveuglement  d'esprit  ;  2.  qui  l'engage 
dans  des  désordres  plus  funestes  ;  5.  qui  le  captive  davan- 
tage sous  l'empire  du  démon  ;  4-  °,UI  forme  dans  son  cœur 
un  ver  de  conscience  plus  insupportable  et  plus  piquant. 
P.  82  ,  85. 

1,  Aveuglement  :  car  l'impureté  rend  l'homme  tout  char- 
nel. Or  ,  de  prétendre  qu'un  homme  charnel  ait  des  connois- 
sances  raisonnables,  c'est  vouloir  que  la  chair  soit  esprit  : 
Animalis  homo  non  percipit  ea  quœ  Dei  sunt.  Eu  effet ,  dit 
saint  Bernard  ,  l'impudique  se  réduit  à  la  condition  des 
bétes  ,  lorsqu'il  suit  les  mouvemens  d'une  passion  prédo- 
minante dans  les  bêtes.  Par  conséquent ,  il  n'a  plus  ces  lu- 
mières de  l'esprit,  qui  nous  distinguent  des  bêtes  et  qui 
nous  font  agir  en  hommes.  Aussi  voyons-nous  tant  de  volup- 
tueux ,  au  moment  que  la  passion  les  sollicite  ,  fermer  les 
yeux  à  toutes  les  considérations  divines  et  humaines.  Venons 
au  détail.  Ils  perdent  surtout  trois  connoissances  :  la  cou- 


474  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

noissance  creux-mêmes  ,  la  connoissance  de  lenr  propre 
péché ,  et  la  connoissance  de  Dieu.   P.  85 — 85. 

Us  perdent  la  connoissance  d'eux-mêmes  et  de  ce  qu'ils 
sont.  Exemple  de  ces  deux  vieillards,  qui ,  sans  se  souvenir 
de  leur  dignité  et  de  leur  âge  ,  tentèrent  la  chaste  Suzanne. 
Aussi  les  poètes,  selon  la  remarque  de  Clément  Alexandrin, 
en  décrivant  les  infâmes  commerces  de  leurs  fausses  divi- 
nités ,  les  représentoient  toujours  déguisées  ,  et  souvent 
métamorphosées  en  bêtes  ;  pour  nous  faire  entendre  que 
ces  dieux  prétendus  n'avoient  pu  se  porter  à  de  Celles  ex- 
trémités sans  se  méconnoître.  Et  certes  ,  n'est-il  pas  surpre- 
nant de  voir  jusqu'à  quel  point  ce  péché  abrutit  l'homme  l 
On  oublie  tout.  Un  père  oublie  ce  qu'il  doit  à  ses  enfans, 
un  juge  ce  qu'il  doit  au  public  ,  un  ami  ce  qu'il  doit  à  son 
ami,  un  prêtre  ce  qu'il  doit  à  Jésus-Christ ,  une  femme  ce 
qu'elle  doit  à  son  mari  ,  une  fille  ce  qu'elle  se  doit  à  elle- 
même.  P.  85— 87. 

Je  dis  plus.  L'impudique  perd  la  connoissance  de  son 
péché  ,  ou  plutôt  de  la  grièveté  de  son  péché.  Dans  les  règles 
communes  ,  c'est  par  l'expérience  que  nous  parvenons  à  la 
connoissance  des  choses  ;  mais  dans  le  péché  dont  je  parle, 
il  arrive  tout  le  contraire.  Car  ,  nous  ne  le  connoissons  ja- 
mais mieux  ,  que  quand  nous  n'en  avons  nul  usage  ,  et  nous 
n'en  perdons  la  connoissance  qu'autant  que  nous  nous  licen- 
cions à  le  commettre.  Une  ame  encore  innocente  et  pure  le 
regarde  comme  un  monstre  j  mais  un  pécheur  par  état  le 
traite  de  galanterie  ,  et  s'en  applaudit.  Auroit-on  jamais  cru 
qu'il  dût  y  avoir  des  chrétiens  assez  corrompus  pour  traiter 
desimpie  galanterie  un  péché  de  cette  conséquence  ?  et 
qu'est-ce  encore  que  d'entendre  des  femmes  dans  le  christia- 
nisme tenir  de  semblables  discours  ,  et  regarder  comme  des 
bagatelles  de  vrais  crimes  ?  Ces  conversations  libres  ,  ces 
entretiens  secrets  et  familiers  ,  ces  amitiés  prétendues  hon- 
nêtes ,  ces  commerces  assidus  de  visites  et  de  lettres  ,  ces 
artifices  de  la  vanité  humaine  ,  cette  détestable  ambition 
d'avoir  des  adorateurs  ,  ces  douceurs  vraies  ou  fausses  té- 
moignées à  un  homme  mondain  ,  ces  habillemens  immo- 


DES   SERMONS.  4/5 

destes  :  tout  cela  n'est  rien ,  dites-vous  ;  mais  la  question 
est  de  savoir  si  Dieu  en  jugera  de  la  sorte  ,  et  si  vous- 
mêmes  ,  lorsqu'il  faudra  comparoître  devant  son  tribunal  , 
vous  n'en  jugerez  pas  autrement.  P.  87- — 92. 

Enfin  ,  ce  péché  nous  fait  perdre  la  connoissance  de  Dieu. 
On  peut  dire  que  les  impudiques  sont  communément  des 
esprits  gâtes  en  matière  de  cre'ance  ,  et  que  le  progrès  de 
l'impiété  suit  presque  toujours  le  progrès  du  vice.  La  raison 
est,  que  la  vue  d'un  Dieu  troublant  le  voluptueux  dans  son 
plaisir  ;  pour  mieux  goûter  son  plaisir,  il  prend  le  parti  de 
renoncer  Dieu  ,  et  ce  fut  ainsi  que  Salomon  devint  idolâtre. 
Les  païens  ,  selon  la  remarque  de  saint  Augustin  ,  ayant  fait 
eux-mêmes  leurs  dieux  ,  ils  les  ont  faits  selon  leur  caprice  , 
et  tels  qu'ils  les  ont  voulus  :  des  dieux  passionne's  ,  empor- 
tée ,  adultères.  Mais  comme  notre  Dieu  est  indépendam- 
ment des  hommes  tout  ce  qu'il  est  ,  le  voluptueux  désespé- 
rant  de  le  changer,  et  le  trouvant  toujours  contraire  à  sa 
passion  ,  le  désavoue.  Or ,  y  a-t-il  rien  de  plus  affreux  dans 
les  te'nèbres  de  l'enfer  ,  que  cet  aveuglement  ?  Les  te'nèbres 
de  l'enfer  ne  sont  que  des  ténèbres  extérieures  :  In  tenebras 
exteriores  ;  au  lieu  que  l'aveuglement  de  l'impudique  est 
tout  intérieur.   P.  92—96. 

2.  Désordre  et  confusion.  Dans  le  désordre  même  de 
l'enfer ,  il  y  a  un  ordre  supérieur  que  la  justice  divine  y  a 
établi  ,  puisque  c'est  là  que  Dieu  punit  ce  qui  est  punis- 
sable :  au  lieu  que  le  désordre  de  l'impureté  est  un  pur  dé- 
sordre. Il  consiste,  selon  saint  Augustin  ,  en  ce  que  l'esprit 
se  laisse  gouverner  par  les  sens.  Il  consiste  ,  selon  saint 
Chrysostôme  ,  en  ce  que  l'impureté  porte  l'homme  à  des: 
excès  où  la  sensualité  même  des  bétes  ne  se  porte  pas. 
Exemple  de  ces  villes  abominables  dont  il  est  parlé  au  livre 
de  la  Genèse  ,  et  sur  qui  Dieu  fit  éclater  sa  colère.  Enfin  , 
selon  Tertullien  ,  il  consiste  en  ce  que  l'impureté  a  une 
liaison  presque  nécessaire  avec  tous  les  autres  vices  ,  et  que 
tous  les  autres  vices  sont,  pour  ainsi  parler  ,  à  ses  gages  et 
à  sa  solde.  De  là  les  guerres  et  les  dissensions ,  les  discordes 
et  les  haines  irréconciliables  ,  les  profanations  et  les  sacri- 


4'6  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

iéges  ,  les  empoisonnemens  et  les  assassinats  ,  les  trahisons 
et  les  noires  impostures,  les  injustices  et  les  violences  ,  les 
de'penses  excessives  et  la  ruine  des  familles.  C'est  ainsi  que 
l'impureté  renverse  tout.   P.  y6 — io3. 

L'indignité  est  qu'une  femme  perdue  d'honneur  et  de 
conscience  ,  par  un  renversement  autrefois  inoui  ,  fasse  elle- 
même  les  avances  les  plus  criminelles  et  les  plus  honteuses. 
L'excès  du  désordre  est  que  toutes  les  bienséances  qui  ser- 
voient  de  rempart  à  la  pureté  ,  soient  maintenant  bannies 
comme  incommodes.  Le  comble  du  désordre  est  que  les 
devoirs  les  plus  inviolables  chez  les  païens  mêmes  ,  soient 
parmi  nous  des  sujets  de  risée.  Un  mari  sensible  au  déshon- 
neur de  sa  maison,  est  le  personnage  qu'on  joue  sur  le 
théâtre.  Quel  désordre  encore  ,  qu'un  mari  pourvu  d'une 
femme  prudente  et  accomplie  ,  mais  entêté  d'une  passion 
bizarre,  aime  avec  obstination  ce  qui  souvent  n'est  point 
aimable  ,  et  ne  puisse  aimer  par  raison  ce  qui  mérite  tout 
son  amour.   P.  io5 — io5. 

5.  Esclavage.  Point  de  péché  qui  rende  l'homme  plus  es- 
clave du  démon.  Dans  les  premiers  siècles  de  l'Eglise,  re- 
marque saint  Augustin,  cet  ennemi  de  notre  salut  attaquoit 
les  chrétiens  par  les  persécutions  :  pourquoi  l  parce  que  les 
chrétiens  alors  vivoient  dans  une  entière  pureté  de  mœurs  , 
et  que  ne  pouvant  s'en  rendre  maître  par  l'amour  du  plai- 
sir, il  tâchoit  à  les  vaincre  par  l'horreur  des  supplices.  Mais 
depuis  qu'il  a  trouvé  moyen  de  s'introduire  par  les  voluptés 
sensuelles  ,  toutes  les  persécutions  ont  cessé.  Car  cette  voie 
lui  a  paru  bien  plus  courte  et  plus  assurée.  Triste  esclavage 
où  gémit  si  long-temps  saint  Augustin.  P.  jo6 — 108. 

4.  Ver  de  la  conscience  et  trouble.  Trouble  du  côté  de 
Dieu,  que  l'impudique  envisage  comme  le  juge  de  ses  ac- 
tions et  de  sa  vie.  Dans  les  autres  péchés  ,  on  peut  se  faire 
plus  aisément  une  fausse  conscience ,  et  le  pécheur  dans  sa 
fausse  conscience  trouve  une  espèce  de  repos.  Mais  l'impu- 
reté est  un  vice  trop  grossier,  pour  servir  de  sujet  aux  illu- 
sions d'une  conscience  erronée.  Ainsi ,  pour  pe u  qu'on  ait 
encore  de  religion ,  il  n'y  a  point  de  péché  que  le  remords 


DES   SERMONS.  4?7 

suive  de  plus  près.  Il  est  vrai  que  l'impudique  perd  assez 
communément  la   foi  :  mais  eu  quelles  incertitudes  le  jette 
alors  son  infidélité  même  ;  et  cette  infidélité  ne  l'assurant 
de  rien  et  lui  faisant  hasarder  tout,  de  quel  secours  lui  peut- 
elle  être  pour  avoir  la  paix  ?   Trouble  encore   plus  sensible 
du  côté  de  l'objet  qu'il  adore.  Dans  la   naissance  de   cette 
passion  ,    quel  tourment  est  comparable  à  celui  d'un  esprit 
blessé  qui  aime  et  qui  s'aperçoit  qu'il  n'est  pas  aimé  ?   ou  si 
l'on  répond  à  ses  assiduités  ,  quelles  craintes  au  moins  qu'on 
n'y  réponde  pas  également ,  qu'on  n'y  réponde  pas  sincè- 
rement ,  qu'on  n'y  réponde  pas  constamment?  Dans  le  pro- 
grès de  cette  même  passion  ,  que  ne  faut-il   pas  essuyer  ? 
caprices,   fiertés,   hauteurs,    légèretés  de  la  part  de  celle 
dont  on  a  fait  son  idole.  Surtout  si  la  passion  se  tourne  en 
jalousie  ,  comme  il  arrive  presque  immanquablement ,  quel 
eufer  !    Et  quelle  issue  enfin  ,   quel  dénouement  ordinaire 
ont  ces  criminelles  intrigues?  La  seule  vue  de  l'avenir  n'est- 
elle  pas  une  peine  continuelle  et  toujours  présente  ,  quand 
on  se  dit  à   soi-même  ,   et  qu'on  se  le  dit  avec  assurance  : 
Cette  passion  finira  ,  et  le  succès  le  moins  fâcheux  que  j'en 
puisse  attendre  ,    c'est  qu'elle  finira  par  quelque   chose  de 
désagréable.  Ah  !  mon  Dieu  ,  nous  ne  le  comprenions  pas  ; 
mais  nous  sommes  obligés  de  le  reconnoître  ,  que  vous  ne 
châtiez    jamais    plus   rigoureusement  le  pécheur  ,    qu'en  le 
livrant  h  ses  appétits  déréglés.  P.  108 — i  i5. 

II. e  Partie.  Impureté  ,  principe  de  la  réprobation.  Opérer 
laréprobation  dans  une  ame  ,  c'est  la  conduire  à  l'impénitence 
finale.  Or  ,  il  n'y  a  point  de  péché  qui  semble  plus  éloigné 
de  la  pénitence  que  l'impureté  ,  et  qui  par  conséquent  dans 
le  cours  ordinaire  soit  plus  irrémissible.  Je  ne  dis  pas  irré- 
missible dans  le  sens  que  l'a  entendu  Tertullien,  lorsqu'il 
prétendoit  que  ce  péché  étoit  absolument  sans  remède,  et 
que  quelques  marques  de  pénitence  que  donnât  le  pécheur, 
l'Eglise  ne  le  devoit  et  ne  le  pouvoit  jamais  recevoir  :  mais 
j'entends  qu'entre  les  péchés,  il  n'y  en  a  point  de  plus  dif- 
ficile à  guérir,  et  que  par  ses  engagerions  criminels  ,  l'im- 
pudique se  fait ,  pour  aiusi  parler ,  à  lui-même  un  état  d'un- 


4-jS  TABLE  ET  ABRÉGÉ 

pénitence  d'où  il  pourroit ,  mais  d'où  il  ne  veutpresque  jamais 
sortir.  Voilà  en  quoi  la  vérité'  que  j'établis  est  différente  de 
l'hérésie -de  Tertullien.  He're'siequi,  tout  insoutenable  qu'elle 
est,  nous  fait  toujours  connoître  de  quelle  horreur  on  e'toit 
alors  prévenu  contre  le  péché  que  je  combats  ,  et  combien  à 
l'égard  de  ce  crime  la  discipline  de  l'Eglise  étoit  rigoureuse. 
Hérésie  fondée  sur  des  raisons  en  elles-mêmes  très-solides  » 
mais  dont  Tertullien  tira  des  conséquences  outrées.  P.  u5 

—  121. 

Sans  donc  porter  la  chose  si  loin,  je  dis  que  l'impuretécon- 
duit  à  l'impénitence  finale  :  comment?  i.  parce  qu'il  n'est 
point  de  péché  qui  rende  le  pécheur  plus  sujet  à  la  rechute; 
2.  point  de  péché  qui  expose  plus  le  pécheur  à  la  tentation  du 
désespoir;  5.  point  de  péché  qui  tienne  le  pécheur  plus 
étroitement  lié  par  l'habitude.  P.   121. 

i.  Rechute  :  Je  retournerai  dans  ma  maison  d'où  je  suis 
sorti ,  dit  l'esprit  impur  :  je  reprendrai  dans  cette  ame  tous 
les  avantages  que  j'y  ai  perdus;  et  le  dernier  état  où  elle  se 
trouvera  ,  sera  pire  que  le  premier.  J'en  appelle,  chrétiens  , 
à  votre  expérience  :  et  n'est-ce  pas  là  ce  qui  nous  rend  vos 
confessions  suspectes  quand  vous  avez  recours  à  nous  dans 
le  sacré  tribunal?  P.  121  — 123. 

2.  Désespoir  :  Desperantes  semetipsos  tradideruntimpudicU 
tiœ.  Mais  de  quoi  surtout  désespère  l'impudique  ?  il  désespère 
de  sa  conversion  où  il  voit  des  difficultés  presque  insur- 
montables. Il  désespère  de  sa  persévérance,  témoin  qu'il  est 
de  ses  légèretés  passées.  Il  désespère  de  Dieu ,  et  il  déses- 
père de  lui-même  :  de  Dieu,  parce  qu'il  a  si  souvent  abusé 
de  sa  miséricorde  ;  de  lui-même,  parce  qu'il  a  de  sensibles 
convictions  de  sa  foiblesse.  P.  125— 125. 

5.  Habitude  :  tout,  y  contribue  ;  les  occasions  beaucoup 
plus  fréquentes,  la  facilité  de  commettre  le  péché  beaucoup 
plus  grande,  les  impressions  qu'il  laisse  beaucoup  plus  for- 
tes, le  penchant  beaucoup  plus  violent.  Aussi  combien 
voyons-nous  d'impudiques  par  habitude  et  par  profession, 
qui  se  convertissent  ?  une  Magdeleine,  un  Augustin  pénitent , 
ce  sont  des  espèces  de  prodiges.  Ce  n'est  pas  que  ces  volup- 


DES    SERMONS.  ^79 

tueux  ne  se  présentent  quelquefois  au  sacrement  de  la  pé- 
nitence :  mais  de  la  manière  dont  ils  s'y  comportent,  c'est 
plus  pour  leur  condamnation  qu'ils  s'y  présentent ,  que  pour 
leur  justification.  Quand  donc  feront-ils  pénitence  l  Dans 
cette  vie  ?  ils  ne  s'y  déterminent  jamais.  Dans  l'autre  ?  elle 
est  inutile.  A  la  mort  l  c'est  le  péché  qui  les  quitte ,  et  non 
pas  eux  qui  quittent  le  péché.  P.  125 — 128. 

Gela  seul  me  fait  comprendre  la  vérité  de  cette  terrible 
parole  de  Jésus-Christ:  Beaucoup  d'appelés  et  peu  d'élus.  Car 
l'Apôtre  nous  apprend  que  les  impudiques  ne  seront  jamais 
héritiers  du  royaume  de  Dieu,  et  nous  voyons  d'ailleurs  que 
le  monde  est  plein  de  ces  hommes  sensuels  et  esclaves  de  leur 
plaisir.  P.  128,  129. 

C'est  à  vous,  chrétiens  ,  à  y  prendre  garde  tandis  qu'il  est 
encore  temps  :  car  il  est  temps  encore  après  tout ,  et  je  n'ai 
point  prétendu  dans  ce  discours  vous  ôter  toute  espérance, 
mais  vous  engagera  une  vigilance  plus  exacte,  et  vous  por- 
ter à  faire  de  nouveaux  efforts.  Nous  avons  besoin  pour  cela, 
Seigneur,  d'une  grâce  victorieuse  et  toute-puissante.  Grâce 
que  je  vous  demanderai  sans  cesse  ,  à  laquelle  je  me  dispo- 
serai ,  à  laquelle  je  répondrai,  et  que  je  conserverai  avec 
soin.  P.  129,  i3o. 

Sermon  pour  le  lundi  de  la  troisième  semaine,  sur  le 
Zèle 3  pag.  i3i. 

SiTJET.  Jésus-Christ  dit  aux  Pharisiens  :  Sans  doute  que  cous 
m'appliquerez  ce  proverbe  :  Médecin  ,  guérissez-vous  vous- 
même.  Autant  que  ce  reproche  étoit  foible  contre  Jésus- 
Clnist,  autant  auroit-il  de  force  contre  nous,  si  nous  vou- 
lions nous  l'appliquer.  Car  ne  puis- je  pas  bien  vous  dire 
dans  le  même  sens  :  Chrétiens,  n'ayez  point  tant  de  zèle  pour 
les  antres  ,  que  vous  n'en  ayez  encore  plus  pour  vous-mêmes; 
ou  plutôt  mesurez  le  zèle  que  vous  avez  pour  les  autres  , 
sur  le  zèle  que  vous  devez  avoir  pour  vous-mêmes.  Telle 
est  la  solide  leçon  que  je  viens  vous  faire  dans  ce  discours. 
P.  01  ,    102. 


48o  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

Division.  C'est  le  zèle  que  nous  aurons  pour  nous-mêmes 
et  pour  notre  propre  perfection  ,  qui  doit  autoriser  notre 
zèle  pour  le  prochain  :  i.re  partie  ;  rectifier  notre  zèle  pour 
le  prochain  :  2.e  partie  j  adoucir  notre  zèle  pour  le  prochain  : 
3.°  partie.  P.  02 — 1 54- 

I.re  Partie.  C'est  le  zèle  que  nous  aurons  pour  nous-mêmes 
et  pour  notre  propre  perfection,  qui  doit  autoriser  notre 
zèle  pour  le  prochain.  Ce  zèle  et  ce  soin  de  nous  reformer 
nous-mêmes  est  le  premier  de  uos  devoirs  :  si  donc  nous 
tournons  uniquement  notre  zèle  vers  le  prochain,  c'est  un 
zèle  chimérique  et  faux  j  1.  zèle  alors  sans  autorité  de  la 
part  de  celui  qui  l'exerce;  2.  zèle  sans  effet  de  la  part  de 
ceux  envers  qui  on  l'exerce.  P.  i54,  i55. 

1.  Zèle  sans  autorite'  de  la  part  de  celui  qui  l'exerce  "  pour- 
quoi ?  c'est  qu'il  n'y  a  que  le  bon  exemple  que  l'on  donne, 
et  le  témoignage  qu'on  se  rend  d'avoir  commencé  par  soi- 
même  ,  qui  puisse  autoriser  une  entreprise  aussi  délicate  que 
celle  de  réformer  les  autres.  Vous  vous  inquiétez  de  mille 
choses  que  vous  prétendez  être  des  abus  et  des  injustices  : 
mais  on  vous  répond  que  vous  avez  mauvaise  grâce  de  parler 
si  haut  contre  des  désordres  étrangers ,  et  de  ne  pas  corriger 
certains  désordres  qu'on  remarque  dans  votre  conduite  ;  et 
que  vous  y  pourriez  remarquer.  Pourquoi  vojrez-vous  une 
paille  dans  £  œil  de  votre  frère  ,  disoit  le  Fils  de  Dieu  ,  tandis 
que  vous  n'apercevez  pas  une  poutre  dans  le  votre  l  Aussi 
trouva-t-il  mauvais  que  les  pharisiens  osassent  accuser  devant 
lui  cette  femme  surprise  eu  adultère.  Et  pour  les  confondre, 
il  se  contenta  de  leur  dire  :  Que  celui  de  vous  qui  est  sans 
péché  ,  jette  la  première  pierre  contre  elle.  Argument  plau- 
sible et  convaincant  dont  ils  se  sentirent  si  vivement  pressés , 
qu'ils  se  retirèrent  sans  rien  répliquer.  P.  1 55 — 1 58. 

Mais  qu'y  a-t-il  néanmoins  de  plus  commun  dans  le  monde 
que  ce  zèle  pharisaïque  ,  qui  consiste  à  être  régulier  pour 
les  autres  et  sans  régularité  pour  soi-même  ?  On  peut  bien 
appliquer  à  ces  censeurs  si  zélés  ce  que  Jésus-C!n  ist  dit  à 
ces  femmes  de  Jérusalem  :  Ae  pleurez  point  sur  moi ,  mais 
sur  vous-mêmes.  Saint  Paul  avoit  peiue  à  comprendre  com- 
ment 


DES   SERMONS.  4$l 

ment  celui  qui  n'a  pas  soin  de  sa  maison  ,  pou  voit  prendre 
soin  de  l'Eglise  de  Dieu  :  mais  jamais  l'Eglise  n'eut  taut  de 
ces  sortes  de  re'formateurs.  Je  sais  quel  e'toit  le  zèle  des 
saints;  je  sais  combien  David,  et  après  lui  saint  Bernard  , 
étoient  touchés  des  désordres  qu'ils  voyoient,  et  en  quels 
termes  ils  s'en  expliquoient.  Mais  faisons  ce  qu'ils  ont  fait, 
et  nous  aurons  droit  de  dire  ce  qu'il  ont  dit.   P.  1 58— 141. 

2.  Zèle  sans  effet  de  la  part  de  celui  envers  qui  on  l'exerce. 
Car  ,  comme  nous  n'aimons  pas  à  être  corrigés  ,  nous  nous 
attachons  à  examiner  ceux  qui  voudroient ,  sous  une  appa- 
rence de  zèle  ,  prendre  l'ascendant  sur  nous  ;  et  le  moindre 
foible  que  nous  y  découvrons  ,  nous  sert  de  prétexte  pour 
éluder  leurs  remontrances.  De  là  vient  que  ceux  qui  par  of- 
fice sont  chargés  de  répondre  des  autres  et  de  les  conduire, 
ont  une  obligation  spéciale  de  travailler  d'abord  à  se  réfor- 
mer eux-mêmes.  De  là  vient  que  l'Apôtre  parlant  des  pas- 
teurs des  aines  ,  veut  qu'ils  soient  irrépréhensibles.  Non  pas 
qu'on  ne  dût  toujours  leur  obéir,  quand  même  ils  seroient 
moins  réglés,  puisque  leur  caractère  est  indépendant  du. 
mérite  de  leur  vie  :  mais  le  commun  (Ips  hommes  n'est,  ni 
assez  spirituel ,  ni  assez  équitable  pour  faire  cette  précision. 
Que  ne  peut  point  pour  la  gloire  de  Dieu  et  pour  le  bien  du 
prochain  ,  un  homme  exemplaire  et  sans  reproche  ?  Mais 
qu'un  père  violent  fasse  à  son  fils  des  leçons  de  modération, 
qu'une  mère  évaporée  et  mondaine  prêche  à  sa  fille  la  re- 
traite,  quel  succès  en  peut-on  attendre?  P.  1 4 1 *~~" - 4 4 - 

II. e  Partie.  C'est  le  zèle  que  nous  aurons  pour  nous-mêmes 
et  pour  notre  perfection,  qui  doit  rectifier  notre  zèle  pour 
le  prochain  :  1.  par  rapport  à  notre  raison  ,  parce  qu'il  se 
peut  faire  que  ce  ne  soit  pas  un  zèle  selon  la  science  ;  2.  par 
rapport  à  notre  cœur  :  car  il  arrive,  souvent  que  ce  n'est  pas 
un  zèle  selon  la  charité.  P.  1 44  »  '4^* 

1.  Par  rapport  à  notre  raison.  Souvent  notre  zèle  n'est 
qu'un  zèle  erroné,  un  zèle  bizarre,  un  zèle  borné.  Zfle 
erroné  :  tel  a  été  celui  de  tant  d'hérétiques  qui  ont  voulu 
réformer  l'Eglise.  S'ils  avoient  eu  au  même  temps  un  autre 
zèle,  je  veux  dire,  le  zèle  de  leur  propre  sanctification,  et 
TOME  III.  01 


4?)2  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

s'ils  s'étaient  d'abord  appliques  à  reformer  leur  orgueil  et 
leur  opiniâtreté,  la  passion  ne  les  eût  pas  fait  tomber  eu  de 
si  funestes  égaremens.  Zèle  bizarre,  qui  veut  régler  tout  le 
inonde  par  ses  idées  particulières,  et  quelquefois  extrava- 
gantes ,  et  qui  par  là  même  renverse  tout.  Le  remède  seroit 
de  se  précautionner  d'abord  contre  soi-même,  et  contre  cet 
esprit  de  singularité  qu'on  suit  en  aveugle ,  et  dont  on  se 
fait  même  un  prétendu  mérite.  De  là  zèle  borné  et  limité: 
ce  qu'on  a  jugé  bon  et  saint,  on  veut  qu'il  soit  bon  et  saint 
pour  toutes  sortes  de  personnes;  et  bors  du  plan  de  réforme 
qu'on  a  conçu ,  tout  paroît  désordre  et  relâchement.  Mais 
Dieu  n'a-t-il  point  d'autres  idées  du  bien  que  celles  que  vous 
proposez  l  II  anroit  fallu  de  bonne  heure  vous  élever  l'esprit , 
et  vous  faire  une  plus  grande  ame  ,  une  ame  capable  d'estimer 
le  bien  partout  où  il  est,  et  de  quelque  part  qu'il  vienne. 
P.  145-149. 

2.  Par  rapport  à  notre  cœur.  Souvent  nous  prenonspourzèle 
ce  qui  est  chagrin  ,  inquiétude  ,  intrigue  ,  envie  ,  ambition  , 
intérêt.  Mais  qu'un  homme  se  soit  avant  toutes  choses  étudié 
lui-même  pour  connoître  les  plus  secrets  mouvemens  de  son 
cœur ,  et  qu'il  se  soit  fait  de  saintes  violences  pour  les  régler, 
alors  il  sera  en  état  de  distinguer  quel  esprit  l'anime  dans 
son  zèle ,  et  de  le  réduire  aux  termes  de  la  raison  et  de  l'équité. 
P. 149 — iSa. 

III. e  Partie.  C'est  le  zèle  que  nous  aurons  pour  nous- 
mêmes  et  pour  notre  propre  perfection ,  qui  doit  adoucir 
notre  zèle  pour  le  prochain.  Le  zèle  ,  s'il  n'est  tempéré,  nous 
porte  à  une  sévérité  outrée.  Sévérité  que  le  Sauveur  du  monde 
condamna  dans  ces  deux  disciples  qui  lui  demandèrent  qu'il 
fît  descendre  le  feu  du  ciel  sur  les  Samaritains.  L'Apôtre  et 
tous  les  hommes  apostoliques  ont  donc  cru  devoir  huma- 
niser leur  zèle  ,  et  lui  donner  un  certain  attrait  d'où  dépend 
son  efficace  et  sa  force.  Or  je  l'ai  dit  :  le  correctif  infaillible 
et  sûr  d'un  zèle  trop  impétueux  et  trop  vif  pour  les  autres  , 
est  le  zèle  qu'on  doit  avoir  pour  soi-même.  P.  i52,  i55. 

Car  ,  un  homme  zélé  pour  soi-même ,  quelque  bien  qu'il 
envisage  hors  de  soi ,  a  toujours  en  vue  de  ne  perdre  jamais 


DES   SERMONS»  483 

{a  charité.  Or,  la  charité  a  toutes  les  qualités  qui  peuvent 
modérer  et  adoucir  notre  zèle  à  l'égard  du  prochain.  Le  zèle 
pour  le  prochain  est  naturellement  impatient  :  on  en  vou- 
drait voir  d'abord  le  succès  :  mais  la  charité  est  patiente, 
surtout  quand  on  considère  avec  quelle  patience  le  Dieu  de  la 
charité  en  use  lui-même  à  notre  égard.  P.  i53 — 1 56. 

Gomme  notre  zèle  est  impatient,  il  devient  dur,  fâcheux, 
mortifiant,  plein  d'amertume.  De  vous  dire  que  le  zèle  du 
Sauveur  du  monde  n'a  point  été  de  cette  nature  ,  et  que  c'est 
par  un  zèle  tout  différent  qu'il  a  gagné  les  cœurs,  ce  seroit 
une  espèce  de  démonstration  dont  il  n'y  a  personne  qui  ne 
dût  être  touché.  Mais  laissant  toute  autre  preuve,  je  m'en  tiens 
au  même  principe  :  car  la  charité  est  douce,  surtout  quand 
nous  pensons  avec  quelle  douceur  nous  voulons  qu'on  nous 
traite  nous-mêmes ,  quelle  est  la  foihlesse  des  malades  dont 
nous  entreprenons  la  guérison  ,  et  qu'un  zèle  enfin  sans 
condescendauce  et  sans  ménagement  ne  sert  qu'à  leur  don- 
ner horreur  du  remède  et  qu'à  les  rebuter.  P.  1 56—  i5cj. 

Cette  charité  demande  bien  des  réflexions  et  un  grand 
empire  sur  soi-même  ,  j'en  conviens  :  mais  souvenez-vous 
qu'il  s'agit  du  salut  de  votre  frère.  Allumez,  Seigneur, 
dans  nos  cœurs  ce  feu  divin  ,  ce  saint  zèle  dontbrûloit  votre 
Prophète  ,  et  dont  vous  avez  brûlé  vous-même  sur  la  terre. 
P.  i5<),  160. 


Sermon  pour  le  mercredi  de  la  troisième  semaine , 
sur  la  parfaite  Observation  de  la  loi ,  pag.  161. 

Sujet.  Des  docteurs  et  des  pharisiens  venus  de  Jérusalem 

s'adressèrent  à  Jésus-Christ  ,  et  lui  dirent  :  Pourquoi  vos  dis-> 

ciples   violent-ils  les  traditions  des  anciens  !  Mais  il  leur  ré-> 

pondit  :  Pourquoi   vous-mêmes  violez-vous  le  commandement 

de  Dieu  pour  suivre  votre  tradition!  Nous  tombons  dans  un 

désordre  tout  opposé  à  celui  des  pharisiens.  Car  le  désordre 

des  pharisiens  étoit  de  s'attacher  aux  petites  choses  et  de 

négliger  les  grandes  j  et  le  nôtre  est  de  nous  borner  quel— 

o 


484  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

quefois  tellement  aux  grandes  ,  que  nous  croyons  pouvoir 
impunément  mépriser  les  petites.  Or,  sans  parler  des  pha- 
risiens ,  mais  de  nous-mêmes  ,  j'entreprends  de  vous  faire 
voir  dans  ce  discours ,  que  de  manquer  volontairement  et 
habituellement  aux  moindres  devoirs,  c'est  s'exposer  à  violer 
bientôt  et  en  mille  rencontres  les  plus  grands  préceptes 
de  la  loi.  Compliment  à  la  Reiive.  P.  161  — 163. 

Division.  L'homme  est  orgueilleux  ,  et  il  est  aveugle.  Son 
orgueil  le  porte  à  l'indépendance  ,  et  lui  donne  un  penchant 
secret  à  s'affranchir  de  la  loi.  Son  aveuglement  l'empêche  de 
bien  connoître  ses  devoirs,  et  de  bien  discerner  ce  qu'il  y  a 
de  plus  ou  de  moins  essentiel  dans  la  loi.  Or  ,  je  dis  que  de 
s'assujettir  aux  moindres  obligations  de  la  loi  ,  c'est  un 
préservatif  nécessaire  ,  et  pour  réprimer  l'orgueil  de  notre 
cœur  ;  i.re  partie  :  et  pour  corriger  les  erreurs  de  notre 
esprit,  ou  pour  en  prévenir  les  suites  funestes  j  2.e  partie. 
P.  i63,  164. 

I.re  Partie.  Fidélité  aux  moindres  obligations  de  la  loi, 
préservatif  nécessaire  contre  l'orgueil  de  notre  coeur.  A  re- 
monter jusqu'à  la  source  de  la  corruption  de  l'homme  ,  il 
est  évident  que  le  premier  de  tous  les  désordres  ,  c'est  l'or- 
gueil i  et  que  le  premier  effet  de  l'orgueil ,  c'est  l'amour  de 
l'indépendance  et  de  la  liberté.  Cependant  il  y  a  des  lois 
d'une  autorité  si  vénérable  et  d'une  obligation  si  bien  fondée 
dans  les  principes  de  la  raison  ,  que  ,  quelque  passion  que 
nous  ayons  pour  la  liberté,  nous  ne  pouvons  presque  nous 
départir  de  l'attachement  respectueux  et  de  la  soumission 
qu'elles  exigent  de  nous  ;  et  ces  lois  sont  celles  de  la  religion  et 
de  la  conscience.  Voilà  donc  comme  une  espèce  de  combat 
dans  l'homme  entre  son  orgueil  et  sa  raison  :  sa  raison  , 
qui  veut  qu'il  se  soumette  ;  et  son  orgueil  ,  qui  ne  le  veut 
pas.  Qui  l'emporte  des  deux?  ni  l'un  ni  l'autre,  si  nous 
avons  égard  aux  comméxicemetis  ,  parce  que  d'abord  ils 
sont  presque  l'un  et  l'autre  d'égale  force.  Mais  voici  ce  qui 
arrive  ,  quand  l'homme  commence  à  quitter  Dieu  :  c'est 
qu'il  observe  les  grandes  choses  avec  quelque  fidélité,  et 
qu'il  ne  se  fait  plus  une  règle  de  garder  les  petites.  Pour  ne 


DES    SERMONS.  485 

pas  absolument  se  soustraire  à  la  loi  de  Dieu  ,  il  se  soumet 
aux  premières  ;  et  pour  ne  pas  aussi  captiver  entièrement 
sa  liberté  ,  il  ne'glige  les  autres.  De  là  que  s'ensuit-il  ï  c'est 
que  par  cette  liberté  présomptueuse  ,  ou  pour  mieux  dire  , 
par  ce  libertinage  qui  lui  fait  négliger  certaines  obligations 
moins  importantes  et  moins  étroites  ,  il  vient  enfin  à  tout 
entreprendre  contre  la  loi  de  Dieu.  P.  164 — 168. 

En  effet  ,  dit  saint  Bernard  ,  le  juste  par  état  et  le  pé- 
cbeur  par  état  marchent  de  telle  sorte  dans  le  chemin  ou  du 
vice  ,  ou  de  la  vertu  ,  qu'ils  n'en  sont  pas  même  fatigués. 
Mais  il  y  en  a  qui  souffrent ,  et  ce  sont  ces  chrétiens  impar- 
faits qui  voudroient  tenir  le  milieu  ,  c'est-à-dire  ,  qui  vou- 
droient  secouer  le  joug  de  la  conscience  et  de  la  religion 
dans  les  petites  choses  ,  et  qui  ne  voudroient  pas  le  rompre 
dans  les  grandes.  Car  ils  ont  à  souffrir  de  tous  les  côtés  : 
du  côté  de  la  grâce  à  laquelle  ils  résistent ,  et  du  côté  de  la 
passion  qu'ils  ne  satisfont  pas  pleinement.  Or  ,  prenez  garde, 
poursuit  saint  Bernard  ,  comme  cet  état  est  un  état  de  vio- 
lence ,  il  ne  peut  pas  durer.  Bientôt  la  passion  et  l'amour  de 
la  liberté  prévaut  ;  et  voilà  d'où  sont  venus  presque  tous 
les  scandales  et  tous  les  désordres  qui  ont  éclaté  dans  le 
monde.  P.  169 — 171. 

De  là  les  grands  attentats  de  l'hérésie.  Exemple  de  Luther. 
Son  obstination  à  refuser  de  se  soumettre  sur  un  point  qui 
du  reste  n'étoit  pas  essentiel  dans  la  religion  et  qui  regar- 
doit  les  indulgences,  fit  dans  la  suite,  de  ce  catholique  et 
de  ce  religieux  ,  un  apostat  et  un  hérésiarque.  P.  171  — 175. 

De  là  les  prodigieux  égaremens  de  l'impiété.  Par  où  tant 
d'impies  ont-ils  commencé  à  perdre  la  foi  l  par  quelques 
railleries  de  certaines  dévotions  populaires  ,  ou  par  quelque 
autre  principe  qui  leur  sembloit  aussi  léger  ,  et  qui  pouvoit 
l'être.  P.  175,   174. 

De  là  les  affreux  relâchemens  de  la  discipline  de  l'Eglise. 
Ils  ne  se  sont  pas  introduits  tout  .  coup  par  un  soulèvement 
subit  et  général  des  fidèles ,  et  par  une  rébellion  formée 
contre  les  saintes  lois  que  l'Eglise  leur  prescrivoit  ;  mais  , 
suivant  la  remarque  de  saint  Bernard  ,  par  des  exemptions 


486  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

en  apparence  respectueuses  ,  que  chacun  sous  divers  pré- 
textes a  voulu  s'accorder  ,  ou  même  a  su  obtenir  des  puis- 
sances supérieures  au  préjudice  du  droit  commun.  Dis- 
penses dont  le  même  Père  se  plaignoit  si  hautement  dans  une 
lettre  qu'il  en  écrivit  à  un  grand  pape.  P.  174 — 177. 

De  là  la  ruine  particulière  de  tant  d'ames.  Car,  on  ne  se 
pervertit  pas  dans  un  moment  ;  mais  il  y  a  ,  dit  S.  Gi'égoire  , 
pape  ,  un  apprentissage  pour  le  vice  comme  pour  la  vertu  , 
et  c'est  par  la  vanité  que  nous  nous  laissons  conduire  à  l'ini- 
quité :  A  vanitate  ad  iniquitatem.  Une  parure  immodeste  , 
«ne  lecture  agréable  mais  dangereuse  ,  une  conversation 
libre  ,  un  commerce  honnête  en  apparence  avec  telle  per- 
sonne ,  voilà  la  vanité  :  mais  c'est  ce  qui  vous  remplira  de 
l'amour  de  vous-même  et  de  l'amour  du  monde  ,  ce  qui 
tous  retracera  dans  l'esprit  les  pins  sales  idées,  ce  qui  fera 
naître  dans  votre  cœur  les  désirs  les  plus  criminels,  enfin  , 
ce  qui  allumera  dans  vous  une  passion  dont  vous  ne  serez 
presque  plus  le  maître  ,  et  qui  vous  emportera  aux  derniers 
excès.  P.  177—179. 

C'est  à  quoi  vous  ne  pouvez  trop  prendre  garde.  Il  est 
vrai  que  pour  observer  jusqu'aux  moindres  devoirs  ,  il  en. 
doit  coûter  bien  des  violences  :  mais  l'évangile  ne  nous  en- 
seigne point  d'autre  voie  du  salut  que  la  voie  étroite  ,  et 
Jésus-Christ  nous  avertit  qu'il  faut  faire  effort  pour  entrer 
dans  le  royaume  des  cicux.  N'espérons  pas  d'en  élargir  la 
porte  ;  mais  disons  plutôt  :  Le  chemin  du  salut  est  étroit  ;  je 
dois  donc  aussi  resserrer  ma  conscience.  Car  il  n'y  a  point 
de  danger  pour  moi  à  me  restreindre  dans  les  bornes  démon 
devoir  j  au  lieu  que  je  dois  tout  craindre  si  je  viens  jamais 
à  les  franchir.  Je  ne  puis  être  trop  soumis  à  Dieu  ;  mais  je 
cours  risque  de  me  perdre,  si  je  ne  le  suis  pas  assez.  Ah  ! 
chrétiens  ,  on  cherchoit  autrefois  des  remèdes  pour  bannir  les 
6crupuJ.es  du  monde  ;  et  moi  je  voudrois  que  ce  qui  s'appelle 
le  monde  fût  aujourd'hui  rempli  de  scrupules.  P.  179 — 181.' 
II. c  Partie.  Fidélité  aux  moindres  obligations  de  la  loi  , 
préservatif  nécessaire  contre  l'aveuglement  de  notre  esprit, 
flieu  où  les  hommes  soient  plus  sujets  à  se  tromper ,  qu'ea 


DES    SERMONS.  4^7 

ce  qui  regarde  la  conscience  et  la  religion.  Si  donc  nous 
n'apportons  un  soin  extrême  à  nous  pre'server  des  illusions 
où  notre  aveuglement  peut  nous  conduire  ,  il  est  imman- 
quable que  nous  nous  y  tromperons.  Et  comment  ?  non  pas  , 
dit  saint  Bernard  ,  en  supposant  pour  grandes  les  fautes  qui 
sont  légères  de  leur  nature  :  car  il  est  rare  que  nos  erreurs 
nous  mènent  là  j  mais  en  supposant  pour  le'gères  celles  qui 
sont  en  effet  gricves  et  importantes  :  illusion  très-commune. 
Et  parce  que  cette  ignorance  ne  nous  justifie  pas,  et  que 
c'est  un  aveuglement  ou  affecté  par  malice  ,  ou  formé  par 
négligence,  on  se  précipite,  sans  y  penser,  dans  l'abîme  de 
perdition.   P.  i8x— 185. 

Mais  qu'un  homme  se  fasse  une  loi  de  ne  rien  négliger, 
jusqu'aux  plus  petits  devoirs  ,  cette  loi  le  met  à  couvert  de 
tout  ;  et  quand  il  seroit  du  reste  rempli  d'erreurs  ,  il  ne 
s'égarera  jamais  ,  parce  que  la  loi  qu'il  s'est  prescrite  lui 
servira  de  guide.  P.  i85 — 185. 

Nous  n'avons  que  trop  d'exemples  qui  nous  montrent  que 
le  relâchement  sur  certains  points  estimés  peu  nécessaires  , 
est  un  des  pièges  les  plus  dangereux  pour  nous  surprendre 
et  pour  nous  faire  tomber  dans  les  plus  grands  désordres. 
En  voulez-vous  par  rapport  à  la  religion  ?  Exemple  de  ce 
catholique  ignorant  dont  parle  saint  Augustin.  Un  manichéen 
l'ayant  fait  convenir  qu'un  aussi  petit  insecte  que  la  mouche 
n'avoit  pas  été  créé  de  Dieu  ,  et  le  conduisant  de  l'un  à 
l'autre  ,  lui  fit  enfin  avouer  que  Dieu  n'étoit  pas  le  créateur 
de  l'homme.  Exemple  de  l'hérésie  arienne.  Sur  quoi  rouloit 
alors  tout  le  schisme  du  monde  chrétien  ?  sur  un  seul  mot  ; 
savoir  ,  si  le  Verbe  devoit  être  appelé  consubstantiel  à  son 
Père  ,  on  semblable  en  substance.  Qu'importe  ,  disoient  les 
uns  ,  peu  éclairés  ?  une  différence  si  légère  doit-elle  troubler 
le  repos  de  l'Eglise  ?  Mais  saint  Athanase  ,  mieux  instruit  , 
leur  faisoit  voir  qu'en  négligeant  un  seul  mot,  ils  ruinoient 
tout  le  fondement  de  la  religion  chrétienne.  Et  n'est-ce  pas 
ainsi  qu'en  mille  rencontres  les  ennemis  de  l'Eglise  ,  pour 
éluder  ses  décisions  sur  certains  articles  ,  les  out  traités  de 
questions  vaines  et  inutiles?  P.  i85— 188. 


488  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

Que  n'aî-je  le  temps  d'appliquer  aux  mœurs  ce  que  j'ai  dit 
de  la  foi  l  Combien  de  pèches  toujours  griefs  dès  qu'ils  sont 
volontaires,  l'ignorance  nous  fait -elle  mettre  au  nombre 
des  petits  péchés  !  Combien  d'autres  dont  nous  mesurons 
la  grièvetè  ou  la  légèreté ,  non  suivant  ce  qu'ils  son!  en  effet 
dans  les  conjonctures  pre'sentes  ,  mais  selon  nos  idées  et  les 
de'sirs  de  notre  cœur  ?  Exemple  de  ces  deux  genres  de  pé- 
chés. P.  188 — 190. 

Le  remède  ,  ô  mon  Dieu  !  c'est  de  ne  se  permettre  jamais 
quoi  que  ce  soit  qui  puisse  en  quelque  sorte  blesser  votre 
loi.  Autrement  ma  perte  est  inévitable.  Car  ,  pour  me  ga- 
rantir des  chutes  fatales  dont  je  suis  menace  ,  il  faudrait , 
ou  que  je  ne  fusse  plus  exposé  aux  erreurs  de  mon  esprit, 
©u  qu'une  étude  constante  et  assidue  suppléât  aux  lumières 
qui  me  manquent.  Or,  je  ne  puis  espérer  l'un  ,  ni  compter 
sur  l'autre.  Le  plus  court  et  le  plus  sûr  est  de  m'interdire 
tout  péché.  Alors  je  n'aurai  plus  besoin  ,  quand  il  s'agira  de 
votre  loi  ,  de  l'examiner  de  si  près.  Je  pourrai  compter  sur 
Vous  et  sur  moi-même  :  sur  vous  ,  parce  que  vous  n'aban- 
donnez point  une  ame  fidèle  ;  sur  moi-même  ,  parce  que 
j'aurai  le  plus  assuré  préservatif  contre  la  fragilité  et  le 
penchant  de  mon  cœur.  P.  iqo,  191. 

Heureux,  mes  frères,  si  vous  entrez  dans  ces  sentimens. 
Mettez-vous  en  état  par  là  d'entendre  de  la  bouche  de  Jésus- 
Christ  cette  consolante  parole  :  Bon  serviteur,  vous  avez  été 
fidèle  en  peu  de  chose  j  prenez  possession  de  mon  royaume 
céleste,   et  goûtez-y  une  félicité  éternelle.  P.    191,    192. 

Sermon  pour  le  jeudi  de  la  troisième  semaine,  sur  la 
Religion  et  la  Probité,  pag.  19$. 

Sujet.  Tous  ceux  qui  avaient  des  malades  de  diverses  mala~ 
Aies  ,  les  amenoient  à  Jésus ,  et  il  le<  guérissoit  tous  en  les  tou- 
chant. Or ,  les  démons  sortoient  de  plusieurs po  sédés ,  criant ,  et 
disant  :  Vous  êtes  le  Fils  de  Dieu.  Mais  il  les  reprenait ,  et  ne 
leur  permettait  pas  de  parler  ,  parce  qu'ils  savaient  qu'il  était 
le  Messie.  C'est  le  témoignage  que  rendoient  les  dénions 


DES   SERMONS.  4&9 

au  Fils  de  Dieu  :  mais  témoignage  que  ce  Dieu -homme 
méprise  et  qu'il  rejette,  parce  que  ce  n'e'toit  qu'un  témoi- 
gnage  forcé,  et  que  tandis  qu'ils  sembloicnt  l'honorer  d'une 
part ,  ils  le  blasphémoient  de  l'autre  et  le  renonçoient.  En 
vain  donc  rendons-nous  à  Dieu  un  culte  apparent  ,  si  dans 
la  pratique  nous  démentons  par  nos  mœurs  ce  que  nous  con- 
fessons de  bouche  ,  et  si  nous  n'en  devenons  pas  plus  fidèles  à 
nos  devoirs.  Je  dis  même  aux  devoirs  les  plus  communs 
de  la  société  ,  et  les  plus  ordinaires  dans  l'usage  de  la  vie  et 
le  commerce  du  monde.  C'est  ce  qui  m'engage  à  vous  faire 
voir  dans  ce  discours  ,  le  rapport  nécessaire  qu'il  y  a  entre 
la  religion  et  la  probité.  P.  K)5  — 195. 

Division.  Quoique  la  probité  selon  le  monde  ,  et  la  reli- 
gion, soient  très-différentes  et  dans  leurs  principes,  et  dans 
leurs  objets,  et  dans  les  fins  qu'elles  se  proposent,  la  liaison 
néanmoins  est  si  étroite  entre  l'une  et  l'autre  ,  qu'à  les 
prendre  dans  toute  l'étendue  qu'elles  doivent  avoir,  on  peut 
dire  absolument  qu'elles  sont  inséparables.  Point  de  probité 
sans  religion  ;  ire  partie.  Point  de  religion  sans  probité  j  2.e 
partie.  P.  195 ,    196. 

I.re  Partie.  Point  de  probité  sans  religion  :  pourquoi  '  1. 
parce  qu'il  n'y  a  que  la  religion  qui  puisse  être  un  principe 
universel  et  un  fondement  solide  de  tous  les  devoirs  de  la 
probité  ;  2.  parce  que  tout  autre  motif  que  celui  de  la 
religion  ,  n'est  point  à  l'épreuve  de  certaines  tentations  , 
où  la  vraie  probité  se  trouve  sans  cesse  exposée  ;  5.  parce  que 
quiconque  a  secoué  le  joug  de  la  religion ,  n'a  plus  de  peine 
à  s'émanciper  de  toutes  les  autres  lois  qui  pouvoient  le  re- 
tenir dans  l'ordre  ,  ni  à  se  défaire  de  tous  les  engagemens 
qu'il  a  dans  la  société  humaine ,  et  sans  lesquels  lu  probité 
ne  peut  subsister.  P.  196,    197. 

1.  La  religion  est  le  seul  principe  sur  quoi  tous  les  de- 
voirs qui  font  la  vraie  probité  peuvent  être  solidement 
établis.  Car  c'est  la  religion,  dit  saint  Thomas  ,  qui  nous  lie 
à  Dieu  ;  et  c'est  en  Dieu  ,  comme  dans  leur  centre ,  que 
sont  réunis  tous  les  devoirs  qui  lient  les  hommes  entre  eux 
par  le  commerce  d'une  étroite  société.  Ainsi ,  en  vertu  de  la 


49°  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

loi  que  j'ai  reçue  et  que  je  me  lais  de  servir  Dieu  ,  je  rends 
à  chacun,  par  une  conséquence  nécessaire,  tout  ce  qui  lui 
est  dû,  parce  qu'en  Dieu  seul  je  trouve  ce  qui  m'oblige  à 
tout  cela.  P.  197,  198. 

En  effet ,  c'est  cette  vue  de  Dieu  et  de  sa  loi ,  cette  vue  de 
conscience  qui  fait  que  je  me  soumets  ,  et  que  je  ne  manque 
à  rien.  Et  voilà  la  preuve  dont  se  servoit  Tertullien  pour 
convaincre  les  païens  qu'ils  dévoient  regarder  notre  religion 
comme  une  religion  utile  à  la  sûreté  et  au  bien  commun. 
Car  c'est  cette  religion,  leur  disoit-il ,  qui  nous  apprend  à 
prier  pour  vos  césars  ,  à  servir  fidèlement  dans  vos  armées  , 
à  payer  exactement  et  sans  fraude  les  tributs  et  les  impôts 
publics.  Et  certes,  si  dans  un  Etat  toutes  choses  se  traitoient 
selon  les  lois  du  christianisme ,  quel  ordre  n'y  verroit-on 
pas  ,  et  quelle  paix  !  P.  198 — 200. 

Mais  que  le  principe  de  la  religion  ,  ce  premier  mobile  , 
vienne  une  fois  à  être  détruit  ou  altéré  dans  un  esprit,  plus  de 
règle  ni  de  conduite  ,  plus  d'honnêteté  de  mœurs  ,  du  moins 
constante  et  générale.  Car,  sur  quoi  seroit-elle  fondée?  sur 
la  raison  ?  Mais  qu'est-ce  que  la  raison  corrompue  par  le 
péché  et  affoiblie  par  les  passions  ;  et  quels  scandales  arri- 
veroient ,  si  chacun  selon  son  caprice  et  selon  son  sens  se 
faisoit  l'arbitre  de  ce  qu'il  peut ,  de  ce  qu'il  doit ,  de  ce  qui 
lui  appartient ,  de  ce  qui  lui  est  permis  ?  C'est  pour  cela  que 
dans  les  affaires  du  monde  ,  dans  les  traités ,  on  exige  des 
sermens  ,  qui  sont  des  protestations  publiques  et  solennelles 
de  religion  :  preuve,  dit  saint  Chrysostôme,  que  sans  le 
sceau  de  la  religion  ,  ou  ne  croit  pas  pouvoir  compter  sur 
la  raison  des  hommes.  P.  200—202. 

J'en  appelle  à  votre  propre  sentiment.  Qui  de  vous  vou- 
droit  que  sa  vie  et  sa  fortune  fussent  entre  les  mains  d'un 
homme  sans  religion  ?  Un  athée  même  se  confiera  plutôt  à 
un  homme  qui  a  de  la  religion  ,  qu'à  un  impie  comme  lui. 
P. 202. 

Vous  me  direz  qu'indépendamment  de  la  religion  ,  il  y  a 
un  certain  amour  de  la  justice  que  la  nature  nous  a  inspiré. 
Mais  sans  examiner  quel  seroit  cet  amour  de  la  justice ,  y 


DES   SERMONS.  491 

auroit-il  beaucoup  d'hommes  dans  le  monde  qui  s'en  piquas- 
sent ,  s'ils  e'loient  persuadés  qu'il  n'y  a  ni  Dieu ,  ni  religion  ?  Je 
me  regarderais  alors  moi-même  comme  ma  fin  ;  et  par  une 
conse'quence  nécessaire,  je  rapporterais  tout  à  moi,  et  je 
croirois  avoir  droit  de  sacrifier  tout  pour  moi.  Et  c'est  ici  que 
je  dois  vous  faire  remarquer  l'extravagance  de  cette  politique 
malheureuse  dont  un  faux  sage  de  ces  derniers  siècles  s'est 
glorifie'  d'être  l'auteur.  Politique  qui  ne  reçoit  de  religion 
qu'autant  qu'il  en  faut  pour  bien  faire  son  personnage  selon 
le  monde  ,  et  qui  n'en  retient  que  l'apparence  et  la  figure. 
Sans  employer  bien  d'autres  preuves  contre  une  si  détestable 
maxime,  je  me  contente  de  dire  que  cette  damnable  politi- 
que se  détruit  par  elle-même.  Car  elle  reconnoît  au  moins 
la  ne'cessité  d'une  religion  apparente  pour  contenir  les 
peuples  dans  le  devoir,  et  par  là  même  elle  convient  que 
la  raison  seule  n'est  pas  capable  d'entretenir  dans  le  monde 
cette  probité  qui  le  doit  régler.  D'où  je  conclus  ,  moi  ,  la 
ne'cessité'  d'une  vraie  religion  ,  puisque  la  vraie  probité  ne 
peut  être  fondée  sur  le  mensonge.  P.  202 — 2o5. 

2.  Tout  autre  motif  que  celui  de  la  religion  ,  n'est  point 
à  l'épreuve  de  certaines  tentations  délicates  où  le  devoir  et 
la  probité  se  trouvent  sans  cesse  exposés.  J'appelle  tentations 
délicates,  lorsque  l'intérêt  et  la  justice  sont  en  compromis, 
et  qu'on  peut  aux  dépens  de  l'une  ménager  l'autre.  N'est-ce 
pas  là  que  nous  voyons  tous  les  jours  la  raison  succomber, 
si  elle  n'est  soutenue  par  la  religion?  et  de  là  tant  de  désor- 
dres dans  tous  les  états  et  toutes  les  conditions  de  la  vie  , 
parce  que  dans  tous  les  états  et  toutes  les  conditions  il  y  a 
peu  de  religion.  P.  2o5 — 208. 

Aussi  quand  le  démon  vint  tenter  Jésus-Christ ,  par  où  ce 
Dieu-homme  surmonta-t-il  la  tentation  ?  par  la  religion  : 
Dorninum  Deum  tuum  adorabis.  Au  contraire,  manquons  de 
religion  ,  il  n'y  aura  point  de  tentation  ,  point  d'intérêt  qui 
ne  nous  surmonte.  Et  cela  est  encore  plus  vrai  d'un  déser- 
teur de  la  foi ,  lequel ,  après  avoir  eu  autrefois  de  fc»  religion  , 
n'en  a  plus  maintenant.  C4ar  ,  que  ne  peut-on  pas  craindre 
d'un  homme  qui  s'est  défait  de  la  crainte  de  son  Dieu  \ 
P.  208. 


4jp  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

3.  Un  homme  sans  religion  n'a  donc  plus  tle  peine  à  s'éman- 
ciper de  toutes  les  autres  lois  qui  pouvoient  le  retenir  dans 
l'ordre  ,  ni  à  renoncer  aux  engagemens  les  plus  inviolables 
qu'il  a  dans  la  société  humaine,  et  sans  quoi  la  probité  ne  peut 
subsister.  Engagemens  de  dépendance  ,  engagemens  de  jus- 
tice ,  engagemens  de  fidélité,  engagemens  même  du  sang 
et  de  la  nature.  Ce  qui  apprend  aux  rois  et  à  tous  les  maîtres 
du  siècle,  à  ne  point  souffrir  auprès  d'eux  de  libertins.  Ce 
qui  nous  apprend  à  les  combattre  nous-mêmes,  ou  à  les  fuir. 
Honorons  notre  religion.  Tandis  qu'elle  subsistera  dans 
nous,  Dieu  sera  avec  nous  ;  ou  si  le  péché  nous  le  fait  per- 
dre, nous  aurons  toujours  une  voie  pour  le  retrouver.  Mais 
si  nous  laissons  éteindre  cette  lumière  ,  quelle  sera  notre 
ressource?  P.  208 — 211. 

II. e  Partie.  Point  de  religion  sans  probité,  je  dis  de  vraie 
religion.  Car,  toute  notre  religion,  sans  la  probité,  n'est  1. 
qu'un  fantôme  de  religion,  2.  qu'un  scaudale  de  religion. 
P.  21 1  ,  212. 

1.  Fantôme  de  religion.  Si  quelqu'un  de  vous,  disoit  saint 
Jacques,  croit  avoir  de  la  religion  ,  et  que  néanmoins  il  ne 
réprime  pas  sa  langue,  qu'il  sache  que  sa  religion  est  vaine  : 
Hujus  vana  est  religio.  Or  ,  si  l'apôtre  a  pu  parler  ainsi  de  la 
médisance,  que  sera-ce  de  mille  desordres  encore  plus  es- 
sentiels qui  détruisent  entièrement  la  probité  dans  le 
commerce  des  hommes  ,  et  que  certains  hommes  préten- 
droient  néanmoins  pouvoir  accorder  avec  la  religion  ?  Pages 
212 — 214. 

Comme  la  grâce  suppose  la  nature,  et  que  la  foi  est  entée  , 
pour  ainsi  dire  ,  sur  la  raison  ;  aussi  la  religion  a-t-elle  pour 
base  la  probité.  Car  elle  veut ,  dit  saint  Jérôme  ,  un  sujet 
digne  d'elle  et  digne  de  Dieu.  Etre  juste,  être  fidèle  ,  être 
désintéressé,  être  sans  reproche  dans  l'estime  du  monde; 
et  pour  soutenir,  pour  sanctifier  toutes  ces  vertus,  avoir 
de  la  religion  et  être  chrétien  ,  voilà  l'ordre  invariable  et 
auquel  il  faut  que  la  religion  se  conforme.  Sans  cela  ,  Dieu 
réprouve  votre  culte  ;  et  comment  agréeroit-il  ce  qui  même 
devant  les  hommes  est  condamnable.'  Mais  nous  renversons 


DES   SERMONS.  4g3 

cet  ordre ,  et  nous  nous  formons  de  grandes  ide'es  de 
religion  qui  ne  sont  appuyées  sur  rien,  parce  qu'en  même 
temps  noas  négligeons  les  premiers  devoirs  de  la  fidélité 
et  de  la  justice.  Qu'est-ce  que  cela,  sinon  un  fantôme.  P.  214 
—217. 

2.  Scandale  de  religion.  Car  c'est  ce  qui  expose  la  religion 
au  mépris  et  à  la  censure  ,  ce  qui  donne  au  libertinage  une 
espèce  de  supériorité  et  d'ascendant  sur  elle.  Je  sais  qu'il 
faudroit  distinguer  la  religion  ,  de  ceux  qui  la  professent  : 
mais  le  monde  est-il  assez  e'quitahle  pour  faire  cette  dis- 
tinction l  Quand  donc  on  voit  des  chre'tiens  sans  probité', 
c'est-à-dire,  inte'resse's,  colères ,  violens,  vindicatifs,  im- 
pitoyables, dissimule's,  artificieux,  fourbes ,  imposteurs, 
quel  avantage  l'impie'te'  n'en  tire-t-elle  pas?  P.  217  ,    218. 

Mais  ayons  de  la  probité'  ;  soyons  bienfaisans  ,  doux,  affa- 
bles, prévenans,  humbles,  intègres,  modestes,  patient, 
sans  détour,  sans  artifice,  sans  ostentation ,  sans  hauteur, 
c'est  ce  qui  e'difieraplus  le  monde  que  toutes  nos  ferveurs  et 
toutes  nos  pénitences.  Tel  est ,  Seigneur,  le  témoignage  que 
vous  attendez  de  nous  :  et  quelle  honte  pour  un  chré- 
tien ,  de  ne  pas  faire  au  moins  en  partie  par  la  pureté  de 
ses  mœurs ,  ce  que  tant  de  martyrs  ont  fait  par  leur  iné- 
branlable constance  au  milieu  des  plus  rigoureux  tourmens  ! 
P.  218,  219. 

Sermon  pour  le  vendredi  de  la  troisième  semaine,  sur 
la  Grâce  3  pag.  220. 

Sujet.  Jésus  lui  répondit  :  Si  vous  connaissiez  le  don  de 
Dieu.  Ce  don  de  Dieu  que  ne  connoissoit  pas  encore  la 
femme  samaritaine,  c'est  la  grâce.  Don  précieux  que  nous 
ne  connoissons  pas  assez  nous-mêmes,  et  que  nous  ne  pre- 
nons pas  soin  de  connoître  :  d'où  vient  que  souvent  nous  le 
recevons  en  vain.  Il  est  donc  important  de  vous  en  donner 
une  juste  idée  ,  et  c'est  à  quoi  je  vais  travailler  dans  ce  dis- 
cours. P.  220,  221. 

Division.  Disposer  tout  avec  douceur  et  tout  exécuter 


494  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

avce  force  ,  ce  sont  les  deux  excellentes  propriétés  que 
l'Ecriture  attribue  à  la  sagesse.  Or,  ce  que  l'Ecriture  nous 
dit  de  la  sagesse  de  Dieu  ,  je  puis  le  dire  e'galement  de 
la  grâce,  puisque  la  grâce  dont  je  parle  ,  n'agit  en  nous 
que  comme  l'instrument  de  cette  sagesse  souveraine  qui 
est  eu  Dieu  la  cause  principale  de  notre  salut.  Douceur 
de  la  grâce;  i.re  partie.  Force  de  la  grâce  j  2.c  partie. 
L'une  et  l'autre  paroît  dans  la  conversion  de  la  Samaritaine. 
P.  221 — 225. 

I.re  Partie.  Douceur  de  la  grâce.  C'est  par  là  que  la 
grâce  touche  le  pécheur  ,  et  qu'elle  devient  victorieuse.  Or, 
cette  douceur  consiste,  i.  en  ce  que  la  grâce  nous  attend; 
2.  en  ce  qu'elle  prend  les  temps  et  les  occasions  favorables 
pour  nous  gagner  ;  3.  en  ce  qu'elle  est  toujours  la  pre- 
mière à  nous  prévenir;  4-  en  ce  qu'elle  nous  demande  ce 
qu'elle  veut  obtenir  ,  et  qu'au  lieu  de  le  demander  avec 
empire ,  elle  ne  l'obtient  que  par  voie  de  sollicitation  et 
d'invitation  ;  5.  en  ce  qu'elle  s'accommode  à  nos  inclinations 
et  aux  qualite's  de  notre  esprit  ;  6.  en  ce  qu'elle  ne  nous 
engage  à  rien  de  difficile  où  elle  ne  nous  fasse  trouver  de 
l'attrait  et  dont ,  maigre'  nos  répugnances  ,  elle  n'excite  en 
nous  le  désir.  C'est  ainsi  que  le  Fils  de  Dieu  convertit  la 
Samaritaine.  P.  225 — 225. 

i.  La  grâce  nous  attend.  Voyez  Jésus-Christ  fatigué  et 
assis  sur  le  bord  d'une  fontaine.  Qu'attend-il  l  une  péche- 
resse. De  quoi  est-il  fatigué  ?  non-seulement  du  chemin 
qu'il  a  fait ,  mais  d'avoir  si  long-temps  supporté  cette  ame 
criminelle  dans  ses  déréglemens.  Cependant  il  ne  se  rebute 
point,  et  il  est  encore  résolu  de  l'attendre.  Or,  combien  y 
a-t-il  de  pécheurs  que  Dieu  attend  de  la  sorte  ?  Il  n'y  a  que 
la  patience  d'un  Dieu  qui  puisse  aller  jusque-là;  celle  des 
hommes,  qui  n'a  pas  plus  d'étendue  que  la  petitesse  de 
leur  coeur,  est  bientôt  à  bout  :  mais  Dieu  est  patient ,  dit 
saint  Augustin ,  parce  qu'il  est  éternel ,  parce  qu'il  est  fort , 
parce  qu'il  est  Dieu.  Du  reste,  le  pécheur  doit-il  se  faire  de 
la  patience  de  Dieu ,  une  raison  pour  différer  sa  pénitence  l  h 
Dieu  ne  plaise.  Car  est-il  rien  de  plus  impie  que  de  se  pré- 


DES   SERMONS.  4g5 

valoir  de  la  grâce  de  Dieu  contre  Dieu  même  l  D'ailleurs, 
il  y  en  a  que  Dieu  n'attend  pas ,  on  du  moins  qu'il  n'attend 
que  jusqu'à  un  certain  terme  qui  nous  est  inconnu  :  et  rien 
ne  doit  plus  l'engager  à  ne  nous  pas  attendre,  que  l'espérance 
pre'somptueuse  dont  nous  nous  flattons  qu'il  nous  attendra. 
P. 225 — 229. 

2.  La  grâce  prend  les  temps  et  les  occasions  favorables  pour 
nous  gagner.  Ainsi  le  Sauveur  du  monde  ,  pour  traiter  avec 
la  Samaritaine,  prend  le  temps  où  elle  doit  venir  selon  sa 
coutume  puiser  l'eau.  Non  pas  que  Dieu  ait  besoin  de  ces 
ménagemens;  mais  c'est  dans  ces  me'nagemens  que  nous  de- 
vons admirer  sa  bonté'.  C'est  en  cela  même  aussi  que  de  sa- 
vans  tbe'ologiens  ont  fait  consister  l'efficace  de  la  grâce, 
fondés  sur  ces  paroles  de  l'Ecriture  :  Tempore  accepto  exau- 
divi  te,  et  in  die  salutis  adjuvi  te.  Y  a-t-il  un  pe'cheur  converti 
qui  n'attribue  en  partie  sa  conversion  à  certaines  rencontres  , 
et  qui  ne  se  souvienne  que  ce  fut  là  que  Dieu  lui  ouvrit  les 
yeux  et  lui  parla  au  cœur  l  Exemple  de  saint  Augustin.  Il  est 
donc  de  notre  sagesse  d'observer  ces  occasions  et  de  ne  les 
pas  manquer.  Mais  si  telle  occasion,  dites-vous,  est  une 
occasion  de  salut,  et  que  Dieu  y  ait  attacbe'  la  grâce  de  ma 
conversion,  il  est  sûr  que  je  me  convertirai.  Je  le  veux  ; 
mais  il  n'est  pas  moins  sûr  que  vous  ne  vous  convertirez 
jamais  sans  un  bon  usage  de  cette  grâce  et  de  l'occasion  où 
elle  vous  est  préparée.  P.  229 — 234. 

3.  La  grâce  est  la  première  à  nous  prévenir.  C'est  dans  la 
doctrine  des  Pères  ce  qu'elle  a  de  plus  essentiel  :  car  si  je  la 
pouvois  prévenir ,  dès-là  elle  ne  seroit  plus  grâce  ,  puis- 
qu'elle supposeroit  en  moi  le  mérite  de  l'avoir  prévenue. 
Ainsi  le  Fils  de  Dieu  prévient  cette  femme  de  Samarie  :  il 
l'aborde,  il  lui  parle.  Ainsi  veut-il  bien  encore  prévenir  tous 
les  jours  de  viles  créatures,  et  les  recbercber  lois  même 
qu'elles  s'éloignent  de  lui.  Mais  du  moins,  Seigneur,  puis- 
que vous  voulez  bien  commencer,  ne  répondrai-je  point  à 
votre  amour  l  Oui ,  mon  Dieu,  cette  bonté  prévenante  sera 
désormais  pour  moi  le  plus  puissant  motif  d'une  reconnois- 
sauce  et  d'une  fidélité  inviolable.  P.  254— 2Z6. 


496  TABLE   ET   ABttÉGÉ 

4-  Ce  que  veut  obtenir  la  grâce,  elle  nous  le  demande  j 
et  au  lieu  de  le  demander  avec  empire  ,  elle  ne  l'obtient 
que  par  voie  de  sollicitation  et  d'invitation.  Le  Sauveur  du 
monde  pouvoit  obliger  la  Samaritaine  à  lui  rendre  d'abord 
une  obéissance  forcée  :  mais  il  la  prie  de  l'écouter  et  de  le 
croire  :  Mulier  ,  crede  mihi.  Je  dis  plus  :  Dieu  par  sa  grâce 
nous  demande  peu  ,  pour  nous  donner  beaucoup.  Que  de- 
mande Jésus-Christ  à  la  Samaritaine  ?  un  peu  d'eau.  Que  lui 
promet-il  l  une  eau  salutaire  et  vivifiante  qui  rejaillira  jus- 
que dans  la  vie  éternelle.  Que  nous  demande  la  grâce  î  sou- 
vent, presque  rien.  Mais  ce  peu  qu'elle  nous  demande  ,  cette 
petite  victoire  ,  nous  met  en  état  de  recevoir  la  plénitude 
des  dons  célestes  et  d'éprouver  toutes  les  miséricordes  du 
Seigneur.  P.  256 — 258. 

5.  La  grâce  même  s'accommode  à  nos  inclinations  et  aux 
qualités  de  notre  esprit.  La  Samaritaine  éloit  curieuse  ,  et 
se  piquoit  d'être  savante  :  Jésus-Christ  ne  dédaigne  point  de 
s'entretenir  avec  elle  sur  les  plus  hauts  mystères  de  la  reli- 
gion. Sommes-nous  ardens  et  agîssans  ?  la  crâce  nous  sanc- 
tifiepar  le  zèle.  Sommes  nous  tendres  et  affectueux?  elle  nous 
sanctifie  par  un  amour  sensible  pour  Dieu.  Sommes-nous 
d'une  humeur  facile  et  condescendante  l  elle  rectifie  celte 
facilité  d'humeur,  et  la  convertit  en  charité  pour  le  pro- 
chain :  Mulliformis  gratia  Dci.  P.  258 — 240. 

6.  La  grâce  ne  nous  engage  à  rien  de  difficile  où  elle  ne 
nous  fasse  trouver  de  l'attrait,  et  dont  malgré  nos  répu- 
gnances elle  n'excite  en  nous  le  désir.  Il  est  vrai  que  Dieu 
par  cette  grâce  nous  oblige  à  renoncer  au  monde  j  mais 
c'est  après  nous  en  avoir  fait  connoître  par  sa  grâce  même 
la  vanité  et  le  danger.  Il  est  vrai  que  cette  grâce  m'oblige  à 
faire  pour  Dieu  des  choses  contraires  à  la  nature  et  quelque- 
fois très-pénibles  :  mais  elle  m'y  porte  par  la  grandeur  des 
motifs  qu'elle  me  propose  ,  et  par  l'espérance  des  biens  ines- 
timables qu'elle  me  promet.  Si  vous  saviez  ,  dit  Jésus-Christ 
h  cette  femme  de  notre  évangile,  quel  est  celui  qui  vous 
parle,  et  ce  que  vous  pouvez  attendre  de  lui  !  P.  240—242. 

Telle  est  la  conduite  de  la  grâce.  Telle  doit  être  par  pro- 
portion 


DES   SERMONS.  ^97 

portion  la  nôtre,  prêtres  du  Seigneur,  dans  le  saint  minis- 
tère que  nous  exerçons  pour  la  conversion  et  le  salut  des 
anies.  Ce  ne  sera  point  par  l'autorité  ,  ni  même  par  l'habileté, 
mais  par  notre  douceur  que  nous  les  gagnerons.  Je  ne  dis 
pas  qu'il  ne  faille  point  user  de  sévérité'  ;  mais  je  dis  que 
ce  doit  être  une  sévérité  discrète  ,  une  sévérité  compatissante, 
une  sévérité  qui  se  fasse  aimer  et  qui  rende  le  joug  de  Dieu 
supportable.  P.  242 — 246. 

II.e  Partie.  Force  de  la  grâce.  Il  m'a  toujours  paru  ,  et 
il  me  paroît  encore  ,  qu'une  des  preuves  les  plus  convain- 
cantes de  la  vérité  de  notre  foi ,  est  de  voir  ce  que  la  grâce 
opère  quelquefois  en  certaines  âmes  :  et  quand  je  n'euvisa- 
gerois  que  la  conversion  de  la  Samaritaine,  je  conclurois 
sans  hésiter,  qu'il  y  a  un  principe  surnaturel  qui  agit  en  nous: 
Digitus  Dei  est  hic.  Double  miracle  de  la  vertu  toute-puis- 
sante de  la  grâce  dans  cette  conversion,  l'un  par  rapport  à 
l'esprit,  l'autre  par  rapport  au  cœur.  1.  Miracle  de  la  grâce 
dans  la  victoire  qu'elle  remporte  sur  l'esprit  de  la  Sama- 
ritaine; 2.  miracle  de  la  grâce  dans  le  changement  qu'elle 
fait  du  cœur  de  la  Samaritaine  ;  5.  l'un  et  l'autre  ,  miracles 
de  la  grâce  opérés  d'une  manière  toute  miraculeuse.  P.  246, 
247. 

i.  Miracle  de  la  grâce  et  de  sa  force  dans  la  victoire  qu'elle 
remporte  sur  l'esprit  de  la  Samaritaine.  G'étoit  tout  ensemble 
une  infidèle  et  une  hérétique.  Or,  vous  savez  l'extrême  diffi- 
culté, pour  ne  pas  dire  l'impossibilité  morale,  de  réduire 
un  esprit,  surtout  l'esprit  d'une  femme,  quand  elle  est  de 
ce  caractère.  C'est  néanmoins  ce  que  la  grâce  opère  aujour- 
d'hui. Jésus-Christ  ramène  d'abord  cette  femme  de  Samarie 
à  la  pureté  du  culte  juif;  et  il  en  fait  ensuite  une  chrétienne. 
Hœc  mutatio  dexterœ  Excelsi.  P.  247 — 240. 

2.  Miracle  de  la  grâce  et  de  sa  force  dans  le  changement 
du  cœur  de  la  Samaritaine.  Elle  étoit  impudique  et  déréglée 
dans  ses  mœurs.  Elle  vivoit  dans  un  concubinage  public.  Elle 
y  étoit  depuis  long-temps,  et  elle  en  avoit  contracté  l'habi- 
tude. Or,  s'il  y  a  une  maladie  difficile  à  guérir,  c'est  celle- 
là.  Mais  cette  pécheresse,  cette  prostituée,  cette  femme 
TOME   IU,  30 


«49^  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

esclave  des  plus  sales  passions  est  enfin  purifiée  et  sanctifiée. 
Hœc  mulatio  dexterœ  Excelsî.  P.  249 — 261. 

5.  Miracles  opérés  d'une  manière  toute  miraculeuse.  Ils 
ne  coûtent  au  Sauveur  du  monde  qu'un  moment.  Il  ne  dit 
qu'une  parole  à  la  Samaritaine  :  Ego  sum;  C'est  moi;  et  tout 
a  coup  la  voilà  convaincue,  la  voilà  touchée,  la  voilà  péné- 
trée des  plus  saints  et  des  plus  vifs  sentimens  de  pénitence. 
•Elle  ne  voit  point  faire  de  miracles  à  Jésus-Christ,  et  cette 
conversion  sans  miracles  n'est-elle  pas  le  plus  grand  miracle  l 
Elle  ne  se  convertit  point  à  lui  comme  la  Chananéenne  ,  parce 
qu'il  a  délivré  sa  fille  du  démon  j  ni  comme  l'hémorroïsse, 
parce  qu'il  lui  a  rendu  la  santé  :  mais  elle  se  convertit ,  elle 
s'attache  à  lui  pour  lui  seul.  Enfin  ,  elle  ne  se  contente  pas  de 
le  connoître,  elle  le  fait  connoîlre  aux  autres,  et  de  péche- 
resse qu'elle  étoit,  dit  saint  Grégoire  pape,  elle  se  trouve 
transformée  en  apôtre.  Hœc  mutatio  dexterœ  Excelsi.  P.  25 1 
—254. 

Quelle  conclusion  ?  espérons  tout  de  la  grâce  ;  et  quelques 
efforts  qu'il  y  ait  à  faire  pour  retourner  à  Dieu,  prenons  con- 
fiance. Si  Dieu  par  sa  miséricorde  vous  a  retiré  de  l'état  du 
péché  ,  imitez  le  zèle  de  la  Samaritaine  ,  et  travaillez  comme 
elle  à  ramener  autant  de  pécheurs  que  votre  exemple  est 
capable  d'en  attirer,  mais  surtout  ceux  qui  furent  les  com- 
plices de  votre  désordre.  Dites-leur  comme  David  pénitent  : 
T^enite  ,  audite  ,  et  narraho  quanta fecit  anïmœ  meœ;  Venez, 
écoutez  ,  et  je  vous  raconterai  ce  que  le  Seipneur  a  fait  pour 
moi ,  et  ce  qu'il  veut  faire  pour  vous.  Inspirez-nous  ce  zèle , 
ô  mon  Dieu  !  et  remplissez-nous  pour  cela  de  votre  esprit  , 
de  cet  esprit  de  douceur,  de  cet  esprit  de  force.  P.  254 — 2^8. 


Sermon  pour  le  dimanche  de  la  quatrième  semaine x 
sur  la  Providence ,  pag.  259. 

Sujet.  Jésus-Christ  levant  les  yeux,  et  voyant  qu'une  grande 
foule  de  peuple  venoit  à  lui ,  dit  à  Philippe  :  D'où  pourrons- 
nous  acheter  assez  de  pain  ,  pour  donner  à  manger  à  tout  ce 


DES    SERMONS.  499 

peuple!  Or,  il  disoit  ceci  pour  V éprouver  :  car  il  savait  bien 
ce  qu'il  allait  faire.  Ce  miracle  de  la  multiplication  des  pains 
nous  apprend  qu'il  y  aune  Providence  qui  gouverne  le  monde, 
et  à  laquelle  nous  devons  nous  soumettre.  Vérité  fondamen- 
tale de  notre  religion  qui  fera  la  matière  de  ce  discours. 
P.  25f) — 261. 

Division.  Le  devoir  et  l'intérêt  nous  engagent  à  reconnoî- 
tre  une  Providence  et  à  nous  y  soumettre.  Voyons  donc  ,  et 
le  désordre  de  l'homme,  et  son  malheur,  lorsqu'il  refuse  à 
Dieu  cette  soumission  :  le  désordre  de  l'homme,  par  rap- 
port à  son  devoir  ;  le  malheur  de  l'homme  ,  par  rapport  à 
son  intérêt.  En  deux  mots,  rien  de  plus  criminel  que 
l'homme  du  siècle,  qui  ne  veut  pas  se  soumettre  à  la  Pro- 
vidence :  i.re  partie.  Rien  de  plus  malheureux  cjue  l'homme 
du  siècle,  qui  ne  veut  pas  se  conformer  a  la  conduite  de  la 
Providence  ;  2.e  partie.  P.  26 r  ,  262. 

I.re  Paktie.  Rien  de  plus  criminel  que  l'homme  du  siècle 
qui  ne  veut  pas  se  soumettre  à  la  Providence.  Car  il  renonce 
à  cette  divine  Providence  ,  r.  ou  par  un  esprit  d'infidélité, 
parce  qu'il  ne  la  reconnoît  pas  et  qu'il  ne  la  croit  pas  ;  2.  ou 
par  une  simple  révolte  de  coeur,  parce  qu'en  la  reconnois- 
sant  même  et  en  la  croyant,  il  ne  veut  pas  lui  rendre  la 
soumission  qui  lui  est  due.  P.  262  ,    265. 

1.  Est-ce  par  un  esprit  d'infidélité,  et  parce  qu'il  ne 
croit  pas  la  Providence  ?  Mais  quel  désordre  ?  car  il  ne  con- 
noît  donc  plus  de  Dieu;  affreuse  impiété!  ou  hien  il  se  fait 
un  Dieu  monstrueux,  qui  n'a  nu!  soin  de  ses  créatures;  qui 
n'est  ni  juste ,  ni  bon  ,ni  sage,  puisqu'il  ne  peut  rien  être  de  tout 
cela  sans  providence  :  autre  supposition  non  moins  impie,  et 
qui  réduit  le  mondain  infidèle  à  être  plus  que  païen  ,  puis- 
qu'il peine  il  s'est  trouvé  quelques  sectes  païennes  qui  aient 
nié  la  Providence.  Ce  n'est  pas  assez  :  il  se  rend  incrédule 
et  insensé  contre  sa  raison  même.  Gomment  cela  l  le  voici. 
Quand  il  voit  un  Etat  bien  réglé,  il  conclut  qu'il  y  a  un 
maître  qui  le  gouverne;  et  il  ne  veut  pas  ainsi  raisonner  à 
i'égard  du  monde  entier.  Ajoutez  qu'il  n'y  a  point  d'homme 
qui  dans  sa  vie  ne  puisse  remarquer  certaines  conjonctures 

3a, 


5oO  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

où  il  s'est  trouvé  certains  périls  d'où  il  est  échappé,  certains 
événemens  heureux,  ou  malheureux,  qui  sont  pour  lui  au- 
tant de  preuves  personnelles  d'une  Providence.  Or,  cela  est 
vrai  surtout  de  ceux  qui  font  quelque  figure  dans  le  inonde  , 
et  qui  entrent  plus  dans  les  intrigues  du  monde.  Toutefois 
ce  sont  ceux-là  mêmes  qui  ont  moins  de  foi  à  la  Providence  , 
et  qui  semblent  plus  la  méconnoître.  Leur  aveuglement  va 
encore  plus  loin  :  car  ils  ne  veulent  pas  rendre  librement 
et  chrétiennement  à  la  Providence  un  aveu  qu'ils  lui  ren- 
dent souvent  par  nécessité,  ou  plutôt  par  emportement  de 
chagrin  et  de  désespoir.  Ce  mondain  qui  oublie  Dieu  dans 
la  prospérité,  est  le  premier  h  murmurer  contre  la  Provi- 
dence, quand  il  lui  survient  une  disgrâce.  Voici  quelque 
chose  encore  de  plus  surprenant ,  c'est  que  souvent  le 
libertin  veut  douter  de  la  Providence  par  les  raisons  mêmes 
qui  prouvent  invinciblement  une  Providence.  Car  ii  fonde  ses 
doutes  sur  ce  qu'il  voit  le  monde  rempli  de  désordres  :  mais 
pourquoi  sont-ce  des  désordres  ,  répond  saint  Cbrysostônie, 
sinon  parce  qu'ils  sont  contre  l'ordre  ?  et  qu'est-ce  que  cet 
ordre  auquel  ils  répugnent ,  sinon  la  Providence  !  Désordres 
dont  les  hommes  se  scandalisent;  et  de  ce  que  les  hommes 
s'eu  scandalisent,  n'est-ce  pas  un  témoignage  authentique 
de  la  Providence ,  qui  ne  permet  pas  que  ces  choses  soient 
autorisées  ,  et  qui  veut  pour  cela  que  parmi  les  hommes  elles 
aient  toujours  passé,  et  qu'elles  passent  toujours  dans  la 
suite  pour  scandaleuses?  Si  les  hommes  ne  se  scandalisoient 
de  rien,  l'iniquité  prévaudroit;  et  afin  qu'elle  ne  prévale 
pas,  la  Providence  fait  qu'on  se  scandalise  du  vice  et  qu'où 
aime  la  vertu.  P.  265—269. 

2.  Est-ce  par  une  simple  révolte  de  cœur  que  le  mondain 
s'élève  contre  la  Providence,  en  sorte  que  la  croyant  même, 
il  refuse  de  se  soumettre  à  elle  l  autre  désordre  encore  moins 
soutenable.Car,  quelle  témérité!  croire  une  Providence  qui 
préside  au  gouvernement  du  monde,  et  ne  vouloir  pas  se 
régler  par  elle  et  agir  de  concert  avec  elle.  Tel  est  néanmoins 
le  désordre  an  inonde.  On  croit  une  Providence,  et  l'on  vît 
comme  si  l'on  n'en  croyoit  pas.  En  effet ,  si  l'on  se  conduisoi 


DES    SERMONS.  5oi 

par  la  foi  de  la  Providence,  on  ne  seroit ,  ni  passionné  ,  ni 
emporté,  ni  vain,  ni  inquiet,  ni  fier,  ni  jaloux,  ni  ingrat 
envers  Dieu  ,  ni  injuste  envers  les  hommes.  Et  pourquoi  est- 
on  tout  cela  !  parce  qu'on  se  retire  des  voies  de  la  Providence. 
P.  269 — 271. 

Mais  en  sortant  des  voies  de  cette  sage  Providence ,  quelle 
voie  prend-on  l  ou  bien  l'on  ne  vit  plus  qu'an  hasard ,  et 
l'on  suit  en  aveugle  le  cours  de  la  fortune  ;  ou  bien  l'on  entre- 
prend de  se  gouverner  selon  les  vues  de  la  prudence  humai- 
ne. Or  l'un  et  l'autre  est  également  injurieux  à  Dieu.  N'avoir 
plus  d'autre  principe  de  sa  conduite  que  le  cours  de  la  for- 
tune, c'est  tomber  dans  l'idolâtrie  des  païens.  Idolâtrie  que 
les  sages  mêmes  du  paganisme  condamnoient.  Idolâtrie  que 
Dieu  reprochoit  aux  Israélites.  Idolâtrie  si  commune  au  mi- 
lieu même  du  christianisme,  surtout  à  la  cour.  D'ailleurs, 
entreprendre  de  se  conduire  parla  prudence  humaine  ,  c'est 
orgueil ,  c'est  compter  sur  soi-même,  c'est  ne  vouloir  dé- 
pendre que  de  soi-même  ;  et  ce  qui  est  d'une  conséquence 
infinie  ,  c'est  se  charger  devant  Dieu  de  toutes  les  suites 
fâcheuses  qui  peuvent  arriver,  et  eu  prendre  sur  soi  tout  le 
crime.  Mais  quand  j'ai  recours  à  Dieu,  et  qu'après  avoir 
mûrement  délibéré  selon  l'esprit  de  ma  religion,  je  viens  à 
conclure,  je  puis  alors  avoir  cette  confiance,  ou  que  je 
conclus  sûrement,  ou  que  si  je  manque  ,  Dieu  suppléera  à 
mon  défaut.  Voilà  pourquoi  le  plus  sage  des  hommes ,  Salo- 
mon ,  faisoit  à  Dieu  cette  excellente  prière  :  Donnez-moi  , 
Seigneur,  cette  sagesse  qui  est  assise  avec  vous  sur  votre 
trône ,  afin  quelle  travaille  avec  moi ,  et  qu'elle  me  fasse  con- 
naître ce  qui  vous  est  agréable.  P.  271—277. 

II. e  Partie.  Rien  de  plus  malheureux  que  l'homme  du 
siècle,  qui  ne  veut  pas  se  conformer  à  la  conduite  de  la 
Providence.  Car  alors  ,  1.  il  demeure  sans  conduite  j  2.  en 
quittant  Dieu  ,  il  oblige  Dieu  pareillement  à  le  quitter  j  5.  il 
se  prive  par  là  de  la  plus  douce,  ou  plutôt  de  l'unique  conso- 
lation qu'il  peut  avoiren  certaines  adversités;  4*  ne  voulant 
pas  dépendre  de  Dieu  par  une  soumission  libre  et  volontaire , 
il  en  dépend  malgré  lui  par  une  soumission  forcée.  P.  277, 278. 


5(32  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

i.  Il  demeure  sans  conduite  ,  je  dis  sans  une  conduite 
sûre  et  droite.  Car  il  ne  lui  reste  que  l'un  de  ces  deux  partis  , 
ou  de  n'avoir  plus  d'autre  ressource  que  lui-même,  ou  de 
mettre  son  appui  dans  les  hommes  Or,  des  deux  côtés,  sa 
condition  est  également  déplorable.  D'être  réduit  à  n'avoir 
plus  d'autre  ressource  que  lui-même,  qu'y  a-t-il  de  plus 
terrible  ?  Si  dans  une  affaire  capitale,  où  il  s'agiroit  de  ma 
vie,  tout  autre  conseil  que  le  mien  me  manquoit,  je  me 
croirois  perdu.  Et  quel  fond  l'homme  peut-il  faire  sur  lui- 
même,  aussi  aveugle,  aussi  inconstant  qu'il  est,  aussi  sujet 
à  ses  caprices  et  aussi  esclave  de  ses  passions  ?  Je  sais  qu'il 
a  une  raison  dont  il  peut  s'aider;  mais  cette  raison-là  même 
bornée  à  ses  foibles  lumières,  n'est-elle  pas  plus  propre  à  le 
tourmenter  par  mille  réflexions  chagrinantes,  qu'à  le  sou- 
tenir? P.  278—281. 

Que  fera-t-;l  donc?  mettra-t-il  sn  confiance  dans  les  hom- 
mes? mais  est-il  un  esclavage  plus  honteux  et  plus  dur  que  de 
épeudre    des  hommes  ?  à  quels  dédains  ,   à  quels  change- 

eus,  à  quels  revers  n'est-on  pas  exposé?  n'est-ce  pas  ce 
qu'éprouvent  sans  cesse  ,  auprès  des  princes  de  la  terre,  ces 
adorateurs  de  la  faveur  ?  yen  a-t-il  un  seul  qui  ne  convienne 
que  sa  condition  a  mille  dégoûts,  mdle  déboires,  mille  mor- 
tifications inévitables,  et  que  c'est  une  perpétuelle  capti- 
vité l   P.  281—285. 

2.  En  quittant  Dieu,  le  mondain,  oblige  Dieu  pareillement 
à  le  quitter.  Car  Dieu  a  sou  tour;  et  quaud  il  entend  cet 
homme  rebuté  et  désolé,  plaindre  son  sort,  il  lui  répond 
avec  ces  paroles  du  DeuLéronome  :  Ll)ï  sunt  d'à  eorum  in 
quibus  habebant  fiàuciaml  surgant  et  opitulentur  vobis ;  Où 
sont  ces  dieux  dont  vous  vous  teniez  si  sûr?  qu'ils  viennent 
maintenant  vous  secourir.  P.  284. 

5.  De  là  nulle  consolation  pour  un  homme  ainsi  abandonné 
de  Dieu  ,  après  qu'il  a  lui-même  abandonné  Dieu.  Il  y  a 
des  afflictions  dans  la  vie  ,  où  l'on  ne  peut  recevoir  de  la  part 
du  monde  aucun  soulagement.  Or,  un  chrétien  soumis  à  la 
Providence,  trouve  alors  dans  sa  soumission  son  soutien  : 
au  lieu  que  l'impie  frappé  du  coup  qui  l'atterre ,  fait  en 


1 


DES    SERMONS.  5o3 

quelque  sorte  le  personnage  d'un  reprouvé ,  blasphémant 
contre  le  ciel ,  trouvant  tout  odieux ,  se  désespérant ,  et 
dans  son  désespoir  goûtant  toute  l'amertume  de  la  douleur. 
P.  284-286. 

4.  Que  dis-je  ?  et  le  mondain,  tout  rebelle  qu'il  est, 
n'est-il  pas  encore  sous  la  domination  de  la  Providence  ? 
Oui  ,  mais  d'une  Providence  de  justice  et  de  rigueur,  qui 
se  fait  sentir  à  lui  par  des  vengeances  tantôt  secrètes  et  tantôt 
éclatantes  ,  tantôt  par  des  prospérités  dont  il  est  enivré,  et 
tantôt  par  des  adversités  dont  il  est  accablé.  Ainsi  Dieu  a-t-il 
traité  an  Pharaon,  an  Nabuchodouosor.,  un  Antiochus  et  bien 
d'autres.  Si  donc  nous  avons  quelque  égard  à  notre  devoir  et 
à  notre  intérêt,  soumettons-nous  à  notre  Dieu  et  à  sa  pro- 
vidence. Demandons-lui  que  sa  volonté  s'accomplisse  en 
nous  ,  et  sur  la  terre  ,  et  dans  le  ciel.  P.  286 — 288. 


Sermon  pour  le  lundi  de  la  quatrième  semaine 9  sur 
le  Sacrifice  de  la  Messe,  pag.  289. 

Sujet.  Or ,  les  disciples  se  souvinrent  de  ce  qui  est  écrit  : 
Le  zèle  de  votre  maison  me  dévore.  Puisqu'il  s'agissoit  de  la 
maison  de  Dieu,  il  ne  faut  pas  s'étonner  que  le  Sauveur  du. 
monde  marquât  tant  de  zèle  contre  les  profanateurs  du  tem- 
ple de  Jérusalem.  C'est  à  ce  premier  temple  que  nos  églises 
ont  succédé;  et  ce  qui  les  distingue  particulièrement ,  c'est 
l'adorahle  sacrifice  que  nous  y  offrons.  Sacrifice  de  la  messe, 
dont  je  veux ,  autant  qu'il  est  possible  ,  vous  faire  connoître 
dans  ce  discours  l'excellence  et  le  prix,  afin  de  vous  ap- 
prendre par  là  même  avec  quel  esprit  vous  y  devez  assister. 
P.  289,  290. 

Divisiox.  Sacrifice  de  la  messe,  sacrifice  souverainement 
respectable  :  pourquoi  ?  parce  que  c'est  à  Dieu  qu'il  est 
offert ,  i.re  partie  :  parce  que  c'est  un  Dieu  qui  y  est  offert , 
2.c  partie.  P.  290,  291. 

I.,e  Partie.  Sacrifice  de  la  messe,  sacrifice  souverainement 
respectable  ,  parce  que  c'est  à  Dieu  qu'il  est  offert.  Y  assiter  , 


5o^  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

c'est  assister,  i.  à  la  plus  grande  action  fia  christianisme  % 
2.  à  une  action  dont  la  fin  immédiate  est  d'honorer  Dieu  ; 
5.  à  une  action  qui  ,  prise  dans  son  fond,  consiste  surtout k 
humilier  la  créature  devant  Dieu  ;  4.  à  une  action  qui  désor- 
mais est  l'unique  par  où  ce  culte  d'adoration,  je  dis  d'une 
adoration  suprême,  puisse  être  extérieurement  et  authenti- 
queiuent  rendu  à  Dieu  5  5.  c'est  y  assister  en  toutes  les  ma- 
nières qui  peuvent  nous  inspirer  le  respect  et  la  révérence  due 
à  Dieu.  P.  292,  295. 

1  C'est  assister  à  la  plus  grande  action  du  christianisme. 
D'où  vient  que  dans  les  anciennes  liturgies  le  sacrifice  est  ap- 
pelé action  par  excellence  ,  et  c'est  ainsi  que  nous  l'appelons 
encore  aujourd'hui.  Toutefois  nous  nous  y  présentons  comme 
si  c'êtoit  l'action  la  moins  sérieuse  ,  et  qui  pût  être  plus  im- 
punément négligée.  P.  295  ,  29/4- 

2.  C'est  assister  à  une  action  dont  la  fin  immédiate  est  d'ho- 
norer Dieu.  Chaque  action  de  piété  a  sa  fin  particulière,  et 
la  fin  particulière  du  sacrifice  est  l'honneur  de  Dieu.  Dans 
tous  les  autres  devoirs  on  peut  presque  dire  que  l'homme 
agit  plutôt  pour  lui-même  et  pour  son  intérêt,  que  pour 
l'intérêt  de  Dieu.  Car  si  je  prie,  par  exemple  ,  c'est  pour 
m 'attirer  les  grâces  de  Dieu.  Mais  quand  je  vais  au  sacrifice, 
qu'est-ce  que  j'envisage  l  d'honorer  Dieu.  Que  seroit-ce  donc 
de  faire  servir  à  le  déshonorer,  ce  qui  doit  spécialement 
servir  à  le  glorifier?  P.  294»  295. 

5.  C'est  assister  h  une  action  qui  ,  prise  dans  son  fond  , 
consiste  surtout  à  humilier  la  créature  devant  Dieu.  Car  , 
qu'est-ce  que  le  sacrifice  ?  une  protestation  que  nous  fai- 
sons à  Dieu  de  notre  dépendance  et  de  notre  néant.  L'orai- 
son ,  en  élevant  nos  esprits  à  Dieu  ,  nous  élève  au- 
dessus  de  nous-mêmes  ;  mais  le  sacrifice  nous  rabaisse  au- 
dessous  de  nous-mêmes  en  nous  anéantissant  devant  Dieu. 
Comme  donc  je  ne  puis  mieux  m'humilier  devant  Dieu 
qu'en  lui  offrant  le  sacrifice  ,  aussi  ne  puis-je  autrement 
avoir  part  au  sacrifice  qu'en  m'humiliant  devant  Dieu.  De  là 
quel  désordre  ,  lorsque  des  chrétiens  viennent  au  sacrifice  du 
vruiDieu  ,  non-seulementsans  cette  humilité  religieuse,  mais 


DES    SERMONS.  5o5 

avec  tout  l'orgueil  du  libertinage  et  tout  le  faste  du  monde  l 
P. 296 — 299. 

4.  C'est  assister  à  une  action  qui  désormais  est  l'unique 
par  où  ce  culte  d'adoration  ,  je  dis  d'une  adoration  suprême  , 
puisse  être  extérieurement  et  authentiquement  rendu  à 
Dieu.  Dans  toutes  les  autres  actions,  je  ne  fais  point  cette 
protestation  publique  et  solennelle  de  ma  dépendance  et  de 
mon  ne'ant.  Le  seul  sacrifice  est  l'aveu  juridique  de  ce  que  je 
suis,  et  de  ce  que  je  dois  à  Dieu.  Mais  par  un  renversement 
bien  de'plorable,  quel  sujet  ne  donnons-nous  pas  aux  païens 
et  aux  infidèles  de  nous  faire  la  même  demande  que  les  en- 
nemis du  Seigneur  faisoient  à  David  :  Ubï  est  Deus  tuusl  Où 
est  votre  Dieu  ?  P.  299  ,  5oo. 

5.  C'est  y  assister  en  toutes  les  manières  qui  peuvent  nous 
inspirer  te  respect  et  la  révérence  due  à  Dieu;  1.  comme  tc- 
moins  :  bonneur  que  l'Eglise  ne  fait  qu'aux  fidèles  :  mais  au 
lieu  de  nous  occuper  de  Dieu  qui  nous  est  présent  et  à  qui 
nous  sommes  présens  ,  nous  ne  nous  occupons  que  de  vains 
objets  ,   ou  qui   repaissent  notre  curiosité ,  ou  qui  servent 
d'amusement  à  notre   oisiveté;  2.   comme    ministres:  car 
nous  offrons  tous  le  sacrifice  avec  le  prêtre  ,  sans  être  néan- 
moins revêtus  du  même  caractère  que  le  prêtre  :  fonction  si 
sainte,  que  quelques-uns  même  ont  conclu  de  là,   qu  un 
pécheur  ne  pouvoit  assister  au  sacrifice  de  la  messe  dans  l'état 
de  son  péché.  Conséquence    erronée  que   je  rejette  :  mais 
m'en  tenant  au  principe  sur  quoi  elle  est  établie  ,  ne  dois-je 
pas  conclure  ,  que  puisque  nous    assistons    au  sacrifice  en 
qualité  de  ministres  ,  tant  de  crimes  que  l'on  y  commet ,  sont 
autant  de  profanations  ?  Qui  le  croiroit  qu'un  chrétien  choisi 
de  Dieu  pour  lui  offrir  un  sacrifice  tout  divin  ,  voulût  faire 
du  temple  même  un  lieu  de  plaisir  et  du  plus  infâme  plaisir  ? 
Désordre  que  Tertullien  ,    et  après  lui  saint  Jérôme  et  saint 
Chrysostôme,  reprochoient  à  leurs  siècles,  mais  qui  main- 
tenant est  plus  commun  qu'il  ne  l'a  jamais  été;  5.  comme 
victimes  :  et  en  effet, puisque  nous  ne  faisons  avec  Jésus-Christ 
qu'un  même  corps,  il  s'ensuit,  dit  saint  Thomas  ,   que  nous 
sommes  immolés  avec  lui.  Par  conséquent  nous  devons  nous 


5o6  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

mettre  dans  l'état  de  ces  anciennes  victimes  qu'on  sacrifient 
au  Seigneur.  Elles  étoient  lie'es,  elles  c'toient  prive'es  de 
l'usage  des  sens  ,  elles  e'toient  brûlées  par  le  feu.  Ainsi  il  faut 
que  la  religion  nous  lie  et  nous  tienne  respectueusement 
appliqués  au  sacrifice.  Il  faut  qu'elle  nous  couvre  les  yeux 
et  qu'elle  les  ferme  à  tous  les  objets  de  la  terre.  Il  faut  qu'elle 
nous  consume  par  le  feu  de  la  charité.  P.  3oo — 507. 

Mais  n'est-il  pas  surprenant,  comme  l'a  remarqué  Pic  de 
la  Mirande  ,  que  de  tant  de  religions  qui  se  sont  répandues 
dans  le  monde ,  il  n'y  ait  eu  que  la  religion  du  vrai  Dieu  dont 
les  temples  et  les  sacrifices  aient  été  profaués  par  ses  pro- 
pres sujets  l  La  raison  de  cette  différence  est  que  l'ennemi 
de  notre  salut  ne  va  point  tenter  les  païens  ni  les  troubler 
dans  leurs  sacrifices,  parce  que  ce  sont  de  faux  sacri- 
fices :  au  lieu  qu'il  emploie  toutes  ses  forces  à  nous  dé» 
tourner  du  sacrifice  de  nos  autels ,  parce  que  c'est  un 
sacrifice  également  glorieux  à  Dieu  et  salutaire  pour  nous. 
P.  007 ,  5o8. 

II.'  Partie.  Sacrifice  de  la  messe ,  sacrifice  souverainement 
respectable  ,  parce  que  c'est  un  Dieu  qui  y  est  offert.  Quand 
nous  aurions  vécu  sous  l'ancienne  loi  ,  et  que  nous  n'au- 
rions point  eu  d'autres  sacrifices  que  ces  sacrifices  imparfaits 
dont  Dieu  avoit  établi  l'usage  par  le  ministère  de  Moïse ,  il 
faudroit  toujours  y  assister  avec  crainte  et  avec  tremblement. 
Aussi  avec  quelle  révérence  Dieu  vouloit-il  que  les  Juifs  en- 
trassent dans  le  sanctuaire  pour  lui  offrir  leurs  sacrifices  et 
le  sang  des  animaux,  et  avec  quel  zèle  et  quelle  fidélité  ce 
peuple  d'ailleurs  si  indocile  s'acquittoit-il  de  ce  devoir? 
Qu'eussent-ils  donc  pensé,  et  qu'eussent-ils  fait,  s'ds 
eussent  eu  comme  nous  à  offrir  le  sacrifice  d'un  Dien  ,  et 
que  devons-nous  penser ,  que  devons-nous  faire  nous- 
mêmes  ?  Sur  cela  je  me  contente  de  trois  considérations. 
P.  5o8— 5n. 

Première  considération.  Quand  je  vais  au  sacrifice  que 
célèbre  l'Eglise  ,  je  vais  au  sacrifice  de  la  mort  d'un  Dieu  j 
à,  un  sacrifice,  dont  réellement  et  sans  figure  la  victime  est 
le  Die»  même  <jue  j'adore.  Si  donc  par  de  sensibles  outra- 


DES    SERMONS.  S07 

ges  j'ose  encore  lui  insulter  comme  les  Juifs  qui  le  cruci- 
fièrent, ne  suis-je  pas  digne  de  ses  plus  rigoureuses  ven- 
geances ?  P.  5i 1 ,  5 12. 

Seconde  considération.  Pourquoi  ce  Dieu  de  miséricorde 
s'iinmole-t-il  dans  le  sacrifice  de  nos  autels?  pour  nous  ap- 
prendre et  pour  nous  aider  a  faire  ce  que  nous  ne  pouvons 
faire  sans  lui  et  que  par  lui ,  je  veux  dire  ,  à  honorer  Dieu 
autant  que  Dieu  le  mérite  et  qu'il  le  demande.  Car  pour 
cela,  dit  saint  Thomas,  il  a  fallu  un  sujet  d'un  prix  infini, 
et  offert  d'une  manière  infinie.  Mais  tandis  que  Je'sus-Christ 
dans  cet  état  de  victime  honore  son  Père,  Ego  honorifico 
Patrem,  il  semble  que  nous  prenions  à  tâche  de  détruire 
par  nos  scandales  tout  l'honneur  qu'il  lui  rend  par  ses  anéan- 
tissemens.  Faisons  par  proportion  ce  qu'il  fait,  si  nous  vou- 
lons par  proportion  glorifier  Dieu  comme  il  le  glorifie.  P.  5i2 

— 5i5. 

Troisième  considération.  Que  fait  encore  Jésus-Christ 
dans  ce  sacrifice  l  non-seulement  il  apprend  aux  hommes  à 
honorer  Dieu  ,  mais  il  y  traite  de  leur  réconciliation  avec 
Dieu.  Gomme  médiateur,  il  plaide  leur  cause,  et  il  offre  le 
prix  de  leur  rédemption  :  Ego  pro  eis  sanctifico  meipsum. 
Or  ,  reprend  saint  Bernard,  si  je  voyois  le  fils  unique  d'un 
prince  de  la  terre  mourir  pour  moi,  m'arrêt.erois-je  ,  tan- 
dis qu'il  meurt,  à  de  vains  amusemens  l  et  lorsque  le  Fils 
unique  de  Dieu  se  sacrifie  pour  mes  intérêts  ,  serai-je  assez 
insensé  pour  faire  un  jeu  du  sacrifice  même  de  mon  Sau- 
veur l  Pensée  touchante  que  saint  Jean  de  Jérusalem  expri- 
moit  en  des  termes  moins  figurés,  mais  non  moins  énergi- 
ques ni  moins  pressans.  De  là  jugeous  quels  sentimens  nous 
doivent  occuper  dans  ce  sacrifice  d'expiation.  Ne  sont-ce 
pas  ceux  d'un  pécheur  contrit  et  d'un  pécheur  reconnois- 
sant  ?  P.  5i5— 5 18. 

Je  n'ai  en  finissant  ce  dicours  qu'un  seul  raisonnement  à 
vous  opposer.  Ou  vous  croyez  ce  que  la  foi  nous  enseigne  du 
sacrifice  de  notre  religion  ,  ou  vous  ne  le  croyez  pas.  Si  vous 
le  croyez  comment  osez-vous  profaner  cet  adorable  sacri- 
fice ,  et  en  cela  même  n'êtes-vous  pas  plus  criminels  que 


5o8  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

les  juifs  et  que  les  hérétiques  ?  Si  vous  ne  le  croyez  pas,' 
pourquoi  y  assistez-vous  ?  Que  dis-je  !  et  veux-je  vous  en 
éloigner?  non,  chrétiens  :  allons-y,  mais  pour  y  honorer 
Dieu  ,  pour  y  édifier  l'Eglise ,  et  pour  nous  y  sanctifier  nous- 
mêmes.  P.  5i8 — 52o. 


Sermon  pour  le  mercredi  de  la  quatrième  semaine , 
sur  F  Aveuglement  spirituel ,  pag.  021. 

Sujet.  Lorsque  Jésus  passoit  ,  il  vit  un  homme  qui  était 
aveugle  dès  sa  naissance.  C'est  dans  ce  miracle  que  s'accom- 
plit ce  jugement  adorable  dont  parloit  le  Fils  de  Dieu  ,  lors- 
qu'il disoit  :  Je  suis  venu  dans  le  monde  ;  et  le  jugement  que 
j'y  dois  exercer ,  est  que  ceux  qui  ne  vojent  pas  verront,  et 
que  ceux  qui  vojent  cesseront  de  voir.  Car  comme  Moïse 
partagea  autrefois  tellement  l'Egypte  ,  que  tout  ce  qui  e'toit 
habite  par  les  Egyptiens  se  trouva  couvert  de  te'nèhres  , 
tandis  que  les  Israélites  jouissoient  d'un  jour  pur  et  serein  j 
ainsi  ,  au  même  temps  que  Jésus-Christ  e'claire  l'aveugle-ne', 
il  aveugle  les  pharisiens  qui  étoient  les  sages  et  les  spirituels 
du  judaïsme.  Jugement  qui  se  renouvelle  encore  tous  les  jours 
parmi  nous.  Mais  sans  m'arrêter  à  ce  qu'il  a  de  favorable 
pour  les  uns  ,  sur  qui  Dieu  répand  sa  lumière  ,  je  veux 
seulement  vous  le  représenter  dans  ce  discours  par  ce  qu'il 
a  de  terrible  et  d'effrayant  pour  les  autres  ,  que  Dieu  frappe 
d'un  aveuglement  intérieur  qui  va  jusqu'à  l'ame  ,  et  qui  la 
tient  plonge'e  dans  les  plus  grossières  et  les  plus  funestes 
erreurs.  P.  32 1 — 5?,5. 

Division.  Point  de  matière  sur  laquelle  l'Ecriture  se  soit 
expliquée  en  des  termes  plus  différons  que  sur  l'aveugle- 
ment spirituel.  Mais  pour  accorder  ensemble  tous  ces  textes 
de  l'Ecriture  ,  je  distingue  avec  saint  Thomas  ,  trois  sortes 
d'aveuglemens  :  un  aveuglement  qui  de  lui-même  est  péché, 
un  aveuglement  qui  est  la  cause  du  péché  ,  et  un  aveuglement 
qui  est  l'effet  du  péché.  Sur  quoi  je  dis,  que  l'aveuglement 
qui  de  lui-même  est  péché ,  est  de  tous  les  péchés  le  plus 


DES    SERMONS.  5og 

pernicieux  et  le  plus  contraire  au  salut  ;  i.re  partie.  Oue 
l'aveuglement  qui  est  cause  du  péché,  est  communément, 
pour  servir  de  prétexte  au  péché,  l'excuse  la  plus  frivole  et 
la  moins  recevahle  ;  2.e  partie.  Enfin ,  que  l'aveuglement 
qui  est  l'effet  du  péché  ,  est  la  peine  la  plus  terrible  dont 
Dieu  dans  cette  vie  puisse  punir  le  pécheur  j  5.e  partie. 
P.  524 ,  525. 

I.™  Partie.  Aveuglement  péché  ,  c'est-à-dire  ,  qui  de  lui- 
même  est  criminel  :  pourquoi  ?  parce  qu'il  est  volontaire  et 
affecté.  Tel  est  l'aveuglement  des  libertins  et  des  prétendus 
athées,  qui  dans  eux-mêmes  et  dans  les  seules  vues    natu- 
relles, ont  des  lumières  plus  que  suffisantes  pour  connoître 
Dieu,  et  par  conséquent  ne  peuvent  cesser  de  croire  en 
lui,  que  parce  qu'ils   ne  veulent  pas  s'assujettir  à  lui,  et 
qu'à  force  de  l'offenser  ils  parviennent  enfin  à  l'oublier  et 
ensuite   à  le  ruéeonnoître.  Excellente  idée  que  Terlnllien 
donnoit   autrefois  de  l'athéisme.  Tel  est  l'aveuglement  de 
certains  hérétiques  de  mauvaise  foi ,  qui  ne  demeureut  dans 
leur  hérésie  ,   que  parce  qu'ils  sont  déterminés  à  n'en  re- 
venir jamais.  Tel  est  l'aveuglement  des  sensuels  et  des  volup- 
tueux,  qui,    pour  goûter  avec  moins  de  trouble  leurs  in- 
fâmes plaisirs  ,   ne  veulent  pas   même   entendre  parler  des 
vérités  éternelles.  Tel  est  l'aveuglement  de  certains  esprits 
pleins  d'eux-mêmes,  qui ,  par  un  effet  pitoyable  de  leur  or- 
gueil, ne  peuvent  supporter  la  vérité,  dès  que  la  vérité  les 
humilie;  qui  non-seulement  ne  veulent  pas  voir  leurs   dé- 
fauts ,  quoique   grossiers  ,   mais   veulent  même  qu'on  leur 
applaudisse  jusque  dans  leurs  foiblesses.  Tel  est  l'aveugle- 
ment d'une  infinité  de  chrétieus  qui  ne  veulent  pas  s'éclair- 
cir    sur   certains   faits,  sur  certains   doutes,  sur  certains 
troubles  de  conscience,  parce  qu'ils  sentent  bien  qu'ils  ne 
sont  pas  dans  la  disposition  d'accomplir  des  devoirs  à  quoi 
cet  éclaircissement  leur  feroit  voir  qu'ils  sont  obligés  :  Au- 
luit  inteU'igere  ut  benè  ageret.  P.  525—552. 

Or  j'ai  dit,  et  il  est  vrai,  que  de  tous  les  péchés  dont 
l'homme  est  capable  ,  il  n'y  en  a  point  de  plus  pernicieux 
ni  déplus  contraire  ausalut,    1.  parce  que  cet  aveuglement 


5iO  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

volontaire  exclut  la  première  de  toutes  les  grâces  ,  qui  est 
la  lumière  divine ,  et  par  l'exclusion  de  cette  première  grâce , 
arrête  toutes  les  autres  grâces  que  Dieu  tenoit  en  réserve 
dans  les  trésors  de  sa  miséricorde,  et  par  où  il  vouloit  nous 
conduire  et  nous  attacher  à  lui  ;  2.  parce  que  cet  aveugle- 
ment volontaire  nous  ôte  non-seulement  la  lumière,  mais 
le  désir  d'avoir  la  lumière  ;  5.  parce  que  cet  aveuglement 
nous  donne  même  une  volonté'  tout  oppose'e,  et  nous  fait 
fuir  la  lumière,  sans  laquelle  néanmoins  nous  ne  pouvons 
parvenir  au  salut.  P.  552 — 556. 

Ce  pêche'  donc  met  Dieu  lui-même  dans  une  espèce 
d'impuissance  de  nous  sauver,  et  l'oblige  à  nous  dire  ,  quoi- 
que dans  un  autre  sens,  ce  que  Jésus-Clirist  dit  à  l'aveugle 
de  Jéricho  :  Quid  tibi  vis faciaml  Que  veux-tu,  pécheur, 
que  je  fasse  pour  toi  l  Que  je  te  sauve  sans  grâce  ?  cela  ne  se 
peut.  Qne  je  te  donne  des  grâces  sans  lumière  l  il  n'y  en  eût 
jamais  de  la  sorte.  Que  par  des  lumières  forcées ,  je  te  sauve 
malgré  toi  l  ce  n'est  point  l'ordre  de  ma  providence.  Que 
par  un  miracle  spécial  je  change  les  lois  de  cette  providence  l 
ma  justice  s'y  oppose,  et  ma  miséricorde  même  ne  l'exige 
pas.  P.  556. 

Je  sais  que  Dieu  malgré  nous  peut  nous  éclairer  :  mais  il 
est  toujours  vrai  que  quand  nous  haïssons  ,  quand  nous 
fuyons  cette  lumière  ,  nous  formons  tout  l'obstacle  à  notre 
salut  qu'une  créature  de  sa  part  y  peut  former.  Et  voilà  pour- 
quoi je  voudrois  que  tous  ceux  qui  m'écoutent  ,  fissent 
tous  les  jours  à  Dieu  cette  prière  que  faisoit  David  :  Révéla 
oculos  rneos  ;  Seigneur,  éclairez-moi  et  ouvrez-moi  lesyeux. 
Si  je  vous  demande  votre  lumière,  ce  n'est  point  pour  me 
rendre  plus  habile  dans  les  affaires  du  monde  ;  mais  pour 
n'ignorer  rien  dans  ma  condition  de  toutes  vos  volontés  et 
de  toutes  mes  obligations  :  Du  mihï  inttilectum ,  ut  sciam 
justifica'iones  tuas.  P.  556 — 55çj. 

II. e  Partie.  Aveuglement  cause  du  péché.  Ainsi  les  Juifs 
crucifièrent  Jésus-Christ,  parce  qu'ils  ne  le  connoissoient 
pas.  Aveuglement  très-ordiaaire  dans  le  christianisme.  Coin- 


DES    SERMONS.  5ll 

bien  Ions  les  jours  commet-on  de  pèches  contre  la  justice  , 
contre  la  charité',  contre  la  pureté,  sans  savoir,  et  parce  qu'on 
ne  sait  pas  que  ce  sont  des  péchés  ?  Or,  on  demande  si  cet 
aveuglement  qui  est  la  cause  du  pe'che',  peut  toujours  devant 
Dieu  nous  tenir  lieu  d'excuse  et  nous  justifier?  mais  si  cela 
e'toit,  pourquoi  David  auroit-il  demande'  à  Dieu  qu'il  oubliât 
ses  ignorances  passées?  Je  vais  plus  loin,  et  je  soutiens  que  non- 
seulement  notre  ignorance  n'est  pas  toujours  une  le'gitime 
excuse  ,  mais  qu'elle  ne  l'est  presque  jamais  pour  la  plupart 
des  chrétiens ,  parce  que  dans  le  siècle  où  nous  vivons ,  il 
y  a  trop  de  lumières  pour  pouvoir  s'autoriser  de  ce  prétexte. 
Si  je  ne  vous  avois  pas  parlé,  disoitle  Fils  de  Dieu  aux  Juifs, 
votre  incrédulité  seroit  excusable  ;  mais  maintenant  que 
vous  m'avez  entendu,  vous  n'avez  plus  d'excuse  dans  votre 
péché.  Appliquez-vous  ce  reproche.  Combien  avez -vous 
de  prédicateurs  et  de  maîtres  pour  vous  instruire  ?  P.  559 
—544. 

Mais  enfin,  me  direz-vous ,  malgré  cette  abondance  de 
lumières,  on  ignore  cent  choses  essentielles  au  salut,  sur- 
tout a  l'égard  de  certains  devoirs.  Mais  à  cela  je  réponds  ce 
que  répondit  l'aveugle-né  aux  pharisiens,  qui  lui  disoient 
qu'ils  ne  connoissoient  pas  Jésus-Christ  :  In  hoc  mirabile  est 
(juia  vos  netcitis  unde  slt ,  et  appruit  oculo?  rneos  ;  Il  est  éton- 
nant que  vous  ne  sachiez  pas  d'où  il  est ,  et  qu'il  m'ait  rendu 
la  vue.  Ainsi,  chrétiens,  est-il  bien  surprenant  que  nous 
péchions  tous  les  jours  par  ignorance,  et  que  Dieu  ait  si 
abondamment  pourvu  à  notre  instruction  ,  In  hoc  mirabile 
est.  Ils  ont  Moïse  et  les  prophètes,  dit  Abraham  au  mauvais 
riche,  qui  lui  demandoitque  quelqu'un  des  morts  allât  ins- 
truire ses  frères  :  Ilabent  Mojsen  et  projetas.  Voilà  ce  que 
Dieu  dit  de  nous-mêmes,  ou  nous  dit  à  nous-mêmes,  pour 
notre  condamnation.  Quand  nous  péchons  alors  par  igno- 
rance ,  notre  péché  est  inexcusable  :  pourquoi  ?  parce  que 
nous  agissons,  ou  contre  nos  propres  lumières  ou  du  moins 
contre  nos  doutes.  Contre  nos  propies  lumières  :  car  il  nous 
reste  toujours  dans  notre  ignorance  même,  certaines  lu- 
mières confuses  qui  nous  suluroient  pour  éviter  le  péché ,  si 


5l2  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

nous  voulions  nous  en  servir,  et  qui  ne  nous  deviennent 
inutiles  que  faute  de  réflexion.  Contre  nos  doutes  :  car, 
quand  même  nous  n'aurions  pas  assez  de  lumières  pour 
juger,  nous  en  avons  souvent  assez  pour  douter.  P.  544 
—047. 

Souvenons-nous  que  la  première  de  toutes  les  obligations 
est  de  savoir.  Examinons-nous  sur  ce  principe  ;  et  ne  nous 
l'appliquons  pas  seulement  à  nous-mêmes  ,  mais  étendons- 
le  sur  tous  ceux  dont  Dieu  nous  a  chargés.  Vous  avez  des 
en  fans  ,  vous  avez  des  domestiques  :  leur  ignorance  ne  les 
excusera  pas  j  mais  elle  vous  excusera  encore  moins  qu'eux. 
Car,  s'ils  sont  obligés  de  s'instruire,  vous  êtes  obligés  de 
pourvoir  à  ce  qu'ils  le  soient.  P.  547 — 549. 

III.0  Partie.  Aveuglement  effet  du  péché.  Il  est  constant 
que  Dieu  aveugle  quelquefois  les  hommes  ;  et  quand  l'aveu- 
glement des  hommes  entre  dans  l'ordre  des  décrets  divins  , 
il  est  de  la  foi  que  c'est  un  effet  du  péché  ,  parce  que  c'est 
une  des  peines  dont  Dieu  punit  le  péché,  selon  cette  parole 
d'Isaïe  :  Excascavit  Dem  oculos  eorum.  De  savoir  de  quelle 
manière  s'accomplit  une  telle  punition,  c'est  ce  que  je  n'en- 
treprends pas  d'examiner.  A  prendre  les  termes  de  l'Ecri- 
ture dans  toute  leur  rigueur  ,  on  diroit  que  Dieu  ,  par 
une  action  réelle  et  positive,  opère  cet  aveuglement  inté- 
rieur :  mais  à  les  prendre  dans  la  vérité  ,  il  faut  dire  ,  avec 
saint  Augustin,  que  si  Dieu  nous  aveugle,  c'est  par  voie 
de  privation  ,  en  retirant  ses  lumières,  et  non  d'action  ,  ea 
nous  imprimant  l'erreur.  Il  y  a  plus  ,  et  j'ajoute  après  ce 
même  saint  docteur  ,  que  Dieu  jamais  ne  nous  prive  abso- 
lument de  toutes  les  lumières  de  sa  grâce  j  mais  seulement 
de  certaines  lumières  de  faveur  et  de  choix  avec  lesquelles 
on  agiroit ,  et  sans  lesquelles  on  n'agit  point.  P.  549 — ^ri- 
Or  ,  je  prétends  que  cet  aveuglement  est  le  châtiment  de 
Dieu  le  plus  rigoureux.  Aussi  le  prophète  Isaïe  n'en  de- 
mandoit  point  d'autre  pour  venger  Dieu  des  infidélités  de 
son  peuple  :  Excœca  cor  populi  hujus.  Ce  qui  le  rend  si 
terrible,  c'est  que  l'aveuglement  est  un  mal  pur,  sans 
aucun  mélange  de  bien.   Tous  les  autres  maux   de  la  vie 

peuvent 


DES   SERMONS.  5l3 

peuvent  être,  si  nous  le  voulons,  des  moyens  de  salut, 
ou  comme  peines  médicinales,  ou  comme  peines  satisfac- 
toires,  ou  comme  peines  méritoires.  Mais  l'aveuglement  est 
un  mal  stc'rile  ,  qui  ne  nous  sert  ni  de  remède  ,  ni  de  péni- 
tence ,  ni  de  mérite  :  en  quoi  ce  châtiment  ressemble  à  celui 
des  re'prouvés.  P.  353 — 556. 

Après  cela,  conclut  saiut  Augustin,  dites  que  Dieu  dès 
cette  vie  ne  punit  pas  spécialement  les  pécheurs  et  les  liber- 
tins. Si  ce  Dieu  vengeur  n'a  pas  encore  exercé  sur  vous  cette 
justice  si  sévère  ,  c'est  qu'il  a  usé  envers  vous  de  miséri- 
corde. Mais  qui  sait  s'il  est  résolu  d'attendre  davantage  l 
Qui  ne  tremblera  pas  dans  la  pensée  qu'il  y  a  un  péché  que 
Dieu  a  marqué  comme  le  dernier  terme  de  sa  grâce  efficace 
et  victorieuse  ?  Quel  est-il  ce  péché  !  je  n'en  sais  rien.  Mais 
ce  que  je  sais ,  ô  mon  Dieu  !  c'est  que  je  ne  dois  rien 
oublier  pour  prévenir  le  malheur  dont  vous  me  menacez. 
P.  556—558. 


Homélie  pour  le  mercredi  de  la  quatrième  semaine ', 
sur  ï évangile  de  V  Aveugle-né ,  pag.  359» 

Sujet  et  division.  Jésus  passant ,  vit  un  homme  qui  étoit 
aveugle  depuis  sa  naissance.  Jésus-Christ  guérit  cet  aveugle  j 
mais  les  pharisiens  ,  intéressés  à  rabaisser  les  oeuvres  da 
Fils  de  Dieu  ,  contestent  la  vérité  de  ce  miracle.  L'aveugle 
néanmoins  d'ailleurs  la  soutient  et  en  rend  hautement  témoi- 
gnage. De  là  nous  comprendrons  d'abord  en  quel  aveugle- 
ment l'intérêt  propre  est  capable  de  nous  plonger,  et  nous 
plonge  tous  les  jours  comme  les  pharisiens  j  i.re  partie  :  et 
nous  apprendrons  ensuite,  du  témoignage  de  l'aveugle,  à 
dissiper  par  les  lumières  de  la  foi,  les  ténèbres  de  l'erreur, 
et  à  confondre  le  mensonge  par  une  sainte  confession  de 
la  vérité  ;  2.e  partie.  P.  559 — ^6** 

I.re  Partie.  En  quel  aveuglement  l'intérêt  propre  est  capa- 
ble de  nous  plonger  et  nous  plonge  tous  les  jours  comme  les 
pharisiens.  Cette  passion  de  l'intérêt  propre  aveugla  lesphari- 
TOME   III,  33 


Si  4  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

siens,  i.  sur  la  personne  de  Jésus-Christ  j   2.  sur  ses  mira- 
cles. P.  56i — 565. 

1.  Sur  la  personne  de  Jésus-Christ.  Comme  il  e'toit  op- 
pose aux  pharisiens,  et  que  son  crédit  leur donnoitde  l'om- 
brage, c'étoit  assez  pour  le  décrier  dans  leur  estime.  Ils  le 
traitent  de  pécheur,  et  quoi  qu'on  puisse  leur  dire,  ils  le 
croient  tel  et  le  veulent  croire  :  P\:os  scimus  quia  liic  homo 
peccator  est.  Excellente  idée  de  la  malignité  de  l'esprit  du 
monde.  Qu'est-ce  qui  nous  aveugle  pour  l'ordinaire  dans  nos 
opinions  et  dans  nos  préjugés  contre  le  prochain?  l'intérêt 
qui  nous  domine.  Que  ne  peut  point  l'aliénation  des  esprits 
et  des  cœurs ,  pour  nous  prévenir  des  erreurs  les  plus  visibles 
au  désavantage  d'un  ennemi  l  Pouvons-nous  conserver  des 
sentiraens  équitables  à  l'égard  de  ceux  qui  prétendent  aux 
mêmes  rangs  que  nous  ?  Qu'un  homme  soit  dans  notre  parti, 
son  dévouement  à  nos  intérêts  lui  tient  lieu  auprès  de  nous 
de  tout  mérite  ;  mais  qu'il  soit  dans  un  parti  contraire  ,  c'est 
dès-lors,  selou  nous,  le  dernier  des  hommes.  Plus  donc 
d'équité,  quand  une  fois  l'intérêt  prévaut;  et  c'est  pour  cela 
même  que  dans  une  cause  ,  nous  avons  droit  de  récuser 
un  juge  ou  un  témoin,  s'ils  sont  convaincus  d'y  avoir  quel- 
que intérêt  particulier.  P.  565— 5ji. 

2.  Sur  les  miracles  de  Jésus-Christ.  Quelque  éclatant  que 
soit  le  miracle  de  cette  guérison  opérée  dans  la  personne 
de  l'aveugle-né,  les  pharisiens  ne  le  veulent  pas  reconnoître  j 
et  obligés  enfin  d'en  convenir,  ils  nient  au  moins  que  Jésus- 
Christ  en  soit  l'auteur.  Us  le  nient,  dis-je ,  sans  raison,  et 
contre  toute  apparence  de  raison  ,  parce  qu'ils  ont  intérêt  à 
le  nier.  Cet  esprit  intéressé  ne  produit-il  pas  encore  aujour- 
d'hui les  mêmes  effets  ou  les  mêmes  erreurs  ,  non  plus  sur 
ce  qui  regarde  simplement  les  miracles  du  Fils  de  Dieu  , 
mais  généralement,  1.  sur  les  points  les  plus  essentiels  et 
les  plus  incontestables  de  la  religion  :  un  libertin  ne  veut 
rien  croire  ,  parce  qu'il  trouve  ,  à  ne  rien  croire  ,  de  quoi 
s'affermir  dans  sa  vie  déréglée  et  corrompue.  2.  Sur  les  de- 
voirs de  la  conscience  les  plus  naturels  et  les  mieux  établis. 
Un  homme  raisonnera  très-juste  sur  une  question  que  vous 


DES   SERMONS.  Si  5 

lui  proposerez  ,  tant  qu'il  n'y  sera  point  personnellement 
engage  ;  il  vous  donnera  même  une  décision  très-sévère; 
mais  qu'il  vienne  à  v  entrevoir  quelque  intérêt  pour  lui  ,  il 
rabattra  bien  de  cette  sévérité,  et  trouvera  des  raisons  pour 
douter  de  ce  qui  lui  sembloit  auparavant  indubitable.  5.  Sur 
les  faits  les  plus  évideus  qui  ont  rapport  et  à  la  justice  et  à  la 
charité  envers  le  prochain.  Pourquoi  nous  entétons-nous  de 
mille  fausses  suppositions  que  nous  voulons  soutenir  pour 
vraies;  et  pourquoi  les  appuyons-nous  sur  une  infinité  de 
jugemeus  vains  et  téméraires  l  c'est  qu'il  y  a  dans  nous  des 
intérêts  qui,  occupant  toute  la  capacité  de  notre  coeur,  ne 
laissent  ù  notre  esprit  nu!  exercice  de  réflexion  et  de  raison. 
P.57i-577. 

IL e  Partie.  Comment  le  témoignage  de  l'aveugle  guéri 
nous  apprend  à  dissiper,  par  les  lumières  de  la  foi ,  les  ténè- 
bres de  Terreur ,  et  à  confondre  le  mensonge  par  une  sainte 
confession  de  la  vérité.  Son  témoignage  en  faveur  de  Jésus- 
Christ  eut  quatre  qualités  :  il  fut  sincère,  pour  confondre 
tous  les  artifices  de  la  duplicité  des  pharisiens;  généreux  , 
pour  confondre  l'orgueil  de  leur  prétendue  autorité;  con- 
vaincant ,  pour  confondre  la  foihlesse  de  leur  vaine  science  j 
et  constant,  pour  confondre  la  dureté  de  leur  obstination. 
P.577,  078. 

1.  Témoignage  sincère.  La  sincérité  de  l'aveugle  alla  jus- 
qu'à la  naïveté  ,  comme  on  le  voit  par  la  seule  lecture  de 
l'évangile ,  et  c'est  ce  qui  déconcertoit  les  pharisiens.  Ils 
eurent  beau  le  questionner  et  l'interroger  ;  parce  que  la 
vérité  ne  se  dément  jamais  et  qu'elle  est  toujours  la  même  , 
ils  ne  purent  l'embarrasser  ni  le  faire  tomber  en  aucune  con- 
tradiction. Quepouvoient-ils  donc  dire ,  et  que  pouvoient-ils 
faire  pour  éluder  la  force  d'un  témoignage  si  simple  et  si 
fidèle  l  Voilàce  qui  confond  encore  aujourd'hui  l'aveuglement 
des  libertins  du  siècle;  voilà  ce  qui  les  désespère  :  le  récit 
de  certains  miracles  qui ,  même  humainement,  doivent  être 
crus  ,  et  que  la  prudence  la  plus  raffinée  et  la  moins  crédule 
est  forcée  de  reconnoître.  P.  578 — 58 1. 

3r,  Témoignage  généreux.  En  vain  les  pharisiens  usent  d« 

33. 


5l6  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

rnenaces  envers  ce  pauvre.  Us  peuvent  intimider  ses  parens  | 
mais  pour  lui ,  il  ne  craint  rien  et  continue  toujours  à  tenir 
le  même  langage.  Générosité  qui  humilioit  ces  esprits  super- 
bes ,  mais  qui  condamne  encore  bien  davantage  la  foiblesse 
d'un  million  de  chrétiens,  persuades  de  la  vérité,  et  néan- 
moins lâches  et  timides  quand  il  s'agit  de  la  défendre  et  de 
l'appuyer.  P.  58i — 385. 

5.  Témoignage  convaincant.  C'est  une  chose  digne  d'admi- 
ration ,  qu'un  pauvre  sans  étude  et  sans  connoissance  rai- 
sonnât contre  des  docteurs  d'une  manière  à  leur  fermer  la 
bouche.  Les  plus  savans  théologiens  n'auroient  pas  fait  des 
réponses  plus  solides  qu'il  en  fit  à  tout  ce  au'on  lui  objecta. 
Telle  est  la  victoire  de  la  foi ,  et  c'est  ainsi  qu'elle  a  triom- 
phe et  qu'elle  triomphe  de  toute  la  sagesse  du  monde.  P.  585 
—588. 

Ly  Témoignage  constant.  Il  persiste  toujours  à  glorifier 
son  bienfaiteur,  et  à  publier  le  bienfait  qu'il  en  a  reçu.  Les 
pharisiens  le  chassent  enfin  avec  ignominie  de  la  svnagogue  ; 
mais  il  n'eu  est  que  plus  attaché  à  Jésus-Christ.  Il  l'adore 
comme  son  Dieu,  et  embrasse  sa  loi.  S'il  n'eût  pas  été  plus 
ferme  que  nous  ,  il  eût  bientôt  démenti  par  une  honteuse  et 
criminelle  incoustance ,  ce  qu'il  venoit  d'affirmer  par  une 
juste  confession.  Nous  cédons  aux  moindres  difficultés,  et 
nous  laissons  notre  foi  se  troubler.  La  nouveauté  nous  en- 
traîne et  nous  séduit  par  le  vain  éclat  dont  elle  se  pare. 
Tenons-nous-en  h  la  foi  de  Jésus-Christ.  Tenons-nous-en  à 
son  Ealise ,  puisque  la  foi  de  Jésus-Christ  n'est  nulle  part 
ailleurs  que  dans  son  Eglise.  P.  588— 5f)2. 


Sermon  pour  le  jeudi  de  la  quatrième  semaine ,  sur 
la  Préparation  à  la  mort ,  pag.  398. 

Sujet.  Lorsque  Jésus-Christ  éfoit  près  de  la  porte  de  la 
ville ,  on  port  oit  en  terre  un  mort ,  fils  unique  d'une  femme 
veuve  ;  et  cette  femme  était  accompagnée  d'une  grande  quan- 
tité de  personnes  de  la  ville,  Jésus-Christ  Vajant  vue,  il  en  fut 


DES    SERMONS.  ïil*] 

touché,  et  il  lui  ait  :  Ne  pleurez  point.  Il  y  avoit  là  sans  cloute 
de  quoi  toucher  le  Sauveur  des  hommes  :  mais  après  tout, 
dit  saint  Chrvsostôme,  un  autre  ohjet  le  touchoit  encore 
Lien  plus  sensiblement  ;  et  ce  fut  surtout  le  malheur  de  ce 
jeune  homme  surpris  par  un  accident  imprévu  et  mort  sans 
préparation.  Or ,  n'est-ce  pas  ainsi  que  meurent  tous  les 
jours  tant  de  chrétiens  ,  je  veux  dire  sans  avoir  pense  à  la 
mort ,  sans  s'être  disposés  à  la  mort  l  II  est  donc  d'une  ex- 
trême conse'quence  de  vous  apprendre  à  prévenir  un  danger 
si  affreux  ,  et  c'est  pour  cela  que  je  viens  vous  entretenir  de 
la  pre'paralion  à  la  mort.  P.5rp,   594. 

Division.  Saint  Chrvsostôme  fait  particulièrement  consis- 
ter l'exercice  de  la  préparation  à  la  mort  en  trois  choses,  sa- 
voir :  la  persuasion  de  la  mort,  la  vigilance  contre  la  mort, 
et  la  science  pratique  de  la  mort.  Nous  craignons  de  mourir  j 
et  cependant,  quelque  certaine  et  quelque  prochaine  même 
que  soit  la  mort ,  nous  ne  sommes  presque  jamais  persua- 
de'squ'il  faut  mourir  ;  i."  partie.  Nous  craignons  de  mourir  j 
et  cependant,  quelque  incertaine  d'ailleurs  que  soit  la  mort, 
nous  prenons  aussi  peu  de  précaution  que  si  nous  étions 
pleinement  instruits  et  du  temps  ,  et  de  l'état  où  nous  de- 
vons mourir  j  2.e  partie.  Enfin,  nous  craignons  de  mourir; 
et  cependant  malgré  l'expérience  journalière  et  si  sensible 
que  nous  avons  de  la  mort ,  nous  n'apprenons  jamais  dans 
l'usage  delà  vie  h  mourir  j  5. e  partie.  Ces  trois  points  deman- 
dent à  être  éclaircis  :  je  vais  m'expliqucr.  P.  595  ,  596. 

I.  e  Pat.tie.  Persuasion  de  la  mort.  Il  est  difficile  que  je 
nie  prépare  à  une  chose  dont  je  ne  suis  pas  encore  per- 
suadé ;  et  quand  elle  doit  avoir  des  suites  aussi  irréparables  , 
et  aussi  terribles  que  celles  de  la  mort,  il  n'est  pas  moins 
difficile,  si  j'en  suis  fortement  persuadé,  que  je  ne  m'ap- 
plique pas  de  tout  mon  pouvoir  à  m'y  disposer.  Or,  rien  ou 
presque  rien,  dont  nous  soyons  moins  persuadés  que  de  la 
mort.  Voici  ma  pensée.  Nous  savons  bien  en  général  que  nous 
mourrons  un  jour  j  mais  nous  nous  consolons  dans  l'espérance 
que  ce  ne  sera  pas  encore  si  tôt ,  que  ce  ne  sera  pas  encore 
de  cette  maladie  ,  que  ce  ne  sera  ni  aujourd'hui ,  ni  demain, 


5l8  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

Cependant,  observez  avec  moi  que  ce  qui  nous  dispose  à 
une  bonne  mort,  n'est  pas  de  savoir  en  spéculation  qu'il 
faut  mourir,  mais  d'être  actuellement  touché  de  ce  sentiment 
intérieur  :  Je  mourrai  ,  et  mon  heure  approche  ;  je  mourrai  , 
et  ce  sera  dans  quelqu'une  de  ces  anne'es  que  je  me  promets 
en  vain  ;  je  mourrai  ,  et  ce  sera  dans  l'âge  et  de  la  manière 
que  j'aurai  le  moins  prévus.  P.  5g6 — 898. 

Que  fait  donc  l'ennemi  de  notre  salut?  Il  ne  nous  per- 
suade pas  que  nous  ne  mourrons  jamais,  mais  il  nous  persuade 
que   nous    ne   mourrons  ni   cette  semaine,  ni  ce  mois,  ni 
cette  année  :   ISequaquam   moriemini.   Il   semble  que  nous 
soyons  même  en  cela  d'intelligence  avec  lui.  Car,  non-seule- 
ment nous  ne  sommes  jamais  bien  persuadés  de  la  mort  dans 
]e  sens  que  je  l'entends,  mais  nous  ne  voulons  pas  l'être,  et 
nous  éloignons  toutes  les  pensées  qui  pourroient  nous  ser- 
vir à  l'être.  De  là  vient,  remarque  saint  Chrysostôme  ,  que 
la  plupart  des  hommes  mexirent  sans  croire  mourir,  et  pres- 
que toujours  avec  une  assurance  présomptueuse  de  ne  pas 
mourir.  De  là  vient  que  ceux-là  même  à  qui  constamment 
et  visiblement  dans  l'état,  dans  l'âge  où  ils   sont,  il  reste 
moins  de  jours  à  vivre  ,  sont,  toutefois  ceux  qui  travaillent 
pins  pour  la  vie.  De  là  vient  que  les  grands  du  monde  ne 
savent  jamais  où  ils  en  sont ,  quand  ils  sont  presque  au  mo- 
ment de  la   mort  j   et  cela ,   parce  qu'on  est  prévenu  qu'ils 
ne  le  veulent  pas  savoir,  et  que  chacun  conspire  à  les  trom- 
per. Ni  confesseur  ,  ni  médecin  n'osent  entreprendre  de  por- 
ter une  parole   qui  contristeroit  le  mourant  :  ou  si  l'on  se 
déclare  enfin  ,  ce  n'est  qn'en  prenant  de  vaincs  précautions  , 
et  en  usant  de  détours.  Ce  ne  fut  point  ainsi  que   le  Pro- 
phète parla  au  roi  Ezéchias.  Vous  mourrez  ,  lui  dit-il  :  Mo- 
rhris  tu.  Mais  où  trouve-t-on  maintenant  des  prophètes  qui 
s'expliquent  avec  cette  sainte  liberté?  Je  ne  m'étonne  point 
que   dans   des  accidens   subits  et  inopinés,  on  meure  sans 
être  persuadé  qu'on  va  mourir   :  mais  que  des  mourans,  à 
qui   Dieu  laisse  tout  le  temps  et  toute  la  eonnoissance  né- 
cessaire, meurent  sans  être  instruits  de  la  nécessité  actuelle 
et  de  la  proximité  de  la  mort  j  et  que  ce  défaut  de  persua- 


DES    SERMONS.  5l9 

sion  les  fasse  mourir  sans  préparation,  c'est  sur  quoi  je  ne 
puis  assez  gémir.  P.  5gS — 404. 

Quel  remède  l  trois  maximes  de  saint  Grégoire,  pape  ;  1. 
penser  souvent  à  la  mort  ;  2.  avoir  un  ami  sincère  et  droit, 
qui  vienne  de  bonne  heure  nous  avertir  dans  le  danger.  Mais 
où  le  chercherons-nous  cet  ami  ?  parmi  les  ministres  de  Jésus- 
Christ  ;  5.  s'affermir  contre  la  crainte  de  la  mort,  parce  que 
c'est  la  crainte  immodérée  de  la  mort  qui  nous  en  rend  la 
pensée  si  odieuse  et  la  persuasion  si  difficile.  La  combattre 
cette  crainte  ,  parles  armes  de  la  foi ,  par  les  motifs  de  l'es- 
pérance chrétienne ,  par  les  saintes  ardeurs  de  la  charité 
divine.  P.  4°4 — 4°7- 

II. e  Partie.  Vigilance  contre  la  mort.  Toute  incertaine 
qu'est  la  mort  et  qu'elle  sera  toujours  dans  ses  circonstances  , 
je  puis  faire  en  sorte  qu'elle  ne  me  surprenne  jamais  :  com- 
ment cela  ?  en  veillant  sur  moi-même  :  Jlgilale.  C'est  ce  qui 
fit  la  différence  des  vierges  sages  et  des  vierges  folles.  P.  4°7 
—409. 

Or,  c'est  ici  que  nous  devons  adorer  la  providence  de 
notre  Dieu,  qui  nous  cache,  et  l'heure,  et  le  lieu  ,  et  le 
genre  de  notre  mort,  pour  nous  obliger  à  nous  tenir  ton- 
jours  en  garde  et  à  sanctifier  toute  notre  vie.  Etre  un  mo- 
ment hors  de  cette  disposition,  je  veux  dire  ,  hors  de  cette 
vigilance  chrétienne,  c'est  agir  contre  tous  les  principes  de 
Ja  sagesse,  parce  que  c'est  commettre  à  un  seul  moment 
l'éternité  toute  entière.  P.  409. 

Mais  il  s'ensuit  donc  que  la  plupart  des  hommes  ,  et  même 
des  plus  clairvoyans  et  des  plus  sages  dans  l'opinion  com- 
mune,  ne  sont  néanmoins  que  des  aveugles  et  des  insensés  l 
la  conséquence  n'est  que  trop  juste.  Où  est  aujourd'hui  , 
selon  l'expression  de  Jésus-Christ,  le  serviteur  prudent  et 
fidèle  qui  veille  pour  être  toujours  en  disposition  de  rece- 
voir le  maître  qu'il  attend  ,  et  dont  il  craint  d'être  surpris  l 
Est-ce  veiller  que  de  remettre  au  temps  de  la  mort  à  s'acquit- 
ter de  certains  devoirs  d'une  obligation  indispensable?  par 
exemple,  à  payer  des  dettes,  à  faire  des  restitutions,  à 
satisfaire  des  domestiques,  à  discuter  des  articles  embarras- 


520  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

sans,  à  voir  un  ennemi ,  et  à  se  réconcilier  avec  lui  !  Est-ce 
veiller  que  de  pratiquer  si  peu  de  bonnes  oeuvres ,  que  de 
commettre  si  aisément  le  pèche',  et  d'y  demeurer  habituel- 
lement ?  P.  409 — 41  1. 

Craignons  la  mort ,  mais  que  cette  crainte  nous  serve  de 
défense  contie  la  mort  même.  On  n'attend  pas  à  équiper 
un  vaissean ,  quand  il  est  en  pleine  mer,  battu  des  flots  et 
de  la  tempête  :  n'attendons  pas  à  nous  disposer  quand  aux 
approches  de  la  mort,  nos  sens  seront  troublés  ,  et  que  nous 
en  aurons  perdu  l'usage.  Jésus-Christ  ne  nous  dit  pas  de  nous 
préparer  alors  ,  mais  d'être  prêts:  Estote  parati.  D'où  je  tire 
cette  terrible  conclusion  ,  qu'il  y  a  un  temps  où  l'on  peut  se 
préparer  à  la  mort  et  être  réprouvé  de  Dieu.  P.  412 — Ai 4. 

Tenons-nous  donc  prêts,  et  toujours  prêts.  Il  est  vrai 
que  Dieu  nous  a  donné  des  pasteurs  qui  veillent  sur  nous  : 
mais  après  tout  nous  sommes  nos  premiers  pasteurs,  et  en 
bien  des  rencontres  nos  uniques  pasteurs.  Mais  quelle  est  la 
pratique  de  cette  vigilance  si  nécessaire  ?  1 .  se  tenir  toujours 
dans  l'état  où  l'ou  voudrait  mourir  :  du  moins  n'être  jamais 
dans  un  état  où  l'on  aurait  horreur  de  mourir.  Suivant  cette 
règle,  si  je  vous  demandois  :  Etes-vous  prêts?  qu'auriez- 
vous  à  me  répondre  ?  c'est  ce  que  vous  devez  vous  demander 
à  vous-mêmes  ;  2.  faire  toutes  ses  actions  en  vue  de  la  mort, 
c'est-à-dire  ,  agir  en  tout  comme  l'on  voudrait  l'avoir  fait  à  la 
mort  ;  5.  rentrer  en  soi-même  pour  se  bien  conuoître  soi- 
même;  et  ce  que  j'appelle  se  bien  connoître,  c'est  connoître 
toutes  ses  obligations,  tout  le  bien  qu'on  doit  pratiquer  et 
qu'on  ne  pratique  pas  ,  tout  le  mal  qu'on  doit  éviter  et  qu'on 
n'évite  pas,  les  dangers  de  so  condition  et  les  moyens  qu'on 
doit  prendre  pour  s'en  préserver.  C'est  ainsi  que  notre  crainte 
devient  notre  plus  ferme  appui ,  parce  qu'elle  sert  h  exciter 
notre  vigilance  :  Posuisti  firmament um  ejus  formidinem. 
P.  414—417. 

III. e  Partie.  Science  pratique  de  la  mort.  Il  y  a  un  ap- 
prentissage pour  la  mort,  et  nous  pouvons  dès  la  vie  même 
apprendre  à  mourir.  Les  saints  sont  morts  en  saints  ,  parce 
qu'ils  poisédoient  excellemment  cette  science.  Sur  quoi  voici 


DES   SERMONS.  521 

trois  vérités  qui  nous  regardent  aussi  bien  qu'eux ,  et  que 
nous  devons  tous  nous  appliquera  nous-mêmes.  i.Nous 
mourons  tous  les  jours  ;  il  nous  est  donc  aisé  d'apprendre 
à  mourir;  2.  toutes  les  créatures  qai  nous  environnent,  nous 
forment  à  mourir  :  notre  ignorance  est  donc  sans  excuse  , 
si  nous  ne  savons  pas  mourir  ;  5.  la  vie  chrétienne  où  Dieu 
nous  a  appelcs ,  est  une  continuelle  pratique  de  la  mort  ;  nous 
sommes  donc  bien  coupables  de  n'être  pas  plus  versés  dans 
l'art  de  mourir.  P.  4.1.7  9  4'^' 

1.  Nous  mourons  tous  les  jours.  L'arrêt  de  mort  porté 
contre  le  premier  homme,  s'exécuta  ,  selon  la  remarque  de 
saint  Irénée  ,  dès  le  moment  de  sa  désobéissance.  Car,  dès  ce 
moment,  il  devint  sujet  à  toutes  sortes  d'infirmités,  et  son 
corps  commença  à  déchoir ,  et  par  conséquent  à  mourir.  Or , 
c'est  ainsi  que  chaque  jour  nous  mourons.  Les  païens  mêmes 
l'ont  bien  reconnu,  et  saint  Paul  l'a  dit  encore  plus  expres- 
sément :  Quotidiè  morior.  Il  est  vrai ,  ajoute  saint  Augustin, 
que  nos  yeux  sont  comme  enchantés  par  la  vue  des  choses 
présentes  :  mais  le  remède  est  de  bien  comprendre  que  ce 
corps  qui  nous  paroît  vivant,  est  en  effet  un  corps  qui  se 
détruit  et  un  corps  mourant  :  Vides  vivcntem ,  cogita  mo- 
rientem.  P.  418 — ùp.\. 

2.  Toutes  les  créatures  qui  nous  environnent ,  nous  for- 
ment à  mourir.  Gomment?  en  nous  quittant,  eu  se  sépa- 
rant de  nous,  en  cessant  d'être  à  nous,  ce  qui  déjà  est 
comme  une  mort  anticipée.  P.   4>  1  ,    422, 

5.  La  vie  chrétienne  où  Dieu  nous  a  appelés,  est  une  con- 
tinuelle pratique  de  la  mort.  De  là  ces  leçons  que  faisoit 
l'Apôtre  aux  premiers  fidèles  :  Mortui  estis ;  VTousêti;s  morts: 
Consepulti  estis;  vous  êtes  ensevelis.  Car  ,  à  quoi  vont  toutes 
les  maximes  de  la  vie  chrétienne  ?  à  détacher  l'ame  du  corps , 
c'est-à-dire,  des  plaisirs  du  corps  ,  de  la  servitude  et  de  l'es- 
clavage du  corps.  P.  422 — 424- 

Détachons-nous  donc  dès-à-présent  de  ce  corps  de  péché. 
Vous  demandez  des  pratiques  pour  bien  mourir  :  en  voici 
une  sans  laquelle  j'ose  dire  que  toutes  les  autres  sont  vaincs 
et  chimériques.   Détachez   votre  ame  de  tout  ce  que  vous 


522  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

aimez  hors  de  Dieu.  Prévenez  par  une  mortification  et  par  un 
renoncement  volontaire,  ce  que  la  mort  fera  par  violence  : 
voilà  en  deux  mots  la  science  de  la  mort.  Et  ne  me  répondez: 
point  qu'une  telle  vie  est  bien  triste  :  car  je  dis,  i.  qu'une 
mort  sainte  dont  elle  est  suivie  ,  est  un  avantage  qui  ne  peut 
être  acheté'  trop  cher  ;  2.  que  tout  compensé,  la  vie  d'un  chré- 
tien mort  au  monde ,  est  mille  fois  plus  tranquille  que  celle  de 
ces  mondaius  si  vifs  pour  le  monde.  Mais  vivre  de  la  sorte,  c'est 
vivre  comme  si  l'on  ne  vivoit  pas  !  Et  n'est-ce  pas  aussi  ce  que 
demandoit  l'Apôtre  <'.ux  premiers  chrétiens,  et  ce  que  je  dois 
vous  demander  à  vous-mêmes  l  Ileliquum  est  ut  qui  utuntur 
hoc  mundo  ,  tanquam  non  utantur.  P.  424*— 42^- 

Sermon  pour  le  vendredi  de  la  quatrième  semaine, sur 
l'Eloignement  de  Dieu  et  le  Retour  à  Dieu .  p.  4-7  • 

Sujet.  Ajant  parlé  de  la  sorte  ,  il  cria  à  haute  voix  :  La- 
zare ,  sortez  :  et  h  V heure  même  le  mort  sortit  du  tombeau. 
Pourquoi  le  Sauveur  du  monde  ne  ressuscîta-t-il  pas  Lazare 
avec  Ja  même  facilite'  qu'il  avoit  ressuscite'  la  fille  du  prince 
de  la  synagogue,  et  le  fils  de  la  veuve  de  Naïm  ?  c'est,  dit 
saint  Augustin,  que  Lazare  e'toit  déjà  dans  le  tombeau,  et 
qu'il  y  étoit  depuis  quatre  jours.  Faire  revivre  un  mort  de 
quatre  jours,  ce  devoit  être  le  chef-d'œuvre  de  la  toute- 
puissance  du  Fils  de  Dieu.  Or  cette  figure  ,  reprend  saint 
Augustin,  nous  marque  de  grandes  vérités  touchant  une  au- 
tre résurrection  bien  plus  importante,  qui  est  la  conversion 
de  nos  âmes.  P.  427—429. 

Division.  Jésus-Christ  dans  toutes  les  circonstances  de  ce 
miracle  dont  parle  notre  évangile,  a  voulu  nous  faire  voir 
les  déplorables  suites  du  péché  et  le  merveilleux  effet  de  la 
grâce.  Venez  donc,  justes,  et  vous  apprendrez  quelles  dé- 
marches conduisent  même  les  amis  de  Dieu,  à  l'état  de  perdi- 
tion ;  i.re  partie.  Venez  ,  pécheurs,  et  vous  apprendrez  par 
quelles  voies  vous  pouvez  parvenir  à  une  solide  et  véritable 
conversion  j  2e  partie.  L'un  représenté  dans  la  mort  de  La- 
7are  ,  et  l'autre  dans  sa  résurrection.  P.  429>  A^0' 


DES   SERMONS.  5n3 

I."  Partie.  Mort  de  Lazare  ,figure  de  la  mort  d'une  aine 
par  le  pèche',  et  de  son  eloignement  de  Dieu.  L'homme; 
dans  le  cours  ordinaire,  ne  se  pervertit  pas  tout  à  coup, 
mais  par  degrés.  Ainsi  l'Evangéliste  nous  représente  Lazare 
en  cinq  états  differens  :  i.  comme  malade  et  dans  la  lan- 
gueur :  Quidam  languens;  2.  comme  assoupi ,  et  dans  un  som- 
meil léthargique  :  Dormit;  5.  comme  mort:  Mortuus  est  ; 
4.  comme  enseveli  ,  et  même  depuis  quatre  jours  :  Qtiatri- 
duanus  est  ;  5.  comme  infect  et  sentant  mauvais  :  Jamfœtet. 
Juste  ide'e  d'une  ame  qui  vient  insensiblement  à  se  séparer 
de  Dieu,  et  à  se  corrompre.  P.  4^o  ,   fil. 

1.  Le  premier  pas  qui  conduit  à  la  mort,  je  dis  à  la  mort 
de  I'ame  ,  c'est  la  langueur  :  Erat  quidam  languens  Lazarus ; 
cette  langueur  volontaire,  dont  l'effet  est  qu'on  se  relâche, 
qu'on  se  rehute  de  ses  devoirs  ,  et  qu'on  ne  s'en  acquitte  que 
très-négligemment.  Langueur  injurieuse  à  Dieu,  comme  il 
s'ei.  oct  si  hautement  déclaré  lui-même  dans  l'Ecriture.  Car 
c'est  pour  cela  que  dans  l'ancienne  loi  ,  il  rejetoit  les  victi- 
mes qui  paroissoient  languissantes  ,  lorsqu'on  les  conduisoit 
à  l'autel.  Mais  langueur  non  moins  pernicieuse  a  l'homme  : 
pourquoi  ?  parce  que  c'est  une  espèce  de  maladie  très-diffi- 
cile à  guérir  ;  parce  que  les  conséquences  de  ce  mal  sont 
d'autant  plus  fuuestcs  qu'on  les  craint  moins  ,  et  qu'on  n'en 
voit  pas  même  le  péril  ;  parce  que  c'est  a  l'ame  tiède  ,  que  le 
Saint-Esprit  a  dit  ces  étonnantes  paroles  :  Utinàmfrigidus 
esses  au>l  calidus  !  plût  au  ciel  que  vous  fussiez  ,  ou  tout  à  fait 
à  Dieu  ,  ou  tout  à  fait  contre  Dieu  !  P.  fii — fi5. 

1.  De  la  langueur  on  tombe  dans  l'assoupissement  :  Dor- 
mit. Quelque  languissante  que  fût  une  ame  dans  ce  premier 
état  d'imperfection  que  je  viens  de  marquer,  encore  n'étoit- 
elle  pas  absolument  insensible  à  tous  les  mouvemens  de  la 
grâce  :  mais  ici  l'on  ne  sent  plus  rien  ,  parce  que  l'assoupis- 
sement est  formé.  Ce  qui  causoit  de  saints  remords  et  de 
saintes  frayeurs  ,  n'en  cause  plus.  On  est  néanmoins  encore  , 
quant  à  l'essentiel,  ami  de  Dieu  :  mais  on  l'est  comme 
Lazare,  dont  Jésus-Christ  disoit  :  Lazarus  amicus  noster 
dormi: .  Tel  fut  l'assoupissement  de  ces  trois  disciples,  qui 


5^4  TABLE   ET   AERÉGÉ 

accompagnèrent  le  Sauveur  du  monde  au  jardin.  Quoiqu'il 
les  eût  si  fortement  exhortes  à  se  tenir  sur  leurs  gardes  et 
à  veiller  ,  il  les  trouva  profondément  endormis  :  Et  invertit 
eos  dormientes.  C'est  souvent  une  punition  de  Dieu  :  Miscuit 
vobis  Dominus  spirilum  soporis.  Ce  malheur  commence 
d'abord  par  un  assoupissement  assez  léger;  mais  enfin  l'on 
s'endort  :  Dormit av erunt  omnes  et  dormierunt.  Alors  un  pré- 
dicateur a  beau  de'clamer ,  nn  confesseur  a  beau  conjurer, 
avertir,  menacer,  on  n'entend  rien,  non  plus  que  Jonas 
au  milieu  de  la  tempête  :  Dormiebat  sopore  gravi.  P.  455 
—  458. 

3.  Cet  assoupissement  conduit  à  la  mort  :  Mortuus  est. 
Car,  de  s'imaginer  que  dans  cet  état  la  vie  de  la  grâce  puisse 
long-temps  subsister,  abus  et  confiance  pre'somptueuse.  Mille 
sortes  de  péche's  contre  lesquels  on  n'est  point  en  t;arde  , 
achèvent  d'étouffer  dans  une  ame  cette  e'tincelle  de  vie  qui 
lui  restoit.  Le  comble  de  la  désolation  est  qu'on  en  vient 
souvent  là  sans  le  savoir:  ISomen  habcs  quod  vivas ,  et  mor- 
tuus es.  Combien  de  chrétiens  réputés  justes  ,  mais  séduits 
par  la  passion  ,  ont  tous  les  dehors  d'une  vie  pure  et  inno- 
cente, et  sont  toutefois  comme  des  sépulcres  blanchis, 
pleins  de  corruption  et  d'iniquité  ?  P.  459 — 441. 

4-  De  la  l'on  s'ensevelit,  pour  ainsi  dire  ,  dans  l'habitude  : 
Q-iatriduanus  est.  On  y  est,  comme  Lazare  dans  le  tom- 
beau. Il  avoit  les  pieds  et  les  mains  liées  ,  le  corps  enveloppé 
d'un  suaire  ,  serré  de  bandes  ,  sous  une  pierre  d'une  énorme 
grosseur.  Tel  est  l'homme  du  siècle  plongé  dans  son  habi- 
tude :  mille  engagemens  le  lient,  mille  embarras  de  cons- 
cience Penveloppeut ,  le  poids  de  ses  crimes  l'accable.  Ah  ! 
dit  saint  Augustin  ,  qu'il  est  difficile  à  un  homme  que  le 
péché  tient  asservi  de  la  sorte  ,  de  se  dégager  et  de  se  relever  : 
Quàm  difficile  surgit ,  quem  tant  a  moles  consuetudinis  prernit  ! 
C'est  alors  qu'il  faut  toute  la  grâce  de  Jésus-Christ,  pour 
arracher  cette  ame  du  sein  de  la  mort.  Cest  alors  ,  et  en  vue 
d'une  résurrection  si  miraculeuse,  que  cet  homme-Dieu  res- 
sent 1ns  mêmes  mouvemens  dont  il  fut  agité  à  l'aspect  du 
tombeau  de  Lazare.  P.  441 — 444* 


DES    SERMONS.  5a5 

5.  Enfin  ,  après  la  sépulture  suit  l'infection  :  Jam  fœtet. 
Un  pécheur  corrompu  corrompt  les  autres.  Car  il  n'est  rien 
de  plus  subtil  à  se  communiquer  que  l'exemple,  et  l'exemple 
que  doune  un  homme  vicieux  porte  avec  soi  une  odeur  de 
mort,  et  répand  partout  la  contagion  :  Odor  mortis  in  mor- 
tem.  P.  444,  445. 

II. e  Partie.  Re'surrection  de  Lazare,  figure  de  la  conver- 
sion d'une  aine,  et  de  son  retour  à  Dieu.  Voyons  ,  1 .  ce  qui 
engagea  Je'sus-Christ  a  ressusciter  Lazare;  2.  quelle  condi- 
tion il  exigea  avant  que  de  lui  rendre  la  vie  j  5.  ce  qu'il  dit  à 
Lazare  ,  et  comment  Lazare  ohëit  à  sa  voix  ;  4-  ce  qu'il  or- 
donna à  ses  apôtres,  et  ce  que  ses  apôtres  exécutèrent  au 
moment  que  le  tombeau  fut  ouvert.  De  tout  cela  formons- 
nous  une  ide'e  de  la  conversion  parfaite  et  de  la  justification 
du  pe'cheur.  P.  44^  >  44^» 

1 .  Qui  donc  engagea  le  Fils  de  Dieu  à  ressusciter  Lazare  l 
le  zèle  de  Marthe  et  de  Magdeleine  ,   et  l'instante  prière  de 
ces  deux  sœurs  :  Ecce  quem  amas  infirmatur.  Ce  n'est  pas  que 
le  Sauveur  du  monde,  pour  d'autres  raisons,  n'eût  résolu 
de  le  ressusciter:  mais  il  voulait  encore  être  prié.  Belle  leçon  , 
qui ,  non-seulement  autorise  la  créance  catholique  touchant 
l'intercessiou  des  saints  ,  mais  étahlit  et  confirme  un  autre 
article  de  notre  foi  touchant  la  communion  des  saints,  c'est- 
à-dire  ,  touchant  l'obligation  de  prier  les  uns  pour  les  autres. 
Si  saint  Etienne  n'eût  pas  prié  ,  dit  saint  Fulgence  ,  l'Eglise 
n'auroit  pas  saint  Paul  ;  et  j'ajoute  qu'elle  n'auroit  pas  saint 
Augustin  ,    si  sainte  Monique  n'eût  pleuré.  C'est  ainsi  que 
Dieu   se  plaît  à  sanctifier  les  uns   par  l'entremise  des  au- 
tres ;  et  combien  croyez-vous  qu'il  y  ait  dans  le  monde  d'ames 
perdues,  parce  qu'il  n'y  a  personne  qui  prie,  ni  qui  s'inté- 
resse pour  leur  salut?  Une  mère  a  du  zèle  pour  son  fils,  une 
femme  pour  son  mari, un  amipoursonami  jmaisun  zèle  fondé 
sur  le  sang  et  sur  la  chair  ^.et  qui  n'a  en  vue  que  des  avantages 
temporels. De  prier  pour  leur  salut,  de  prier  pour  leur  con- 
version ,  c'est  à  quoi  l'on  ne  pense  point.  Je  sais  qu'il  y  a  des 
péchés  pour  lesquels  le  disciple  bien-airné  ne  nous  a  pas  con- 
§eill*  de  prier ,  parce  que  ce  sont  des  péchés  atroces ,  qui 


5^6  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

vont  à  !a  mort  :  Est  peccalum  ad  mortcm  ;  non  pro  UIo  dlco 
ut  roget  quis.  Mais  alors,  dit  saint  Augustin,  il  faut  recou- 
rir à  l'artifice  de  Marthe  ,  il  faut  connue  elle  faire  prier 
Jésus-Christ ,  le  grand  avocat  des  pécheurs  auprès  de  son 
Père  :  Se d  et  nunc  scio  ,  quia  quœcumquc  poposceris  à  Deo  , 
dabit  tihi.  P.  446—452. 

2.  Ouelle  condition  exigea  le  Sauveur  du  monde  avant 
que  de  ressusciter  Lazare  ?  Il  commanda  qu'on  levât  la  pierre 
qui  (ermoit  le  tombeau.  Ne  pouvoit-il  pas  ressusciter  Lazare 
comme  il  devoit  se  ressusciter  lui-même  ,  sans  que  la 
pierre  fût  levée  l  ou  si  cette  pierre  c'toit  uu  obstacle  ,  ne 
pouvoit-il  pas  d'une  parole  lever  tous  les  obstacles  l  Oui  , 
il  le  pouvoit  :  mais  il  voulut  que  les  Juifs  qui  attendoient  ce 
iniracLe  ,  y  contribuassent  eux-mêmes.  Ainsi ,  pécheurs  , 
Dieu  veut  faire  un  miracle  pour  vous  et  pour  vous  convertir; 
mais  il  veut  aussi  que  vous  leviez  vous-mêmes,  avec  sa 
grâce,  certaines  pierres  de  scandale  :  Tollite  lupidem  : 
quittez  ce  commerce,  retranchez  ce  luxe,  renoncez  à  ce 
jeu,  bridez  ce  livre,  fuyez  ces  spectacles,  évitez  ces  occa- 
sions. Alors  vous  verrez  la  gloire  de  Dieu,  et  la  vertu  du 
Très-haut  éclatera  dans  votre  pénitence  :  Videhis  gloriam 
Del.  P.  452—454. 

5.  Que  dit  Jésus-Christ  à  Lazare,  et  comment  Lazare 
obéit-il  à  sa  voix?  Clamavit  voce  magnâ  :  Lazare ,  veni  foras: 
Le  Fils  de  Dieu  cria  à  baute  voix  :  Lazare,  sortez;  et  aussitôt 
Lazare  parut  :  Et  statua  prodiit.  De  même  ,  reprend  saint 
Augustin,  il  faut  que  vous  sortiez  des  ténèbres,  que  vous 
vous  produisiez  ,  que  vous  découvriez  le  fond  de  votre  ame 
aux  ministres  de  la  pénitence ,  et  que  vous  vous  fassiez 
connoître  à  eux  par  une  confession  sincère  de  vos  désordres, 
ïl  faut  de  plus,  poursuit  le  même  Père  ,  que  vous  vous  trou- 
bliez comme  le  Sauveur  du  monde,  mais  d'un  trouble  salu- 
taire et  chrétien.  Il  faut  que  vous  frémissiez  comme  lui, 
mais  en  esprit  et  dans  les  vues  de  la  foi,  afin  que  la  vio- 
lence de  l'habitude  cède  à  la  violence  du  repentir  :  Ut  via- 
lentiœ  pœnitendi  cedat  consuetudo  peccandi.  P.  464 — 4^7- 

/,.  Après    cela,   que  restera-t-il ,   sinon  que  les  prêtres 


DES    SERMONS.  527 

représentes  par  les  apôtx*es,  ou  plutôt  représentant  les 
apôtres  et  Jésus-Christ  même ,  vous  délient  comme  Lazare  : 
Solvite  eum,  et  sinite  ablre.  Jésus-Christ  ne  dit  pas  seule- 
ment aux  apôtres,  déclarez-le  délié,  mais  déliez-le  :  Solvite  ; 
pour  nous  marquer  que  l'absolution  dans  le  sacrement  de 
pénitence  est  un  acte  de  juridiction  ,  par  où  le  ministre  pro- 
nonce ,  exécute,  remet  ,  justifie.  P.  457 — 4^9- 

Plaise  à  Dieu  qu'il  y  ait  parmi  vous  des  pécheurs  ainsi 
convertis ,  et  que  ce  ne  soit  pas  en  vain  que  je  vous  aie  dé- 
veloppé ce  grand  miracle  de  la  résurrection  des  âmes  !  Pour- 
quoi ne  l'espérerois-je  pas  l  Le  bras  de  Dieu  n'est  point  rac- 
courci. Faites  ,  Seigneur  ,  que  ce  ne  soit  point  là  un  simple 
souhait,  mais  que  l'effet  réponde  à  ma  parole  ,  ou  plutôt 
à  la  vôtre  :  Infirmitas  hœc  non  est  ad  mortem  ,  sed  pro 
glorid  Dei ,  ut  glorificetur  Filius  Dei  per  eam.  P.  45cj, 
460. 


FIN  DU   TOME   TROISIÈME, 


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UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


BX 
890 
B74 
1821 

T. 3 


Bourdaloue,  Louis 

Oeuvres  complètes  ae 
Bouraaloue